‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 28 sur 252 · IXX DU THÉÂTRE ANGLAIS · texte numérisé non relu

IXX DU THÉÂTRE ANGLAIS

remplace, en Europe, par Tesprît de diplomatie. Legënîc moqueur de Michel Cervantes se retrouve presque dans le morceau suivant , moins plaisant toutefois que les discours de don Quichotte , parce que Bobadilnest pas dupe de lui-même , comme le héros espagnol.

« Je vais , dit-il à un interlocuteur , vous faire une confidence , sous le sceau du secret : je suis un homme de condition: je vis ici olwcur et pour moi-même. Mais si j^étaîs connu de sa majesté et des lords , faîtes bien attention , je me chargerais, dans TinteVêt de Tétat et du hieu public ( et cette humble tête répondrait de mon entreprise) , je me chargerais dç sauver la vie des sujets du roi, et d'épargner aux uns la moitié , aux autres les trois quarts de leur service annuel, en temps de guerre, et contre quelque ennemi que ce fût. Et comment le fe-

raîs-je ? me demanderez-vou5

Voici , monsieur. Je choisirais dans tout le pays quatrevingt-dix hommes, sans me compter. Ils seraietit tous gens de qualité , pleins d'ardeur, d'une constitution raâle et robuste. Je les choisirais à l'aide d'un certain instinct , d'un talent qui m'est particulier-, et j'enseignerais à ces hommes d'élite les principales règles de Fescrime, punto j reversa j stoccata ^ ùnbroccata , possada , mon" tanto (*) , jusqu'à ce qu'ils fussent en état de manier les armes comme moi-même. Cela fait , supposez l'ennemi fort de vingt mille hommes -, nous irions au nombre de

(*) Termes d'escrime , en italien. Je ne connais pas les deux derniers; peut-être ont-ils été altérés par une erreur de typographie ; peut-être l'auteur les a-t-il forgés ou défigurés lui-même , pour faire rire aux dépens du capitaine. Punto et riue rso (^non jiSLS reuerso f comme dans le texte ) signifient coup de pointe et coup de revers j sloccada , estocade ; inibroccata , coup d'épée du haut en bas.

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vingt nous présenter dans la plaine ^ et défier vingt ennemis. Ils ne pourraient par honneur nous refuser. Bien : nous les tuerions. Nous en défierions vingt autres -, nous les tuerions -, vingt autres, tués aussi 'jet de la sorte, chacun de nous en tuerait sa vingtaine par jour -, cela fait quatre cents. A quatre cents par Jour , en cinq jours, nous en tuerions deux mille. Dix fois deux mille font vingt mille , dix fois cinq font cinquante *, en cinquante jours , il ne resterait pas un ennemi j papier sur table » (*). Nous voici arrivés aux deux derniers noms qui aient brillé sur la scène anglaise à côté de celui de Shakspeare : Fletcher , Beaumont, dignes amis, comme Brueys et Palaprat. Ce ne fut point une spéculation mercantile qui les associa constamment aux mêmes travaux , et Tunion de leurs talents ne fut que celle de leurs cœurs.

Fletcher, né en 15^6, était fils d'un évêque de Londres. Les désordres de sa jeunesse formèrent longtemps un contraste scandaleux avec le ministère sacré de son père. La circonstance à laquelle fut due sa réforme a quelque cnbse de bien touchant. Ce jeune libertin avait horreur du mensonge , et un jour que son père Tinterrogeait sur l'emploi de son temps , il se précipita à ses genous , et lui déclara qu il renonçait à sas égarements , « afin , ajouta-t-il, de ne pas être exposé à mentir pour les cacher, ou bien à rougir de Taveu que je serais contraint d'en faire ».

On l'envoya étudier à Cambridge , où son goût pour la poésie se manifesta par quelques pièces fugitives. On raconte que Févêque de Londres, voyant une prodac-

(*) J'ai rectifié les calculs du capitaine , qui s'embrouille , et n'est pas plus fort en arithmétique qu'en stratégie. Ce genre de comique , peu saillant d'ailleurs , distrait de l'idée principale.

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tion (le 8011 fils , intitiilc^e V Amant des Muses , lui de« manda en badinant , s'il aurait toujours des maîtresses : « Pour cette fois , rëpoudit Fletcher , ce sont d'konnétes Jllles ».

Au sortir du colie'ge, îl étudia les lois à Inner-Temple, où il se lia d'une tendre amitië avec Beaumont , plus jeune que lui de dix ans. Mus par la même vocation , ils abandonnèrent tous deux en même temps la jurisprudence pour le théâtre , et se mirent à composer ensemble un nombre considérable de pièces , dont la plupart obtinrent une grande vogue.Leurs tragédies sont, à peu près| oul)liées *, mais on recherche encore dans leurs comédies la piquante et fidelle peinture des mœurs et du ton de la jeune noblesse d'alors. On y admire une intarissable gaieté , une foule de bons mots et de reparties sémillantes qui couvrent tous les défauts de l'action. Quoi de plus naturel qu'une débauche perpétuelle d^esprit pour peindre de jeunes débauchés? Walter Scott nous donne une idée de ces mœurs , lorsque, dans les A{>eniures de Nigel, il nous conduit, sur les pas de lord Dalgamo^ à l'ordinaire du chevalier de BeaujeU'^ Sans doute , les pièces des deux amis ne lui ont pas été d'un médiocre secours.

Fletcher apportait , dit-on , à la masse commune plus de feu, de verve, de saillie-, Beaumont, quoique plus jeune , avait dans son département le goût et la raison *, et lorsqu'on jette les yeux sur leurs ouvrages , on croirait volontiers qu il négligea souvent de fournir sa part. Cependant, après quil fut mort, en i6i5 , Fletcher, qui lui survécut de dix ans , cessa presque entièrement de travailler; il ne donna plus que trois pièces, et encore^ pour Tune d'elles , fut-il aidé par Shakspeare.

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Après avoir indique ce que trouva ce grand homme chez ses compatriotes quand il vint poser sa forte main sur leur littérature dramatique, pour la reptStrir et la jeter dans un moule qui ne fût qu'à lui, notre lâche semblerait finie , et nous n'aurions plus qu à clorre cette imparfaite esquisse -, mais la qualité dominante de Shakspeare est, pour ainsi dire, en dehorer de la composition de ses drames -, il avait reçu le don de poésie , et ses plus beaux passages , détachés même du corps de Taction , restent les membres épars d'un poëte , et respirent à la fois l'épopée et la philosophie. Lui, qui servit peut-être de modèle aux inspirations sublimes de Milton , avait-il devant les yeux un modèle pour les siennes? Le nom de Spenser va répondre à cette question. Spenser fut pour Shakspeare ce que Malherbe fut pour notre Corneille •, il lui prépara le langage, et ce n'est pas une faible gloire que d'avoir poli, d'avoir assoupli le premier un idiome rude et rebelle , encore tout hérissé de vieux mots saxons ou normands.

Edmond Spenser était né à Londres en i553", et , après beaucoup d'agitations et de vicissitudes , il mourut en 1598, pauvre et abandonné, dans un coin de l'Angleterre. Il avait reçu, à l'université de Cambridge, une éducation brillante , et son génie naturel se trempa dans de fortes études. Lassé de quelques intrigues qui lui fermaient toute voie d'avancement dans la carrière de l'enseignement public , il mena , dans le nord de l'Angleterre , cette vie aventureuse des premiers temps de Ghaucer , si propre à redoubler l'essor d'un jeune talent.

Une circonstance vint encore ajouter à sa vocation^ il s'était épris d'amour pour une dame , qui , comme la Laure de Pétrarque , la Béatrice du Dante , la Géraldine

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de Surrey , ne devait pas embellir les jours du poëte dont elle recevait Timmortalite'. Vainement la cëlébraît-il sous le nom de Rosalinde ^ vainement lui resta-t-il fidelle , même après avoir perdu toute espt^rance ; il eut un rival heureuTC , et ne se dédommagea ^'en déposant le souvenir de sa passion dans un recueil de complaintes pas* torales , intitulé le Calendrier des Bergers.

Philippe Sîdney eut Thonneur de le compter parmi sts protégés , et le recommanda au comte de Leycester , son oncle. Leycester le donna pour secrétaires lord Grey de Wilton , qui se rendait en Irlande, en qualité de lieutenant-général. C'est ainsi que les hommes puissants se passent de main en main un grand homme , jusqu'à ce que l'un d'eux veuille bien le traîner à sa suite. Un exemple plus rare , c'est celui des bienfaits dont Spenser fut gratifié -, car , pour cette fois , le seigneur ne négligea pas le poëte.

Spenser obtint dans le comté de Cork le château de Kilcoraan , et trois mille vingt-huit acres de terre : c'est plus que n'en demandait Horace. Attiré par la douceur de mener une vie de châtelain , le poëte anglais alla fixer sa résidence sur cette propriété , qui plaisait à son imagination par des sites pittoresques et des scènes variées et romantiques. Aussi , grâce aux riches descriptions semées dans ses ouvrages, a-t-îl popularisé en Angleterre la montagne de Mole et les rives de la MuUa.

P compta parmi Bts amis le brillant et spirituel Walter Raleigh •, la reine Elisabeth se piqua d'être sa bienfaitrice, en lui faisant une pension de cinquante livres sterlings \ et, pour comble d'honneur, il fut , dit-on , baï et persécuté par le ministre Burleigh. Le motif de celte haine ministérielle mériterait d'être consigné dans Thistoire.

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Speiîser, à peine conim, avait ^të présenté à la cour par Sidney, et lorsque la Sémiramis anglaise laissa tomber

Sur ce front ^ jeune encore , un rayon de sa gloire ,

afin d'y joindre uile marque plus solide de sa faveur, elle ordonna à Butleîgh de remettre cent livres sterlings au poète noçveâu-venu. Le ministre', qui aurait compte sans scnipule des sommes plus fortes aux juges de Marie Stuart , trouva que le présent était exorbitant pour un rimeurde ballades, et il fallut, pour le faire obéir, que sa souveraine renouvelât Tordre , en Taccompagnant de réprimandes. L'auteur d'aune injustice la pai^donne rarement, dît Tacite*, Burleigh ne pardonna pas.

Spenser , parvenu à la maturité de Tâge , semblait avoir fixé la fortune , et il allait couronner sa renommée par la publication de son chef-d'œuvre-, le poëme de la Reine des Fées (*) dont il n'avait encore fait paraître que des fragments , lofsque là révolte de Tyran« , en désolant toute l'Irlande , vint troubler cette existence douce et poétique, qu ilmettail si bien àptofit. La maison de jSpenserfut livrée au pillage et tous Ses manuscrits furent je tés aux flammes*, obligé lui-même de se réfugier en Angleterre , il ne survécut pas long-temps à cette double perte ^ dont la plus sensible n'était probablement pas celle de la richesse. Il fut enterré dans l'abbaye de West^ mînster , à côté de Chaucer , aux frais du comte d'Essex.

Il paraît qu'il s'était marié dans les dernières années de sa vie , sans cependant renoncer au mélancolique souvenir de sa première passion. On distingue , parmi ses nombreux ouvrages, les Contes de la Mère Huhhert^ où

(*) The Fairy Queen.

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