SCÈNE TROISIÈME
SaUe du Conseil.
Le Duc 9 entouré de sénateurs , reçoit divers messages , dont le résidtat est la probabilité que les Ottomans menacent d'attaquer l'île de Chypre. Othello est le seul général qui puisse, par ses talents guerriers , leur opposer une barrière insurmontable.
(3) Keep up your bright swords, for the dew wiil rust them. — Good signior, you shall more command with years, Than with your weapons.
58 ESSiilS LITTERAIRES
Il entre avec Brabantîo , qui se hâte de l'accuser devant le Duc d'avoir séduit sa fille par des sortilèges et les pratiques d'un art infernal. Othello envoie chercher Desdemona, et entreprend de se justifier du crime de magie, en expliquant l'origine de l'amour mutuel qui Tunit à la fille de Brabantio.
« (4) Son père m'aimait*, il m'invitait souvent v toujours il me questionnait sur Tbistoire de ma vie 9 année par année 9 sur les bataille^^ les sièges oiî je me suis trouvé , les hasards que j'ai courus. Je repassais ma vie entière , depuis les jours de mon enfance , jusqu'au moment où il me demandait ce récit. Je parlais de beaucoup d'aventures désastreuses, d'accidents faits pour émouvoir 5 dont la terre et les mers avaient été le théâtre , de
(4) Her father lov'd me; oft invited me; Still question'd me the story of my life, From year to year; the battles, sièges, fortunes, That I hâve pass*d.
I ran it through, even from my boyish days, To ihe very moment that he bade me tell it.
Wherein I spoke of most disastrous , chances , Of moving accidents, by flood, and field; Of hair-breadth scapes i*the imminent deadly brcach ; Of being taken by the insojent foe , And sold to slavery ; of my rédemption thence , And portance in my travoFs history :
.. Thtôe thin^s to hear ,
Wouîd Desdemon^ seriously inclines But still the house affairs would draw her thence ; Which ever as shc could with haste despactch, Shc'd come again, and with a greedy ear Devoiir up my discourse : Which I observing ,
ST7R SHARSPEARE. 69
périls imminents où , sur la trèche meurtrière , je n'échappai à la mort que de Fépaisseur d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris par l'insolent ennemi , et vendu en esclavage , comment je fus racheté de mes fers , et ce qui se passa dans le cours de mes voyages. . . . . ., . .
Pour écouter ces récits , Desdemona
se penchait d'un air sérieux. Mais , sans cesse les affaires de la maison l'appelaient ailleurs -, et toujours , dès qu'elle avait pu les expédier à la hâte , elle rentrait aussitôt, et, d'une oreille avide , elle dévorait mes discours. M'en étant aperçu, je saisis , un jour , une heure favorable , et trouvai le moyen de l'engager à me faire , du fond de son cœur , la prière de lui raconter le cours
Took o^ce a pliant hour; and found good means»
To draw from her a prayer of eamest heart , ,
That I would ail my pilgrimage dilate ,
Whéreof by parcels she bad sometbing beard.
But not intentively ; I dit consent;
And often did beguile ber of ber tears ,
Wberi I did speak of some distressfui stroke,
Tbat my youtb suffer d. My story being done ,
Sbe gave me for my pains a world of sigbs :
Sbe swore, — in faitb, *twas strange, *twas passing strange;
'Twas pitiful, 'twas wondrous pitiful :
Sbe wisb*d, sbe bad not beard it; yet sbe wisb*d
Tbat beaven bad made ber sucb a man : sbe thank*d me;
And bade me , if I bad a friend tbat lov'd ber,
I sbould but teacb bim bow to tell my story ,
And tbat would woo ber. Upon tbis bint , I spake :
Sbe lov'd me for tbe dangers I bad pass'd ;.
And I lov*d ber , tbat sbe did pity them.
Tbis only is tbe witcbcraft I bave us'd;
Hère comes tbe lady , let her wituess it.
6o ESSAIS LITTIÊRAIRES
de mes voyages , dont elle avait bien entendu quelques parties , mais jamais de suite et en entier. J'y consentis , et souvent je lui surpris des larmes^ quand je rappelais quelqu'un des coups désastreux qu avait essuyés ma jeunesse. Mon rëcit achevé , elle me donna , pour mes malheurs , un torrent de soupirs •, elle s'écria , « qu'en vérité tout cela était étrange ! mais hien étrange ! que c'était digne de pitié , de la pitié la plus profonde. ... Elle eût souhaité de ne l'avoir pas entendu', et cependant elle souhaitait que le ciel eût fait d'elle un tel honune i). Elle me remercia , et me dit que, si j'avais un ami qui l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon histoire , et que cela serait le moyen de gagner sa tendresse. A cette ouverture de son cœur , je parlai : elle m'aima pour les dangers que j'avais courus *, je l'aimai pour la compassion qu'elle en avait. Voilà toute la magie dont j'ai usé. Elle s'avance , qu'elle en dépose elle-même. »
Le Duc s'écrie qu'un récit , pareil à celui qui a séduit Desdemona ^ aurait aussi gagné le cœur de sa fille. Brabantio interroge Desdemona, qui reconnaît Othello pour 1 époux de son choix.
« (5) Dieu soit avec vous! dit Brabantio, j'ai fini.
(5) God be wilh you î — * I hâve donc : ^—
Please it y our grâce , on to the state-affairs ; I had rather lo adopt a child, than get it. — Come hither , Moor :
I hère do give thee ihat w^ith ail my heart , Which, but tliou hast already, with ail my heart I would keep from thee. — For your sake, jewel, I am glad al soûl I hâve no other child ; For thy escape would teach me tyrauny, To hang clogs on ihem. — I hâve doue, my lord.
sua SHAKSPEARE. 6l
Passons, s'il vous plaît, seigneur, passons aux afiaires d'état. J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que de lui donner la vie. More , approche : je te l'abandonne ici de tout mon cœur , cette créature que , si tu ne la possédais pas déjà , je voudrais de tout mon cœur pouvoir sauver de toi. Quant à vous , trésor de sagesse , je suis ravi de n'avoir pas d'autres enfants. Ta fuite m'eût appris à les tenir ' en tyran dans des chaînes de fer. — J'ai fini , seigneur. ))
Le Duc Texhorte à recevoir en grâce sa fille et Othello.
«(6) L'homme , dit-il , qu'on a volé et qui sourit , vole lui-même quelque chose au voleur. ))
Mais Brabaniio y aussi inflexible qu'il paraît calme , refuse même de recevoir chez lui sa fille , pendant qu'Othello ira commander dans l'île de Ch3rpre , dont on lui confie le gouvernement. Desdemona demande et obtient la permission de rejoindre son mari , qui part dans la nuit même.
Brabantio se sépare de ses deux enfants , en criant à son gendre :
(( (7) Veille sur elle , More ; aie l'œil ouvert sur elle : elle a trompé son père y et pourra bien te tromper.
(6) The robVd, that smiles, steals something from the thief.
(7) Look to her, Moorj hâve a quick eye to see; She bas deceive'd her father, and may thee.
OTHELLO
My hfe ut)oa her faith. — Honest lago.
OTHELLO
Ma yie sur sa foi : honnête lago , il faut que je te laisse ma Desdemona. Donne-lui , je te prie , ta femme pour compagne , et choisis , pour les amener , le temps le plus favorable. — Viens , Desdemona -, je n'ai à passer avec toi qu'une heure d'amour , de plaisir et de tendres soins. Il faut obéir aux circonstances. »
lago , resté seul avec Roderigo , le décide , en lui promettant de servir sa passion , à partir , sous un déguisement , à la suite de Desdemona , et il termine chaque conseil , ou chaque espérance qu'il lui donne , en lui recommandant de mettre de l'argent dans sa bourse.
Roderigo s'éloigne pour aller vendre ses terres et suivre le conseil d'Iago , qui s'applaudit d'avoir trouvé une pareille dupe , et de pouvoir , en même temps , se venger du More , qui , outre le passe-droit qu'il lui a fait , a la réputation d'avoir séduit la femme de son enseigne. lago se propose de rendre Othello jaloux, et de faire tomber ses soupçons sur le jeune lieutenant Cassio.
Peut-être n*y a-t-il pas à la scène un premier acte plus animé , plus théâtral , où les événements
My Desdemona must I leave to thee ; I pr ythee, let thy wife attend on her ; And brîng them after in the best advantagc. ■ — Gome, Desdemona; I hâve but an hour Of love, of wordly matters , and direction To spend with thee , we must obey tlie time.
soient préparés avec plus d'art , les caractères dessinés avec plus de force. Et quels caractères ! La générosité, la franchise, le courage , la passion, réunis dans Othello j la candeur virginale dans Desdemona ; la haine basse et moqueuse , la perfidie ; la dissimulation , dans lago 5 il n y a pas jusqu'à £rabantio , dont le calme , et rindiflférence apparente , quand il voit sa fille se donner au More , ne soient sublimes , et dignes du silence d'Ajax et de Didon.
Mais , ce qui nous paraît encore plus admirable que tout le reste , c'est l'apologie d'Othello. Nous ne savons si les beautés de ce passage nous ont trop séduits. Mais il nous semble qu'on aurait peine à en citer un qui fût plus vrai et mieux, en situation j dans les grands poètes anciens et modernes. Il offre à la fois un naturel poussé jusqu'à la naïveté, et tout le charme de Tidéal.