N ORD DE L'ALLEMAGNE
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Les troupes légères qui devancent au loin les armées des alliés ^ ont enlevé pendant cette campagne un nombre considérable d'estafettes et de courriers ennemis. On sait que les Cosaques ont un talent particulier pour ce genre de captu* res, et que surtout le célèbre général Czernicheff, avant de devenir le quartier- maître général de l'empereur Napoléon dans sa retraite de Leipsick jusqu'à Mayence,; s'était déjà constitué son archiviste.
Les pièces qu'on présente au public, ont été choisies parmi une grande quantité d'autres papiers moins intéressants. La majeure partie provient de la prise d'une seule estafette expédiée de Paris au quartier général de Dresde. La moisson n'en est pas moins riche, et nous ne croyons pas trop dire en affirmant que ces pièces forment un tableau assez complet de l'état moral de la France et des pays soumis à son régime, à l'époque où elles furent écrites.
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Ce recueil n'est donc pas destiné à satisfaire seulement une curiosité oisive, il contient des éclaircissements précieux pour les hommes d'état, des matériaux pour l'historien futur de la crise actuelle.
L'éditeur répond de l'exacte authenticité. Les dépêches officielles sont données en entier. On a eu soin de marquer toutes les omissions qu'on a cru devoir faire dans les lettres particulières; mais ces omissions n'altèrent jamais le sens de ce qu'on a jugé convenable de communiquer au public*
Assurément, qn ne fait pas tort au gouvernement de Bonaparte, en le faisant connaître par ses propres actes.'' Paré de tous ses atours, environné de formes ménagées, il paraîtra peut-être à des lecteurs peu initiés moins formidable que dans l'affreuse réalité. Lorsque le despotisme s'est introduit au milieu d'une civilisation très- raffinée, il ne faut pas s'attendre à le voir parler comme font les tjrrans dans les tragédies. Au contraire, il marche doucement avec des semelles de feutre ; la réserve et le mystère sont ses caractères essentiels; il y a une infinité de choses sous-entendues et qui ne sont jamais articulées, même par ses agents les plus affidés. La rudesse des formes est réservée pour les malheureux; pour les laboureurs hors d'état d'acquitter d'énormes impôts; pour les conscrits qu'on traîne sur les grands chemins, enchaînés et attachés à la file; pour les habitants des cotes ou des frontières qui, dans l'anéantissement du commerce et de l'industrie, ont essayé d'éluder les règlements rigoureux des douanes.
DE l'empire FHàN^AIS EN 1813. ^^
Les prisons regorgent de dckenus^ maïs leurs gémissements ne sauraient percer au travers des murs épais de leurs cachots. On serait criminel de s'intéresser aux souffrances de ses concitoyens^ victimes du despotisme, et cette personnalité qu'on est forcé d'aflFecter pour sa propre sûreté, devient souvent une habitude réelle. Dans les classes supérieures, et surtout dans l'atmosphère de la cour, tout' se passe en politesses: le serpent n'en est pas moii^s caché sous les fleurs. La méfiance du tyran ne connaît point de bornes. Il fait non seulement surveiller les actions 1 et lés paroles d'un bout de son vaste empire à Pàutre; il voudrait encore pénétrer les pensées secrètes de tout le monde, à commencer par les membres de sa propre famille, et il emploie toutes lès ruses, même les plus viles, pour en saisir quelqueis indices.
Napoléon fait espionner son frère Joseph dans sa retraite a Morfontaine, et le ministre de la po- Uce trouve nécessaire de transmettre en chiffres le résultat de son espionnage. Le même, ministre est chargé de faire un rapport journalier sur tout ce qui se passe chez l'Impératrice. • En effet, il n'a trouvé rien que de fort innocent à rapporter de cette auguste princesse; mais le cadre est là, pour le remplir d'une autre manière, si le moindre soupçon était suscité contre ses sentiments politiques. D'un autre côté, nous voyons la reine de Naples se plaindre à son mari de ce qu'un de ses courriers lui a caché des dépêches 5 et ime dépêche confidentielle d'un ministre napolitain, ne
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français, écrite au roi à l'insa de la reine, nous . donne l'explicatioii de ce phénomène, et nous fidt entrevoir des projets enveloppés encore d'un pro-fond mystère. Voilà l'intimité et la confiance qui régnent dans cette nouvelle dynastie. Par sa loi de famille Bonaparte a voulu faire de ses frères et de tous ses parents ses premiers esclaves: il a pensé les dédommager par des couronnes; mais avec un peu de caractère, plus oh est investi d'une puissance apparente, plus une servitude réelle doit paraître insupportable* Deux des frères de Bona* parte ont préféré la vie privée à la royauté pos-» sédée sous de teUes conditions; un troisième ne semble pas mécontent d'être descendu d'un trône où il n'a jamais joui d'un moment de tranquillité. Il est à prévoir que Bonaparte dans les revers trouvera tout aussi peu d'appuis fermes dans sa famille, qu'il n'en a trouvé auprès de ses alliés forcés.
Les lettres des deux grands dignitaires de l'empilée, ci -devant Consuls adjoints du Premier Consul, sont remarquables par leur nullité et par le ton obséquieux qui y règne. Dans le moment le plus critique, ils paient leur maître de phi'ases contournées , au lieu de lui dire des vérités salutaires. Ces titulaires des grandes dignités sont comme des caryatides, adossées au trône pour le décorer, mais qui ne serviraient aucunement à le soutenir, s'il venait à être ébranlé.
Dans la malle il ne s'est point trouvé de lettre du Vice-Grand-Éleeteui*, prince de Benevent*
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Ce silence n'est pas adcidentel. On sait ce qui s'est passé entre l'empereui* et son ancien confident.
En général 9 les employés français ont, sous le régime actuel^ contracté une telle habitude de bervilité^ quils n'osent s'expliquer franchement en-, ▼ers leurs supérieurs sur les dangers de l'état. Nous voyons des envoyés auprès des cours étrangères, tâcher de tranquilliselr lé ministre des relations extérieures sur les dispositions de ces coui'S; quand ils devraient l'alarmer^ Le ministre de la police ^ui^ sans doute, a le plus ample privilège, tout en déposant à l'empel^eur Napoléon un déplo^ fable état de choses, s'efibrce de trouver des réflexions et des expressions adoucissantes.
On connaiti*a par les pièces suivantes quelle est la nature de cette régence, instituée avec tant de pompe. Le travail des ministi*es sur les afiki^ t*es de service ordinaire est soumis à la signature de l'Impératrice et Reine Régente, d'après la dé*, libération du conseil. Mais tout ce qui sort de la ligne habituelle est réservé pour la décision de l'empereur. Cette princesse n'est pas même mu* nie de la faculté d'accorder une petite pension à un pauvre évéque. Il n'est pas étonnant que le ministre de la guerre continue sa correspondance directe avec l'empereur, puisque la guerre actu^ elle a été le motif d'instituer une régence. Mais le ministre de la police àuSsi met son travail tout entier sous les yeux de l'empereur, tandis que l'inspection de cette partie devrait essentiellement appartenir aux attributions de la Régente. Il est
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clair que le inini$U*e de la police n*a commuiii* que qu'une . {)e.titc partie de son travail au conseil, puisque' rArcbî-Chancelier dit que les affaires présentées par ce ministre ne spnt susceptibles ni de remarques ni d'observations. Or la dépêche du ministre de la police que nous sommes à même de lire, fournit matière à une infinité de remai*ques.
La police générale et secrète est le palladium du despotisme, c'est l'arche du Seigneur, à laquelle personne n'ose toucher. Napoléon, que Ton pourrait croire occupé tout entier d'une guerre terrible, veut s^voh* toutes les minuties qui se passent dans quelque coin de. son empire. La conscience de ses propres actions grossit les objets aux yeux du despote. Un colporteur de chétives estampes, débitant l'image du Pape enchaîné à des villageois ignorants dans un département des frontières, aurait peut-être suffi pour troubler Bonaparte au fin fond de TAllemagoe et à la tête de ses armées, si nos Cosaques n avaient pas soulagé Sa Majesté Impériale et Royale de cette inquiétude, en retenant la paquet.
Le ministre de la police qui espionne tout le monde, qui fait ouvrir les lettres adressées aux mai'échaux de l'empire , pour y trouver quelque chose de suspect, est espionné à son tour; et un agent secret, probablement ignoré de lui, envoie à un secrétaire intime de l'empereur un rapport de police, destiné à contrôler le sien.
Cette police si redoutable a cependant aussi sa partie élégante. Elle a des gens de lettres à
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ses gages^ pour faire de Tesprit sur les sujets de conversation des salons de Paris ^ sur les anecdotes de littérature et de société. Ces agréables bagatelles, destinées à amuser le terrible Napoléon au milieu des camps, lui ont été envoyées à Dresde, et sans doute aussi à Moscou. On peut donc supposer que Sa Majesté revenue de l'une et de l'autre de ces villes à Paris, quoique du reste en assez mauvais état, ne s'est pas trouvée trop en arrière de la mode et du bon ton.
Le tableau des prisons de Paris fait fi^émir: plus de cipq mille individus y sont détenus. En décomptant les femmes et les enfants de la population de Paris, évaluée à 550,000 âmes, on trouvera que sur cinquante bommes au moins un est en prison.
On objectera peut-être que ces détenus sont en grande partie transférés des départements dans les prisons de Paris. Certainement on ne transfère pas ceux qui sont arrêtés pour des délits ordinaires. Il en faut donc conclure, ou qu'il languit dans les prisons de Paris un grand nombre de prisonniers d'état, c'est-à-dire d'iionnctcs gens suspects au gouvernement; ou que le nombre des délits ordinaires augmente à un point effrayant, par la imisère du peuple, par l'éducation négligée, et par l'absence d« morale et de religion dans les classes inférieures
Comparons à ce tableau des prisons, l'état de la force armée dans l'intérieur. Il résulte du i*appoi*t du général Hulin, commandant de la place
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de Paris et de la première division inilitaii*e, qu'il ne se trouvait dans cette division, laquelle comprend Paris et plusieurs départements, guère pins de 2000 soldats disponibles, les gendarmes y compris. A quel fil fragile Bonaparte a-t-il suspendu la tranquillité de Tétat, et la sûreté de son goa* vci*nement! Ou ses moyens militaires sont enti^ remeut épuisés par son obstination à faire face à des entreprises insensées au dehors, ou il pense avec une témérité inouïe que les propos des Parisiens ne se transformeront jamais en actions.
Un état des dépôts de la garde impériale nous montre que le recrutement en est devenu extrêmement difficile. Sur le nombre assigné de 12,000 hommes, 1,555 n'ont pu être foui*nis par les départements, faute d'hommes qui eussent les qualités requises, 538 ont déserté avant Tincorporation, et 360 après avoir été incorporés. Où ces déser^ teurs se sauvent-ils? Certainement pas au dehors. Il doit donc exister dans l'intérieur des moyens de se soustraire aux poursuites de la gendarmerie. On voit par là, quelle est aujourd'hui en France l'aversion contre le service militaire , puisque la garde est cependant un corps favorisé.
Il ne se trouve point de rapport général sur l'état des finances. Mais les indications du ministre de la police suffisent pour en déceler la détresse. Les besoins les plus urgents, les fournitures militaires, ne peuvent pas être payées en argent comptant, elles sont en grande partie soldées en annuités, c'est-à-dire qu'au lieu de payer.
le gouvernement contracte une nouvelle dette pour rétat. Le grand déficit dans les finances impériales, caché jusqu'ici par de pompeux rapports publiés chaque année, mais dénoncé depuis longtemps par des calculateurs profonds, va enfin éclater. Ce déficit n'a été couvert que par les recettes extérieures ] ces recettes sont taries par les revers de la guerre. Les armées françaises, repoussées de tous côtés dans Tintérieur, vont être entièrement à la charge du pajrs> et sur la frontière d'Espagne on éprouve déjà la difficulté de pourvoir à la subsistance -des troupes. Il est vrai que le nombre prodigieux de tués, et de prisonniers faits aux armées françaises en Allemagne, facilite beaucoup ce soin à l'empereur Napoléon, jusqu'à ce que les nouvelles levées soient formées. ^
On a laissé de côté un grand nombre de pièces relatives au service militaire, parce que les détails qu'elles contiennent, ont perdu leur intérêt, même pour les gens du métier, par la retraite de l'ennemi au delà du Rhin.
Dans les rapports du ministre de la guerre, la proclamation du Prince Koyal de Suède attirera sans doute l'attention. Cette belle et noble proclamation, adressée à l'armée combinée du nord de l'Allemagne, au commencement de la campagne, a été réimprimée en Angleterre, envoyée à Lord Wellington, distribuée sur la frontière des Pyrénées, saisie par le maréchal Soult et envoyée au ministre de la guerre, enfin transmise par celui-ci au quartier général à Dresde ; par un hasard
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singulier elle se retrouve entre nos mains , après avoir, pour ainsi dire, fait le tour du monde. Des lettres des agents secrets de l'ennemi , adressi^es aux généraux français , marquent une inquiétude particulière sur le quartier général du Prince Royal de Suède, et sur toute? ses démarches. Cela est naturel. Les adhérents de Bonaparte n'ignorent pas que ce prince a conservé le droit de parler à la nation française , et que ses paroles ne sauraient manquer d'inspirer de la confiance, aussitôt qu'il pourra se faire entendre.
Quant aux lettres particulières, on ne doit pas s'étonner de n'y pas trouver énoncées des opinions plus hardies sur le gouvernement. Tout le monde est prévenu en France que les lettres sont sujettes à être ouvertes, tout le monde est donc sur ses gardes. Les gens en place et les employés des bureaux se servent des cachets officiels, même portr leur lettres particulières, souvent ils mettent leur nom sur l'enveloppe, pour épargner à la police la peine de les ouvrir.
Par les soins du ministre de la police nous sommes en possession de lettres de l'intérieur, qui sans cela ne nous auraient pas été accessibles. Les extraits qu'il envoie à l'empereur Napoléon, montrent combien peu de chose il faut pour paraître suspect et procurer à une lettre l'honneur d'être mise sous les yeux de Sa Majesté Impériale.
Cette surveillance exercée sur les correspondances, réunie à la censure la plus rigoureuse de
tout ce qui s'imprime en France , et à la prohibition des journaux étrangers, retient les Français dans une ignorance absolue de tous les faits qui pourraient les intéresser. Lorsque ces barrières qui isolent la France au milieu de l'Europe, et qui 'coupent toute communication libre dans l'intérieur, auront été rompues, la nation française éprouvera la sensation d'un hpmme qui, ayant été longtemps enfermé dans une prison ténébreuse, est tout à coup ramené au grand jour.
Dans les lettres envoyées de Paris au grand quartier général de l'armée française, il y a J>eaucoup de choses qui font honneur et aux: personnes qui les ont écrites, et à celles à qui elles sont adressées. Nous nous sommes refusés avec peine à inséi^er dans ce recueil des épanchements de tendresse conjugale et maternelle qui plairaient dans un roman. On voit que ' plusieui^s généraux et officiers français qui peut-être ne se sont guère fait aimer en Allemagne, sont extrêmement aimés dans leurs familles. Tant mieux pour eux; les Allemands leur souhaiteront de bon cœur toutes les douceurs de la vie domestique, pourvu qu'ils ne reviennent plus troubler la leur.
Quel tableau de désolation dans les familles que celui que présentent ces lettres! Ce ne sont que des femmes éplorées, des épouses, des mères, qui ont déjà éprouvé des pertes cruelles, ou qui tremblent d'en apprendre à l'arritée de chaque courrier! Sans doute, les femmes sensibles de tous les pays s'inquiètent pour leurs époux, leurs
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fils, leurs frères, exposés aux dangers de la guerre; elles pleurent ceux quî périssent au champ d'honneur. Mais le noble motif d'une guerre, et le sentiment d'avoir offert un sacrifice à la patrie, fournissent des consolations puissantes, même pour la perte de ce qu'on a de plus cher au monde. Dans les journaux allemands on a vu telle mère annoncer la mort de tous ses fils, tués dans cette seule campagne, avec une élévation d'ame et une fermeté dans la douleur, dignes d'une mère spar- ' tîate. En France on n'envisage plus la guerre que comijtie une calamité physique sans terme et sans aucun but moral. On soupire après la paix, mais sans l'espérer. Voilà la seule chose qu'on se per-. mette d'exprimer dans les lettres: on ne désigne pas l'auteur de tant de maux, on le connaît trop bien.
Puisse la publication des pièces suivantes contribuer à hâter le moment de cette paix tant désirée, à laquelle le caprice atroce d'un seul homme met obstacle ! Eclairés sur leur situation , les
Français doivent enfin être convaincus de la né-
cessité d'opposer une forte volonté nationale à un gouvernement usurpateur, s'ils ne veulent pas tous finir par en être les victimes.
COMPARAISON