GÊNES — FLORENCE — LES MAITRES
A mon départ pour l'Italie, vous m'avez demandé, mon ami , en me serrant la main , de vous parler de ce pays, où s'agitèrent pendant tant de siècles les destinées du monde. Vous m'avez demandé de vous dire, chemin faisant, ses monuments , ses villes mortes et ensevelies , ses grands horizons , ses marais fiévreux où les troupeaux de hulïïes errent en liberté, et, après vous avoir entretenu de l'Italie d'autrefois, de vous dire un peu ce que fait l'Italie d'aujourd'hui. Vous vouliez savoir si l'on y dormait tranquille sans rien regretter, sans rien désirer. Vous vouliez savoir encore où en élait l'art, si Michel-Ange était enseveh tout entier à Sauta-Croce , si Alfieri n'avait pas
laissé à Asti quelques héritiers de sa gloire et de son génie. Voilà de bien graves questions , auxquelles je ne me sens guère le droit de répondre. Ne voyez dans les pages qui suivent que des souvenirs de voyage mêlés d'observations faites en courant, n'y voyez que cinq à six feuilles de papier écrites pendant la route, griffonnées en long et en travers, et un peu aussi sur les marges.
L'Italie , mon ami , est un de ces pays qu'on ne peut aimer à demi. Pour les uns , c'est une contrée triste, misérable, brûlée par le soleil, où les auberges sont détestables , où le mauvais air vous prend à la gorge et vous terrasse , si vous n'avez pas la précaution de recommander au voiturin de fouetter impitoyablement ses chevaux , où enfin quelque brigand maladroit vous estropie pour vous voler votre montre et vos habits. Pour les autres , au contraire , c'est la partie du monde la mieux remplie de poésie et de grandeur. Ils retrouvent à chaque pas des traces mystérieuses qui les font songer au passé. Ils aiment la fierté de ce mendiant assis sur le bord du chemin, de ces pâtres avec leurs chapeaux pointus sur la tête et leurs catandrelle aux pieds; ils se passionnent pour ce peuple qui, dévoré par la misère, a gardé l'orgueilleuse majesté de ses ancêtres. Ces costumes éclatants, cette joie bruyante mêlée de tant de tristesse , ce sol sous lequel les volcans grondent et dont toutes les passions humaines ont sillonné la face, ce silence continuel, ces troupeaux de bulTlos sauvages qui courent dans les plaines, tout cela les laisse en proie à de vives émotions. Ils aiment cette terre, et quand ils l'ont
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quittée ils se surprennent bien souvent à songer à die. i\lais ceux-là seuls qui ont un peu de poésie dans le cœur éprouvent le bonheur dont je parle , et oublient la fatigue et les souffrances du voyage : aussi je m'étonne que l'Italie soit si souvent visitée, les poètes et les rêveurs n'étant pas à coup sûr en majorité dans ce monde.
Et encore, combien de ces voyageurs choisis, dont l'âme a été touchée par le sévère spectacle, n'ont pas aperçu l'Italie dont je veux parler ici ! A peine ontils mis le pied hors des villes, et jamais ils n'ont franchi les aloës bleuâtres qui croissent dans les fossés de la route. Ils ne connaissent pas ces sites bizarres , ces mœurs rudes et ces allures hautaines qui distinguent les paysans des montagnes, les pauvres fiévreux des Maremmes ; leur esprit n'a pu que les entrevoir. C'est qu'il faut un véritable courage pour se jeter ainsi en aventurier dans la campagne désolée : car, pendant la durée du pèlerinage , on aura à souffrir toutes les privations imaginables , et on courra grand risque de mourir de faim.
Il en est de l'Italie comme de cette vieille légende de don Juan, dont presque lous les poètes se sont servis pour écrire quelque poème, et qui leur a porté bonheur à tous, à Molière comme à Mozart. H y a peu de pays aussi souvent visites, aussi souvent décrits que l'Italie. Soit désœuvrement, soit amour de l'art, chaque année les voyageurs y abondent. Madame de Staël y alla, Goëlho y alla, lord Byron en fit son lieu d'exil ; la plupart de nos poètes et jienscurs d'aujourd'hui y allèrent, à commencer par Chà-
teaubriand, qui chaque jour descendait dans les catacombes de Saint-Sébaslien, et qui en a rapporté un poème immortel. L'Italie, c'est un pays dont nous connaissons toutes les guerres , tous les grands hommes , toutes les grandes choses , mieux que nous ne connaissons les nôtres. Bien des fois, dans nos rêves, nous avons vu se dresser ses temples de marbre sous lesquels passaient des Césars couronnés , ses palais d'or, où les empereurs n'avaient pas le temps de s'asseoir, tant la mort les prenait vite ! Virgile et Horace, et Dante plus tard, nous ont parlé de cette terre ; les deux premiers nous menaient à Tivoli et au golfe de Baies ; Dante nous faisait traverser les rues de Florence, dont les palais sont des forteresses. On va donc en Italie ; et comme ceux qui en sont revenus les premiers en ont déjà parlé, comme avant tout on veut dire son mot , on n'a d'autre parti à prendre que de recommencer le récit avec quelques variantes.
En France , une seule idée nous préoccupe , c'est de faire beaucoup en peu de temps, c'est d'aller loin en quelques heures. Les machines à vapeur et les chemins de fer ont résolu le problème. En Italie, on ne songe guère à tout cela. Il semble que l'important, quand on monte en voiture , ce soit de prolonger le voyage le plus long-temps qu'il se pourra ; aussi a-t-on inventé un moyen de transport qui remplit merveilleusement le buf proposé, le voiturin. C'est une lourde machine traînée par trois chevaux efflanqués , une berline aux roues peintes en rouge, garnie de plaques de cuivre, précédée d'un cabiiolet, et presque écrasée sous une montagne de malles et
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de paquets. Les trois chevaux qui la traînent ont la tèle chargée de sonnelles et de médailles bénites, et le plus ordinairement un grand plumet se dresse sur leurs oreilles. Quant au cocher, véritable bohémien, passant sa vie à parcourir les grandes routes, et dont l'œil est sans cesse fixé sur les hauteurs , pour apercevoir entre les broussailles la carabine menaçante de quelque brigand, il s'appelle invariablement Giacomo, Pietroou Bartolommeo. Assis en dehors de la voiture, il entre rarement en conversation avec ceux qu'il conduit; bien que chargé de les nourrir et de les loger, il ne leur parle que pour leur déclarer l'état déplorable de l'auberge où l'on doit arriver dans la soirée, et la nécessité où l'on sera d'en prendre pour un jour son parti ; nécessité, remarquez bien , qui dure depuis le premier jour du voyage jusqu'au dernier inclusivement. Si quelque dispute survient entre lui et les bouviers qu'il rencontre, il faut le voir, lui, cet homme muet tout à l'heure, et qui semblait engourdi sur son siège , s'animer tout à coup , faire jaillir la flamme de ses yeux, tirer son couteau, — c'est là la première pensée d'un Italien , — et dérouler, avec mille gestes furibonds , un si riche vocabulaire d'injures et d'imprécations , que les Hagionamenli de l'Aréiin n'en peuvent donner qu'une faible idée. Il lève son chapeau devant chaque madone du chemin, sait par cœur la liste des miracles opérés par tel ou tel saint dans les églises devant lesquelles on passe, et refuse formellement de se mettre en route un dimanche avant d'avoir entendu la messe. Sa grande joie est, après un grand voyage, de traverser de nouveau
la campagne de Rome, et d'apercevoir, dans le fond, le dôme majestueux de Saint-Pierre. Alors, dans son enthousiasme naïf, il salue le grand sanctuaire de la chrétienté, il salue le chef-d'œuvre de Michel- Ange.
Le rendez-vous général des voiturins est à Gênes, •piazza ilelV Annunziata ; c'est de là qu'ils partent pour parcourir toute l'Italie. On s'asseoit un matin à quatre heures, dans cette maison roulante, côte à côte avec le compagnon que le sort vous donne ; à dix heures, on s'arrête pour déjeuner et faire la sieste ; cinq heures après environ , on repart, et à la tombée du jour on arrive à quelque blanche Locanda à micôte , au milieu des montagnes. Pendant qu'un détestable souper se prépare , on prend place sur le large banc de pierre près de la porte; on contemple avec recueillement ces couchers du soleil si chauds qui teignent de pourpre l'horizon , celte nature ardente qui s'apaise et d'instant en instant devient plus silencieuse : on aspire les parfums que jettent au vent du soir les citronniers et les myrtes qui forment la haie du chemin ; étranger, on se trouve mêlé aux détails de cette vie italienne pleine de poésie. Ici ce sont des femmes en jupon rouge, pieds nus et coiffées du mezzaro de dentelle , qui s'en reviennent lentement sur un char attelé de deux bullles sauvages comme dans les marais Ponlins, ou de grands bœufs blancs comme dans la Toscane; là, des jeunes fdles qui gravissent le sentier au retour du lavoir, un vase de cuivre sur la tête ; dans le fond , sur la pente de la montagne et à demi perdu dans un rayon de soleil,
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c'est un moine qui remonte au couvent , la besace pleine sur lo dos.
On voit ainsi se dérouler devant soi, doucement et à loisir, le magnifique panorama de l'Italie : Nirc et ses bois d'orangers, ses aloës le long du chemin, ses j)aln)iers sur les hauteurs; puis la route de la Corniche , plus belle peut-être que le Simplon moins les glaciers, et suspendue comme une ceinture aux: flancs des montagnes arides que vient battre la mer furieuse; Gênes et ses hautes maisons peintes; la Toscane, jardin fertile, où les vignes se suspendent en guirlandes aux branches des arbres ; Rome avec sa campagne déserte , empreinte d'une indicible grandeur ; la Romagne , cuve ardente , où bouillonnent toutes les passions populaires; Venise, qui a des gondoles, mais pas un vaisseau mouillé devant la piazzettade Saint-Marc; Naples enfin, avec son golfe d'azur et sa terre brûlante qui tremble sous les pieds.
Quand on entre en Italie par Nice, cette serrechaude si bien abritée du vent , où viennent s'abattre chaque année les oisifs et les malades de ce monde, comme une troupe d'oiseaux voyageurs, en suivant toujours le bord de la mer, si lentement qu'on avance, en homme qui n'a rien de mieux à faire qu'à admirer ce qu'il voit autour de lui, et qui s'inquiète médiocrement de la ftiile du temps , on arrive le soir de la troisième j(uunée dans une grande ville aux longs faubourgs, el (juc l'on distingue depuis la veille dans l'éloignement. On ejilre à Gènes. Gênes est la première ville que l'on rencontre sur le chemin ; il est ,
en effet , impossible d'accorder un nom aussi pompeux à cette douzaine de bourgs escarpés que l'on vient de traverser. Albenga et Savone ne sont guère autre chose que de gros villages. Mais quelles gracieuses petites villes queSan-Remo etMentone ! quelle charmante principauté que celle de Monaco, adossée à de pittoresques montagnes et baignée par une mer d'azur ! Ajoutez à cela que le poisson est excellent à Mentone, malgré le proverbe : Mare scnza pesce, que les sites sont magnifiques, et que de beaux orangers croissent vigoureusement dans les champs d'alentour.
La pluie tombait à flots , la mer mugissante semblait vouloir escalader la route que nous suivions péniblement. De gros nuages noirs couvraient les rochers et jetaient une sombre clarté sur l'âpre paysage que nous avions sous les yeux. Laissant Voltri derrière nous , et durement cahotés par les pierres que les torrents descendus des moniagnos avaient entraînées dans le chemin , nous avancions vers GCmios. Gênes, pour nous , ce n'était pas la patrie de Christophe Colomb et d'André Doria , la rivale de Venise , la ville aux terrasses de fleurs , aux palais gigantesques ; ce n'était pas non plus l'une des huit intendances du royaume de Sardaigne; c'était tout simplement un refuge assure contre cette inondation qui, depuis notre entrée en Italie, se déchaînait sur nos têtes. Nous saluâmes avec joie les premières maisons du faubourg, et bientôt nous nous arrèiàmessur une petite place. Le cocher sauta alors de son si.ége, et nous assura que nous étions arrivés : aussitôt une foule de
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facchini, pieds nus et coifles d'un bonnet rouge , se précipitèrent sur nous, nous prirent par les liras pour nous faire descendre, coupèrent avec une promptitude merveilleuse les cordes qui attachaient nos malles , les cliargèrenl sur leurs épaules , et s'enfuirent bravement vers l'hôtel le plus proche. Notre premier mouvement fut de nous écrier qu'on nous mettait au pillage, et d'envoyer chercher la justice du lieu; mais , songeant aux lenteurs de la justice dans les pays civilisés, nous jugeâmes qu'il valait mieux nous lancer à la poursuite de nos facchini. Après plusieurs détours, après les avoir perdus et retrouvés, nous les atteignîmes sur le seuil de l'hôtel qui nous était assigné, à l'extrémité de la petite rue Lomellini. Comme la plupart des rues sont fort étroites à Gênes , on est obligé de laisser sa voiture sur une place et de gagner à pied son logis. Et voyez un peu l'embarras qui en résulterait si le ciel , dans sa miséricorde , n'avait créé exprès les facchini! Tout voyageur arrivant dans une ville ilalienne appartient de droit aux /"acc/ii/ii; ils se l'arrachent , se le disputent à grands cris, s'emparent de son bagage et de sa personne, et il n'y a menaces ni supplications qui parviennent à leur faire lâcher prise. C'est une proie que le hasard leur adresse et qu'ils se partagent entre eux. Notre mince bagage était aligné dans ie vestibule, à l'exception d'un chapeau qui se promenait déjà dans Gênes sur la tête de quelque Génois pou scrupuleux, qui l'avait sans doute trouvé à sa convenance. C'était en être quitte à bon marché. Nous congédiâmes notre armée defacchinij et comme la pluie avait cessé de touiber, comme uu
pâle rayon de soleil s'essayait même à percer timidement les nuages , sans plus tarder, mes compagnons de voyage et moi , nous nous mîmes à courir la ville. Gênes avec ses palais peints du haut en bas , ses rues étroites et dallées, que traversent à tout instant des files de mulets chargés d'outrés pleines de vin , a une physionomie toute particulière , un caractère distinct qu'on ne rencontre dans aucune autre des villes italiennes. C'est la ville superbe, — la inaestosa immensa cil ta — du poète. Les palais qui s'élèvent fièrement le long des rues ne sont pas de sombres donjons massifs comme à Florence , de délicates constructions orientales comme ou en voit à Venise ou dans ses rêves; les palais de Gênes sont de belles maisons qu'on croirait dès l'abord construites pour des géants , dont le premier étage est tout juste à la hauteur de nos toits, et orné de grands balcons avançant sur la rue; des maisons rouges et blanches cl de marbres de diverses couleurs. Nous allions devant nous, regardant de tous côtés, nous faisant nommer par un enfant du port , qui s'était offert à nous guider pour je ne sais quelle malheureuse pièce de monnaie, les édifices devant lesquels nous passions. Le premier palais qui se trouva sur notre chemin fut le palais Brignole; c'est le plus vaste de tous; il est peint en rose. Nous entrâmes. En Italie , les palais sont un peu à tout le monde; les portes sont toujours ouvertes; on monte à toute heure; on parcourt les riches appartements, si pleins de souvenirs, le chapeau sur la tête ; on est chez soi. Pendant quelques instants , hélas ! trop courts , on peut se croire le
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maître de ces belles toiles de Jean Carlone, de Renedello Castiglione, de Luca Cangiagi , de Valerio Castelli, des lueilleurs artistes de l'école génoise. Il est vrai qu'en compensation des jouissances que vous éprouverez, le cicérone que vous avez rencontré à la porte ne vous fera pas grâce d'une seule des vertus du propriétaire actuel , vous dira le nombre et l'âge de ses enfants, vous entretiendra longuement de sa femme, non sans entrer dans les plus minutieux détails d'intérieur. C'est ainsi que nous apprîmes — chose assurément fort importante, mais dont nous eûmes le mauvais goût de ne pas apprécier tout l'intérêt , — qu'au palais Ilovere on dînait à cinq heures ; qu'on soupait à neuf au palais Balbi, et que l'un des plafonds du palais Serra coûtait vingt-quatre mille francs. Le marquis Serra a une bien belle devise gravée audessus de sa porte : — Fuluri non iminemor œvi ; — c'est celle de tous les nobles cœurs , poètes et soldats, qui ont les yeux fixés sur l'avenir. Au détour de la rue, nous nous trouvâmes devant les escaliers du palais ducal. Les tribunaux {giudicalure) occw^^nX. le rez-de-chaussée ; de grandes fresques , des tableaux encadrés dans les boiseries du plafond , décorent les salles de l'étage supérieur. Comme à Venise , ce peuple de marchands gorgés d'or a chargé la peinture de raconter son histoire. D'un côté, ce sont les martyrs de Scio , qui représentent plusieurs membres de la famille des Jusiiniani ; de l'autre , c'est le premier doge de Gènes donnant la liberté à Lusignan, roi de Chypre; plus loin, c'est cette fameuse bataille de la Meloria, où l'isc vint heurter sa puissance et
s'écrouler pour toujours sons l'effort vainqueur de sa terrible ennemie. Au fond de la salle apparaît dans toute sa beauté la grande page de Soliraène : Cristophe Colomb debout, entouré de ses intrépides marins, devant le Nouveau-lMonde qui lui tend les bras, sous les cieux qui s'entr'ouvrenl pour le contempler, met le pied sur la terre nouvelle et en prend possession. La belle figure de Colomb domine celte vaste composition : c'est bien là l'un de ces rois de génie que la postérité adopte, en leur disant comme Virgile à Dante :
Perch' io te sopra te corono e mitrio.
Sur l'un des murs extérieurs du palais ducal , on lit encore deux inscriptions infamantes rappelant des crimes de haute trahison commis vers le milieu du dix-septième siècle (1650 et 1672), par Rafaël de Turrio et Paolo Balbi, les plus méchants des hommes, honiinum pessimi , conune dit le jugement gravé sur le mur. Connaissez-vous un châtiment plus dur que celui-là? Savez -vous rien de plus affreux que ce pilori éternel devant lequel chaque siècle s'arrête en passant? N'était-ce donc pas assez de trancher la tête à ces deux hommes, de confisquer leurs biens, de bannir leurs enfants du territoire, sans immortaliser ainsi leur honte? 0 lois humaines! que votre justice est cruelle, que vos vengeances sont terribles !
Le palais de Gênes le plus célèbre dans l'histoire est le palais Uoria. Nous avions hâte d'aller saluer ce
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berceau d'une l'aniille de guerriers, de héros, dont le nom se rencontre toujours aux pages les plus illustres des chroniques nationales. Il y a ainsi des familles dont les destinées paraissent liées à celles des villes : quand la ville succombe , la famille s'éteint aussi. Le j)alais Doria , bâii par cet homme qu'il useviùloil que la mer redoutant , » selon l'expression de Moniluc , est maintenant ouvert aux passants , et de mauvaises herbes ont poussé sur le seuil. L'histoire des Doria commence avec l'histoire de Gênes, au onzième siècle. C'est IJberto Doria qui, le 6 août 128^, gagne la victoire de la Meloria, qui frai)pe Pise d'un coup de poignard au cœur. Pise morte , commence une terrible lutte avec Venise , qui a conjpris qu'il s'agit de tuer Gênes ou de se laisser tuer par elle. En 1298, Lamba Doria est nommé amiral dans la seconde guerre contre les Vénitiens ; il prend à Dandolo quatre-vingts galères ; le vieux Dandolo en meurt, huit jours après, de douleur et de rage. Cinquante ans plus lard, Paganino Doria bat deux fois ^ic()lao Pisani , !e plus illustre des amiraux de Venise, lin 1378, Lucien Doria commande la flotte dans la guerre de Chiozza, contre Veltor Pisani; il est tué, mais son frère, Ambroise Doria , prend sa place , et , pour le venger, gagne la bataille. Enfin, en 1^68, André Doria, le restaurateur de la liberté , les éclipse tous , et , après avoir détruit les factions , refuse d'être doge.
Avant de quitter le palais ducal pour le palais Doria , nous entrâmes dans l'un des tribunaux du rezde-chaussée. C'était la cour d'assises; la foule s'y
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pressait. On venait de juger un pauvre diable qui avait volé , et on l'envoyait aux galères. En traversant la foule , le condamne jeta les yeux çà et là pour découvrir un visage ami; soudain je le vis sourire, et j'aperçus qu'on le saluait de la main ; je regardai instinctivement de ce côté , et je reconnus que riiomme qui saluait le condamné était coiffé sans façon du chapeau qui m'avait été volé quelques heures auparavant , et semblait fort satisfait de son acquisition. Il y a pourtant de graves législateurs qui croient fermement au pouvoir de l'exemple ! c'est vraiment très-drôle. Je laissai mon voleur continuer en toute sûreté ses études sur la jurisprudence génoise , et nous prîmes la roule du palais Doria , qui est à l'autre extrémité de la ville. Ce palais est un long bâtiment assez délabré , n'ayant qu'un seul étage, avec de mauvaises peintures sur les murs du vestibule : on en a fait une sorte d'entrepôt. Les jardins sont vastes; deux rangées de colonnes soutiennent des treilles; de grosses touffes de fleurs tapissent les murs, montent de terrasse en terrasse, ef , légèrement balancées par les brises de la mer, elles secouaient leurs gouttes de pluie , qui tombaient sur le sol en poussière d'argent. La nature , toujours inépuisable de force et de jeunesse, a jeté ses trésors sur cette ruine de plusieurs siècles.
La richesse des églises de Gênes est bien connue; deux surtout, l'église de l'Annonciade et la cathédrale, dédiée à saint Laurent , sont d'une grande magnificence. La première , sur ia place du même nom , est, à l'intérieur, éclatante de dorures ; pas un seul pan
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étroit (le muraille que le pinceau u'ait recouverl. Jean Carlone a décoré la coupole et achevé , eu outre, les tableaux de plusieurs chapelles. Au-dessus de la porte d'entrée, on y admire la Cène du Corrège. L'église de Saint-Laurent est d'ordre gothique ; mais , par un bizarre caprice de l'architecte , caprice qui se trouve reproduit dans les principaux monuments du territoire de Gênes , elle est recouverte de dalles de marbre blanc et noir, placées alternativement et dans une position horizontale. C'est l'église du deuil et de la mort. Les églises de Saint-Cyr et de Saint-Anibroise sont fort ornées aussi, mais beaucoup plus petites.
Depuis trois jours nous parcourions la ville , nous passions d'un palais à l'autre , du shèdXreSant' Agostino à laLoygia. Nous avions tout vu ; nous résolûmes de partir. La veille , un vent violent s'était élevé, et les vagues de la mer battaient sans relâche le pied des deux phares , sentinelles immobiles du port. Les vaisseaux marchands s'enire-choquaient, et le vent s'engouffrait en sifflant dans les voiles et les cordages. Au moment du départ, le capitaine de l'un des bâtiments à vapeur de la Compagnie sarde, qui font le trajet de Gênes à Livourne, annonça aux voyageurs qu'il était impossible de tenir la mer et qu'il fallait se résigr.er à attendre. Comme nous avions déjà sillonné vingt fois les rueSiYofaet Novisshna, el h phce dette Fo?ilane Amorose; comme nous avions visité à plusieurs reprises les palais Balbi , Fallavicini, Durazzo et tant d autres, remplis de tableaux ; comme, en outre, poui nous punir, cette capricieuse rivière du Poneèits'en-
fiait et s'agitait comme une folle , et que rien n'annonçait qu'elle dût bientôt s'apaiser, nous nous décidâmes h faire le voyage par terre vers Pise et Florence.
La route de Gênes à Pise , pour laquelle de grands travaux ont été entrepris par le gouvernement sarde, est rarement suivie. C'est à Gênes et à Livourne que se traitent toutes les affaires de commerce , les petits ports intermédiaires sont peu fréquentes. Au sortir de Gênes, ou trouve encore le caractère étrange et grandiose à la fois de l'architecture de la ville. Les maisons peintes sont autant de décorations de théâtre ; on se croirait volontiers au lendemain d'une fêle qui a été magnifique, et dont les débris attestent encore la splendeur. Les familles riches ont leur villa aux environs , de véritables oasis de fleurs et de verdure; au milieu s'élève la maison , placée au sommet d'escaliers de marbre et entourée de statues. C'est la vie avec toutes ses jouissances; le vent de la mer fait monter jusqu'aux toits les douces exhalaisons des genêts et des orangers , balançant leurs fruits d'or parmi les plaines empourprées par les sainfoins en fleurs. Les petites villes , pavées de larges dalles unies et glissantes , se montrent de loin en loin avec leurs tours crénelées et leurs remparts à moitié détruits. Privés de commerce, peu adonnés à l'agriculture, ces villages de la côte avançaient à grands pas vers leur ruine. Par un inespéré bonheur, il vint un matin l'idée à l'un des habitants, dont l'histoire, qui ne songe à rien, n'a pas conservé le nom , d'y introduire la fabrication du macaroni. Le macaroni a fait circuler la vie et presque
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rogner l'aboDd.incf sur loiil le. liltoral: c'est lui qui a rebâti les maisons, donné de beaux jupons rouges aux femmes, des souliers aux enfants qui n'en avaient jamais eu , des vestes aux honmies qui depuis plusieurs années n'eu avaient plus. La fabrication du macaroni a créé une population qui manquait. C'est de ce coin de l'Italie qu'on le transporte à Naples, où il s'en fait une si prodigieuse consommation. Dans les rues étroites où l'on s'engage , chaque maison est une fabrique de macaroni ; la pâte ruisselle sous le pressoir, elle revêt toutes les formes, elle s'éparpille en petites étoiles , se coupe en losanges , s'arrondit en tubes légers et fragiles , se déroule en fins écheveaux comme une soie dorée; le vermicelle sèche au soleil devant les portes, de Gènes à la Spezzia, on passe entre deux murs de vermicelle, de lazagnes et de macaroni. Les deux bords de la route sont changés en une longue fabrique, en une interminable boulangerie qui fournil des potages à toute l'Europe. En avançant sur le chemin, on rencontre Rapallo, qui vous offre son hardi clocher ; Sestri vient ensuite, montrant son port étroit que domine la belle villa du prince Negroni. Cet humble bourg de Sestri est plein de fraîcheur et de chansons. On oublie pour un moment les pâtes qui sèchent là derrière, et que l'on retrouvera en reprenant la route. Au lieu des boulangers enfarinés de tout à l'heure , voilà de braves pêcheurs , bien forts et bien brunis par le soleil ; ceuxci tirent leurs barques sur le rivage; ceux-là, suivis d'une nuée de petits enfants qui leur jettent de joyeux adieux , s'en vont lancer leurs filets en pleine mer :
vie poétique et hasardeuse I Si vous vous arrêtez devant les maisons, vous croirez avoir sous les yeux un intérieur de la Flandre , mais transporté en Italie et modifié par le climat. Des chansons répétées en chœur s'échappent de chaque porte ouverte; et si votre regard pénètre dans la chambre , vous verrez se diriger vers vous les yeux noirs et expressifs d'un groupe de jeunes filles occupées à faire de la dentelle. Ici ce n'est plus , comme dans les Flandres , le travail calme au fond d'une pièce enfumée, auprès de la fenêtre, dont l'étroit vitrail laisse pénétrer un jour brumeux; c'est le travail en plein air, avec de folâtres refrains sur les lèvres, avec la mer en face, et un beau soleil qui fait resplendir les voiles blanches à l'horizon ; le travail qu'on achève en jetant des sourires railleurs aux passants, en songeant aux amoureux propos du soir sous les citronniers, au bas de la montagne. A Sestri succède Bracco ; Borghetto n'est pas loin. Quelques heures après, on arrive sur une hauteur d'où l'on découvre la mer sous ses pieds , et tout au fond la plaine , une plaine profonde , arrondie comme un vaste entonnoir et tapissée d'oliviers au feuillage sombre. On descend long-temps par une belle roule, laissant à droite et à gauche de malheureux villages bâtis en pierres noirâtres sur des rochers dépouillés, qu'ils semblent couronner d'un amas de ruines ; on descend toujours , on traverse la Ma(/ra sur un bac , et on arrive à la Spezzia. La Spezzia est un des ports naturels du golfe de Gênes les plus sûrs et les mieux abrités ; rien ne lui manque, excepté cependant ce qui constitue un port , c'esl-à-dire des bâtiments de com-
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merce et des matelots. Dans le port de la Spezzia , il y a trois mauvaises barques qui font eau de toutes parts, l'an prochain il n'y en aura plus. Le costume des femmes de la Spezzia , ce nid parfumé , si bien caché sous les ombrages, est plein de coquetterie et de grâce; leurs cheveux sont enfermés dans une résille de soie , et sur le devant de la tète elles portent un chapeau grand tout au plus comme leur main, et dont la paille , tressée avec art , simule de délicates dentelles.
A Sarzane , qui est un bourg un peu plus grand que la Spezzia , on arrive sur la frontière des États Sardes; et comme les droits sur les marchandises dont la libre entrée est interdite par le gouvernement du roi Charles-Albert sont fort élevés, les habitants de Sarzane ont compris aussitôt quel avantage immense ils pouvaient tirer de ces prohibitions. S'il prenait envie un beau matin au roi de Sardaigne de supprimer l'impôt établi sur les objets de commerce qui se confectionnent dans les états de Modène, les habitants de Sarzane se révolteraient , soyez-en sûr, contre leur maître le roi de Sardaigne. Les douanes sardes sont à Sarzane ce que le macaroni est à Rapallo ; quand on a traversé la première de ces deux villes, et surtout un petit village qui est à une demilieue de là , on ne peut plus révoquer l'utilité des lignes de douanes. A quoi servent les douanes ? Mais le pays entier se lèvera et vous répondra : A faire vivre les contrebandiers. A Sarzane tout le monde est plus ou moins contrebandier.
Nous dîmes enfin adieu au pays de Cïênes, et nous
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entrâmes dans les états du duc de Modène et de Massa.
Trois heures s'étaient à peine écoulées , et nous étions déjà chez le duc de Lucques ; le lendemain , nous arrivions à Pise , en Toscane.
Pays béni du ciel que cette Toscane! L'air y est si pur ! Les champs y sont si riches ! Les paysages si heureux ! Les lignes courent en guirlandes d'un arbre à l'autre ; les petites charrettes rouges passent rapidement à vos côtés avec des rires et des saluts, et reviennent à la ville ou s'en vont h quelque fête dans les montagnes. Ville triste et rêveuse que Pise! On voudrait s'arrêter là, ne pas aller plus loin, y oublier, s'il se pouvait, dans un éternel engourdissement, jusqu'au souvenir de la patrie , de ses agitations continuelles et des combats quotidiens qui s'y livrent. Il y a tant de mélancolie dans ces quais de marbre qui accompagnent l'Arno ! La petite église Santa-Maria délia Spina, qui se penche sur le fleuve , est un si gracieux bijou ! il faudrait si long-temps pour en apprécier tous les riches détails ! L'impression est si profonde quand, à l'autre bout de la ville, on arrive sur cette place , qui est devenue un grand pré aux longues herbes oii courent des poulains en liberté , comme au temps où Barbier y passait en méditant son frianto. Cette place, terminée par l'édifice le plus étrange de l'Italie , le Campanile torto , est fermée d'un côté par la cathédrale [il Duotno) ; de l'autre, par le Baptistère; à droite, par le Campo Sanio, le poème du Giolto et d'Orgagna, le poème le plus achevé , le plus poétique , le mieux empreint
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de tristesse et de foi parmi les plus beaux du moyen âge ! Pise ne s'anime un peu que l'hiver ; les malades y viennent respirer la santé. A Pise, c'est le silence , c'est l'oubli ; la vie est à Florence. Nous partîmes pour Florence.
Lorsque dans le parlement anglais l'Irlandais Burke se leva pour la première fois , "William Pitt , Fox , tous ces graves orateurs d'alors , l'écoutèrent avec surprise; le discours terminé, ils battirent des mains, émus et entraînés par cette éloquence poétique, par cette parole harmonieuse et pleine d'images. Si les villes italiennes avaient des représentants comme les villes de la Grande-Bretagne , ce serait au représentant de Florence qu'on battrait des mains. Florence est la cité des habiles parleurs , et la poésie y court les rues. On dirait que les ombres des morts fameux de Santa- Crocc planent comme de bons génies sur la ville , et y conservent les traditions du beau langage et des arts. Florence est encore le pays du monde où l'on aime le mieux l'art et les artistes. Malgré son architecture cycloptenne , qui lui donne un aspect grave et imposant, Florence est la ville la plus gaie et la plus aimable qui existe. Le plaisir est la grande chose de la journée , et chacun s'occupe gravement de cette importante affaire. En arrivant à Florence, c'est bien vainement qu'on s'est écrié tout haut qu'on avait beaucoup souffert, qu'on s'était déchiré à quelque amour malheureux , qu'on avait laissé des lambeaux de sa vie à de fugitifs désirs; c'est bien vainement qu'on a entonné un De prof'undis solennel sur ses espérances; le lendemain , on se remet à
espérer, à souffrir et h aimer. A Florence, on ne voit se dresser aucune de ces barrières insurmontables que les opinions politiques élèvent au milieu de la société; je ne crois pas qu'on s'y soucie beaucoup d'avoir une opinion. Il faut d'abord jouir de la vie , se jeter au milieu des fêtes. Dans les salons dorés du palais Pitti , sous les lustres éblouissants qui font étinceler ta Vierge à la chaise de Raphaël et les Bacchanales de Rubens , on se contente bien vite de la liberté, assez largement , au reste, mesurée par le grand-duc , et on n'en demande pas davantage ; n'a-t-on pas d'ailleurs les courses de chars à la place Santa-MaHa Novella, les promenades derrière les charmilles Boboii ou aux Cascine, les conver-* sations dans les loges commodes de la Pergola ? Que désirer de plus! Si au milieu de tout ce luxe s'élève une voix mécontente, c'est sans doute la voix de quelque pauvre penseur qui s'en vient s'asseoir la nuit , en face Santa-Maria del Fiore, sur la pierre où se plaçait le vieux Gibelin (Sasfo di Dante), et qui se lamente de ne pouvoir se faire écouter. Mais c'est là une note triste, perdue dans ce grand concert de notes joyeuses qui retentit chaque soir. Le temps manque pour songer à la politique et aux révolutions. Les révolutions d'ailleurs sont un si triste jeu, et il faut souvent si peu de chose pour faire avorter les plus saintes ! Elles ressemblent assez quelquefois à ces traînées de poudre qui doivent faire sauter une ^ille assiégée : qu'une averse vienne à tomber par hasard , et la poudre ne prendra pas feu ; les assiégés ne savent pas ((u'ils doivent leur salut à ce nuap;e mnl fiiil
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qui passait tout à l'heure sur leurs têtes. A Florence, chacun veut avoir son jour de luxe , et attirer à son tour l'attention publique; chaque palais a sa galerie, bonne ou mauvaise; comme jadis, le palais Riccardi, ce tombeau de la république florentine , suspend ses vieux lustres de cristal et appelle ses danseurs ; et cela dure tout l'hiver.
Les Florentins, de quelque classe qu'ils soient , et surtout de la classe populaire , sont doués d'une organisation vraiment poétique. La moindre faute contre la langue les choque ; leurs expressions sont recherchées, d'une pureté et d'une précision remarquables. Les mœurs devaient se ressentir de la douceur de la température et de cet amour pour le luxe ; les mœurs sont douces et faciles comme le climat , et je ne crois pas qu'en aucun autre lieu on trouve une plus parfaite tolérance. Cela ressemble presque à la charité chrétienne.
Le premier jour , la ville remplie de noirs palais qui portent encore les anneaux de bronze où s'attachaient les drapeaux des partis , paraît sévère ; mais on s'accoutume bientôt, car ici l'art rayonne d'un vif éclat , à cette place du palazzo Fecchio , dont la tour prodigieusement haute a été construite par Arnolfo, l'élève de Cimabué. Cette place est un musée : la statue équestre de Cosnie /", le Daviddc Michel- Ange, Hercule tuant Cacus , de Bandinelli, s'alignent devant la façade du Palais; sous les arcades de la Loggia, Judith ctHotopherne, de Donatello, et le fameux Persée , de Benvenuto Cellini. Il y a bien encore tout à côté des lions en marbre , venus de la
villa IMédicis, comme aussi de magnifiques bas-reliefs d'un travail exquis. C'est une noble idée de dresser ainsi en plein air ces gigantesques statues faites par des mains illustres ! On a tort d'enfermer, comme nous faisons chez nous, les statues dans les salles basses d'un musée qui s'ouvre rarement, et où personne ne vient. Laissons-leurlegrandsoleil, les saints de la foule. Que les enfants et les poètes puissent rêver long-temps en les regardant ; ouvrons la porte à ces pauvres marbres humides , trésors enfouis et qui ne profitent à personne. N'avons-nous pas, nous aussi, en France, nos jours de soleil , et autant, et peut-être plus qu'ailleurs, des applaudissements pour toute œuvre grande et belle ?
Quand on a vécu quelques jours à Florence, on se demande comment les Guelfes et les Gibelins ont pu s'épuiser dans de si sanglantes querelles, au lieu d'aller écouter, assis sur le penchant d'un coteau , de l'autre côté de l'Arno, comme les héros du Décaméron, Dante qui chantait en ce temps-là.
C'est vraiment à Florence qu'il convient de parler de l'art; on y vit, on y converse en quelque sorte, au palais Pitli, avec ces hommes qui ont jeté tant de lumières sur leur siècle. Pour ma part, je ne connais pas d'histoire plus séduisante et plus sérieuse que l'histoire de l'art. On aime à suivre dans leur marche tous les grands génies dont les œuvres nous restent , on aime à les voir à la poursuite de l'Idéal, cette éblouissante chimère , tantôt se prosternant au fond des cloîtres et se renfermant dans un spiritualisme exalté , tantôt envahissant les cours et laissant leur
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imagination se répandre en merveilleuses fantaisies. Cette histoire nous a toujours paru plus attachante que le récit pompeux des actions hasses, et cruelles trop souvent, de ces hommes d'épée que Bossuet avec un superbe mépris appelle des ravageurs de provinces. C'est, en effet, une magnifique Iliade, mais qui n'a pas encore eu son Homère. Mais quel poète il faudrait pour achever une aussi rude tâche ! pour un tel poème commencé sous le beau ciel de la Grèce, se continuant en Italie, traversant la France, l'Espagne , et se transformant dans les Flandres et la Hollande! Depuis le jour où ApcUes peignit la belle Campaspe nue, jusqu'à celui où Cimabué à Florence fit accourir tout un peuple de croyants pour s'agenouiller devant sa Vierge, plusieurs siècles s'écoulent , siècles de barbarie et de décadence complète , pendant lesquels l'art, poursuivi et traqué partout, disparaît entièrement. Il y a peine de mort prononcée contre les artistes, et un misérable empereur de Constantinople fait brûler les mains au peintre Lazare. La peinture a définitivement succombé; elle a été précipitée, avec toutes les choses de la vieille civilisation, dans la tombe béante et profonde où le paganisme s'est couché , usé par les débauches et les injustices. Kntre le tableau d'.Vsclépiodore représentant les douze grands dieux, ou celui de Polignotc de Thasos rappelant un. guerrier avec son bouclier, et les fresques de Gaddo Gaddi ou d'Crgagna, il y a tout un monde écroulé. Le catholicisme avec sa morale sublime est venu et a appelé l'art à son aide pour contribuer aux cérémonies religieuses. Les
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peintres des écoles ionique , sicyonienne et attique ont disparu , il ne reste d'eux aucune trace : les savants seuls ont conservé quelques noms par hasard , ceux de Parrhasius , de Zeuxis et de Prologène. Mais de nouvelles écoles formées par des artistes inspirés et qui trouvent dans leur foi une force et une ardeur prodigieuses, s'élèvent et s'éiendent. L'art va être régénéré , l'Italie entière est devenue un atelier où chacun fait sa besogne avec courage. Des églises ont été élevées; deux moines dominicains dont on ne sait plus les noms ont construit celle-ci, Giotto a bâti celle-là. Mais, les murailles achevées, il importe de les couvrir de peintures brillantes. Il faut, par la représentation des principales scènes de l'histoire religieuse, frapper l'imagination du peuple et toucher son cœur. Attendez un peu, les peintres ne vous manqueront pas, et déjà ils accourent en hâte. Voici Fiesole, voici Filippo Lippi. L'art fait des pas de géant. Pendant que l'architecte Arnolfo dresse un portique et Brunnelleschi un campanille, Mantegna, Ghirlandajo, Nicolo Aliuino ne restent pas en arrière , et les peintres vont de pair avec les architectes. Les leçons ont proûté, les ateliers s'ouvrent çà et là, les élèves en foule s'y précipitent , puis vont fonder des écoles ailleurs, portant l'amour de l'art dans cette Allemagne pensive qui rêve déjà à de nouveaux systèmes.
Avec Pietro Vanucci de Pérouse et Perino del Vaga , avec le Pinturicchio , avec le Pontormo , avec Giovanni Bellini , nous arrivons à ce seizième siècle , si agité , si éclatant , où la pensée humaine a su se
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révéler sous toutes les formes. Le seizième siècle , pour les beaux-arts, est l'époque la plus brillante. Raphaël, IMichel Ange, Léonard de Vinci et tant d'autres, qu'on aime et qu'on admire, ont répandu sur ce siècle une gloire éternelle. Bientôt, cependant, les traditions s'altèrent , la sévérité des règles se tait; les coloristes arrivent, leur talent éblouit, ils l'emportent. Yéronèse, Titien, et dix Vénitiens illustres avec eux , génies puissants que le flamand Rubens contemplait avec admiration à son passage et dont il se souvint , comme on sait , aux bords de l'Escaut, ferment le siècle avec honneur. Pourtant, il est facile de voir déjà que, malgré toutes les splendeurs dont il s'est entouré, l'art vient de se jeter dans une nouvelle route, moins pure peut-être, moins unie , moins féconde que la première. Et si , entre ie Satyre de Protogène et le Christ de Giotto, il y a une religion qui s'est écroulée^ entre la Madone de Cimabué et t'Entèvcinent d'Europe, du Yéronèse, on doit reconnaître qu'il y a eu Luther. A ce moment où le siècle finit avec tant d'éclat, on peut dire de la peinture ce que Salvator Rosa , l'artiste fantasque et énergique, disait à un ami d'un site des Apennins : — Non si pùo desiderar di vanla</gio per io compiacimevto deWoccliio.
Mais voilà que les écoles se séparent et s'arment les unes contre les autres. Les mauvais systèmes se propagent, les bizarreries sont encouragées, on s'occupe surtout d'étonner, de secouer et de réveiller les esprits que l'uniformité fatigue. Au milieu d'une foule de noms, en glande réputation alors, à peu
près oubliés aujourd'hui, de vrais talents se font jour et continuent la famille des grands artistes; enfants légitimes , ils ont reçu l'immortel pinceau du Sanzio et du Véronèse. Ce sont Jules Romain, Annibal Carraclie et le Dominiquin d'un côté ; Van Dyck et Ru- 'bens de l'autre; Murillo là-bas; Le Sueur et le Poussin parmi nous.
Quand j'entrai à Florence, le nom do Cesare Cantù était dans toutes les bouches. Cesare Cantù est l'auteur de plusieurs ouvrages publiés depuis peu d'années, et qui ont obtenu un grand succès : Il Gatantuomo, Carlambrogio di Montcvccchio, la Storia Universate. Il venait de traverser l'Italie et se rendait à Messine. Chacun parlait de ce jeune homme de trente-cinq ans, dont les œuvres sont populaires aujourd'hui en Italie. Celui-ci l'avait vu à son passage et vantait le charme de sa conversation. Un Napolitain , qui avait fait la traversée avec lui, lisait un passage d'un journal de Messine, où l'on parlait de l'abondance de ses pensées et de son éloquence facile, qui ne tarissait jamais : — « La sua parola comechè copiosa e vclocissima , non puo reddere applcno Vanlenza e ta profuzione dei pcnsieri chc vlAbUinenie io incalzano. » A la villa C. , ce charmant palais où les peintres, les musiciens, les poètes viennent frapper, s'asseoir quelques heures et verser un peu de leur génie , une jeune fille nous disait , en baissant les yeux et en rougissant, le beau front de Cesare Cantù , l'air de grâce et de candeur que la nature avait donné à son visage.
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Dans un pays comme celui-là, où l'on sait honorer et aimer le talent, l'art peut s'obscurcir sans doute , disparaître un moment derrière le nuage , mais ne peut pas mourir.