‹ Essais littéraires et historiquesChapitre 5 sur 36 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Les événements marchent avec une telle rapidité, que dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis que j'ai commencé de rédiger l'écrit qu'on va lire, l'Europe a changé de face. Si le changement avait eu lieu en sens inverse, les faits consignés dans ces pages n'en seraient pas moins vrais; mais plusieurs lecteurs n'auraient peut-être pas trouvé aussi convaincantes les inductions que j'en ai tirées. Les grands principes de la justice ne sauraient être altérés par les événements terrestres, aussi peu que les nuages qui cachent le soleil, peuvent en éteindre la lumière immortelle. Cependant le succès est un argument d'une force merveilleuse pour la multitude. Si Napoléon fût parvenu à faire signer à Moscou une paix telle qu'il se flattait de la dicter, on n'aurait pas manqué de raisonneurs qui eussent trouvé que ses demandes avant la guerre étaient, au fond, justes et modérées, et qui eussent hautement condamné Tiniprudence de la Russie de ne pas avoir cédé d'avance. Mais Napoléon a été malheureux dans une agrès-

sion injuste: cela est impardonnable aux yeux même de ses apologistes. Le prestige de sa fortune est dissipé, sa réputation de grand capitaine est fortement entamée. En effet, pour oser soutenir que dans cette campagne il n'a pas manqué de la prévoyance d'un général médiocrement expérimenté, il faut être un de ses flatteurs officiels. Un grand coup a été porté à la puissance de Napoléon; mais il a survécu à sa défaite, il s'e^t échappé seul, en abandonnant ses soldats au milieu de toutes les horreurs imaginables, il se proclame bien portant, quand pour Thonneur de l'humanité il devrait se feiadre malade de chagrin et de remords. La force ouverte ayant échoué, l'imposture redouble d'efforts. Au défaut de l'artillerie perdue, on tire aujourd'hui à coups de gazettes. On parle avec emphase de la Grande Armée, on la déclare toujours victorieuse, tandis qu'elle n'existe plus. Cette armée, la ]>lus nombreuse et la mieux, équipée qu'on ait vue depuis des siècles, ne peut pas élever la voix pour accuser son chef, dont l'aveugle présomption a fait périr misérablement tant de braves: mais les vastes plaines de la Russie et de la Pologne couvertes de ses cadavres glacés, parlent assez haut. On rejette la nécessité d'immenses levées sur la défection d'un général allié: quin^ mille Prussiens qui n'ont plus voulu combattre pour l'oppression de leur propre pays et de leur souverain, doivent être remplacés par 350,000 Français. On nous peint la France ei]t-

COÏTTIiNENTAL.

lière empressée à prendre les armes pour défendre soa monarque bénin, hélas! si cruellement troublé dans son existence pacifique. On veut eÉfrayer les peuples par la férocité du soldat russe: à entendre les journaux français, les Russes se précipitent dn fond de TAsie sur le monde civilisé, pour y introduire Tanthropophagie* C'est ainsi que les nourrices font taire les enfants par des terreurs imaginaires. Heureuse^ ment Ton sait que le soldat russe, terrible dans les combats, est religieux, soumis à ses chefs, accoutumé à une stricte discipline et reconnaissant de tous les bons traitements qu'il éprouve. On effraie les Français par l'idée d'un démembrement projeté. Mais tous les hommes éclairés en Europe et en France même savent, que per* sonne n'en veut à la France, mais uniquement à l'esprit de conquête de son dominateur. Que la nation française, après tant de tourmentes et d'expériences funestes, se constitue enfin selon ses vœuxj qu'elle se renferme dans les limites naturelles de sa puissance: elle n'a qu'à vouloir, pour obtenir une paix honorable et solide, et pour jouir de tous les avantages dont son gouvernement seul l'a privée jusqu'ici.

Les nations, asservies au joug de Napoléon, ont manifesté dans cette occasion leurs sentiments d'une manière non équivoque. Les souverains n'ont qu'à seconder l'impulsion donnée par le glorieux exemple de la Russie, pour ressaisir tous leurs droits. Les pièges dont nous

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