LA MALARIA
A M. H. DE Lctôu^Jv^.
Vous, poète charmaiii , qu'avec joie ou accueille, Dont le livre , où la grâce a marqué chaque feuille, Fait palpiter les cœurs et lait pleurer les yeux , Qu'admirent à la fois les jeunes et les vieux ; Car vous savez chanter en des vers pleins de flamme L'amour et ses douleurs, sainte histoire de Tâme; Vous, si fier du présent , vous, sûr du lendemain, Que le bonheur attend au détoiu- du chemin; Qui marchez à ce but que tous voudraient atteindre, Dont l'horizon n'annonce aucun orage à craindre; Qui n'avez pas besoin , pour fuir le sort amer, De jeter votre bague aux sables de la mer; Tandis que dans vos prés, sous les calmes ombrages, Vous poursuivez de l'œil les fantasques nuages , Mystérieux vaisseaux qui lloitent sur l'azur; Tandis que vous riez , que vous buvez l'air pur. Peu soucieux là bas de nos folles colères , VA des and)ilions des flatteurs populaires; Tandis (pie, libre et fort, vous gravissez les monts. Pensez-vous quelquefois à l'art que nous aimons? —
Ai'art, ce roi proscrit, ce mendiant sublime , Qu'on dirait poursuivi par le remords d'un crime, Et qui , passant muet et courbé sous l'affront , Incline vers la terre un pâle et noble front ; Dont le culte est banni, qu'à plaisir on bafoue , Que Judas sans pudeur vient souiller à la joue Du venin dévorant de son lâche baiser, Et que ses ennemis s'efforcent d'écraser ?
— On nous appelle ici des rêveurs inutiles ; On dit que nous allons par les champs et les villes, Contemplant seulement les débris du passé , Conseil grave et prudent que le temps a laissé ; Que , sourds aux passions de l'époque présente , Nous aimons écouler l'alouette qui chante , Le ruisseau qui s'enfuit sous le gazon épais , Voix fraîche qui du bois trouble seule la paix ; Les coups de la cognée au tronc durci des chênes , Les aboîraents des chiens qui traversent les plaines, L'abeille qui bourdonne au calice des fleurs , Vases où le printemps a broyé ses couleurs ; Les cris plaintifs des chars roulant dans les ornières, Les rires des chasseurs qui battent les bruyères , Le pas traînant des bœufs qu'on mène à l'abreuvoir, Et les bruits du malin , et les rumeurs du soir ; — Que tout nous fait rêver, nous charme et nous attire; Que dans l'arbre tordu nous voyons un satyre. Curieux de surprendre , à travers les bouleaux , Quelque nymphe trempant ses pieds nus dans les flols. — Nous sonmies dos songeurs! — c'est là notre folie. Mais ce monde mauvais mérite qu'on l'oublie ,
Et ne vaut pas qu'on perde en désirs inconslanls Les jours les plus dorés de son jeune priniemps ! On nous poursuit en vain, c'est à tortqu'on s'empresse. Ali! qu'on nous laisse donc l'erreur enchanteresse! Notre mal nous est cher, il nous plaît de souflVir, C'est vraiment nous tuer que vouloir nous guérir! — D'ailleurs, que faisons-nous? quels crimes sont les nôtres? De quels dieux imposteurs sommes-nous les apôlres? Si notre voix ici s'élève par hasard , Ce n'est que pour pleurer ou pour défendre l'art ! —
Un jour je traversais la campagne de Rome ,
.l'avais marché long-temps sans rencontrer un homme
Dans ce vaste désert si plein de majesté ;
Le sol était brûlant; on était en été.
Les cigales criaient; des buffles à l'œil sombre
Derrière un pan de mur étaient couchés à l'ombre.
Sur cette terre antique où Virgile rêva ,
Pas un seul cbevrier jouant de la piva
N'emplissait de sa voix les solitudes mornes.
A droite, la montagne; au fond, la mer sans bornes,
La mer au sein d'argent > calme miroir du ciel ;
Ponza , Palmarola , gracieux archipel ,
Qu'on croirait voir voguer dans un Ilot de lumière;
A mes pieds , la JSinfa , misérable rivière ,
Sur un sable altéré laissait courir son eau.
Je marchais. — A midi , j'atteignis Pipcruo ,
Pauvre bourg mal famé, perdu dans les Maremmes;
Vieillards et jeunes gen^ y sont chétifs et blêmes ,
Car la mal'aria, dans la chaude saison ,
Verse sur Piperno son terrible poison ,
CJhangeaiit cet humble bourg en une vaste tombe, Où chacun à son tour et trébuche et succombe. La piace était déserte. En un coin seulement ,' Des enfants demi-nus , n'ayant pour vêtement Que des lambeaux usés de quelque étoffe rouge , Se roulaient dans le sable, A la porte d'un bouge ,
— C'était la locanda, murs disjoints et noircis; — Sur le vieux banc de pierre un homme était assis. Il était effrayant. Depuis cinq mois les fièvres Allumaient son regard , faisaient trembler ses lèvres, Glaçaient ses maigres bras , égaraient sa raison ,
El le clouaient sans force au seuil de sa maison, (let homme était mourant et livide ; un cadavre Comme en vit Orgagna , dont le pinceau vous navre. Et moi , lui domamiant la cause de ses maux :
— Il Je m'en vais vou s conter mon histoire en deux mots, » Me dii-il. — Nous venions des monts de la Sabine, » D'Alatri , l'an dernier ; — du haut de la colline,
» Nos femmes, soutenant leurs enfants daiis leurs bras, » Ecoulaient s'éloigner le bruit sourd de nos pas. » Nous allions en chantant, comme pour une fête, » Dansant sur le chemin , les guitares en tête , » Et jetant vers le ciel de longs ritornelli, » Comme en été, le soir, les gens d'Otricoli. » Les épis mûrs couvraient la plaine éblouissante ; » Ce spectacle était beau ! nous étions bien soixante , » Les pieds nus, les bras nus; — mais la fièvre survint : » Quand il fallut partir, nous n'étions plus que vingt ! » Pendaiitque, nousfaucheurs, nous faisions uotrclàchc, » Le mauvais air aussi nous fauchait sans relâche I » riesmeillenrsd'enfrenous, lesplusfiers, lesplus forts,
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» Les plus durs an Iravail , les plus joyeuv sont morts ! » Les autres sont partis aussitôt ; — mais, sans doute, » Plusieurs seront tombés aux deux bords de la route ! il Moi seul je suis resté , trop faible pour marcher, .) Et j'attends que la mort vienne enfin me chercher.»
— Fn quittant Piperno , je songeais en silence
Au pâle moissonneur, à cet air qui s'é'ance
Ti'l qu'un spectre aiïamé du fond des noirs marais,
Et traîno sur ses pas le deuil et les regrets.
Oh ! me disais-je alors, — comme ces pauvres pâtres,
Nous, de l'autre côté des montagnes bleuâtres.
Nous, pour qui le soleil de la science a lui,
Varia caitiva nous dévore aujourd'hui !
C'est ce dégoût profond pour la pensée altière.
Cet amour insensé de la froide matière,
Que beaucoup d'entre nous dans leur cœur ont surpris.
Mal cruel qui s'attaque aux ])lus nobles esprits î
Qui saura le remède ? — En nos jours, chose Iriste !
Paitoul des ouxriors, nulle part un artiste!
Dors en paix, Michel-Ange, en l)U cercueil glacé,
Toi dont le souvenir ne s'est point efTacé ;
Dors ; car, si tu venais à secouer ta cendre ,
Personne dans nos murs ne saurait te comprendre !
(]ar peut-être on rirait de tes témérités ,
De ces membres tordus , de ces contours heurtés ,
De ces sombres couleurs qui font a,ue, sur ta toile,
Le penseur croit trouver le secret que Dieu voile!
On rirait. Ta peinture est trop grande pour nous,
Enfants dégénérés de ce siècle jaloux !
De ton tt'inps c'était mieux ; les maîtres savaient croire!
A lions que reste-t-il , à nous railleurs de gloire , Sceptiques ouvriers au sourire moqueur?
Eux , pour toute science , interrogeaient leur coeur. Quand ils le sentaient battre en regardant leur œuvre, Bien vainement l'envie irritait sa couleuvre; Calmes, ils laissaient faire, et se disaient : C'est bien, Assurés que les ans contre eux ne pouvaient rien !
— Wanzoni , le Lombard , a raison de se taire. Monti , Leopardi , Foscolo , sous la terre , Fatigués de dédains , fuyant les vains propos, Près de Dante ont trouvé juste h temps le repos.
— Ombre dos soirs glacés, éloignez- vous encore! Fleurs au parfum subtil , et que le soleil dore, Qu'on devrait n'arroser, ne cueillir qu'à genoux , Douces fleurs de l'art grec , germez toujours en nous ! ÎVe désespérons pas. Confiante en son aile,
Ami, la poésie est forte, est éternelle!
Plus d'un astre se lève, il nous faut le bénir ;
El puis, nous vous avons; croyons à l'avenir.
Ainsi , quand des pêcheurs, perdus loin de la côte,
Lutieni contre la vague à tout instant plus haute;
Quand épuisés d'elforts, regrettant le départ.
Ils vont, ils vont toujours , noyés dans le brouillard ,
Sans espoir, sans étoile au-dessus de leur tête ,
Cuide sûr, au milieu de l'ardente tempête!
Sans un écho lointain qui répèle leur voix;
Quand cette biinjuc frêle et vieillie, où leurs doigts,
(fournie dans une chair ont laissé leur empreinte,
Craque de tous côtés par lis flots sourds étreinte ;
Obéissiinto à Fliou , quand cfllc alTrcuso mer