‹ Essais littéraires et historiquesChapitre 20 sur 36 · Habent. Haband · texte numérisé non relu

Habent. Haband

En vertu de cette affinité, plusieurs raots des langues ro. maoes pourraient être aussi naturellement dérivés d'une racine gothique ou francique que d'une racine latine. Par exemple:

Proi^nçal. ' Latin, Gothique.

AigUy l'eau*. Aqua. Ahva.

Auzir^ ouir* Au dire. Hausjan*

Ne pourrait-on pas admettre que le souvenir des deux langues niëres se soit quelquefois confondu dans l'esprit de ceux qui parlaient les nouvelles langues vulgaires? An moins les mots qui se trouvaient également dans les deux langues, ne devaient pas être exposés à tomber dans l'oubli. La ligne de démarcation est difficile k tracer: dans le doute, je préférerais toujours la dérivation latine. En français, mourir^ morty viennent de MORf, MORS, MORT-is; mâis meurtre, quoiqu'il soit si rapproché des mots précédents par le sens et par la composition des lettres, vient du gothique mavrtqr.

Ou nommait romans, indistinctement tous les livres écrits en langue vulgaire. Un poëroe sur la passion de la Sainte-Vierge est appelé ainsi :

Aquestz romans es acabatz; Nostre senher en sia lausatz* »Ce roman est achevé; notre Seigneur en soit loué.« Chez les troubadours, romansar signifie chanter, célébrer par des poésies populaires.

Gauselms Andreus quom românsa , Non trais anc tan greu martire ter la reina de Frânsa^ Coni eu per lei cui désire.

wGauselm André qu'on chante partout, n'éprouva ja^ «mais un aussi pénible martyre pour la reine de France, nque moi pour celle que je désire.«

IVf. Raynonard suppose que lingua romana si. gnifîe toujours la langue vulgaire; je pense qu'on a quelquefois employé cette expression pour le latin régulier. Gela n'est pas étonnant , puisque les peaples germaniques appelaient Romains tous les habitants des provinces de l'empire occidental, et que, lors de la conquête, ces habitants parlaient latin. Fortunatn$ loue le roi Charibert de sa parfaite connaissance du latin:

Cum sis progenilus clara de gente Sicamber^ Flore t in eloquio lingua Latina tuOf

Qualis es in propria docto sermone loquelaj Qui nos Roman o vincis in eloquio ?

La leçon Romanos^ dans le dernier y^rs^ qu'on trouve chez Bouquet, Script, rer. Franc. T. Il, est évidemment fausse ; mais quand on voudrait la défendre, cela ne changerait rien à la chose. Je remarque, en passant, que ces vers suffisent pour réfuter les historiens qui prétendent que les rois mérovingiens ont aban* donné, tout de suite après Clovis, Tusage de leur langue maternelle.

Eginhart dit, dans sa Vie de Charlemagne : »En »tibi librum praeclarissimi et maximi viri mBOUpriam »contincntem, in quo prxter illius facta non est quod nadmireris, nisi forte quod homo barbarus, et romana ^4ocutione perparum exercitatus , aliquid nie decenter Kit ut commode latine scribere posse putaverim.d Ici

romana locutio signi6e, sans contredît, le latin régulier ; car la connaissance de la langue romane n'aurait pu avancer Eginhart en rien pour la correction du style latin. M. Raynouard {Recherches sur V ancienneté de la L. R.j p. 18) fait sur ce passage l'observation suivante: »Si Eginhard^ secrétaire et chancelier de Charlemagne, «manifeste des craintes sur son style latin, s'il se nomme •barbare, c'est que la langue latine n'étant point parlée »valgairement h la cour, il n'avait pas la certitude que •son style fût exempt de fautes. En effet, la langue «francique était la langue vulgaire à Âix-la-Chapelle et «dans le nord de l'empire, tandis qu'à Paris et dans le »midi de l'empire la langue vulgaire c'était ^idiome ro- »man.« Je ne saurais être d'accord avec M. Raynouard sur cette explication. En se nommant homo barbarus^ Eginhart ne veut dire autre chose, sinon' qu'il était Franc et non pas Romain. Sans doute à Âix-la-Chapeile il n'y avait qu'une seule langue vulgaire, le francique; mais je crois pouvoir prouver que, dans la partie latine de l'empire de Cbarlemagne , il existait deux langues vulgaires, l'une romane, l'autre théotisque. Chaque nation parlait la sienne: les descendants des anciens habitants la première ; les Francs , les Goths^ let Bourguignons et les L^ngobardes, un dialecte de la seconde. Cependant il devait y avoir beaucoup d'in« dividus qui sussent les deux langues. Mais les excuses d'Eginhart n'ont rien à faire avec les langues vulgaires; elles se rapportent uniquement à l'importance qu'on attachait, de son temps, h la correction classique. La grammaire latine avait été entièrement négligée avant Charlemagoe; il en renouvela l'enseignement. Il y avait il sa cour des savants anglo-saxons qui parlaient et ëcrivaient le latin avec une grande élégance. Ainsi SMilf litt. et hlft 20

Egînhart s'attend à trouver des jages scvères, et il s'ei* prime avec modestie, quoiqu'il eût fait d'assez bonnet études latines.

Voici quelques exemples de ces doubles dérivations, dont l'une est ancienne et populaire, l'autre savante et moderne.

Ancien français.

Chose. Façon.

Quête.

Caillou.

Rançon.

Latin.

Causa.

Factio.

Qusestio.

Calculus.

Français moderne.

Cause.

Faction.

Question.

Calcul.

Hedemptio. Rédemption, etc.

AiMoiN. Lib. II , 5. »Nec multum fluxerat temwporis, cum imperator Instînns expcditionem paravit Dadversus regem Persîdis: sed in ipso bclli apparata »morbo prseventus, anno assumpti imperii octavo est »defunctus. Consensu senatus totiusque simul exercitus »Augustus efïicîtur Instînianus, qui nihil moratus, coU »lecto exercitu contra barbaros est profectus , et com. »mîssa pugna, fugatisque bostibns, regem se eorum ce- »plsse gavisns est. Quem in solio regnî iuxta se se- »dere fecit, et ut provincias, quas Romanis eripaerat, »sibi restitueret imperavit. Cui iile, non, inquit, dabo. »Ad haec lustinianus respondit: Daras. Pro cuius no- «vitale sermonis civitas eo loci constructa est, cui Daras «nomen est. Rex autem Persîdis , lîcet non volnnta-

nrius, omnia restituit, quae Romani fuerant inrîs, sicque •in regnum suam est redire permissus. lustinianus quoique ÂDgastas cum magno triumpho Constantinopoiim «est régressas.»

Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien ce récit, dans toutes ses parties, est contraire à Thistoire.

Je ne nie point qu'il n'ait pu se trouver des soldats gotbs ou francs dans l'armée de Commentiolus. L'armée byzantine, en général, offrait une bigarrure de diverses nations. Il y avait beaucoup de Huns, il y avait même des Perses. Les Grecs , amollis par le despotisme et par les effets de leur vieille civilisation, cherchaient des troupes mercenaires chez tous les peuples guerriers qui avoisinaient l'empire. Mais précisément à l'époque à laquelle se rapporte le fait en question, les empereurs d'Orient tiraient une partie de leurs meilleures troupes de l'Afrique latine reconquise par Bélisaire. Les mots d'ordre dans l'armée byzantine ne se donnaient pas en grec, mais en latin ; et, parmi CCS termes de commandement, se trouve le mot torna, dont M. Raynouard conteste la latinité.

Ce roi pieux, mais quelquefois sujet à la superstition, étant sur son. lit de mort, se crut assailli par les démons, et s'écria plusieurs fois: huz! huz! ce qui ▼eut dire; sortez! loin de moi! Freher. Script, ren Germon.^ T. I, in Vita Ludovici Pu, §. 19. Com^ersa

308 OBSERVATIONJS

Jade in sinistram partem^ indignando quodammodoy vir»

tute quanta potuU dixii : hvz, huz, quod significatj Jbras^

Jbras. Comme adverbe, ce mot francique s'ëcrit d'or-

dlnaîre uz ; l'aspiration sert peat-étre à le transformer

en interjection , si ce n'est une erreur du copiste.

Louis-le-Débonnaire avait reçu une éducation savante : d'après le témoignage de son biographe Tbeganus, il lisait ie grec, il parlait latin avec autant de facilité que sa langue maternelle. Cependant il ne négligea point cette dernière. Il fit traduire en allemand l'Écriture sainte. Du Chesne^ Script, rer. Franc, T. H, p. 220. Cum divinoruni librorum solummodo literati at^ que eruditi notitiam haherenty eius (Ludovici) studio atque imperii tempore, sed Dei omnipotentia atque inchoantia^ mirabiliter actum est nuper^ ut cunctus populiis suae di~ tioni subditus tlieudisca loquens lingua, eiusdem dit/inae lectionis nihilominus notionem acceperit. Praecepit enim cuidanty uni de gente Saxonunij qui apud suos non igno^ bilis vates habebatur^ ut foetus ac No^um Testamentum in germanicam linguam poetice transferre studeret. C'était donc, comme on voit, plutôt une paraphrase qu'une traduction. Il en existe peut-être encore une partie, c'est-à.dire l'Harmonie des Evangiles , dont un manuscrit se trouve en Angleterre dans la bibliothèque coU tonienne, et un autre à Munich. M. Gley, ecclésiastique français, auteur d'un estimable essai sur la langue francique, a pris copie de ce dernier manuscrit à Bamberg, où on le conservait autrefois. Il a rapporté sa copie en France, et en a fait don k la bibliothèque de l'Institut. L'ouvrage en question date indubitablement de la première moitié du neuvième siècle: le dialecte dans lequel il a été écrit tient le milieu entre le saxon et le francique ; ce qui augmente la probabilité que ce

soit la paraphrase faite par ordre de Louis-ie-Débonnaire^ puisqu'il se servit d'un poète saxon. Voyez des extraits du manuscrit cottonieu dans Hickes. Thés, Ling. Seplentn T. I. Gbammatica Franco-Theotisca , Cap. 22.

Juzgo n'est plus en usage; mais le verbe qui en dérive, juzgar y juger, s'est conservé dans l'espagnol moderne. En provençal, ce mcroe verbe s'écrit jutjar»

Les patois qu'on parle aujourd'hui en Savoie et dans le pays de Yaud qui en faisait autrefois partie, dans le Bas- Valais et dans quelques districts du canton de Fribourg, sont des dialectes de l'ancien provençal. Je crois que le patois de la partie méridionale des Grisons et du Tyroi doit être rangé dans la même classe, quoiqu'on ait voulu le dériver de la langue des Etrusques. Tous ces pays que je viens de nommer avoisinent l'Italie; mais j'ai beaucoup de peine à croire que jamais, dans aucun district de l'Italie proprement dite, Tidiome vulgaire ait été un dialecte du provençal. Le Dante écrivait il y a cinq siècles: cependant, dans son traité latin De vulgari eloquio, il assigne déjà à la langue italienne la même étendue de territoire qu'elle occupe aujourd'hui. U dit expressément que Sordel de Mantouc, célèbre parmi les troubadours, a fait ses vers dans un autre idiome que celui de sa ville natale. L. I,

cap. 15. Sordellus de Mantua, . . . qid lantus cloquais tiœ vir existens non solum in poetandOy sed quomodolU bet loquendo patrium vulgare deseruit. Dans le même chapitre, il dit qu'on parle mal à Tuf in et à Alexandrie ', mais il nomme pourtant ces villes dans sa revue des dialectes italiens. Le témoignage du Dante est ir* rëcusable en tout ce qui concerne l'Italie; il ne panvait se tromper à cet égard, quelles que soient ses erreurs dans ce qu'il dit sur le reste de l'Europe latine. Il n'admet que trois langues dérivées du latin , qu'il désigne d'uprës la particule affirmative: langue d'oïl, langue d'oc et langue de si. La dernière est l'italien. Ainsi le Dante a complètement ignoré l'existence de la langue castillane, puisqu'il étend sur toute l'Es* pagne le domaine de la langue d'oc , c'est-à-dire du provençal ou du catalan. L. I, cap. 8. Nam alii Oc, alii Oil^ alii Si affirmando loguuntur, utputa Hùpani,

Franci et Latini, Istorum vero prqferentes Oc,

meridionalis Europae tenent partent occidentale m, a Jo/* nuensium Jinibus incipientes. Qui autem Si dicunt , a praedictis finibus orientaient tenent: videlicet usque ad promontorium illud Italiae , qua sinus Adriatici maris incipit, et Siciliant ; sed loquentes OU qupdanimodo septentrionales sunt respectu istorum : nam ab oriente Alamonos /labent et a Septentrione ; ab accidente Anglico mari vallati sunt^ et montibus Aragonîae terminati; a mendie quoque Frovincialibus et Apennini deuejcione clauduniur. J'ai copié en entier la partie géographique de ce passage remarquable, parce que le traité du Dante, cité sans cesse par les érudits d'Italie dans leur disputes sur la prééminence du dialecte toscan, est peu connu ailleurs. J'ai marqué deux leçons suspectes. La première est facile à corriger : au lieu de Aragoniae il

faut mettre Alverniae^ les montagnes d'Auvergne. Les Apennins sont tout à fait liors de place ici ; on ne remédierait pas même à la faute du copiste en y substituant les Âlpes; car^ à cette époque, la langue d'Oil touchait tout au plus au Jura.

Tout ce que je puis donc admettre, c'est que les classes supérieures en Lombardie employaient alors le provençal comme moyen de communication générale, de même que les personnes bien élevées y apprennent aujourd'hui l'italien régulier. Ce que le Dante dit de Sordel, qu'il parlait toujours le provençal, s'accorde avec cette supposition. Nous avons des pièces de vers d'an Cigala, d^un Doria, et de Bonifaci Calvo, tous les trois Génois; de Bertolomé Zorgi, Vénitien: ils n'auraient pas chanté en langue provençale s'ils n'avaient pu espérer de trouver un auditoire parmi leurs compatriotes.

On rencontre aux environs de Paris une trace curieuse de la séparation où vivaient souvent les deux nations jusqu'à ce qu'elles fussent fondues en une seule. 11 y a deux villages, dont l'un s'appelle Romainville et l'autre Franconville. Peut-on douter que ces villages aient reçu leurs noms des Romains et des Francs qui habitaient exclusivement Tun et l'autre? Remarquez encore que Franconville est un mot hybride , dont la première moitié est formée selon la grammaire francique; car FRAifcoifo est le génitiv pluriel de Franco. Otfrid dit dans sa dédicace à un roi carolingien: So Frankono KuiirifG scal.

Sicuti Francof'um rex débet.

La diffôreDce qui existe entre les aneienoes firoiu tières de l'empire occidental et les limites actuelles des langues dérivées du latin, est une circonstance fort remarquable, et qui, ce me semble, n'a pas fixé autant qu'elle le mérite l'attention de la plupart des historiens modernes. Dès le temps des premiers empereurs, la domination romaine s'étendait jusqu'au Rhin et au Danube; et les cinq siècles qui se sont écoulés depuis Auguste jusqu'à la chute de l'empire, étaient bien plus que suiBsants pour faire adopter aux peuples assujettis, qui se trouvaient compris dans cette circonscription, la langue aussi bien que les mœurs de leurs maîtres, et pour faire tomber dans l'oubli les idiomes divers que ces peuples avaient parlés dans leur état d'index pendance. Quand les gouvernements ne s'en mêlent pas, plusieurs langues peuvent coexister longtemps dans le même pays ; mais les grands gouvernements^ dont le centre est en même temps un foyer de lumières et d*activité intellectuelle, ont des moyens immenses pour répandre une langue et la rendre universelle dans un vaste empire; et jamais aucune nation n'a mieux entendu cet art que . les Romains. Si la langue basque a pu se conserver dans le nord de l'Espagne, c'est que les ancêtres des Basques, les Cantabres, ont toujours maintenu leur indépendance. La Grande-Bretagne est la seule province de l'empire occidental oh. la langue des peuples indigènes ne se soit pas éteinte; mais cette province était située à l'extrémité de l'empire; elle fut la dernière conquise et la première abandonnée. D'autres causes, qu'il serait trop long de développer ici, ont conlrihué

h la conservation de la langue nationale; elle s'est réfugiée, avec les restes des Bretons, dans le pays de Galles et la Cornouaille; de là elle a été apportée par eux dans la Basse -Bretagne. Toutefois, n'en déplaise aux antiquaires celtiques, bien loin de conserver sa pureté primitive, le bas-breton parait être fortement mélangé de latin corrompu. Quoi qu'il en soit, lors de l'invasion des Barbares on parlait le latin, et seulement le latin, dans les Gaules jusqu'aux bords du Rhin, et dans les provinces au nord des Alpes jusqu'aux bords da Danube. Aujourd'hui, le territoire qu'occupent les langues romanes, est beaucoup moins étendu. A quelques exceptions près, les Alpes, les bassins des lacs de Genève et de Neuchâtel , les Vosges et les Ardennes , en forment les limites: de là jusqu'à la rive gauche du Hhin et à la rive droite du Danube, il reste une large lisière oh l'on parle des dialectes flamands, allemands et esclavons. Partout où les conquérants ont vécu entremêlés avec les anciens habitants, il s'est formé un idiome roman quelconque. Il est donc clair que^ dans toutes les provinces frontières de Tempire occidentui, la population a été entièrement renouvelée, «oit que les sujets romains aient péri dans les ravages de l'invasion, ou qu'ils aient émigré, ou qu'ils aient été expulsés par les conquérants. Ainsi l'état actuel des langues nous enseigne, concernant la destruction de l'empire occidental, beaucoup de faits que les notices imparfaites et sommaires des historiens contemporains nous laissent ignorer. Ce serait un travail intéressant à faire que de tracer en détail la ligne de démarcation entre les langues, telle qu'elle a été dans le moyen âge, et telle qu'elle est aujourd'hui, et d'examiner les patois limitrophes. Les limites des langues romanes étaiient jadis

encore plas resserrées qu'elles ne sont maintenant: l'italien n'a pas dépassé les Alpes; mais la langue française a considérablement gagné du territoire depuis quelques siècles sur la frontière du nord et de l'est.

Dans toutes les langues dérivées du latin, le mot verbum a disparu dans son acception ordinaire. La théologie avait donné à ce mot un sens mystérieux; on craignit sans doute de le profaner en l'employant, aux usages journaliers de la vie. On y a substitua partout le même mot, parabola., qui est devenu ei^ français parole^ en italien parola^ en provençal parault»j er espagnol palabra y en portugais palavra. Ce mot^ d'origine grecque^ n'a pu être puisé que dans l'Evan* gile, où il signifie une similitude^ une allégorie. Ainsi il a fallu en étendre arbitrairement la signification^ pour désigner le langage humain en général. On ne saurait

méconnaître l'influence sacerdotale dans le rejet uni-

verse! de l'expression classique, et dans le choix également universel d'une autre, prise dans la latinité chrétienne. Comme terme grammatical , le mot verbum ^ verbe, n'a été introduit que dans les temps modernes.

Voici des exemples. Ménage, à l'article Mcdo^ iru , passe en revue plusieurs étymologies de ce mot, entre autres aussi la véritable, et puis il s'arrête à une fausse, maie inslructus; étymologie que M. Roquefort

a rëpélée. On trouve, en vieux français , malaustru-, en provençal aslrux ^ heureux; malastrux^ desastniXy malheureux. Ces mots viennent manifestement de astro^ sus s maie astrosus^ disastrosus ^ et rappellent les superstitions astrologiques, puisqu'ils signifient proprement: né sous une bonne ou mauvaise étoile. Le mot mcUo^ tru étant d'un usage familier, s'est altéré; désastreux ^ n'emplojé que dans le style noble, a conservé la forme latine.

Ménage dérive choisir de colligebe. Il ne pou- ▼oit pas plus mal deviner. Le mot dérivé de colli- OERE est bien connu, c'est cueillir. On trouve dans ]e vieux français chausir; dans le provençal également, mais aussi causir. Gauselm Faidit^ d'après les deux manuscrits n^s. 3204 et 7225 de la bibliothèque royale, dit:

Mais sola lei , qu'amors m'ajaig causir. Ce mot est théotisque. Ulfilas: kiusan ou kvsan, e/igère; au prétérit, katjs. Voyez ïes Glossaires de Junias et de Zahn. Cette racine se retrouve dans tous les anciens dialectes germaniques : en francique, kivsan, CHiusAN ; en anglo-saxon, ceosan, etc. L'éditeur du Dictionnaire de Ménage, Jault, a donné cette étymologie, mais sans citer les formes du mot choisir dans le vieux français et dans le provençal, par lesquelles la chose est constatée jusqu'à l'évidence.

11 est dommage que M. Roquefort, dans la partie étymologique de son Glossaire de la langue romane , ait pris pour guide Barbazan, dont le Glossaire, n'ayant pas été imprimé, se conserve en manuscrit à la bibliothèque de l'Arsenal, Ce savant voulait dériver le français exclusivement du latin. La thèse n'est pas soutenable, si l'on se borne au latin classique; si Ton corn-

prend sous le nom de latin aussi le latin barbare, cela devient jusqu'à un certain point une dispute de mots; car la basse latinité fourmille de termes puisés dans les idiomes théotisques. Mais, à en juger d'après les cita, tions de M. Roquefort , Barbazan ne savait pas même se servir à propos du latin pour étayer son système , et manquait absolument de tact étymologique.

Ménage avait une grande érudition; et cependant^ sous le rapport particulier de son entreprise, ses connaissances étaient incomplètes. 11 avait une teinte des langues germaniques modernes; mais il n'en connaissait pas les anciens dialectes, qui doivent être consultés de préférence; il était très- versé dans les vieux (ivres français des quinzième et seizième siècles ; mais il n'était guère remonté au-delà; de son temps, on s'était encore peu appliqué à compulser les plus anciens manuscrits du moyen âge. Ménage avait entièrement négligé les troubadours : les citations peu nombreuses de vers provençaux dans la seconde édition de son dictionnaire sont dues à Caseneuve. La méthode de Ménage, de former des séries de mots imaginaires pour combler l'intervalle entre la prétendue racine et le mot dérivé: cette méthode est tout à fait inadmissible. On s'en est moqué avec raison; mais on n'a peut-être pas toujours rendu justice à la sagacité dont ce. savant fait souvent preuve.

Depuis nombre d'années, M. de Pougens a préparé un grand travail étymologique; et M. de Pougens possède beaucoup de connaissances qui manquaient à Ménage. Le Trésor des origines de la langue Jrançcdse, dont Tauteur a eu la bonté de me communiquer quelques articles en manuscrit, est presque un répertoire universel d'étymologiei car, d'une part, M. de Pougens

rapporte les opinions de ses prédécesseurs; de l'antre, il. ne s'arrête pas à la langue dont chaque mot français est immédiateinent dérivé: il remonte aux langues les plus anciennes dont nous ayons connaissance. L'évidence des étjmologies vraiment historiques est peutêtre compromise, si on les range sur la même ligne avec des étymologies hypothétiques, et qui se lient à des question plus générales sur l'aflilîation des langues. Toutefois la comparaison d'un grand nombre de langues entre elles offre souvent des rapprochements curieux. L'entreprise de M. de Pougens est d'autant plus méritoire, qu'ayant eu le malheur de perdre la vue de bonne heure, il lui a fallu une. persévérance et un amour de l'étude à toute épreuve pour achever un travail de cette espèce.

Grammaire romane, p. 15. M. Bayoouard donne comme des formes de l'article masculin au datif du singulier al, el, a lo; mais el ne saurait être admis dans cette classe, puisqu'il est contracté de en el, tandis que la préposition a est toujours la marque distinctive du datif. On a dit en vieux français de la même manière es au lieu de en les: es jours^ es arls^ etc. Cet el cause quelquefois de l'obscurité dans les troubadours, puisque dans l'ancienne manière d'écrire, il se confond avec le nominatif. Je proposerais de le distinguer par l'orthographe : el pais , le pays , et e 7 pais , dans le pays.

P. 84. M. Raynouard donne se comme le nominatif du pronom réfléchi , et il le traduit par i7, elle. Cela paraît contraire à toute analogie. Le pronom

rëfléchî n'a point de nominatif, ni dans le latin j ni dans les langues qui en sont dérivées ; ce pronom , de ^ sa nature, ne peut en avoir^ puisqu'il exprime toujours une réaction sur le sujet. Ce que M. Raynouard prend pour le nominatif y est à mon avi^ nn véritable datif (le datwus commodi des grammairiens latins) employé par pléonasme, comme il l'est quelquefois en latin , et plus souvent en italien. Par exemple: si no 'l se vol entendre, M. Haynouard traduit ici se par elle\ je retraduirais littéralement en latin : si non illud sibi vult ùu tendere. J'en dis autant de me, que M. Raynouard compte parmi les formes du nominatif du premier pronom personnel : ieu, eu, me, mi, je, moi. Mi est quelquefois mis comme substantif, ainsi que moi en français; mais je n'ai point trouvé d'exemple où me ne dût être rendu par le datif, en admettant le pléonasme.

P. 91. M. Raynouard nomme pronoms affixes mk, MI, te, ti, se, si, quand ils perdent leur voyelle. Ce nom ne me semble pas approprié à la cbose. Les affixes sont attachés aux mots qui les précèdent par une relation grammaticale ; mais ici la qualité du mot précédent est indifférente , et la liaison est purement euphonique. L'usage des élisions est si fréquent dans le provençal , que la voyelle des pronoms en question s'élide souvent, même quand le mot suivant commence par une consonne, pourvu que le mot précédent se termine par une voyelle: par exemple, wo-s' côvÉ, au lieu de no se cové, il ne eom^ient pas -^ de même vos se transforme en us, et nos en ns, pour être prononcé avec la voyelle précédente. Tout cela n'affecte pas la nature des pronoms , et aurait trouvé , ce me semble, plus naturellement sa place dans le chapitre des élisions.

En passant en revue les particules de diverses espèces, M. Raynonard a oublié la plus célèbre de toutes, la particule affirmative oc, dont la langue provençale a pris le nom de langue d'oc. L'étymologte que Ménage donne de ce mot, est peu satisfaisante : il y a lieu à de nouveaux éclaircissements.

M. Eaynouard, avec raison, n'entre pas dans des discassions étymologiques qui doivent être réservées pour le glossaire. Quelquefois, lorsque Tétymologie est évidente, il a mis le mot latin en regard, en distinguant les lettres élidées par des italiques* Cette méthode abrégée est fort à recommander.

La préposition romane ab, qui signifie avec, et doDt ce dernier mot parait être formé, présente une singularité. Ayant un sens tout opposé à celui de la préposition latine ab, et des prépositions synonymes dans les langues germaniques (en gothique af, en francique AB, aba), elle ne saurait en être dérivée. M. Ray noua rd dit, p. 250: »îl serait difficile d'expliquer d'où vient •cette préposition. Ce qu'on peut dire de plus salis- •faisant, c'est que d'AB, racine d'/iABere, la langue ro- •mane a fait une préposition qui désigne la possession, •l'adhérence, la manière, etc.« Il y a beaucoup d'exemples que des substantifs, des adjectifs, etc., soient devenus des prépositions; mais je n'en connais aucun où nne préposition ait été formée de la racine d'un verbe, dépouillée des syllabes d'inflexion. Je pense que AB est contracté du latin ATud\ il s'écrit quelquefois Ap. On aura ensuite ajouté une terminaison adverbiale h cette préposition, et l'on aura dit at/ec d'après l'analogie àHlleCy mot fort usité dans le vieux français. De la même manière on a fait de la préposition latine siiis (en provençal sents, sans) un adverbe senuecj qui s'em-

ployait autrefois comme le pendant dL^avec% Mais je ne donne cette étyniologie que comme une conjecture, et je conviens que le mot rn^ee est un de ceux dont Pori* gtne est très-dificite à expliquer.

M. Eaynouard propose deux étymologies de gaire^ guère; gran re, en roman, heaucoup ; o\x gar^ en théo« tisque , entièrement. La dernière me semble être la seule vraie; dans l'italien guariy qui répond h gaire et à guère f la racine est conservée presque sans chan*" gement.

Parmi les particules explétives destinées à être joio'-. tes à la négation , la langue provençale en a une , gem ou genSj qui n'a pas passé dans le français* M. Ray-, nouardy p. 333, la dérive du latin geits. Je pense que le mot roman vient du thëotisque ganZj entièremeot« Je ferai observer, en passant, que tous les mots qui servent de complément à la négation, paSf point j rien, jamais , etc. , ont primitivement , et à part la négation précédente, un sens affirmatif. C'est ce qui na pas été reconnu par les auteurs du Dictionnaire de l'Académie française, et en conséquence tous les articles relatifs à ces mots sont rédigés d'une manière trèsdéfectueuse.

M. Raynouard traduit constamment lausengier et lausenjador par médisant. Cependant ces mots, d'après leur formation , ne sauraient signifier autre chose que flatteur, adulateur. En provençal, /at^z^r du latin laudare, louer, lauzenja, louange, flatterie; en italien, lusinga, lusingar; en espagnol, lisonja, lisonjear. Sans doute, les

flatteurs sont d'ordinaire aussi médisants ^ et les troubadours s'en plaignent sans cesse; mais c'est là une liaison morale entre les idées, et non pas le sens littéral. De même M. Raynouard traduit, p. 74, devinadors par calomniateurs, tandis que ce mot désigne des espions , des observateurs malveillants.

J'ai une reijiarque semblable à faire sur les mots uolpil et volpillatgc j que M. Raynouard traduit par lâche et lâcheté. Caseneuve avait déjk traduit de même : voyez Tarticle Couard dans la seconde édition du dictionnaire de Ménage. Cependant volpil vient de vvl- FECULA, et, comme substantif^ signifie un renard, ainsi que goupil en vieux français. Or, cet animal, dans toutes les fables et chez tous les peuples du monde, est plus renommé pour sa ruse que pour sa lâcheté. Ainsi volpil est metaphoriqnement rusé; volpillatgCy ruse, perfidie. C'était considéré comme une injure très-grave chez les peuples germaniques d'appeler quelqu'un renard : selon la loi saliqnc , on payait cent vingt deniers d'amende pour se l'être permis. Un passage de Grégoire de Tours prouve que c'est bien sous le rapport de la ruse qu'on entendait cette injure. Hist. L. VIII, cap. 6. Multas eis perfidias et periuria exprobravit , i^ocans eos sœpius vulpes ingeniosas. Il est vrai que volpil est mis quelquefois par les troubadours en opposition avec arditz, hardi. Ce trait est caractéristique. Les anciens chevaliers étaient si habitués à combattre leurs ennemis de front, qu'ils envisag<?aient l'emploi de la ruse comme un signe certain de lâcheté.

P. 15. Metge querrai al mieu albir, M. Raynouard traduit : Médecin je cherclierai au mien chagrin; mais albir ou arbir , du latin abbitrium, signifie jugement, opinion, avis. Le poète désire trouver EtMUt lut. et hrst 21

un médecin qui puisse guérir son jugement, c est-a-clire le délivrer de son illusion.

P. 291. M. Raynouard donne comme synonymes unca, oncas, oncques, dérivés de un qu a m, et oa/i, ogan, onguan. Ces derniers mots signifient, h mon avis, dans Vannée actuelle (de hodib et annus), en opposition avec antan^ l'année passée. Ces mots se retrouvent dans l'espagnol y ogahoj antano.

J'aurais des doutes à proposer sur plusieurs passages traduits par M. Raynouard ; mais comme les vers cités dans la Grammaire romane sont détachés de lenr liaison, il est quelquefois difficile de deviner la pensée du poëte.

Puois messagier no 7 trametrai, Ni à mi dire no- s' côvê , Negun conseill de mi non sai ; Mas d'una ren mi conort hé.

Ella sap letras et enten, Et agrada me que escria Los molz ^ e s' à lei plasia , Legis los al mieu sahamen,

Berward de Ventadoxjr.

«Puisque je ne lui enverrai point de messager, et «qu'il ne convient pas que je lui parle moi-même, je »ne sais quel conseil prendre; mais une chose me con- »sole bien. Elle sait les lettres et les entend; et il me «semble bon que j'é<Jrive les vers, afin qu'elle, s'il lui «plaisait, les lut pour mon salut.u

Voyez ScHiLTER. TuESAVR. AwTiQUiT. Teutow. T..I. Epinikion rhythmo Teuionico Ludovico régi accla- , m€Llwn^ cum Norimannos anno DCCCLXXXIII uicisset. Le savant Mahillon trouva ce chant de victoire dans on couvent à Saint. Amand , et en envoya une copie à Schiiter: le manuscrit original s'est ensuite perdu. Probablement la copie n'était pas exacte; ce qui rend plusieurs passages difficiles à expliquer. Les circonstances historiques auxquelles cette pièce de vers fait allusion, offrent quelque ambiguïté. Deux rois contem. porains du nom de Louis ont régné, Tun en Allemagne, l'autre en France: Louis de Germanie, fils de Louisle-Germanique ; et Louis III , fils de Louis-le-Bègue, petit«nis de Charles. le-Chauve. Ifs étaient proches parents; ils avaient Tun et l'autre deux frères nommés Carloman et Charles ; les historiens attribuent à l'un et à l'autre une victoire sur les Normands, remportée a peu près dans le même temps. Après avoir examiné les notices peu abondantes fournies par les anciennes chroniques, Schiiter se décide pour Louis III, roi de France , comme le héros de ce chant de victoire. Si les raisons de Schiiter sont concluantes (et je pense que le lieu même où le manuscrit a été trouvé, leur donne encore plus de poids) ^ ce précieux morceau de poésie populaire, où respirent une noble fierté et une piété loyale, fournit une preuve que les Francs établis dans le royaume de France n'avaient pas encore oublié leur langue maternelle vers la fin du n.euvième siècle. De tous les antiquaires français à moi connus qui ont traité cette question, Bonamy s'est, à mon avis^ rap-

proche le plus de la vérité. Voyez MK^f. de tkcKD, DES Inscr. et B, L. t. XXIV. Dissertation sur les causes de la cessation de la langue tudesque en France^ et sur le système de gouvernement sous le règne de CliOT' lemagne et de ses successeurs j par M, Bonamy, Mais ce savaat prétend qâe les seigneurs francs aient seok conservé à cette époque l'usage de leur langue ^ parce qu'ils avaient des relations féodales aussi bien en Allemagne qu'en France; que les Francs ùes classes inférieures, au. contraire, ne parlaient déjà plus que la langue romane. Or^ il est évident que le chant de victoire en question a été composé non pas pour les cliefs seuls, mais pour tous les guerriers qui avaient combattu les Normands.

Otfrid dit 9 dans sa dédicace latine à Lintbert, archevêque de May en ce : Dum rerum quondam sonus inutilium pulsaret aures quorundam probatissimorum wroruni^ eonimque sanctitatem laicorvm cantus inquiéta' ret obscœnus , a quibusdam memoriœ dignis Jratribm rogatusy maximeque cuiusdam venerandœ matronœ ver' bis niniium jlagitantis, nomine Judith, partent evangeliorum eis theotlsce conscriberem , ut aliquantulum hidus cantus lectionis ludum secularitjm vocum deleret ^ et in €\^angeliorum propria lingua occupati dulcedine, sonum inutilium rerum noverint declinare, etc.

Le père Andrès avoue assez naïvement qu'on ne trouve dans les troubadours aucune trace de litté-

rature araba. Dell' origine e de' progressi d'ogni LETTERATURA, P. I, cap. ISA,' EgU è vcro che nelle com^ posizioni de' Provenzali non si se orge vestigio d'arabica erudizioney ne v' è segno alcuno d'essersi Jormati i provenzali poeti su le poésie degli Arahi, ma non si rav^ visa neppitre die Jbssero pià versati neW opère de' Greci e de' Latini , ne si vede uso alcimo délie Javole greclie e deW antica mitologia^ A l'égard de ce dernier point, Je père Andrës se trompe. Il n'est pas étonnant que les allusions mythologiques soient rares chez les troubadours, puisque l'étude des auteurs classiques était fort peu cultivée de leur temps; cependant j'ai trouvé deux allusions de cette espèce dans les chansons d'un seul poëte^ Bernard de Ventadour.

Choix des poésies etc. T. llf, p. 48 et 59. Je les donne d'après mes copies inédites dont les leçons m'ont paru préférables à celles de M. Baynouard. L'une à la lance d'Achille:

Jà sa hetla boca rizenz Non cugei bais an mi irais:

Quar ab un douz baisar m'aucis , Si ab autre no m'er guirenz.

Qu'atretals m'es per semblansa , Com de Pélëus la lansa^ Que de su colp non podV Ivom guérir, Se autra vez non s'en Jezès ferir, •Certes, je ne pensais pas que sa belle bouche riante •m'eut trahi en me baisant. Car elle m'a occis avec •un doux baiser, si elle ne me guérit pas avec un autre. •Ce baiser me semble ctre pareil à la lance de Pélée •dont le coup ne se pouvait guérir, à moins qu'on ne •s'en fit férir une seconde fois.a Ailleurs le poète compare rcnchantement qu'il éprouve à celui de Narcisse :

AnC uon agiU de mi poder y Ni non fui miens , dès^l'or' en sai Que^m' laissée en sos oillz vezer ^ En un miraill que moût mi plai* Mirails J puois me mirei en te , M' an mort li sospir de preon:

Quaissi^m* perdei, com perdet se Lo bel Narcissus en la fon,

«Jamais je n'eus pouvoir sur moi -mêtne^ ni ne fus \ «moi , dès le moment qu'elle me laissa regarder en ses »yeux, en un miroir qui me plaît fort. Miroir ! depuis »que je me suis mird en toi , les soupirs profonds me «font mourir; car je m'y suis perdu comme le beau «Narcisse se perdit dans la fontaine.u Ces deux strophes charmantes et faciles à comprendre, peuvent rendre sensible ce que j'ai dit sur la difficulté de conserver la grâce des troubadours dans une traduction quelconque.

Ces deux * romans de ciievalerie ont été imprimés l'an 1477. Cette édition est devenue extrêmement rare; on la cite parmi les curiosités bibliographiques, quoiqu'elle ait peu de valeur intrinsèque^ ayant été faite par des éditeurs qui n'entendaient plus le langage vieilli de ces poèmes. Le Parcival a été imprimé de nouveau d'après un manuscrit; le Titurel le sera sans doute prochainement, puisqu'en Allemagne, ainsi qu'en Angleterre, on rivalise de zèle pour tirer de l'oubli les anciens monuments de la poésie nationale. J'ai parlé en détail de cette remarquable fiction dans les Annales littéraires de Heidelberg, 1811, n°. 68.

 la fin (le sa grammaire^ M. Raynoiiard indu que les manuscrits provençaux qu'il a pu consulter, soit dans l'original, soit sur des copies; mais, quoiqu'il n*ait rien négligé pour réunir un aussi grand nombre de manuscrits qu'il était possible d'en trouver, je crois qu'il en existe encore quelques-uns dont il n'a pas fait mention. Tiral)oschi (Stor. della Lett. ital. T. IX, p. 48.) parle d'un recueil de poésies provençales conservé dans la bibliothèque JSani à Venise: Codice di poésie pro^ venzali die coniiene 176 canzoni e dit fît scritto nel 1268.

M. de Sainte-Palaye n*a copié dans la bibliothèque Ambrosiana qu'un seul manuscrit, no. 71. J'en 'ai trouvé un autre marqué : Cod. Ms. in-fol. D. 465, Ce volume, il est vrai, ne contient que des copies faiites dans le seizième siècle, d'après des manuscrits plus anciens: mais comme les originaux peuvent être perdus, il sera toujours utile de le compulser.

Il serait étonnant qu'il n'y eut aucun manuscrit des troubadours en Espagne , puisque leur langue y a été si répandue, et que les rois d'Aragon ont eu beaucoup de goût pour leurs poésies. Les bibliothèques de ce pays ont été peu exploitées, de sorte qu'on peut espérer d'y faire encore des découvertes.

L'entreprise de M. Haynouard doit engager tous les savants qui président h. des bibliothèques où il pourrait exister quelque manuscrit inconnu jusqu'ici , à faire des recherches à cet égard. On ne saurait trouver une meilleure occasion de faire valoir un manuscrit provençal, qu qn le communiquant à l'éditeur des troubadours.

Page 1