‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 139 sur 252 · SCÈNE PREBilÈBE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREBilÈBE

Angleterre. Chifcao de Korthampton.

Cette scène est la seule de la jnèce qui porte yisiblement Tempreinte d'un grand génie. Dirai-je qu'il est heureux que le mauvais goût de Shakspeare soit là pour en atténuer FeflEet ? Si elle était , d'un bout à l'autre j aussi forte , aussi pathétique^ que dans quelques endroits, il serait difficile d'en soutenir l'horreur. La simple lecture en fait frémir : que seraitce donc à la représentation ? M'est-il pas certains spectacles trop violents pour l'ame humaine y dont elle ne peut jamais se £ûre un divertissement , et que Fart doit lui épargner ? Quel peuple si barbare peut prendre du plaisir à voir un jeune enfant dont on veut brûler les yeux avec un fer rouge , et qui implore sa grice ? Cependant , puisque Sh^dcspeare a semé cette situation de traits admirables, dont le naturel et le sublime ne se retrouveraient point autre part , nous allons citer tout ce qui est beau , en faisant observer au lecteur que tout le reste tombe dans l'extrémité contraire , et semble reculer la limite du faux et de la déraison. ,

Hubert a donné à deux satellites l'ordre de préparer

rinstrument du supplice. Il appelle Fenfant (a), qui, remarquant sfm air sombre j lui dit :

« (5) Je croyais que personne ne devait être triste que

moi : ^

Si j^dtais hors de prison et gardant les moutons , je serais gai tant que le jour durerait *, et je le serais même ici, sans le soupçon que mon oncle cherche encore à me faire plus de mal. Il a peur de moi , et moi de lui. Est-ce ma faute, si je suis fils de Geoffroy? Non , sûrement , ce n^est pas ma faute *, et plût^u ciel que je fusse votre fils , Hubert ! car vous m^aimeriez. »

Hubert sent qu'il va s'attendrir , et se hâte de faire connaître à Tenfant quel supplice il est destiné à

subir.

ARTHira.

« (6) Quoi ! il faut que vous me brûliez les deux yeux avec un fer rouge ?

(5) Methînks , no body should be sad but I :

So I were out of prison» and kept sheep ,

I should be as merry as the day îs long ;

And so I would be hère, but that I doubt

My uncle practises more harm to me :

He is afraid of me , and I of him :

Is it my faillit that I ,was Geffirey's son ?

No , indeed, is't not; and I would to heaven ,

I were your son, so you would love me, Hubert.

JlATHUR.

(6) Must you with hot irons bum out both mine eyes ?

HDBEBT.

Young boy, I must.

HUBERT

Jeune enfant , il le faut.

ARTHUR

Et le ferez-vous ?

HUBERT

Je le ferai.

ARTHUR

En aurez- vous le cœur? Quand vous avez eu seulement mal à la tête , j'ai attache mon mouchoir autour de

ARTHUR

And will you ?

HURERT.

And I wîlL

ARTHUR

Have you the heart ? whcn your head did but ake , I knit my handkerchief about your brows] (The best I had, a princess wrought it me )

And with my hand at midnight held your head;

And

Still and anon cheer'd up the heavy time ;

Saying, What lack you? and, Where lies your grief?

Or, What good love may I perform for you ?

Many a poor man's son would have lain still.

And ne'er have spoke a loving word to you;

But you at your sick service had a prince.

Nay , you may think, my love was crafty love.

And call it , cunning; do, an if you will:

If heaven be pleas'd that you must use me ill,

Why, then you must — Will you put out mine eyes? —

Thèse eyes , that never did , nor never shaU ,

So much as frown on you !

19^ ESSAIS UTTERAIRES

votre front , le plus beau mouchoir que j'eusse ; c^ëtak

une princesse qui Tayait travaillé pour moi

Âa milieu de la nuit , j'appuyais votre tête sur ma maîn,

et pour vous empêcher de sentir le

poids du temps, je vous demandais à chaque minute : « Que vous manque-t-il ? Où est votre mal ? Quel service d'amitié puis-je vous rendre »? Il y a bien des enfants de pauvres gens qui fussent restés dans leur lit , et ne vous eussent pas dit un seul mot de tendresse *, et vous , vous aviez un prince pour vous servir dans votre maladie ! Peut-être , vous pensez que mon afiection n'était quVne affection artificieuse 9 et vous lui donnez le nom de ruse : croyez-le , si vous le voulez. Si c'est la volonté du ciel que vous en agissiez mal avec moi , il faut bien que vous le fassiez. — Pourrez-vous m^arracher ces yeux,

HUBBRT.

I haveswom to do it; And with hot irons must I burn thcm out.

ARTHUR

O, save me, Hubert, save me ! my eyes are ont, Even with ihe fierce looks of thèse bloody meh.

HUBERT

Give me the iron , I say , and bind him hère.

A.RTHUR.

Alas, "what need y ou be so boist rous-rough ? I will not struggle, I will stand stone-still. For heaven's sake, Hubert, let me not be bound î Nay, hear me, Hubert î drive thèse men away , And I will sit as quiet as a lamb ;

SUR SiRAtUtPtAHE. ^ igS

e^ yeux qui jamaiè seulemellt ne tous ont regard^ et ^ p. jamais ne vooB regarderont avec colère? ''• "1

HUBERT

J'ai jure de le faire , et il faut que je vous les brûle avec un fer chaud. )>é .

Il appelle les satellites, qui rentrent avec des cordes, des fers, etc.

ARTHUR

(( Ah ! sauvez-moi, Hubert \ salivez-moi. Je sens mes yeux s^arracher, seulement à voir les aifreux regards de ces hommes sanguinaires.

I will not stir, nor wince , nor speak a word, Nor look upon the iron angerly :

Thurslbut thèse men away, and TU forgiveyou, Whatever tonnent you do put me to.

HUBERT

Go , Stand wîthin ; let me alone with him.

I A.TTENDA.NT.

I am'best pleas'd to be from such a deed.

(Exeunt attendants.)

ARTHUR

Alas ! I then hâve chid away my friend; He halh a stern look, but a gentle heart: — Let him, corne back , that his compassion may Give life to yours.

HUBERT

Corne, boy, prépare y ourself.

ARTHUR

Is there no remedy ?

194 ESSAIS tiTTÉRAIRES

HUBERT

Donnez-moi ce fer , vous dis-je , et liez Fenfant ici.

ARTHUR

Hélas ! Quel besoin ayez-vous de prendre un air si rude et si courroucé ? Je ne bougerai pas. Je resterai immobile comme la pierre. Pour Famour du ciel , Hubert , que je ne sois pas lié I — Ecoutez-moi , Hubert -, renvoyez ces bommes affreux , et je vais m'asseoir , tranquille comme un agneau. Je ne remuerai pas *, je ne frapperai pas da pied -, je ne dirai pas une seule parole. Je ne montrerai pas même de mauvaise bumèur, en regardant ce fer. Ken^

HUBERT

None , but to lose your eyes.

A.RTHUR.

O heaven î — that there were but a niote in yours ,

A grain, a dust, a gnat, a wand' rîngbair,

Any annoyance in that precious sensé '.

Then , feeling what small tbings are boist'rous tbere , .

Your vile intent must needs seem horrible.

"HUBERT

Is this your promise? go lo, hold your longue.

A.RTHUR.

o spare mine eyes ;

Thougb to no use , but still to look on you ! Lo , by tny trotb , the instrument is cold , And would not barm me.

HUBERT

I can beat it, boy.

ARTHUR

AU tbings, that you sbould use to do me wrong, Deny :tbëir of&ces; only you do lack

SUR SHAKSPEARE. IqS

royez seulement ces hommes y et je vous pardonnerai , |iielque tourment que vous me fassiez soufirir.

HUBERT

Allez \ demeurez là-dedans -, laissez-moi seul avec lui.

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