‹ Essais littéraires de Saint-JustChapitre 157 sur 232 · LE TRIBUNAL SECRET · texte numérisé non relu

LE TRIBUNAL SECRET

Je dois, pour remplir le but que je me suis proposé de consacrer ce volume à la réunion de mes essais dans les trois différens genres qui appartiennent au théâtre, joindre ce drame lyrique aux foibles productions qui précèdent. Le sujet en paroitra, sans doute, assez mal choisi, et peu convenable à une sorte d'ouvrage qui demanderoit plutôt des couleurs riantes et gracieuses que des teintes sombres et rembrunies; mais je prie le lecteur de vouloir bien se reporter au temps où ce drame fut composé; à cette époque rapprochée de nos troubles civils on étoit encore habitué aux émotions vives et fortes, et peu disposé à sacrifier aux Grâces.

Alors , à ce même théâtre où , quelques années avant, on alloit rire des bouffonneries d'Arlequin, on exigeoit du pathétique et du larmoyant. Plus on pleuroit à l'Opéra-Comique, plus le parterre

étoit satisfait , et l'auteur applaudi. Je ne fis donc que suivre le torrent ; mais à peine mon travail touchoit-il à sa fin que déjà le goût commençoit à changer; et je sentis que lorsque mon ouvrage seroit prêt à être représenté, le Public, revenu à des idées plus saines , pourroit bien , avec raison , rire de ce qui l'auroit fait pleurer quelque temps auparavant. D'après cela, je reléguai mon Tribunal dans mon portefeuille , où je le laissai tenir ses audiences à huis clos. S'il en sort aujourd'hui, ce n'est, comme je l'ai dit plus haut, qiïe pour servir de complément à l'exécution du pMn que je me suis tracé.

On juge bien , au reste , qu'en publiant cette œuvre de l'école germanique, je n'y attache aucune importance, et je me plais à croire qu'on ne se donnera pas la peine d'y en mettre davantage en la lisant.

Page 1