‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 132 sur 252 · SCÈNE TROISIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE TROISIÈME

Le camp breton.

Edmond fait conduire en lieu sûr ses deux illustres prisonniers; mais', craignant que le duc d'Albanie y qui a laissé paraître des sentiments de respect et de tendresse pour le roi Lear, ne leur sauve la vie, il charge un officier de les faire périr,

Regane vient proclamer Edmond pour son époux, devant sa sœur et son beau-frère. Mais Gonerille, qui avait prévu les intentions de Regane , Ta empoisonnée par avance.

De son côté, Gonerille est accablée de reproches ironiques par son mari, qui accuse Edmond de trahison envers lui. Edmond jette son gage, pour défendre son honneur. Le duc d'Albanie fait appeler à son de trompe celui qui lui a remis la lettre de Gonerille. Edgar paraît , couvert de son armure , le combat , et le blesse à mort.

Le duc, en même temps, montre à Gonerille la lettre qui prouve son crime. Elle sort furieuse.

Edgar se fait reconnaître pour le fils du duc de Glocester , et raconte cpmment il a eu l'imprudence de se découvrir à son père quelques instants avant la bataille, et Ta vu expirer de joie dans ses bras.

Un gentilhomme vient annoncer la mort de Gonerille , qui s'est poignardée , en confessant ses forfaits.

Edmond , près de rendre le dernier soupir, invite le duc à faire courir promptement à la prison du roi Lear, afin de sauver la vie àcemonarqueetàsafiUe. Edgar

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se précipite ; mais il rentre bientôt , accompagné du • roi Lear , qui lient Cordelia morte dans ses bras , et, après avoir donné plusieurs signes de folie , meurt de désespoir sur le corps de sa fille.

L'événement qui fait le sujet de cette tragédie est tiré des vieilles chroniques de la Grande-Bretagne , qui le rapportent à l'époque où Joas régnait à Jérusalem , huit cents ans avant Jésus-Christ. Seulement Shakspeare a, dans son dénouement, changé le récit de cette fabuleuse histoire, qui fait triompher Cordelia de Tarmée de ses sœurs.

On ne saisit pas bien le motif qui a déterminé Shakspeare à rendre son dénouement aussi sombre, et à faire succomber la bonne cause. Ce dénouement a été changé par Tate , et rendu conforme à Thistoire. Cordelia triomphe , et c'est sous cette forme , bien plus satisfaisante pour les spectateurs, que la pièce est demeurée au théâtre.

Il semble en eflfet que , faire périr Cordelia , c'était dépasser les bornes du tragique , pour tomber dans Tatrocité.

Johnson fait une réflexion juste, qui trouve son application dans cette circonstance, et qui pourrait la trouver aussi sur notre théâtre pour tous les ouvrages où , comme dans Gabrielle de Vergi , on a détruit l'effet théâtral , en le poussant au-delà de ce que peut supporter l'imagination de l'homme , quand il s'agit d'un divertissement, ce II est, dit-il, des faits trop horribles pour qu'il convienne de les représenter sur le théâtre : ils forcent le spectateur à soulager

T. I. la

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son espritr en songeant que ce n'est qu^uoe fiction. »

ise roi Lear passe pour avoir été composé en i6o5* Cette pièce est une de celles que Ducis a empruntées à notre auteur.

NOTES

(a) Ce contraste frappe tous les hommes de génie , quand ils ont à peindre de grandes douleurs.

c Levez-vous vite , orages désirés y qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! Ainsi disant , je marchais à grands pas^ le visage enflammé , le vent siûlant dans ma chevelure f ne sentant ni pluie ni frimas ^ enchanté, tourmenté ^ et comme possédé p&r le démon de mon coeur. >

René , Ouvres de M, de Chateaubriand ^ tome i5.

(b) Nous continuons à offrir quelques fragments des imitations trop courtes qu'a faites y de Shakspeare y M°^^ Amahle Tastu.

Soufflez y vents orageux ; mugis y somhrc tempête ;

Cataractes des cieux y que rien ne vous arrête !

Fleuves y sources , torrents y débordez à la fois y

Inondez nos cités y engloutissez nos toits !

Et vous , feux sulfureux y plus prompts que la pensée ,

Frappez ces cheveux blancs, cette tête glacée >

Pourvu qu'un même coup détruise avec éclat

Ces principes féconds y germes de l'homme ingrat.

Grondez y noirs ouragans y redoublez vos efforts y De ma débile vie usez tous les ressorts !

Des célestes fléaux redoutables familles y Grêle y foudres, éclairs , vous n'êtes point mes filles ; Je n'ai point entre tous partagé mes états , Et l'amour paternel ne vous fit point ingrats ! Venez , je me soumets à vos fureurs sinistres ! Mais non; de mes enfants vils et lâches miojstres ,

SXTR SHAKSPEARE. I<y9

De ces perfides cœurs vous serrez les desseins. Ah ! Pourquoi leur prêter vos secours assassins Contre un faible vieillard ^ et du- haut de' la nue Assaillir sans pitié sa tète chauve et nue ?

(c) Oui y ma raison revient 9 je vous connais C'est toi |

Mon pauvre fou ! Pai froid; as-tu froid comme moi ? Mon corps s'est épuisé dans cette horrible lutte. Allons y conduisez-nous ; où donc est cette hutte? Montrez-moi cette paille ^ ami y ce pauvre seuil Qu'aurait sans doute hier dédaigné mon orgueil | Tant la nécessité sous sa verge nous plie !

Pauvre fou ! ne crois pas que ton maître t'oublie ; Viens ; ce cœur y insensible à des malheurs nouveaux y Sait plaindre encor ta peine et souffirir de tes maux.

LE ROI JEAIV.

( KiNG John. )

Cet ouvrage commence la longue série des pièces historiques de Shakspeare. Le sujet n était pas heureux. Jean Sans-Terre fut un des princes les plus pervers , et , ce qui est pire au théâtre , les plus lâches qui aient jamais déshonoré le trône. Ce défaut dans le choix du principal personnage ne permettait donc pas à Shakspeare de rendre sa tragédie intéressante et dramatique : il eût pu , du moins y la faire raisonnable ; mais il semble que jamais on n'ait violé plus ouvertement la fidélité due à l'histoire , soit dans la peinture des caractères , soit dans les événements les plus certains. Shakspeare a de plus foulé aux pieds toute espèce de règle j et nous n'entendons pas par là celles que les classiques ont établies 3 nous entendons celles qu'à défaut d'un art systématique le bon sens et la raison devraient , ce nous semble , imposer pour la conception d'un ouvrage de théâtre.

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