‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 91 sur 252 · EL VIRE · texte numérisé non relu

EL VIRE

Écoutez-moi, dussiez-vousrirede ma faiblesse. Je rêvais, assise dans l'obscurité : les accords de ma harpe avaient cessé ; de noires pensées m'enveloppaient de leurs couleurs funèbres : tout à coup une corde y sans que je l'eusse touchée , s'est rompue avec un son aigre et déchirant ; j'ai cru entendre le cri d'un aigle puissant, frappé dans les airs d' un plomb mortel , et un écho lugubre m'a renvoyé le gémissement d'un mourant.

lERTA (avec gaieté ).

Oh! vous ne connaissez pas l'allure de nos esprits! Peut-être, de l'autre côté des Pyrénées, ce sont des accords mélodieux , qui , échappés des sombres abymes , ou descendus des hauteurs célestes , vous portent les arrêts du destin. Mais c'est sur un autre ton que , dans nos climats glacés , les esprits se révèlent à nous. Le vent souffle avec fureur dans l'étroit tuyau d'une cheminée ; toutes les portes s'ouvrent avec violence, toutes les lumières s'éteignent, la cigogne s'enfuit en criant; on entend craquer la charpente ; des hibous , gros comme des aigles , viennent briser les fenêtres; des chats noirs lancent des étincelles de feu dans la cheminée , et une bande de petits diables dansent à. travers les flammes vertes et bleues. ( Traduction de M. le comte de Saint-^ Aulaire. )

(b) Une dame , qui a souvent trouvé dans ses propres inspirations de

quoi rivaliser avec les meilleurs poètes , a transporté cette scène dans

notre poésie , en lui prêtant^ tout le charme et toute la magie de son

style.

JULIETTE

Quoi si tôt ? Quoi déjà ? déjà tu veux partir ! De l'approche du jour rien n'a pu t'avcrtir ! C'était le rossignol , et non pas l'alouette , Dont le chant a frappé ton oreille inquiète.

Crois-en y mon Roméo , ce grenadier en fleurs , Qui l'entend chaque nuit raconter ses douleurs ; ÊV'taît le rossignol

ROMÉO

Vois-tu j ma bien-aimée^ S'étendre à l'horizon cette ligne enflammée?

Vois-tu les traits du jour entr'ouvrir l'orient ; Les étoiles pâlir, et le matin riant y Du milieu des brouillards qui voilent nos campagnes y S'élever radieux sur le front des montagnes ? Il faut partir et vivre , ou rester et mourir !

JULIETTE

Non, ce n'est pas le jour ! Où donc veux-tu courir ? Le jour est encor loin j. c'est quelque météore Qui , pour guider ta fuite , a devancé l'aurore. Oh ! ne pars point !

KOMÉO.

Eh bien ! qu'on me surprenne ici ^ Juliette le veut et je le veux aussi.

Non , ce n'est pas le jour ! La lune , au front d'albâtre , Répand sur nos coteaux cette lueur grisâtre ; Non , ce n'est pas le jour ! Ce ramage joyeux , Qui dès long-temps résonne au plus haut point des cicux , Ce n'est pas l'alouette à la voix matinale ; L'erreur , si c'en est une , à moi seul est fatale : Eh ! qu'importe la mort ! Qu'en dis-tu , mon amour ? Restons , restons encor ; non , ce n'est pas le jour !

JULIETTE

C'est le jour ! c'est le jour ! va-t'en , hâte ta fuite ;

Tu ne saurais , hélas , t'éloigner assez vite !

Ces sons étourdissants , cette importune voix ,

C 'était bien l'alouette : oh ! mieux vaudrait cent fois

Entendre du hibou le cri rauque et bizarre ,

Que ce héraut du jour dont le chant nous sépare.

Fuis; d'instants en instants l'horizon s'éclaircit.

ROMÉO

Et d'instants en instants notre sort s'obscurcit.

Poésies pa»" M^^^^Amable Tastu.

(c) A ce dénouement ^ le célèbre acteur Garrick en a substitué un autre incomparablement plus théâtral. Au moment où Roméo vient de verser la mort dans son sein , mais pendant qu'il respire encore ^ Juliette se réveille ; elle reconnaît son amant j court à lui , le serre dans ses bras , et lui prodigue toutes les marques de sa tendresse. La lutte de Roméo contre les effets du poison était, à ce qu'on asàure, un des triomphes du jeu muet de Garrick. Roméo succombe enfin y et c'est dans ce moment que le frère Laurence arrive pour entraîner Juliette. Elle refuse de le suivre. On entend dans le lointain les voix de gens qui s'approchent. Laurence prend le parti de s'enfuir , et Juliette se poignarde sur le corps inanimé de son époux. C'est avec ce dénouement que la pièce est encore aujourd'hui représentée à/Londres ; c'est celui où nous avons vu j à Paris , se déployer lé jeu pathétique de miss Smithson.

On s'explique difficilement comment l'instinct merveilleux de Shakspeare ne lui a pas révélé que tout l'effet tragique de la situation était perdu , si les deux époux ne se retrouvaient pas au moment d'être séparés à jamais. Quels beaux vers ne lui eut pas inspirés un adieu éternel ! Le style de Garrick est trop froid; le génie manque à ses pensées : peut-être même cette forte conception ne lui sembla qu'un canevas pour faire briller son admirable pantomime. Garrick était acteur avant que d'être poëte.

MACBETH

Voici un des tableaux les plus larges , les plus intéressants que la tragédie ait jamais déroulés aux regards des philosophes. L'ambition donne naissance au crime; le crime au remords et à l'infortune : grande^ imposante leçon !

Corneille , en élevant la statue colossale de Cleopâtre, ne montra que l'ambition et ses tentatives criminelles renversées par la fortune ; il arrêta sa main sur la moitié de la leçon morale : c'est le remords qu^a peint Shakspeare , qu il a peint avec des traits et un coloris qu'on n'a pu qu'imiter depuis, sans le surpasser jamais. Ce n'est point un remords raisonneur et parlier , comme eût dit Montaigne ; il nous le montre en action. Il nous étale ses tourments. Il a trouvé le moyen de mettre , pour ainsi dire, en spectacle le cœur des coupables ; et la vision de Macbeth , la scène du somnambulisme , sont, non-seulement plus dramatiques , mais plus éloquentes même que tous les mouvements oratoires , toutes les savantes combinaisons de paroles , et tout Tapi^ireil des rhéteurs. Car l'éloquence est dans les faits j les faits restent , les discours s'envolent.

Il faut regretter que ce noble et tragique enseignement soit défiguré par autant d'anomalies et d'extravagances qu'on en rencontre dans les autres ouvrages de Shakspeare -, qu'une hideuse fantasmagorie se confonde avec la fidelle représentation de la nature et des passions humaines j que, tout près du mot énergique

et simple qui est le cri du cœur j viennent se placer des comparaisons aflfectées^ des images étranges , péniblement amenées , qui nous tirent de notre illusion et font penser au mauvais goût du poète , dans les moments où l'on n'apercevait plus qu'une action et des hommes réels.

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