‹ Essais littéraires et historiquesChapitre 21 sur 36 · DU SAINT-SIÈGE · texte numérisé non relu

DU SAINT-SIÈGE

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DE L'IMPUTATION D'HÉRÉSIE ET D'UNE CONSPIRATION TENDANT AU RENVERSEiMENT DU SAINT-SIÈGE.

Le livre qui contient cette imputation méri^ tait de n*étre point passé sous silence, ne fât-ce que pour la singularité de sa destinée. C'est l'œuvre d'un Napolitain 9 expatrié à la suite des événements politiques 9 qui a trouvé en Angleterre, non-seulement un asile, mais un emploi honorable, ayant été nommé professeur à l'université de Londres. *) Un livre italien, sur un sujet qui n'intéresse que l'Italie, publié en Angleterre, est comme un enfant nouveau-né exposé dans un désert: on saurait difficilement imaginer un moyen plus sûr pour empêcher qu'il ne trouvât des lecteurs. Aucun libraire anglais n'a voulu s'en charger. Les frais de l'impression ont été fournis par un généreux protecteur auquel l'ouvrage est dédié.

Néanmoins il a été mis à V index. Ce n'est pas cette sentence qui nous étonne: la dixième

*) RossETTi sullo spirilo antipapalt che prodiisse la riforma , e sulla segreta influenza ch' esercilb nella ielieralura d'Europa^ e specialmente d'Ilalia^ corne ri* sulla da molti suoi classicij massime da Dante, Petrarca e Boccaccio, Londra 1832.

partie de ce qu'il contient ^ eût suffi pour la lui attirer. Mais comment la censure romaine a-t-elle été informée de l'existence de ce livre ? On ignore généralement en Italie ce qui s'imprime au- delà des Alpes; à peine la France fait-elle exception. Il faut donc que quelques exemplaires se soient glissés fui'tivement ou accidentellement à travers tant de barrières qui s'opposent en Italie à l'introduction de livres étrangers, pour peu qu'ils paraissent suspects.

Parmi les compatriotes de l'auteur, ceux qui ont eu un sort semblable au sien, et qui partagent ses opinions politiques, accueilleront peut-être son hypothèse comme une espèce de consolation; mais, assurément, elle n^aura point de succès auprès des admirateurs désintéressés de la poésie italienne, qui n'ont aucun motif pour faire des rapprochements forcés entre les auteurs du xiv® siècle et les événements de notre temps.

Qu'il se soit manifesté pendant tout le moyen âge en diverses contrées de l'Europe un esprit d'opposition très-prononcé, souvent très-hardi, contre les usurpations pontificales et la corruption des mœurs du clergé, c'est un fait si universellement connu, si bien constaté, qu'il est superflu • de vouloir le prouver de nouveau. M. Rossetti, dans son premier chapitre, intitulé: Du langage ouvert contre Borne j dit là-dessus des choses qui sont vraies, mais rien moins que neuves. Dès le second chapitre , du langage secret contre Ro' me^ il commence à développer son hypothèse qui

remplit tout le reste du volume. Il soutient qu'il existait dans les xiv® et xv^ siècles une vaste as* sociation secrète , répandue dans toute Tltalie ; qu'elle se rattachait à la secte des Albigeois; que son but était le renversement du saint -siège et unc' réforme radicale dans Téglise, telle que les protestants Pont opérée dans le xvi® siècle; que les membres de cette association avaient inventé un langage de convention, par lequel ils pouvaient se reconnaître et se communiquer leurs pensées, sans que leurs compatriotes non initiés, et surtout sans que les autorités ecclésiastiques s'en aperçussent; que Dante, Pétrarque et Boccace, ainsi qu'une foule d'auti*es poètes et auteurs en prose, leurs contempoi*ains, leurs imitateurs et successeurs, étaient affiliés à cette secte; enfin que tous leurs ouvrages ont été composés dans le but de préparer l'accomplissement des grands projets que l'association méditait, et qu'ils sont écrits dans un style à double entente, ayant un sens patent et un sens mystérieux.

Voilà une étrange découverte. Nous croyions jusqu'ici que ces génies originaux, les patriarches de la littérature italienne, avaient eu une véritable vocation poétique, et qu'inspirés par les muses, ils avaient parlé le langage des dieux. Point du tout: M. Rossetti nous apprend que tout cela, d'un bout à lautre, n'est qu'un jargon de bohémien.

Mais ce qui est plus étrange encore, c'est de voir la conviction inébranlable de M. Rossetti; son 2èlc pour propager sa chimère ; l'importance

qu*il y attache; sa colère cotttre ceux qui Tom contredit à Toccaslon dé son Commentaire sur la Divine Comédie; et le dévouement avec lequel il se prépare (en pleine sécurité de ne jamais être mis à répreuve) à devenir le martyr de ses prophéties apocryphes sur le passé.

M. Rossetti a fait des frais considérables de lecture. Il a compulsé , toujours dans le but de trouver la confirmation de son hypothèse ^ nonseulement Dante, Pétrarque et Boccace, mais ausâ Cecco d'Âscoli, Cino da Pistoia, Francesco Barberini, Fazio degli Uberti, Federigo Frezzi, etc., etc. 11 ne se borne pas à cela: il y mêle l'ordre des templiers, des rose-croix, des francs-maçons, les visions de Swedenborg, la doctrine exotérique et csotérique des philosophes grecs, les mystères d'Eleusis, et, peu s'en fiiut, les hiéroglyphes des prêtres égyptiens. De la plupart des choses que nous venons d'énumérer, l'auteur s'est formé une idée tout aussi fausse que de l'ancienne poésie italienne. A côté de cet étalage d'une érudition indigeste et superficielle, la verbosité, trop commune chez les savants de son pays, n'y manque pas non plus. Ce lourd volume, d'une impression seiTée, est une marqueterie de citations de toute espèce, d'explications et de notes prolixes, entremêlées de déclamations ampoulées; le tout formant une lecture passablement fastidieuse.

M. Rossetti croit avoir accumulé les preuves; nous n'en avons pas trouvé une seule qui pût soutenir l'examen d'une saine critique. Car en quoi

consistent ces prétendues preuves ? ce sont des passages torturés pour en tirer un sens caché que personne n'y a jamais soupçonné. Avec cette manière d'interpréter, on pourra faire dire à un auteur, ou plutôt lui faire indiquer par énigmes, tout ce que Ton voudra.

Les associations ont été fréquentes dans le moyen âge , parce qu'on cherchait des garanties particulières au milieu de l'anarchie et des violences du pouvoir qui troublaient alternativement l'ordre social. Mais ces associations étaient généralement publiques. Ce siècle fier, franc, simple et énergique à l'excès, dédaignait la dissimulation et ne savait pas s'y prêter.

Les deux fameuses factions politiques qui divisaient alors toute l'Italie, et souvent les citoyens d'nne même république, ne sauraient être rangées même dans la classe des associations publiques. Une association suppose toujours des engagements formels, des statuts, un régime intérieur, chargé de diriger les délibérations, de préparer et d'employer les moyens d'action. Bien de tout cela n'existait chez les Guelfes et les Gibelins. Le nom de l'empereur et du pape était le cri de ralliement pour des hommes qui ne s'étaient ligués que d'une façon temporaire; et sous des drapeaux qui portaient d'une part l'aigle de Fempirç, de l'autre, les clés de Saint^Pierre, chacun combattait pour sa propre indépendance ou sa propre ambition.

L'association antipapale que M. Rossetti suppose, n'avait donc rien de commun avec les

Gibelins, puisque, selon lui, elle était dirigée contre Tautorité spirituelle du souverain pontife, et qu'il identifie ces sectaires avec les Albigeois on Yaudois. Ceux-ci, dès le xii® siècle, ont, en effet, trouvé en Italie quelques adhérents qui furent appelés Patarins. En 1233, ils furent persécatét et livrés au supplice dans plusieurs villes de la Lombardie. Plus tard il n'en est plus question* Cette tentative était donc antérieure à Tépoque de la littérature italienne qui ue commence que ven la fin du xiii® siècle. Les Vaudois du Piémont seuls ont pu passer inaperçus dans leur retraite montueuse, et conserver la simplicité de l'église primitive jusqu'à nos jours, malgré les nouvelle persécutions qu'ils essuyèrent en l480 et encore en 165Ô. Leurs colons, envoyés au fond de la Calabre, eurent un sort plus malheureux. Il est superflu de faire remarquer que ces pâtres montagnards n'ont pu avoir aucune influence sur une littérature qu'ils ignoraient.

Quoi qu'il en soit de la .propagation de la secte des Vaudois, de sa durée ou de son extinction dans le reste de l'Italie ] en supposant même, avec M. Rossetti, que les membres de l'association secrète eussent eu absolument les mêmes opinions, il y a une différence essentielle qui met ceux-ci à une distance immense des premiers. Les Albigebis et les Vaudois professaient franchement leurs convictions; en hommes vertueux, ils vivaient selon leur foi et ils mouraient pour elle. Les associés, au contraire, se cachaient soigneusement,

et dissimulaient au point d'observer les pratiques religieuses qu'ils condamnaient intérieurement, ce que les Vaudois eussent regardé comme une profanation.

L'association, en effet, a gardé merveilleusement bien son secret, puisque, après tant de siècles, M. Rossetti est le premier à le découvrir. Elle a pris un excellent moyen pour cela: elle n'a ni agi ni pai*lé. Je me trompe : elle a su en même temps se taire et parler; elle a parlé, bavardé méme^ d'une manière inintelligible pour tout le monde, excepté pour les affiliés. Or, ceux-ci n'avaient pas besoin d'être persuadés, et les autres lisaient sans y entendre malice. Ils croyaient lire des cbants amoureux, respirant un sentiment pur et idéal , et ils n'apercevaient pas le venin de l'hérésie. Dans quel but tant de poëtes (car aucun de cette époque n'échappe à la diligence de M. Kossetti) auraient- ils mis leur esprit à la torture pour inventer et mettre en vers tant de déguisements de la même thèse? Car en admettant comme vraies les incroyables interprétations de M. Rossetti, il n'y a rien dans ces passages occultes qui ait pu servir à fortifier même une opinion déjà adoptée: ils n'auraient jamais été que des énigmes oiseuses.

On rapporte que le barbier du roi Midas> après que celui-ci eut subi une métamorphose fâcheuse, craignant que son secret ne l'étouffàt, pour se soulager dit à voix basse entre les roseaux d'un étang: »Le roi Midas a des oreilles d'anela Las-

sociation en question ressemble fort à ce barbier. Cependant l'issue fut différente. Les roseaux grandis et agités par le vent, Tannée suivante, répétèrent les mêmes paroles. Ainsi, le barbier eut la satisfaction de voir le secret éventé, sans cpi'on pût l'accuser d'indiscrétion. Les associés, au contraire, selon M. Rossetti, ont sans cessé oiurmoré entre les dents: »Le pape est l'antechristld sans que jamais aucun écho se soit' réveillé qui ait rendu leur doctrine populaire.

M. Rossetti a voulu prévenir une abjection qui se présente natui*ellément. hes chefs de l'église, pendant tout ce temps, ne se sont -ils pas aperçus qu'on les insultait, et qu'on voulait détruire leur autorité? Oh! oui, dit-il, ils comprenaient fort bien, mais ils ont jugé plus prudent de ne pas avoir l'air de comprendre. Ainsi tont s'est passé en politesses: on a ri sous cape des deux côtés, et la nation seule a été dupe.

En effet, si l'association était telle que M. Rossetti la peint, les chefs de l'église auraient eu raison de la mépriser. Un seul homme de la trempe de Savonarola était plus redoutable que des milliers d'adversaires aussi «puérils et aussi pusillanimes.

L'encouragement des superstitions profitables, le trafic des indulgences, les artifices pour eninchir l'église déjà beaucoup trop opulente, la corruption des mœurs du clergé, et principalement de la cour de Rome, Tarabilion mondaine, le népotisme et la vie scandaleuse das papes eux-mêmes,

en un mot, ce que les associés devaient abhorrer le plus: tout cela pendant deux siècles, non-seulement allait son train ordinaire, mais empirait de plus en plus, sans que les initiés de la secte aient jamais osé paraître au grand jour , sans qu'ils aient fait la moindre tentative de rallier les peuples autour d'eux. Qui peut croire à une association nombreuse, couvrant l'Italie entière comme d'un réseau > comptant dans ses rangs les hommes les plus distingués par leurs talents, et qui néanmoins n'aurait donné aucun signe de vie, si ce n'est par de pitoyables quolibets?

M. Rossetti attribue à cette association une grande influence sur la réforme .du xvi® siècle. Mais comme il s'afréte en-deçà de cette époque, nous pouvons nous dispenser de le réfuter d'avance. Il est contraire aux règles de la logique de chercher une cause éloignée, obscure et plus que douteuse, quand les causes rapprochées, manifestes et puissantes, suflSsent pour expliquer un événement. La réforme de Luther a produit un grand retentissement en Europe. L'Italie n'a pu rester étrangère à cette secousse; mais elle l'a éprouvée plus tard que d'autres pays voisins de l'Allemagne. D'ailleurs, a-t-on jamais ouï dire que les protestants italiens aient fait dériver leurs doctrines d'une ancienne société secrète ? Leurs oracles avoués étaient Luther, Melanchthon, Zuingle, Calvin et autres réformateurs, avec lesquels ils étaient en correspondance.

A l'époque même où l'insurrection religieuse

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418/ LE DANTE ^ PÉTRAAQUE ET fiOCGACE

éclata en Allemagne^ on était occupé en Italie de tout, autre chose. Les beaux-arts avaient atteint leur apogée. On achevait à Borne le temple le plus vaste et le plus magnifique qui ait jamais été éi'îgé en l'honneur d'aucun culte. Michel-Ange et Raphaël rivalisaient de génie pour embellir les pompes et célébrer les triomphes de l'église romaine. Personne ne semblait se douter que sa domination fut ébranlée jusque dans les fondements.

Dans plusieurs écrivains italiens de la première moitié du xvi® siècle (par exemple dans Machiavel), il est facile de reconnaître , à des symptômes non équivoques^ un esprit bien différent de celui des réformateurs: un scepticisme universel, accompagné, comme ' cela arrive d'ordinaire, d'une profonde indifférence pour tout ce qui concerne la religion, que ces auteurs ne regardaient que comme un instrument politique.

Tout le monde sait que Dante et Pétrarque ont signalé sans ménagement la corruption de la cour de Rome et d'Avignon et les abus du régime ecclésiastique, mais personne n'avait encore soupçonné que , même dans leur pensée la plus intime , ils se fussent séparés de l'église catholique, ou qu'ils en eusseut rejeté les dogmes. Ce que nous disons de ces grands hommes n'a pas pour but de rétablir leur réputation d'orthodoxie j c'est comme poètes qu'il nous importe de les justifier, et d'effacer la flétrissure que M. Rossetti tâche d'imprimer à leur front.

En parlant de Dante, il s'écrie; »AssurémeDt,

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la relîgîon, cette fille tle Dieu, ne sera pas moins sainte, lorsqu'on aura démontré qu'une muse ti*emblante^ afin de se rendre invulnérable, a été engagée par la peur à se couvrir de ses vêtements.a — Que veulent dire ces phrases contournées , si ce n'est que la peur a rendu le poète hypocrite? La muse de Dante tremblante! Dites donc plutôt Jbudroyante ! Il a composé son grand poëme sous le poids d'une sentence de mort, banni de Florence, dépouillé de son patrimoine, errant d'un asile précaire à l'autre 5 il l'a publié de son vivant, quoique ce poëme fût de nature à lui attirer l'inimitié de beaucoup d'hommes puissants, et surtout des dignitaires de l'église. Il regrettait amèrement sa patrie; il espérait encore que l'admiration due à son ouvrage ferait révoquer les sentences portées contre lui, et qu'il serait couronné de laurier dans le même baptistère où il avait été tenu sur les fonts. Néanmoins , a-t-il flatté ou seulement ménagé les Florentins? Ne leur dit-il pas les vérités les plus sévères? Et cette ame si fière qui grandissait dans Tadversité^ cette ame en même temps si pieuse , si contemplative , aurait profané volontairement par un mensonge continuel le double sanctuaire de la religion et de la poésie !

M. Rossetti, pour étayer son système d'amphibologie, rappelle la nature allégorique çt l'obscurité de la Dwine Comédie.

L'obscurité de Dante provient de son extrême laconisme, d-un langage souvent suranné et varié

par des licences très-fortes , de mille allusions à des détails historiques et biographiques, aujourd'hui peu connus, ou entièrement oblitérés; d'une sphère scientifique différente de la nôtre, qui se composait de la physique et de la métaphysique d'Aristote, comme on l'entendait alors, de l'asti'onomie de Ptolémée et de la théologie des docteurs de l'église, tels que saint Thomas d'Âquin et saint fionaventure ; quelquefois aussi de la bizan*erie de cet esprit solitaire qui, en tout, dans les expressions, les métaphores et les comparaisons, évitait les sentiers battus. Mais il n'y a jamais cette ob> scurité vague qui naît de la confusion des idées et du style. Quand on a pénéti'é le sens, on tient quelque chose de substantiel. Au reste, les passages restés ou devenus inexplicables sont pea nombreux. Ils le seraient moins encore, si les anciens commentateurs avaient apporté à leur travail plus de critique. A cet égard les commentateurs modernes ont l'avantage ] mais ils sont moins familiarisés avec la manière de penser du poëte et de ses contemporains. Dante aspirait à l'universalité du savoir: pour le juger équitablement, il faut connaître la pauvreté de ses matériaux, source de ses erreurs.

Le moyen âge avait un goût dominant pour Tallégorie. Plus tard on la voit encore figurer dans la peinture , et la composition dramatique a coinmencé par là. La personnification d'une idée générale ou abstraite n'a rien d'équivoque; mais en poésie, malgré sa clarté, elle est toujours un peu

froide. Pour qu'on croie à la réalité d'un être idéal ^ il faut qu'il prenne des traits individuels; c'est ce qui est arrivé dans la mythologie. La plupart des divinités de la Grèce étaient primitivement des symboles des puissances naturelles ou des facultés de Tame; mais ce n'étaient pas des personnifications inventées exprès par la réflexion; c'étaient plutôt les créations spontanées d'une imagination jeune, pour laquelle tout était animé dans la nature. Ensuite la tradition fit l'histoire de ces divinités, et par là les transforma en individus. De mr.me Dante, dans ses personnifications, a tellement fondu ensemble la partie idéale et le caractère individuel, qu'il n'est plus possible de les séparer. Le voyageur qui traverse les trois régions où les âmes séjournent selon leur état moral, est l'homme naturel ; mais c'est aussi lui^ le poëte, Dante Alighieri, avec toutes ses particularités biographiques. Virgile figure la raison non éclairée par la révélation : mais c'est aussi le poëte latin que tout le moyen âge a vénéré comme un grand sage. Béatrice représente la science des choses divines : mais c'est aussi Béatrice Portinari, dont la chaste beauté avait fait sur DaVite, dès sapremière jeunesse, une impression profonde. Qu'y a-t-il donc de si inconcevable dans cette combinaison? Le beau est un reflet des perfections divines dans le monde visible, et, selon la fiction platonique, une admiration pure fait pousser les ailes dont l'amc a besoin pour s'élever vers les régions célestes.

Quelques allégories spéciales ont été fort débattues, et les commentateurs n'ont pu s'accorder sur leur sens. Cela prouve qu'elles n'étaient pas heureusement imaginées ; mais on peut les laisser de côté sans que cela nuise à l'ensemble.

Les visions, à la fin du Purgatoire (chant xxxii), .où Dante a emprunté des images de l'Apocalypse, se rapportent aux intrigues et aux querelles de Boniface VIII et de Philippe-le-Bel , et à la translation du saint-siége à Avignon. Le poëte a dû se servir ici de formes prophétiques, parce que ces événements sont postérieurs à l'époque de son voyage idéal, c'est-à-dire à l'an 1300. Néanmoins l'allégorie est très-claire: tous les commentateurs l'ont comprise.

On peut attribuer à Dante un esprit antipapal dans le sens que nous venons d'indiquer; mais si Ton entend par là le rejet d'une autorité centrale et suprême dans l'église, et le désir de renverser le saint-siége, rien n'était plus éloigné de sa pensée. A cet égard, le discours prêté à saint Pierre {Parad, xvii) est décisif La sainteté de l'institution en elle-même est maintenue, malgré l'horrible dépravation où elle était tombée. Tout ce morceau est sublime. La lumière céleste qui renferme l'ame de l'apôtre rougit d'indignation; les cieux se colorent; c'est une éclipse comme au moment de la mort du Sauveur, pendant que ces paroles foudroyantes se font entendre: »Celui qui, sur la terre, usurpe ma place, ma place, disje, vacante en la présence du fils de Dieu, a fait

de mon cimetière un cloaque de sang et de souillure, de sorte que l'esprit pervers , précipité du haut des cieux, se complaît là-bas.(( Ces vers désignent Boniface VIII. Dans la suite du discours, Tapôtre signale d'avance la conduite criminelle . des premiers papes d'Avignon, Clément V et Jean XXII, en la faisant contraster avec la sainteté de ses premiers successeurs, devenus martyrs de la foi.

Nous demandons s'il est humainement possible de dire des choses plus fortes et plus hardies? Certes, ces paroles n'ont pas retenti' seulement en Italie; la cour d'Avignon, où siégeait alors Jean XXII, a du en frémir. Xie grand homme qui osa parler ainsi, qu'avait-il à cacher? Est-il croyable que, pour laisser deviner sa pensée à quelques confidents , il ait habillé en logogriphes et en acrostiches ce qu'il avait proclamé avec une voix de tonnerre sur la place publique?

Le même argument s'applique à Pétrarque. Lui aussi a parlé sans détour et attaqué de front les pontifes de son temps. Dans ses lettres, il fait la peinture la plus hideuse de la cour d'Avignon. Ces lettres, dit M. Rossetti, n'ont été rendues publiques qu'après sa mort. Comme nous savons que les lettres de Pétrarque étaient fort admirées et passaient de main en main, cela aurait besoin d'être prouvé; mais nous n'insistons pas, M. Rossetti croit avoir trouvé un grand appui à son hypothèse dans les églogues latines de Pétrarque, composées à l'imitation de Virgile. Dans la sixième, saint Pierre et Clément VI sont mis

en scène en costume de pasteurs, sous les noms de Pamphile et de Mition. Dans la septième, la nymphe Épjj amante du pape, représente la ville d'Avignon. A cette occasion , M. Rossetti nous donne un échantillon de son érudition grecque: ^Ejyyj semiradice di Epjlogo et Epjcuro^ indica quella città epicurea in ristrettOj i?L epilogo.m Nous renvoyons le savant professeur aux écoliers de collège, les premiers venus, qui auront peutêtre la malice de lui faire accroire que son orthographe est correcte et son étymologie excellente. Ce n'est pourtant pas une énigme de sphinx: Aipy signifie escarpé 5 c'est, comme on voit, une allusion au site d'Avignon. Dans une de ses lettres, Pétrarque dit: In rupe horrida tristis sedet Avennio olim; nunc pontifex maxîmus Jtonumusj. propriis sedibus desertis , obstante j ut arbitror, naturâ, caput orbis efficere nititur, oblitus Laterani et SihestrL Cependant PéU'arque a fait une faute de grec, en ne mettant pas ce mot au féminin: Aipeia, jEpea; mais alors la langue grecque n'était pas encore accessible à tous : il avait fait de vains efforts pour Tapprendre.

Je m'étonne que M. Rossetti nait pas fait mention de la seconde églogue qui se rapporte à un événement déjà éloigné, à la mort de Tempère ur Henri VII (en 1313), dont le nom {Arrigo) n est que légèrement altéré en Argusj afin de lui donner un air classique. Ici, M. Rossetti aurait pu surprendre Pétrarque, pour ainsi dire, en flagrant délit, puisquil nous apprend que les sectai-

res non-seulement mettaient le nom de cet empereur en chiffres et en anagrammes^ ce qui leur était bien loisible, mais qu'ils le déifiaient et le mettaient à la place de Dieu et du Christ. Il est naturel que les Gibelins aient déploré la mort prématurée de Henri VII; mais de la part des sectaires cet hommage profane eût été Bien gra-^ luit L'empereur serait-il par hasard venu en Italie pour faire triompher la secte sur l'église romaine?

Le costume pastoral est un voile léger et ti*ansparent Si Clément VI et ses cardinaux n'ant pas su le soulever^ il faut les plaindre d'avoir eu si peu de pénétration. Le poëte a voulu être deviné, et il Ta été. On trouve une partie de ces allusions expliquée dans Thistoire littéraire d'Italie, de Ginguené.

Mais si Pétrarque, qui était chanoine et attaché aux deux frères Colonna, Tévêque de Lombes et le cardinal , a cru devoir garder quelques ménagements dans ses églogues , il a rejeté loin de lui toute réserve dans les quatre fameux sonnets (xci, Gv, Gvi, Gvii). Ces sonnets, admirables pour la noble indignation qui les a dictés et pour leur mâle éloquence, sont de la même force que le passage de Dante. La cour pontificale y est appelée l'avare, l'impie Bab^lone, qui a comblé la mesure du courroux divin ; c'est un nid de trahisons, l'école de l'eiTcur, le temple de l'hérésie; elle est asservie à tous les vices, à l'ivresse, à la débauche, et Belzébuth assiste en personne aux fêtes voluptueuses qui s'y donnent. Le poëte an-

436 LE DANTEy PÉTRARQUE ET BOCjCACE

nonce, en style prophétique, une catasti*ophe qui ne larda pas d'arriver par le schisme et la déposition de trois papes au concile de Constance. Ces lignes offrent quelque obscurité; mais certes l'objet de tant de malédictions est désigné clairement.

Ces sonnets, bien autrement populaires que de$ vers latins^ ont été publiés du vivant de Pétrarque; ses poésies italiennes étant rangées par ordre chronologique , on peut en déterminer l'époque précise*

Pétrarque était dans une position plus favoi^able que Dante: son immense célébrité lui servait de garantie. Il était l'oracle des savants , 1% dole des admirateurs de la belle poésie, le confident , l'ami "de. plusieurs princes , et l'orgueil de sa nation. La vérîté, dite courageusement, a aussi sa puissance: ses sonnets ont eu un libre cours en Italie, et la censure tardive du concile de Trente n'a produit aucun effet.

Le sujet doit paraître épuisé par ces quatre sonnets : tout ce qu'on pourrait ajouter ne serait que redites. Mais M. Rossetti ne se contente pas de cela. Quand le poète exalte de mille manières la beauté^ la grâce et la vertu de Laure, c'est toujours le jargon des sectaires^ et cela s'applique à tous les chantres de l'amour. La Béatrice de Dante est la secte; la Selvaggia de Cino da Pistoia est la secte ; la Laure de Pétrarque est la secte; laFiammetta de Boccace est la secte; bref, la secte est la bien-aimée de tout le monde.

Remercîons-Ia^ quelque hérétique qu'elle fût, d'avoir servi d'occasion à tant de beaux vers.

Pour mettre en évidence son hypothèse ,. M. Rossçtti n'a pas su trouver de meilleur moyen que de faire imprimer les passages cités avec une bigarrure d'italiques et de majuscules. Il s'attache particulièrement au mot lumière (LUCE) comme à l'un des plus suspects. Nous lui aurions conseillé de l'encre dorée , pour rendre plus sensible aux yeux du lecteur l'éclat du jgrand mystère. Quelques pentagrammes aussi aui*aient été à propos; les encadrements des chiffres de Henri YII» donnés page 291 et 392» sont quelque chose d'approchant

On perdrait son temps à réfuter en détail de pareilles disparates. Nous nous bornerons à une observation générale. La poésie lyrique en Italie a commencé par la métaphysique du sentiment, et malheureusement cette métaphysique porte l'empreinte de récole scolastique. Les sonnets et les canzoni des plus anciens poètes italiens ne parlent ni aux sens ni à l'ame , parce qu'il n'y a ni volupté ni passion. C'est un sentiment trop volatilisé pour exciter la sympathie: on peut douter quelquefois qu'il ait eu un objet corporel. À l'égard de Dante et de Pétrarque, ce doute deviendrait absurde. Dans les poésies lyriques du premier il y a encore des restes de l'ancienne subtilité,' mais souvent aussi il est l'historien naïf d'émotions vraies et profondes, par exemple dans la vision de la mort de Béatrice, quil eut pen-

dant une maladie. Pétrarque a éclipsé ses devanciers, non- seulement par le charme du style et de la versîBcation , mais parce qu'il réunit une ardeur passionnée avec la pureté des sentiments les plus exaltés, et la courtoisie chevaleresque des troubadours avec la profondeur d'un solitaire contemplatif.

Passons à Boccace. Cet écrivain a composé uti grand nombre d'ouvrages dont la plupart ne sotit plus que des antiquités littéraires, quelquesuns même des raretés bibliographiques. D'une part^ il faisait le métier de savant; de l'autre, il cultivait là gaie science du nouvelliste et du romancier; et les prétentions du philologue ont eu souvent une influence nuisible sur les inspirations du poëte. L'on ne saurait nier qu'il n'ait quelquefois méconnu sa vocation et fait fausse route. Versificateur médiocre, il a fait, sans y prendre garde, une infinité dfe vers faibles, ce qui n'était plus pardonnable après Pétrarque. Son ambition, comme prosateur, était de façonner le beau parler toscan aux périodes de Cîçéron; dans le genre descriptif et pathétique, il a rendu son style traînant par l'emploi multiplié des participes et des phrases incidentes, tandis que rien n'est plus gracieux que son imitation du dialogue familier. L'ouvrage qui lui a coûté visiblement les plus grands efforts, le Eilocopo , est aussi celui dans lequel il a le plus complètement échoué. Une seule de ses compositions, le Décaméron, a eu un succès populaire et européen. Boccace a beau en

parler comme d'une folie de sa jeunesse (folie tardive, puisqu'il avait quarante ans lorsque le Décaméron parut), c'est son titre de gloire. En accordant qu'une partie des applaudissements qu'il obtint était due à des attraits étrangers à l'art et au talent, en désapprouvant même ces attraits, il me semble qu'on peut encore y trouver de quoi justifier une admiration sans alliage. Mais il ne s'agit point ici d'apprécier le mérite littéraire ; nous n'avons qu'à examiner les prétetidus indices d'une association secrète.

M. Rosse tti s'obstine à vouloir trouver, dans les. autres écrits de Boccace, le jargon d'un sectaire occulte qui n'y est pas, tandis que dans le Déeaxnéron l'esprit- antipapal est à la surface.

Boccace démasque l'hypocrisie ; il nSc moque de la superstition, de la crédulité du vulgaire et de la supercherie des prêtres; il parle d'un ton goguenard de beaucoup de pratiques de dévotion prescrites par l'autorité ecclésiastique; il passe en revue le clergé, tant séculier que monastique, sans pnblier aucune classe, depuis la cour de Rome jusqu'au curé de village; il ne censure pas avec apstérité, comme l'avaient fait Dante, et Pétrarque, les in&actions faites au vœu de chasteté: il les peint avec les détails les -plus comiques.

Les quatre premières nouvelles sont conmie une ouverture d'opéra, où le compositeur fait pressentir tous les motifs qui vont se déployer : dans le corps de l'ouvrage. D'abord, nous avons le sieur Chapelet, grand scélérat, déclaré saint moyen-

nant une fausse confession. Vient ensuite le juif Abraham et son ami chrétien^ un riche marchand de Paris, qui met tout en œuvré pour le convertir. L'honnête juif dit qu'avant de prendre une résolution, il veut visiter la capitale de la chrétienté, projet dont son ami s'efforce vainement de le détourner. Abraham revient de Rome, et dit,, au gi-and étonnement du marchand, qui avait déjà désespéré de sa conversion: ^Maintenant je me ferai baptiser 5 car une religioh aussi mal gouvernée, qui néanmoins se maintient, doit avoir une origine surnaturelle. <c C'est une apologie ingénieuse de l'auteur, qui déclare par là qu'en peignant les vices des mauvais ministres de la religion, il n'ai pas voulu porter atteinte au respect qui est dA à elle-même. La troisième nouvelle est la plus hardie de toutes. Saladin consulte un sage juif sur le mérite relatif des trois religions qui se partageaient le monde alors connu; le juif se tire habilement d'affaire par la parabole des trois anneaux, dont l'application range sur un pied d'égalité la loi judaïque, chrétienne et mahométane. Lessing en a fait usage dans un drame destiné à recommander la tolérance universelle, et c'est là l'interprétation la plus favorable qu'on puisse donner de cette parabole. Dans la sixième nouvelle de cette journée, Boccace attaque les inquisiteurs dominicains, en peignant leur espionnage, leurs chicanes et leur vénalité. Ensuite, quelque variée que soit la scène de ses contes, il ne donne jamais un long répit aux prêtres et aux moines. Nous y voyons, paraître

un honnête mais simple confesseur, qui, à son insu, fait les messages d'amour d'une dame; puis vient le voyage du riche fermier Ferondo dans le purgatoire; le cordelier Albert, déguisé en ange Gabriel; le sermon du frère Ciboule, tout rempli de pèlerinages fabuleux et de reliques bouffonnes^ chef-d'œuvre de parodie, et bien d'autres contes encore qu'il est plus convenable de ne pas indiquer davantage.

On peut blâmer Boccace, non sans liaison, de n'avoir pas mis de bornes à sa témérité et à sa pétulance; mais, assurément, rien Ji'était plus éloigné de son caractère que la réserve et la dissimulation. Faisant assez bravement la guerre pour son propre compte, qu'avait-il besoin de se liguer avec une armée de sectaires poltrons? Ce joyeux compagnon était-il d'humeur à se laisser mystifier par des marchands de mystères impénétrables ? L'amour, et un amour rien moins que platonicpie, Tatubition d'auteur, enfin, l'étude de la littérature classique^ dont il poussait l'admiration jusqu'à l'idolâtrie, ont occupé tour à tour sa vie, et ne laissaient point de place pour l'esprit de secte.

La conversion de Boccace, dont ses biographes parlent, n'a rien de commun avec la question qui nous occupe. Le chartreux qui vint le visiter, lorsqu'il avait près de cinquante ans, ne voulait pas convaincre de la foi catholique le sectaire, le patarin, l'hérétique; il voulait rappeler le mondain à une vie régulière et aux méditations religieuses. Le but était louable, mais les moyens

employés^ une prophétie et une vision miraculeuse, furent désapprouvés par le sage et pieux Pétrarque. BocCace, qui s'était tant moqué des gens de bonne foi qui croient aux faux miracles, avait un peu mérité l'humiliation d'en être effrayé à son tour. L'effet ne parait pas avoir été durable: on n'en voit aucune trace dans ses écrits , dont les plus importants^ d'ailleurs, sont antérieurs à cette époque.

Dante et Pétrarque étaient de profonds théologiens , et ont été reconnus pour tels par beaucoup de savants de l'église catholique; Boccace, au contraire, n'a jamais fait d'études sérieuses en ce genre. Ces trois écrivains ont été appelés souvent les précurseurs de la réformation; mai^ cette épithète, pour être juste, a besoin d'être bien définie.

Dans l'entreprise des réformatem's du xvi* siècle, il y a deux choses parfaitement distinctes. D'abord, ils ne réclamaient que l'abolition des abu$ et le rétablissement de la discipline ecclésiastique. Ils furent poussés à la controverse par la nécessité de se défendre contre l'accusation d'hérésie; ils se déterminèrent .enfin à rejeter la tradition postérieure aux premiers siècles du christianisme, et à s'en tenir uniquement au texte des saintes Ecritures. Sous le .premier point de vue seulement, Dante et Pétrarque peuvent être assimilés aux réformateurs. Si, ensuite. Ton entend par précurseurs ceux qui accélèrent l'époque d'un événement, il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de prouver leur influence. Les œuvres

ladnes de Pétrarque ayant été imprimées avant la fin du XY* siècle 9 ont pu être étudiées par les savants allemands. Dante, au contraire, fort négligé à cette époque en Italie même, était complètement inconnu au«<lelà des Alpes. Le Décaméron a été traduit en plusieurs langues , il a été lu avec avidité pendant le xvi' siècle, parce que les satires qu'il contient répondaient à l'opinion populaire.

Les Albigeois, à tous iégards, doivent être regardés en réalité comme précurseurs de la réforme. Albigeois, Vaudois, Patarins, ces noms ne sont que des distinctions géographiques ; l'historien deB Vaudois, le vénérable pasteur Léger , atteste qu'ils étaient tous de la même communion. Puisque AL Rossetti affirme si audacieusement que les trois fondateurs de la littérature italienne étaient dès Patarins, il importe de -rectifier les notions qu'il donne sur ceux-ci. Les Albigeois ont été indignement calomniés: c'est l'accompagnenLent obligé d'une persécution injuste. Leurs ennemis, ayant réussi à les exterminer, ont pu défigm*er leur doctrine à volonté; ils en ont fait des manichéens. Je ne m'étonne point que les écrivains italiens depuis Villani jusqu'à Miiratori aient répété le mot d'ordre; mais je vois à regret un historien protestant *) reproduire une assertion déjà contredite par Bayle et bien d'autres auteurs

*) SiSMONDi , Histoire des républiques italiennes , Tome II, pag. 352—354.

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graves. Les livres qui servaient à rinstruedon religieuse chez les Albigeois ont péri avec eux; mais ceux des Yajidois existent en partie^ et cela revient au même. - Léger- en avait communiqué quelques pièces ; M. Raynouard a fait imprimer en entier La nobla Leygzon (de 1100), comme un des plus anciens monuments de la langue romane. Ce sont les seuls documents sur lesquels leurs doctrines doivent être jugées. Bossuet en révoquait en doute l'authenticité ou même l'existence. Son objection est vaine: les documents sont là, tellement authentiques, que les formes du langage attestent leur haute antiquité. Qu'on lise, qu'on examine: je défie le plus habile inquisiteur d'en extorquer la moindre trace de maniehéisme. C'est la foi chrétienne dans toute sa simplicité primitive. Cependant j'y vois aussi ce qui a attiré aux Vaudois tant de persécutions, entre autres un passage remarquable sur la confession des agonisants, et les dons faits à l'église pro remedio animœ *). En traitant de manichéens les Patarins, M. Rossetti n'a fait que répéter sans examcfn une vieille erreur 5 mais les mystères qu'il leur attribue, et la complicité des poètes avec eux, sont de son invention.

D'autre part, il confond sans cesse les Gibelins avec ces sectaires supposés, et, pour rendre spécieuse cette combinaison, il croît pouvoir tirer un grand parti du traité latin de la Monarchie.

*) Raynouard , Troubadours^ tom. IF, pag. 94 — 96.

Il n'est pas bien sûr que celui qui passe sous le nom de Dante, soit de lui: mais nous Tacceptons comme tel. La doctrine contenue dans ce traité n'appartient pas exclusivement à Dante: elle avait été mise en vogue par les jurisconsultes^ elle était si peu secrète, que les professeurs de Bologne renseignaient publiquement en chaire. L'empereur est le pendant du pape : au premier appartient la suprématie sur le temporel , comme au pape sur le spirituel. Tous les états de la chrétienté relèvent de l'empereur 5 les rois, au lieu de vider leurs querelles par les armes , doivent les porter à son tribunal, etc. Cette théorie doit paraître absurde aujourd'hui, parce qu'elle attribue au chef électif de la nation germanique, considéré comme le vrai successeur des anciens empereurs romains, des droits qui ne sont pas fondés dans l'histoire, et que, d'ailleurs, il n'avait pas la puissance de faire valoir et accepter. Mais dans un temps où les papes s'aiTOgeaient le droit de déposer les rois, et de disposer des royaumes, c'était Tunique moyen d'opposition, d'une opposition, notez-le bien, toute politique, et nullement religieuse. Dante dit à la fin du traité: »Je ne soutiens pas que l'empereur soit en tout indépendant du pontife romain; César doit à saint Pierre la même vénération qu'un fils atné doit à son père.a M. Rossetti s'est bien gardé de citer ce passage ; il y a de quoi ruiner son système de fond en comble.

Selon lui, Dante a dévoilé son dessein pro-

tune daas les deux premiers vers d'une épitaphe ]aûa«. Voici le corps du délit :

Jura monarclùœ^ superos^ Phlegethonta, lacusque Lustrando cadiii, voluerunt fata quousque.

Des lecteurs confiants n*y verront d'abord qu'une éutiunération des œuvres de Dante, cLe Topuscule en 4]uestion, ei des ti^ois parties de la Dwine Comédie. Mais notre subtil interprète démontra que Dante a composé "son grand poëme uni||,ueikient dans le but de faire ressortir les droits de la monarchie ; ensuite, les droits de la monarchie^ cela signifie le triomphe de la secte, le renversejïient du staînt- siège, et je ne sais quels autres mystères d'iniquité. Il fsiudrait, avant tout» s'assurer que ces détestables hjexamètres, rimes dans le goût monacal et pleins d'expressions loachies» sont de la main de Dante, ce que je nie positivement. Je pourrais appuyer ma négation de preuves très-fortes» si je ne craignais pas d'avt)ir épuisé la patience du lecteur.

A cette occasion, trouvant inconcevable que tout le monde ait entendu la Divine Comédie autrement que lui, M. Rossetti s'écrie: »Quel est donc ce charme, ce talisman? Et à présent, le charme est-il rompu? Le talisman est-il brisé? Il a duré, il dure et il durera toujours ; et celui qui a perdu son temps à écrire 'ces pages, ou ne sera pas lu, ou sera regardé comme un fanatique, qui voit ce qui n'existe nuUa part ailleurs que dans son cerveau démonté, et prend ses fausses idées pour des arguments et des raisons.u C'est un triste pro-

nostic que l'auteur se fait à lui-même: nous n'avons garde de le contredire. Oui^ cela est déjà arrivé, cela arrive en ce moment, et cela pourra parfois arriver encore. Bientôt Toubli lui accordera une trêve indéfinie ; son livre sera relégué dans quelques bibliothèques à côté des Goropius Becanus et des Olaiis Rudbeckius. — M. Rossetti continue : »Peut-être même Tauteur sera détesté comme un impie, ennemi de l'église catholique, qui, non coûtent de l'être, s'efforce de faire paraître tels les plus illustres écrivaius.u Gela pourrait arriver aussi, surtout si l'on usait envers lui de représailles , en ne tenant aucun compte de ses déclarations expresses. Mais cela ne nous regarde plus: nous n'avons affaire qu'à ^l'historien sans discernement, et au littérateur dépourvu du sentiment de la poésie. Une Revue anglaise {Fo^ reign Beyiew), en parlant du commentaire sur la Divine Comédiej a employé des formes plus acerbes; nous n'avons pas. voulu franchir les bornes de la critique littéraire. Après avoir rempli cette tâche pénible, hâtons-nous de rafraîchir notre imagination et de reposer nos yeux de tant d'anagrammes, en contcm])lant les dessins spirituels v.l presque aériens de l'aimable Flaxmau : ce que nous conseillons aussi au lecteur.

DE L'ORIGINE

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