‹ Essais littérairesChapitre 12 sur 42 · LA FLEUR CACHÉE · texte numérisé non relu

LA FLEUR CACHÉE

Enfant , si vous voulez , quand le printemps viendra , Quand la mousse nouvelle autour des roches grises Comme un épais velours lentement s'étendra, Quand les parfums du sol monteront dans les brises ;

Quand les petites (leurs , dans le gazon charmant , Auront mille secrets qu'on ignore à. se dire; Que ce sera partout comme un enchantement , Comme un besoin d'aimer, un immense sourire!

Quand les femmes de Sienne et de Poggibonzi Montrant de belles dents sous des lèvres vermeilles, Au son de la piva , — c'est la coutume ici, — Le dimanche matin danseront sous les treilles;

Nous irons, loin du bruit, à loisir, méditer

Sur la lâche ébauchée et le travail à faire ;

Regardant en pitié les penseurs s'agiter

Pour grandir, pauvres fous, le rayon de leur sphère.

lïALIA. 371

Nous demandant pourquoi tout dépérit ainsi ? Pourquoi noire avenir s'assombrit d'heure en heure? Pourquoi le vice est fort? pourquoi nul n'a souci De la vertu qui doute et se lamente et pleure?

Et comment finira ce siècle déjà vieux,

Ce siècle dont le monde a salué l'aurore?

lit si la liberté, fantôme radieux,

Pour lui creuser sa tombe est au momeat d'éclore ?

Puis, vers le soir, assis sur quelque tertre vert, Et sentant s'agiter tout un monde d'idées, Dans nos âmes de calme et d'amour inondées, Laissant sur mes genoux mon vieux livre eutr'ouvert ;

Triste, je vous dirai : — Noire époque est mauvaise; On y respire mal, on y meurt faute d'air ; Un pouvoir inconnu sur nous descend et pèse. Et va broyant partout de son levier de fer.

La liberté, vain mot ! Et riiomieur, chose morte ! Le peuple n'est toujours qu'une mine à creuser ! Rienn'estchangépourlui; ce qu'il devient, qu'importel L'or seul est tout-puissant, l'or seul peut tout oser!

Les lois n'ont plus de force, on les mine à la base ! J/édifice demain s'écroulera sur nous ; La ruine s'étend. La prière ou l'extase A nul ne fait ici plier les deux genoux.

372 ESSAIS LITTKRVIUES.

Chaque jour quelque sainte et naïve croyance De nos cœurs desséchés tombe comme un fruit mûr ; Avec ce lourd bélier qu'on nomme la Science, Du temple nous avons tous battu le vieux umr.

Faisons halte ; attendons que le jour vienne à poindre, Pour reconnaître enfin la tempête et le bruit ; Pour que femmes, enfants, vieillards puissent rejoindre; Pour que nul ne s'égare en marchant dans la nuit.

— Pourquoi donc voir le mal, poète, en toute chose, Et fermer les deux yeux sur le bien qui se fait? Sans creuser plus avant pour découvrir la cause , Vous passez dédaigneux, en condamnant l'effet.

L'espérance relève une tête penchée, Sous la haine souvent se cache un peu d'amour ; Et savez-vous combien une vertu cachée Rachète, sainte fleur, de crimes au grand jour?

Rome.

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