SCÈNE PREBilÈBE
Angleterre. Chifcao de Korthampton.
Cette scène est la seule de la jnèce qui porte yisiblement Tempreinte d'un grand génie. Dirai-je qu'il est heureux que le mauvais goût de Shakspeare soit là pour en atténuer FeflEet ? Si elle était , d'un bout à l'autre j aussi forte , aussi pathétique^ que dans quelques endroits, il serait difficile d'en soutenir l'horreur. La simple lecture en fait frémir : que seraitce donc à la représentation ? M'est-il pas certains spectacles trop violents pour l'ame humaine y dont elle ne peut jamais se £ûre un divertissement , et que Fart doit lui épargner ? Quel peuple si barbare peut prendre du plaisir à voir un jeune enfant dont on veut brûler les yeux avec un fer rouge , et qui implore sa grice ? Cependant , puisque Sh^dcspeare a semé cette situation de traits admirables, dont le naturel et le sublime ne se retrouveraient point autre part , nous allons citer tout ce qui est beau , en faisant observer au lecteur que tout le reste tombe dans l'extrémité contraire , et semble reculer la limite du faux et de la déraison. ,
Hubert a donné à deux satellites l'ordre de préparer
rinstrument du supplice. Il appelle Fenfant (a), qui, remarquant sfm air sombre j lui dit :
« (5) Je croyais que personne ne devait être triste que
moi : ^
Si j^dtais hors de prison et gardant les moutons , je serais gai tant que le jour durerait *, et je le serais même ici, sans le soupçon que mon oncle cherche encore à me faire plus de mal. Il a peur de moi , et moi de lui. Est-ce ma faute, si je suis fils de Geoffroy? Non , sûrement , ce n^est pas ma faute *, et plût^u ciel que je fusse votre fils , Hubert ! car vous m^aimeriez. »
Hubert sent qu'il va s'attendrir , et se hâte de faire connaître à Tenfant quel supplice il est destiné à
subir.
ARTHira.
« (6) Quoi ! il faut que vous me brûliez les deux yeux avec un fer rouge ?
(5) Methînks , no body should be sad but I :
So I were out of prison» and kept sheep ,
I should be as merry as the day îs long ;
And so I would be hère, but that I doubt
My uncle practises more harm to me :
He is afraid of me , and I of him :
Is it my faillit that I ,was Geffirey's son ?
No , indeed, is't not; and I would to heaven ,
I were your son, so you would love me, Hubert.
JlATHUR.
(6) Must you with hot irons bum out both mine eyes ?
HDBEBT.
Young boy, I must.
HUBERT
Jeune enfant , il le faut.
ARTHUR
Et le ferez-vous ?
HUBERT
Je le ferai.
ARTHUR
En aurez- vous le cœur? Quand vous avez eu seulement mal à la tête , j'ai attache mon mouchoir autour de
ARTHUR
And will you ?
HURERT.
And I wîlL
ARTHUR
Have you the heart ? whcn your head did but ake , I knit my handkerchief about your brows] (The best I had, a princess wrought it me )
And with my hand at midnight held your head;
And
Still and anon cheer'd up the heavy time ;
Saying, What lack you? and, Where lies your grief?
Or, What good love may I perform for you ?
Many a poor man's son would have lain still.
And ne'er have spoke a loving word to you;
But you at your sick service had a prince.
Nay , you may think, my love was crafty love.
And call it , cunning; do, an if you will:
If heaven be pleas'd that you must use me ill,
Why, then you must — Will you put out mine eyes? —
Thèse eyes , that never did , nor never shaU ,
So much as frown on you !
19^ ESSAIS UTTERAIRES
votre front , le plus beau mouchoir que j'eusse ; c^ëtak
une princesse qui Tayait travaillé pour moi
Âa milieu de la nuit , j'appuyais votre tête sur ma maîn,
et pour vous empêcher de sentir le
poids du temps, je vous demandais à chaque minute : « Que vous manque-t-il ? Où est votre mal ? Quel service d'amitié puis-je vous rendre »? Il y a bien des enfants de pauvres gens qui fussent restés dans leur lit , et ne vous eussent pas dit un seul mot de tendresse *, et vous , vous aviez un prince pour vous servir dans votre maladie ! Peut-être , vous pensez que mon afiection n'était quVne affection artificieuse 9 et vous lui donnez le nom de ruse : croyez-le , si vous le voulez. Si c'est la volonté du ciel que vous en agissiez mal avec moi , il faut bien que vous le fassiez. — Pourrez-vous m^arracher ces yeux,
HUBBRT.
I haveswom to do it; And with hot irons must I burn thcm out.
ARTHUR
O, save me, Hubert, save me ! my eyes are ont, Even with ihe fierce looks of thèse bloody meh.
HUBERT
Give me the iron , I say , and bind him hère.
A.RTHUR.
Alas, "what need y ou be so boist rous-rough ? I will not struggle, I will stand stone-still. For heaven's sake, Hubert, let me not be bound î Nay, hear me, Hubert î drive thèse men away , And I will sit as quiet as a lamb ;
SUR SiRAtUtPtAHE. ^ igS
e^ yeux qui jamaiè seulemellt ne tous ont regard^ et ^ p. jamais ne vooB regarderont avec colère? ''• "1
HUBERT
J'ai jure de le faire , et il faut que je vous les brûle avec un fer chaud. )>é .
Il appelle les satellites, qui rentrent avec des cordes, des fers, etc.
ARTHUR
(( Ah ! sauvez-moi, Hubert \ salivez-moi. Je sens mes yeux s^arracher, seulement à voir les aifreux regards de ces hommes sanguinaires.
I will not stir, nor wince , nor speak a word, Nor look upon the iron angerly :
Thurslbut thèse men away, and TU forgiveyou, Whatever tonnent you do put me to.
HUBERT
Go , Stand wîthin ; let me alone with him.
I A.TTENDA.NT.
I am'best pleas'd to be from such a deed.
(Exeunt attendants.)
ARTHUR
Alas ! I then hâve chid away my friend; He halh a stern look, but a gentle heart: — Let him, corne back , that his compassion may Give life to yours.
HUBERT
Corne, boy, prépare y ourself.
ARTHUR
Is there no remedy ?
194 ESSAIS tiTTÉRAIRES
HUBERT
Donnez-moi ce fer , vous dis-je , et liez Fenfant ici.
ARTHUR
Hélas ! Quel besoin ayez-vous de prendre un air si rude et si courroucé ? Je ne bougerai pas. Je resterai immobile comme la pierre. Pour Famour du ciel , Hubert , que je ne sois pas lié I — Ecoutez-moi , Hubert -, renvoyez ces bommes affreux , et je vais m'asseoir , tranquille comme un agneau. Je ne remuerai pas *, je ne frapperai pas da pied -, je ne dirai pas une seule parole. Je ne montrerai pas même de mauvaise bumèur, en regardant ce fer. Ken^
HUBERT
None , but to lose your eyes.
A.RTHUR.
O heaven î — that there were but a niote in yours ,
A grain, a dust, a gnat, a wand' rîngbair,
Any annoyance in that precious sensé '.
Then , feeling what small tbings are boist'rous tbere , .
Your vile intent must needs seem horrible.
"HUBERT
Is this your promise? go lo, hold your longue.
A.RTHUR.
o spare mine eyes ;
Thougb to no use , but still to look on you ! Lo , by tny trotb , the instrument is cold , And would not barm me.
HUBERT
I can beat it, boy.
ARTHUR
AU tbings, that you sbould use to do me wrong, Deny :tbëir of&ces; only you do lack
SUR SHAKSPEARE. IqS
royez seulement ces hommes y et je vous pardonnerai , |iielque tourment que vous me fassiez soufirir.
HUBERT
Allez \ demeurez là-dedans -, laissez-moi seul avec lui.