XXXV] DU THEATRE ANGLAIS
wood a été plus hardi : cette atidace est de son temps ; c'est celle des jeunes soldats qui ne connaissent pas le péril. La scène, au reste, serait intéressante , ne fût-ce que comme renseignement sur les mœurs théâtrales d'alors ; et ; en elle-même , quoique poussée avec trop de brusquerie , elle ne manque ni de chaleur ni parfois dVn certain respect des bienséances.
fFendoll 9 compromis dans une querelle malheureuse, a été recueilli chez FranJ^ord ; il est devenu épris S Anne , la femme de son hôte ; et, se trouvant seul avec * - elle , après quelques discours entrecoupés et sans 8uite> où perce le désordre d'une passion qu'il veut renfermer dans son cœur , il s'écrie :
a Je vous aime ne tressaillez pas -, ne parlez pas \ ne
répondez pas. Je vous aime non-, laissez-moi achever Vous faut-il des serments ? Je prendrai à témoin
tous les anges du ciel.
ANNB.
Ah ! Que les anges du ciel ne permettent pas que WendoU ait une si déloyale pensée !
WENDOLL.
Telle est la fatalité attachée à moi-, il faut que mes vœux soient couronnés par le plaisir , ou servent de jouet à la fortune.
ANNE
Mon mari vous aime.
WENDOLL.
Je le sais.
*A)WNE.
Il fait cas de vous comme de sa pensée y de ses yeux, de son propre copar.
AVANT SHAKSP^EARE. XXXVlj
WENDOLL.
J'en ai la preuve.
ANNE
Sa bourse est votre épargne. Sa table vous, est librement ouverte.
WENDOUi.
J'en ai fait Texpërience.
ANNE
Eh bien ! Avec quel front d'airain pouvez-vous donc , sans rougir, proférer de tels discours à la face de la légitime épouse d'un ami si dévoué? C'est mon mari qui soutient votre existence , et vous voulez le déshonorer.
WENDOLL.
Oh ! N'en dîtes pas davantage. J'en ai pensé cent fois plus : tout est gravé là , en traits de sang , au fond de mon cœur. Belle tendrement adorée , je n'ai pas craint de livrer ma vie entre vos mains , et d'y hasarder toutes mes ressources en ce monde. Allez, parlez à votre mari -, il me chassera , et alors je suis perdu. Que m'importe à moi ? C^est vous , vous qui en serez la cause. Peut-être, dans sa furçur, il me tuera. Que m^importe î Je mourrai pour vous. Dites à tout le monde que je mérite le nom d'un misérable , de traitre à mon ami. Que m'importe? Mendicité , mort, infamie, pour vous je braverai tout.... Oui, que m'importe à moi î Pour vous sera tout mon amour j et [e mourrai en vous aimant.
ANNE
Vous me faites peine et pitié , monsieur. L'amour que je porte à mon mari est aussi précieux pour moi que le salut de mon ame. i>
XXXviij DU THÉÂTRE ANGLAIS
Wendoll redouble ses instances. Comme Tartuffe , il promet un secret inviolable , et comme lui , maïs sérieusement et de bonne foi , il traite de crdature sainte et suave (*) la femme qu il tâche d'ëgarer. Jetons un voile sur ce^ passage dont Timmoralité n est pas corrîgëe par le comique , comme dans le chef-d'œuvre de Molière.
Anne «ent fléchir sa raison *, son ame erre incertaine , et est sortie de la çoie,
a Je n ai pourtant jamais fait le mal , dit-elle *, ma faute, je le crains , sera écrite sur mon front. Les femmes qui succombent, sans être entièrement privées de vertus, portent leurs offenses imprimées dans tous leurs traits. Je rougis et je suis honteuse. O Wendoll , Dieu veuille que je ne sois pas destinée à maudire vos paroles , qui m^ ont prise par enchantement 1 »
Le reste de la scène est d'une brièveté trop scandaleuse pour supporter même une indication. Dans le cours de r ouvrage reparaissent ça et là quelques lueurs d'un admirable pathétique , mais comme un phosphore qui brille et s'éteint. Il y a un moment où le mari désola tetrouve le luth de $a femme , et se rappelle avec amertume les jours de son bonheur passé. £h bien ! L'on peut se faire une idée du goût de subtilité qui régnait slots , puisque, pour rendre un sentiment si naturel et si nourri de mélancolie , Tàuteur n'a su prêter au mari que dôà antithèses communes et de froids jeux de mot. Cependant , à la dernière scène j quand la femme est près dd mourir, qu'elle implore le pardon de son mari , et qu'il le lui, accorde pleinement et avec effusion de cœiir , à
(*) Swc'et saiut.
AVANT SUAKSPEARE. XXXIX
travers de fades boufibnneries , le langage s'ëlève à une espèce de solennité, et il estpluçque probable que Rowe, en écrivant le cinquième acte de sa Jane Shore^ avait présents à la mémoire plusieurs traits du dénouement d'Heywood. J^ai été sur-tout frappé d un mot déchirant que je désespère de rendre dans sa belle simplicité : on demande à la mourante comment elle se trouve. — a Etrangère à ce monde (*). »
En général , la tragédie bourgeoise prenait pîed sur lé théâtre , à côté de la tragédie historique. Une nation , trempée dans les guerres civiles , a besoin d^émottons fortes *, la comédie est d'une saveur bien fade pour elle *, et , à Londres , devant unpublic dont la masse se composait de matelots , de soldats et de marchands ^ tout Tidéal do la tragédie elle-même ne valait pas la réalité des infortunes dont le commun des hommes est tributaire. Le peuple n'a guère de sympathie que pour ce qui se rapproche de sa condition. Ainsi , le Prodigue de Londres j pièce qui roule sur des héros de comptoir , où le principal personnage est fils et neveu de commerçants , offre les sitaatîoQs les plus énergiques et les plus touchantes , sans dépasser le cercle des excès d'un jeuae libertin et des conséquences qu'ils entraînent. La pièce est sans nom d'auteur*, mais, comme elle passe pour avoir été retouchée plus tard par Shakspeare, elle a un titre de plus à notre examen.
Le Prodigue de Londres j Flowerdale^ est un débauché abominable , auprès duquel notre Don Juan passerait pour un saint à canoniser. Criblé de dettes, il parvient à
(*) — How (l*yc feel yoursclf ?
— Not of iLis worlcl.
Xl DU THEATRE ANGLAIS
tromper un riche vieillard , nomme Lancelot , qui lui accorde la main de sa fille , Luce» La jeune personne s'est refusée d'abord à cette union , et n'a c^dë qu'à la menace de la malédiction paternelle. L'oncle de Flowerdale , qui est en même temps son créancier , indigne de ses désordres, a résolu d'en arrêter le cours par l'intervention de la justice \ et c'est au moment où la noce sort de l'église , qu^il se présente, accompagné d'un shérif, pour faire arrêter son neveu.
Cet incident détrompe Lancelot sur la conduite et sur le caractère de son gendre , et il veut soustraire sa fille aux suites fatales du mariage qu'il l'a obligée de conclure. « Viens ^ ma fille , lui dit-il -, quoiqu'il soit bien tard , cela tombe encore à propos. Tu n'iras pas vivre avec lui dans l'enfer d'un mendiant.
LUGE
Il est mon époux. Le ciel sait avec quelle répugnance je me suis rendue à Téglise , mais vous m'avez contrainte -, vous m'y avez poussée de force -, le vénérable prêtre vient de prononcer les paroles sacrées •, maintenant, je ne dois pas laisser mon mari dans la détresse*, je dois le consoler , au lieu de m'en aller avec vous.