‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 27 sur 252 · LE BON ANGE · texte numérisé non relu

LE BON ANGE

Qu'il verse une larme, une seule larme de repentir , et je vole la déposer aux pieds de FEteruel , et je lui rapporte sa grâce , et les portes d'azur du firmament s'ouvrent pour le recevoir.

— Il est trop tard » , s'écrie encore le mauvais ange, symbole d'une mauvaise conscience , qui ne se lasse jamais de décourager le coupable , quand il veut retourner à la vertu.

A minuit Faust doit être livré aux démons*, la cloche sonne onze heures.

« Plus qu'une heure à vivre , pense le docteur , et ensuite damné éternellement ! Arrêtez- vous , sphères célestes ; temps , cesse ton cours *, que minuit ne vienne jamais !

« O nature, lève-toi dans ta beauté et donne-nous un jour continuel! Sinon, fais que cette heure soit une année, un mois, une semaine, un jour seulement*, que j'aie le temps de me repentir. Mais les sphères célestes s'avancent: le temps vole , l'horloge va sonner. Où fuir? Dans le ciel? La voie en est tracée par le sang du Rédempteur ; une seule goutte de ce sang pourrait me sauver •, mais un bras vengeur me repousse. Montagnes , anéantissez-moi , dérobez-moi au courroux du ciel ! Terre , ouvre-moi ton sein pour m'cngloutîr ! Étoiles, qui avez présidé à ma naissance , vous qui m'avez conduit à la mort et à l'enfer , faites que mon corps se décompose et se perde au sein de ces nuages épais qui menacent ma tête ! Que mon ame seule échappe , et monte dans le ciel ! »

AVANT SHAKSPEARE. Ixj

Le dëbut de ce morceau n'est pas sans vëritë -, Shakspeare a pu Tavoir en vue , lorsqu'il peignît dans son HamletTeffort inutile de Glaudius pour prier et pour se repentir. La suite est déclamatoire. Les hommes ne sont gnère touchés d'une invocation aux montagnes et aux étoiles.

Cependant l'horloge sonne la demi-heure. I

(( Une demi-heure déjà passée ! La seconde le sera bientôt. Grand Dieu , si mon ame doit subir son terrible arrêt, fixe du moins un terme à mes souffrances. Fais que ce soient mille ans , cent mille ans si tu veux, et mon- \

tre-moi le salut au-delà. Mais l'éternité ! Pourquoi ai-je reçu une ame , et pourquoi cette ame est- elle immortelle? Maudits soient les parents qui m'ont donné la vie! maudit sois-je moi-même! maudit soit Lucifer, qui m'a privé des joies du ciel ! »

L'horloge sonne minuit.

(c Elle sonne ! elle sonne ! O mon corps , dissous-toi ! Volatilise-toi , ô mon ame. »

Ce dernier vœu , mélange de fatalisme et de terreur superstitieuse , laisse le spectateur sur une impression anti-tragique. Ce n'est pas là l'endurcissemept désespéré du Maure de Quentin Durward, de cet Hayraddin , dont tout le désir est que chaque partie de son corps soit rendue aux éléments qui la composent. On ne s'intéresse guère à ceux qui ne savent pas subir les conséquences de leur volonté , même en fait de damnation ; et il y a loin de ces lâches perplexités du métaphysicien de Marloe à la fureur impénitente et passionnée qui pousse le héros de Gôthe à priver Marguerite du supplice d'un moment pour se l'associer dans un supplice éternel.

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Qui peut dire, au reste , si , dans la peinture de ces incertitudes d'un impie , dans ces vœux alternatifs pour le nëant et pour le paradis , Marloe n'a pas déposé la confidence de ses propres agitations et le secret de son ame? A cette époque , où le leyain du fanatisme fermentait dans tous les esprits , ce n^était pas impunément qu^on tentait de se soustraire aux croyances universelles. C'est notre grande faiblesse que nos opinions ^ pour durer, aient besoin de s'appuyer sur celles d'autrui , et Fhomme qui se croit seul sage' doute souvent de sa raison. Livré avec frénésie aux plus scandaleux plaisirs , Marloe avait cherché dans Tinccédulité un refuge contre la morale chrétienne *, il blasphémait , pour étouffer ses remords : mais la seule dignité qui reste à une ame flétrie , c'est le besoin d,u. pardon , et y dans le repos des passions satisfaites, le scepticisme du poëte libertin dut reculer devant des terreurs , dont il n'était distrait que par de nouvelles passions à satisfaire.

Sa mort, en attestant et la bassesse de ses inclinations et la fougue de son caractère , offre un dénouement de tragédie plus théâtral que tout ce qu'on inventait alors. Il était éperdument amoureux d'une fille de la condition la plus abjecte, qui le trahissait pour le valet d'une inaisoninfan!ie,q[u' elle même habitait peut-être. Un jour, dans un violent accès de jalousie, il se précipita sur son ignoble rival pour le percer de son poignard; mais le valet > plus robuste que le poëte, saisissant fortement la tnain dirigée contre lui , la fit retourner en arrière , et força ainsi Marloe à s'enfoncer son propre poignard dans le cœur. Les puritains virent un arrêt de la Providence dans cette catastrophe extraordinaire, qu'un pjimphlet du temps range au nombre des jugements de Dieu.

AVANT SHAKSPEAIîE. ' Jxiij

A peine avait disparu Marloe , mort en iSgS , que s'ëleva Tastre du théâtre anglais , Shakspeare, qui servît à la fois de protecteur et de guide au petit nombre d'auteurs dramatiques dont nous allons encore parler-, ainsi , par exemple , Shakspeare lança Ben Johnson dans la carrière.

Nd à Westminster, en 1 574 , fils d'un ministre protestant, Ben Johnson , qui avait reçu sa première instruction du célèbre Camden j est d'abord , comme notre Sédaine, destiné au métier àe îmaçon. On le voyait, dit un biographe , tenir la truelle d'utie main et un livre de Tautre. Bientôt, livre et truelle, il jette tout de côté pour se faire soldat, et il va porter les armes dans les Pays-Bas contre les Espagnols. Plus tard, il reprend ses études à Cambridge, les interrompt par indigence , se fait comédien pour vivre,* tue un de ses camarades en duel, languit quelque temps dans une prison , s'y convertit au catholicisme , qu'il devait, eomine Rousseau, abjurer plus tard , se marie à vîngt-quatré ans, et couronne cette succQssion de folies en adoptant pour unique moyen d'existence le métier d'auteur dtamatique. La première pièce qu'il préseiite est rejetée •, par bonheur, le manuscrit de lia seconde, qui allait avoir le même sort , tombe sous les yeux de Shakspeare *, 1^ grand poète y démêle quelques étincelles de verve •, et, trop supérîeùir pour avoir cette prévoyance de jalousie qui, dans les essais d'un débutant^ étouffe le germe des succès d'un rival , il aide le nouveau-venu de soii appui , de ses conseils , et même , dit-on , de sa plume.

Comme auteur tragique , Ben Johnson , malgré son érudition pédantesque , fut indigne d'avoir eu pour maître celui dont il affectait de plaindre l'ignorance. On

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a oublié un Scjarij un Catilina, quil forgea lourdement à coups de tirades traduites des historiens et des orateurs latins. Ses comédies , bien inférieures à celles de Shakspeare sous le point de vue de Toriginalitë , de Tesprit et du mouvement , se recommandent du moins par un rare et précieux mërite , la tentative de peindre les mœurs de la classe intermédiaire , et de ridiculiser les travers et les folies du temps.

C'est le caractère qui ressort généralement de st% pièces. Aussi , Tune déciles, intitulée EasiwardHoe^ qu^il avait composée en société avec Ghapman et Marston (*), et dont le but était de retracer les habitudes commerciales de la cité de Londres , a eu l'honneuî: , un siècle et demi plus tard , d'inspirer au célèbre Hogarth une suite d'estampes appelées Y Apprenti diligent et \ Apprenti paresseux, Walter Scott était probablement frappé du souvenir de la même pièce , lorsqu'il représente ses deux apprentis de caractères si différents , dans les aventures de Nigel. Un des principaux personnages de la comédie est un orfèvre, patron des deux jeunes gens. Son nom ^ d'accord avec son état , est Touchstone (/Pierre de touche)^ et il a un tic assez plaisant , la manie de répéter à tout

(^) Je n'ai pas parlé de ce Mârston , parce qu'il n'y a rien de. bien saillant dans sa vie , ni dans le caractère de ses production3 > il n'a composé 9 outre un recueil de satires intitulé le Fouet du Vice ( the Scourge of Y illany] , que sept drames , parmi lesquels on cite le Mécontent y la Courtisane hollandaise , et la Comtesse insatiable. Son style est celui d'un Aretin , et on lui reprochait d'être trop licencieux , même à cette époque de licence. Ilparatt cependant qu'il avait pour beau-père un ecclésiastique y et , s'il fallait en croire une épigramme de Ben johnson , le poète comique aurait écrit les sermons du beau -père , et l'ecclésiastique aurait travaillé aux comédies du gendre.

AVANT SHAKSPEAKE. IxV

propos: « Meltez-vous à cela(*). On aiiï^e à saisir 'à sa naissance un genre de comique si us^ , si trivial aujourd'hui.

Cette pièce coûta cher à ses auteurs. Elle renfermait contre la nation écossaise quelques ëpigrammes dont le roi Jacques i fut tellement blesse! ^ qu il fit mettre les trois poètes en prison, et quon.les menaça même de les exposer ^u pilori. Justice soit rendue à notre censure dramatique! Elle ne va pas encore jusque-là. On doit croire que Ben Johnson se hâta de faire sa paix avec un roi si chatouilleux -, il ne lui épargna pas les adulations les plus rampantes, et, comme il est juste, les honneurs devinrent la récompense de sa bassesse *, nous le voyons , en 1619, décoré du titre de poète lauréat.

On cite , dans la liste de ses comédies, la Femme taciturne et Y Alchimiste, Celte dernière pièce, attaquait une manie insensée , généralement entretenue alors- par l'avarice et par la superstition. Citait doue plus qu un bon ouvrage, c'était une action utile. Ses productions dramatiques s'élèvent au nombre de cinquante. Cependant ses ennemis lui reprochaient la lenteur de son travail , parce qu'il ne composait guère par an qu'une seule pièce en cinq actes. Tandis qu'il accusait faussement Shakspeare de n'avoir jamais fait de rature dans un manuscrit, il effaçait sans doute lui-même beaucoup dans les siens , et la postérité y a effacé encore bien davantage.

Ne pouvant nous arrêter ici que sur une de ses comédies , nous choisirons celle qui a pour titre Chaaiîe homme dans son caractère , parce qu'elle fut retouchée par Garrîck , et remise au répertoire sous sa nouvelle

(*) Work upon that now.

IX Vj DU THEATRE ANGLAIS

forme. Ce qiiî dëtermina le grand comédien anglais à la faire revivre , ce fut, sans doute , un rôle assez semblable à celui que remplissait notre Talma dans la belle comëdie de V École des Fieîllards. Le rôle du mari anglais' quoique indigne à tous égards d'être comparé au rôle sublime de Darufille^ nous présente quelques traits de jalousie assez habilement nuancés.

Kitely a été forcé de quitter un instant sa feiUme \ il interroge son valet Cob sur les gens qu elle a reçus pendant son absence. — « Combien y en a-t-il? Parle.

COB

D'abord , votre frère.

KITELY.

Après.... Combien y a-t-il d'étrangers?

COB

Des étrangers!... Laissez-moi chercher... Un... deux... Ma foi , je ne puis dire au juste : il y en a tant!

KITELY.

Comment, tant?

COB

Oui. Cinq ou six , à peu près.

KITELY.

Une nuée! Un essaim ! Malédiction sur mon sort ! A quoi pensais-je de me marier? Moi qui jouissais d'un contentement si absolu , dont l'ame était bercée dans une paix si douce, moi , naguère libre et maître de mes pensées» me voilà devenu un esclave ! Et encore ne jamais oser se plaindre ! »

AVANT SHAkSPEARE. îxvij

feu cflet , c%»st un jaloux honteux de Têtre , et ses «ÉForts pour déguiser son inquiétude dévorante sous un air de bonne humeur, durent prêter singulière nient à la pantomime expressive de Garrîck. Citons quelques traits d'une scène de Kitely avec sa femme.

« Comment te trouves- tu, mabonne amie? Comme tei voilà gaie et radieuse de beauté! Oui, d'honneur... Il faut que je sorte , ma chère... Mais je reviendrai bientôt... Vraiment, rien n'est insupportable comme ces affaires qui me forcent à m' absenter-, j'aimerais mieux moins de gain et de prospérité , pour rester plus long-temps auprès de toi , à la maison. Oh ! Que ne le puis- je !

DAME KITELY.

Ce sont vos soupçons jaloux qui nourrissent de tels vceux.

KITELY.

Voilà un reproche qui me confond.... Que veux- tu dire ? Moi^ des soupçons sur toi !... J'aimerais autant me soupçonner moi-même... Non , non : ma confiance a pris racine dans ta vertu , et elle s'y est établie si profondément que, vois-tu bien ?... quand tu aurais du penchant pour les mascarades , les parties de plaisir , les bals , ces bals OVL une folâtre jeunesse se livre aux séductions de la danse , et où le pouls , agité par Tardeur du sang , précipita la m(8sure.... •, eh bien ! moi , je pourrai^ avec joie , de gaieté de cœur , en toute sécurité .Pourtant , j'aimerais mieux te voir préférer ton intérieur et ton mari à ces fantaisies , à de pareilles vanités.

DAME KITELY.

11 me semble , mon cher ami , qu'une femme peut user

Ixviij T)U' THEATRE ANGLAIS

avec modération de ces divertissements , que lëgîtîmenl, et l'heure où ils ont lieu, et la présence d'un grand nombre de te'moîns, sans qu'ails puissent jeter le plus lëger blâme sur sa réputitîon.

KITELY.

Sans doute ^ elle le peut... -, et je veux y aller avec toi, mon enfant... Oui, en vérîtë.... je t'y mènerai moi- même, et je veux être le premier boute-en-train. Je ferai taire par là les caquetages de la médisance. Je ne veux pas C*tre montré au doigt comme un jaloux.

DAME KITELY.

Pourquoi non , si vous Fêtes en effet ?

KITELY.

Comment!.... Quelle folie!... Allons donc!... Ah! Je veux en rire... Ah! ah ! ah! ah! (A part). Elle m'a frappé au au cœur. (Haut). Moi jaloux de toi!... Non, va... N'en crois rien... Parle plus bas, mon amour... Quelqu'un pourrait écouter. Non, non, ma chère, je ne serais pas jaloux^ j'j ne le serais pas , quand... non , quand même... Quelle heure peut-il être?... J'arriverai trop tard... Va, tu peux être bien sûre qu'il ne reste pas au fond de mon coeur la moindre parcelle de jalotisie... Que dis- je rester? II n*y en eut jamais , il ne peut pas y en avoir... Jamais il n'y / en aura *, sois donc bien certaine.... Donne-moi ua baiser , ma chère.... Allons , allons , nous voilà réconciliés... Je retiendrai tout à l'heure.... Adieu ! adieu!.... Ah! ah! ah! jaloux!.... Je me briserai les côtes à force de rire Ah! ah! ah! ah! »

C'est du dialogue à la Sédaine : peu d'esprit , beaucoup de naturel. Si tout l'ouvrage était écrit sur ce ton , il

AVAINT SUAKSPEARK. Ixix

luauquerait de piquant à la leclure *, raais , pour la scène , ce serait une excellente comédie. Loin delà , quoique, par un titre prétentieux , Tauteur s'engage à une grande vérité de caractères , cette annonce est fausse , comme tant de promesses officielles. Rien de plus vague et de plus indécis que les physionomies groupées autour du Danville anglais. On croît peut-être que le rôle de la femme répond à celui où le génie de M. Casimir De^ lavigne a fait briller de si vives couleurs , et dont les nuances les plus délicates et les plus hardis contrastes ont été si heureusement saisis par IVr^® Mars. Il faut lire la pièce de Ben Johnson pour se figurer à quel point ce rôle est pâle et froid *, il traverse l'action comme une ombre. Avec une licence, qui paraît fabuleuse aujourd'hui, le poëte imagine de transporter dame Kitely dans une maison infâme , où elle va pour surprendre son mari , qu'elle croit infidelle \ ce mari , la surprenant lui-même en lieu plus que suspect, ne doute plus d'un malheur tant redouté. Voilà ce que , dans les mœurs du temps , on inventait, au lieu du bal d'un ministre. Nous respectons trop *nos lecteurs pour les faire assister au dénouement de TacUon.

Le personnage le plus saillant après celui de Kitely , c'est un faux brave nommé Bobadil. Les matamores , empruntés au théâtre des Latins, et parconséqueiit àceluides Grecs, ont été de mode chez nous à la naissance de Tart. Mais le fanfaron de Johnson a une physionomie plus originale que celui des /Visionnaires ^ pièce française de Desmarets, qui ne précéda le Menteur que de quatre ans. Le comique de Fauteur anglais est présenté sous un point de vue plus philosophique-, on y voit percer Vintention de ridiculiser Vesprit chevaleresque , qui commençait à être

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