Essais littéraires
Il y a dans la vie des heures de recueillement où l'âme est plus facilement touchée par les choses extérieures. On les voit sous un tout autre aspect que la veille. Ce qui avait à peine attiré l'attention, émeut et fait pleurer. On se sent vérilablemenl poète, et il y a comme une lyre qui chante confusément dans le cœur. Alors on devient sourd aux vains bruits du dehors, on fuit le tumulte du Forum , et on s'éloign(î avec indilTérence de la tribune aux harangues. On craindrait d'interrompre son rèvc, et on se tient à l'écarl. A quoi bon , se dit-on , rouler des pierres à grand'peinc pour bàlir un mystérieux édifice ! Le las à peu près achevé, la mort nous prend; d'autres arrivent et dispersent les pierres en mille endroits. Parmi les constructeurs humains , et môme les plus habiles , combien ont jwussé plus loin que le premier étage? Cela s'appelle un prodige ; on prononce leurs noms avec délire , les peuples éclatent en acclamalions à la vue de leur édifice. Ce n'est pourtant ([u'unc ruine. Ainsi on s'applaudit et on s'endort sans
trop vouloir songer h la tache rigoureuse imposée à chacun de nous. L'art est le seul but vers lequel tendent tous les désirs. Qui de nous n'a connu , pendant quelques moments au moins , cette vie solitaire , pleine de rêveries et de tristesses?
L'esprit absorbé aujourd'hui par des études plus graves , envahi par de plus sévères idées, ce n'est pas sans une certaine émotion que je réunis les divers morceaux qu'on va lire , publiés déjà pour la plupart*. J'éprouve un mélancolique bonheur à retrouver, dans ces Essais, les pensées qui ont occupé un bon nombre de mes journées ; journées de printemps et de soleil, vers lesquelles on aime à retourner quelquefois comme on se plaît à raconter, autour du foyer, les joies et les souffrances d'un voyage lointain.
J'ai peu de chose à ajouter à propos de ce livre. Les Nouvelles qu'il contient auront atteint leur but si elles ont pu intéresser.
Au retour d'un voyage en Italie, le plus grand boidieur c'est d'en parler ; c'est de revenir sur la roule de Sienne à Florence avec quelque ami qui a passé par là , c'est de s'arrêter encore devant un tombeau sans nom delà V la F laininia , de s'asseoir »|uelqucs instants au tournant de la route brûlante, sous ce pin en |)aras()l , qui jette un peu d'ombre
' Le niorct'au intitule' : Les Lellies cl'Oilis, a t'té public (Il lèle (le la ii()cli(|ue et lu illaute traductiun ilo Jacopo Ortis, \MU M. Alexaiidie Dumas, (jiii lait paitie de la liil)li(jlliè(iut" (IKlile.
autour (le lui; c'est dv parcourir encore nue fois toutes ces feuilles léi^'ères , (écrites en marchanl, et au crayon , et d'y retrouver quelques fragments de vers, — Rliymes on tfie road, — comme dit le poète anglais Moore. De lalesAc«res sur l'Italie, de là aussi la seconde partie , intitulée : Italia. Ces petits poèmes qui sont , pour ainsi dire , les pièces justificatives du voyage, se bornent, il est vrai, à retracer quelques paysages. Qu'importe , après tout , si l'aspect des lieux et les souvenirs qu'ils font naître sont rendus avec vérité ! Deux ou trois nuages qui roulent dans le ciel , un petit pont de bois mal élayé, un mince courant d'eau , deux maisons derrière les arbres, un toit rougi par le soleil, un champ de blé par devant, quelques enfants qui jouent dans un fossé,— voilà aussi de la poésie. Bienheureux ceux qui savent la comprendre ! Li poésie est parioul.
Juillet 1844.