‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 72 sur 252 · SCÈNE SECONDE · texte numérisé non relu

SCÈNE SECONDE

Une chambre k coucher. — Desdemona endormie dans son lit,

un flambeau allumé.

Othello entre , et , prêt à tuer celle qu'il aime , il veut d'abord éteindre le flambeau.

« (20) Que je t'aie éteint , toi qui m'éclaires de ta lumière , je puia ressusciter ta flamme, si je viens à m'en repentir. — Mais que j'éteigne une fois la flamme de ta

(ao) If I quench thec , thou flaming minister , I can agaia thy former light restore.

vie j toi le plu3 merveilleux ouvrage de la fiOttveraine nature» je ne sais où se trouverait le feu Ae Prom^thée qui pourrait te ranimer. — Quand j^ai cueilli la rose, je ne puis plus la faire refleurir*, il faut qu^elle se fane. »

Il embrasse à plusieurs reprises Desdemona endormie j il pleure :

(( (21) Mais, s'écrie-t-il , (( ce sont de cruelles lamies. »

Desdemona se réveille : il lui demande si elle a fait sa prière , Texhorte à implorer la miséricorde du ciel; il va se promener , en attendant j il ne Voudrait pas tuer son ame.

Desdemona, effrayée , Tinterrôge , se justifie; mais en vain.

«(22) Quand tu nierais tout avec serment, s'écrie Othello , - « tu n'écarteras point , tu n étoufferas point là terrible

Should I repeut me : — but once put out thiue ,

Thou cuuning'st pattem of excelling nature ,

I know not wbere is that Promelhean beat,

That can thy light relume. When I hâve pluck'd thy rose,

I cannot give it vital life again;

It needs must v^itter : — -

(ai) But they are cruel tears.

(2a). . . . To denyeach article v^ith/oalh,

Cannot remove, nor choke, the strong conception» That I dofgroan withal. Thou art to die.

DESDEMONA

Then , Loi d hâve mercy on me î

OTHELLO

1 s$iy, amcnl

pensée que je nourris en frissonnant de tout mon corps. Tu vas mourir.

OESDEMONA.

Dieu du ciel, ayez pitîë de moi !

OTHELLO

Je dis amen. »

Desdemona implore encore la pitié de son mari, et proteste de son innocence ; il lui répond que Cassio a déclaré qu'il l'avait séduite. Desdemona s'écrie qu'il ne le soutiendra pas devant elle, et Othello ajoute qu'il est déjà mort.

DESDEMONA

(( (23) Hélas ! il est trahi y et moi 9 je suis perdue !

OTHELLO

Quoi ! eflfrontée , tu le pleures à mes yeux !

DESDEMONA

Oh ! bannissez-moi , seigneur*, mais ne me tuez pas.

(a3) DESDEMONA,

Alas ! he is betray'd, and I undone.

OTHELLO

Out, strumpet! weep'st thou for him to my face?

DESDEMONA

O banish me^ my lord, bul kill me not.

OTHELLO

Down , strumpet !

DESDEMONA

Kill me fo-morrow, let me live to-night.

g2 ESSAIS LITTÉRAIRES

OTHELLO

Tombe , infâme créature !

DESDEMONA

Tuez-moi demain *, laissez-moi vivre cette nuit.

OTHELLO

Non -, si VOUS résistez....

DESDEMONA

Seulement une demi-heure.

OTHELLO

Le parti pris , point de délai*

DESDEMONA

Mais seidement le temps de dire une prière.

OTHELLO

Il est trop tard. »

Il rétouflfe. En ce moment , Émilia frappe à la porte j et demande à grands cris qu'on lui ouvre.

OTHELLO

Nay , if you strive , —

DESDEMONA

But half an hoiir.

OTHELLO

Being done.

There is no pause.

DESDEMONA

But while I say one prayer.

OTHELLO

It îs too late.

SUR SHAKLSPE4RE. 95

OTHELLO

a (24) Quel est ce bruit? — Elle n'^est pas morte ? Pas encore tout-à-faît morte. — Moi, qui suis cruel, j'ai cependant de la pitîë ! — Je ne veux pas te laisser languir dans ta douleur. — Non, non.

£milia insiste encore pou? entrer. Le désordre et Tégarement d'Othello vont toujours croissant :

« (25)... C'est Emilia. — Tout à Theurel — Elle est morte. — Elle vient sans doute me parler de la mort de Cassîo -, le bruit a été grand. — Ah ! plus de mouvemeiit. Immobile comme la tombe. — Entrera-t-elle?Ferai-je bien î — Je crois qu'elle respire encore : non. - — Que faire ?... Si elle entre , elle voudra sûrement parler à ma femme.... Ma femme ! ma femme ! quelle femme? — Je n'ai plus de femme ! — O pensée insupportable ! ô heure

OTHELLO

(tï4) What noise is this? — Not dead ? not yet quite dead ? I , that am cruel , am yet merciful ; I would not bave thee linger in thy pain. — So, 50.

(25) . . . . ' Tis Emilia : — by and by. — She's dead. ' Tis likc she cornes to speak of Gassio's death : The noise wàs bigh. — Ha ! no more moving ?

Still as the grave. Shall sbe come in? Were't good? I think, sbe stirs again : — No. — Wbat's the best ? If she come in, sbe'll sure speak to my wife : — My wife î my wife 1 wbat vriîe ? — I bave no wife : O , insupportable î O beavy hour î Methinks, it sbould be now a buge éclipse Of Sun and moon ; and that the afifrighted globe Should yawn at altération.

accablante ! — Il me semble cp'il devrait y avoir à présent une éclipse totale de lune et de soleil , que le globe épouvanté devrait s^entr'ouvrîr dans un tel bouleversement. »

U ouvre à Émilia , qui entend le dernier soupir de sa maîtresse. Desdemona^ eu mourant, prononce quelques mots pour s'accuser elle-même de sa mort et justifier so;a mari. Mais il se déclare Tauteor du meurtre , et dit à Émilia que sa femme était infidelle, et qu'il en a eu la preuve par lago.

Émilia, qui démêle tout y explique la vérité , malgré les menaces dlago , survenu avec Montano et Gratiano. Elle est poignardée par son mari furieux, qui essaie en vain de s'échapper. Othello , éclairé sur l'injustice de sa jalousie , charge Ludovicp d'annoncer au sénat de Venise cet affreux événement.

« ('26) «Tai rendu à Fétat quelques services. On le sait, n'en parlons plus. Je vous en prie , dans vos lettres , en racontant cette histoire déplorable , parlez de moi- tel que j^ suis , sans rien atténuer , sans rien aggraver ihalignement. Alors , vous parlerez d'un homme qui n'a que trop aimé , mais qui ne sut pas aimer sagement*, d'un homme

(26) I have donc the slate some service, and they know it; No more of Aat : — I pray you, in your letters, When you shall thèse unlucky deeds relate , Speak of me as I am; noihing extenuate»

Nor set down aught in malice : then must you speak Of one, thallovd not wisely, buttoo well; Of one, not easily jealous, but, being wrought, Perplex'd in the extrême;

qui ne devint pas aisément jalonx ; mais qui , une fois en*veloppé dans la trame , fut pousse jusqu'aux derniels excès

..•...•....•••-•• • JP^l62 de moi ainsi ; et dîtes encore qu'un jo\i^ ^.dans Alep^uu Turcin^olent, et le front couvert de son turban , frappant un Vénitien et insultant l'état» je saisis à la gorge ce chien de^circoncis 9 et le frappai ainsi. » ' ./,

Il se percé luî-méme de son épéç^sur ce souvenir, qui annonce le désordre de son esprih

On emmène , pour lui faire subir les plus cruels supplices , lago , qui a refusé de proférer une parole , et ne marque pas' la moindre émotion.

Aux yeux de plusieurs admirateurs de Shakspeare , Othello tient le premier rang parmi ses chefs-d'œuvre ; et cette tragédie mériterait de nous une attention particulière , quand elle n'y aurait d'autre titre que d'avoir fourni à Voltaire l'idée du sujet et des principales situations de Zaïre.

La fable de Shakspeare est fortement conçue ^ mais

elle manque quelquefois de vraisemblance ^ le mou^

choir de Desdemona tombe trop facilœient et par

* une circonstance trop bizarre entre les mains dlago ,

et on se demande comment Othello peut être con-

Set you down ihis :

And say , besides » — that in Aleppo once , Where a malignant and a turban d Turk Beat a Yenitian^ and traduc*d the state»

I toôk by the throat the ctrcumcised dog; And smote him — thus.

96 ESSAIS LITTEIUIRES

vaincu si promptement par cet indice , quand il devrait se ressouvenir de l'avoir vu tout récemment encore dans les mains de sa femme. -

Le caractère d'Iago est admirablement tracé ; mais un pareil monstre semble trop odieux pour être le principal moteur d'une action théâtralje. On peut bien , trouver du plaisir à la peinture d'un événement funeste j mais l'imagination répugne à contempler toujours, auprès des personnages qui l'intéressent ^ un honmie qu'elle déteste et méprise à la fois. Pour qu'un grand scélérat puisse paraître en première ligne dans un ouvrage dramatique , sans que sa figure repousse le spectateur , il faut qu'une sorte de courageuse in* solence succède quelquefois à l'hypocrisie. Aussi nous semble-t-il que, parmi les créations de Voltaire, quand il s'est emparé du sujet d'Othello , la moins heureuse ne serait pas la lettre de Nérestan à Zaïre , et Terreur qu'elle amène, si cet incident avait plas de vraisemblance^ En efièt , on est moins sensible au malheur d'un homme qui se laisse tromper, et tromper par le plus vil des fourbes , qu à la douleur d'un amant qui n'est abusé que par le délire de sa propre passion.

On a dit avec raison qu'Othello était incomparablement plus naturel qu'Orosmane ; mais Desdemona est loin d'avoir le charme de Zaïre.

Presque tous les incidents de la tragédie ont été empruntés par Shakspéare aux cent nouvelles du Con* teur italien Géraldi Cinthio. Malone place la composition d'Othello en l'année i6ii. Ducisa donné, au théâtre français, une imitation de cette pièce.

ROMEO ET jrUÊTTE.

( Romeo and Juliet. )

Parmi les chefs-d'œuvre de* Shakspeare, Roméo et Juliette est peut-être celui qui présente le plus de défauts y et où les beautés soient le plus clair-semées. Mais le prodigieux intérêt de la situation 5 l'art avec lequel sont dessinés les principaux caractères, et la peinture fidelle de l'état social, à l'époque et dans le lieu où Shakspeare a pris ses personnages, ont prévalu et devaient prévaloir sur le dégoût qu^inspirent le manque de naturel et la reclierche puérile du dialogue pendant presque tout le cours de la pièce.

Au surplus, ce défaut ne paraît pas avoir été involontaire; c'est plutôt une erreur du jugement qu'un écart de l'imagina tion. Shakspeare semble avoir voulu transporter dans le langage de ses héros la subtilité dçs concettis italiens, et il a pris faussement pour la couleur locale d'une nation la manie de ses auteurs» Mais la couleur locale ne saurait exister dans les formes du langage , qu'autant qu'elles dérivent des mœurs, de l'influence du climat, des institutions civiles et politiques 3 et quand il serait vrai , même , que l'esprit de tout un peuple fût gâté par l'habitude d'une affectation perpétuelle dans les idées comme dans les expressions^ les situations fortes,- les sentiments énergiques et hors de la vie. commune, les hauts intérêts que la tragédie est destinée à peindre ,

q8 essais littÉraiues

se trouveraient afirancbis cl une conlrainte qui dterait au style cette simplicité éloquente et passionnée^ toujours la même dans tous les pays , puisque c'est le langage du cœur.

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