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HISTOIRE UE GRÈCE

— NOVEMDJ1E 1834 —

Histoire de Grèce, par Mitford, in-8, Londres, 1834.

Voici un livre qui jouit d’une popularité toujours croissante, mais qui, tout en attirant beaucoup l’attention du public, n’a guère excité celle des critiques. M. Mitford a presque réussi à atteindre un rang élevé parmi les historiens, sans que ceux qui sont chargés de surveiller les ambitieux de son espèce s’en soient aperçus. Il a pris place sous le dais sans qu’un seul sénéchal lui ait demandé ses titres. Ce serait maintenant une entreprise désespérée que de s'opposeraux progrès de sa renommée. Si l’onavait examiné son ouvrage avec une sévère impartialité, lorsqu’il n’avait publié que son premier volume, son ouvrage aurait mérité sa réputation ou ne l’aurait jamais acquise, a C’était alors le moment de frapper, # comme Indra le disait de Kehama. On a laissé passer le moment, et il s’en est suivi que M. Mitford a fait comme Kehama : il a étendu une main victorieuse sur PAmreeta littéraire, et il semble être sur le point de boire le précieux élixir d’immortalité. Je m’aventure à imiter le courage de l’honnête Glendower. a Lorsqu'il vit l’Amreeta dans la main de Kehama, un instinct qui repoussait toute len- I. 1

■i ESSAIS LITTÉRAIRES,

lalive île contrainle l’cnlralna dans celte extrémité : il résolut de saisir la coupe et de défier le Rajah sous les yeux de Seeva : en avant il s’élança pour tenter cette lutte inégale, r En un mot, je voudrais présenter quelques considérations qui peuvent tendre à replacer à son véritable niveau un livre qui a été vanté outre mesure.

Le caractère particulier de cet écrivain, l'origine de tous ses mérites et de tous ses défauts, c’est son goût pour la singularité. 11 n’a jamais l'idée de suivre la multitude pour faire bien ou pour faire mal. Une opinion abandonnée, un personnage impopulaire, ont pour lui des charmes irrésistibles. On peut retrouver dans son style le même esprit de contradiction. 11 n’aurait jamais su écrire avec élégance, mais au moins aurait-il pu écrire clairement et avec fermeté; il a fallu les soins les plus minutieux pour amener sôn langage à élre ce qu’il est. Les phrases les plus dures, les combinaisons les plus étranges, quelques solécismes, des obscurités fréquentes, et par-dessus tout une bizarrerie toute particulière, aussi impossible à définir qu’à excuser, voilà les traits distinctifs du style de M. Milford. Ce n’est pas tout : il se pique de savoir mieux l’orthographe que le commun des mortels, et cela non-seulement lorsqu’il s’agit des noms anciens qu’il défigure en dépit du sens commun et de l'usage, mais encore lorsqu’il est question des mots les plus simples de la langue anglaise. C'est en soi un point qui n’a aucune importance d’appeler un étranger par le nom qu'il porte dans sa propre langue ou par celui qui y correspond dans la nôtre; peu importe de dire Lorenzo de’ Medici ou Laurence de Médicis, Jean Chauvin ou John Calvin. En pareil cas, l’usage établi est pris pour loi par tous les écrivains, à l’exception rie M. Milford.

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S’il était toujours conséquent avec lui-même, on pourrait lui pardonner de ne pas s’entendre avec son prochain; mais il procède d’après un principe unique, celui de différer du reste du monde. Tous les enfants anglais ont entendu parler de Linnæus; en conséquence, M. Milfcrd l’appelle Linnée. L’Europe tout entière connaît Rousseau sous le nom de Jean-Jacques; c’est pourquoi M. Mitford le gratifie de l’étrange appellation de John-James.

Si M. Mitford avait entrepris l'histoire d’un autre pays que la Grèce, cette propension à la singularité eût rendu son livre inutile et absurde. Les remarques qu’il fait çà et là sur les affaires de l’ancienne Home et de l’Europe moderne sont remplies d’erreurs. Mais il parle de ces temps sur lesquels presque tous les écrivains se sont trompés, et, par conséquent, en s’écartant systématiquement de la ligne suivie par scs prédécesseurs, il lui arrive souvent d’avoir raison.

Presque tous les historiens modernes ont fait preuve, en écrivant sur la Grèce, de la plus grossière ignorance des phénomènes les plus évidents de la nature humaine. D’après leurs tableaux, les généraux et les hommes d'État de l’antiquité semblent dépourvus de toute individualité : ce sont des personnifications, ce sont des passions, des talents, des opinions, des vertus, des vices; ce ne sont pas des hommes. L’inconséquence est une chose dont ces écrivains n’ont aucune idée. Il est parfaitement incompréhensible pour eux qu’un homme puisse avoir été libérai dans sa jeunesse et avare dans sa vieillesse, cruel pour un ennemi et miséricordieux pour un autre. Si les faits sont incontestables, ils supposent quelque dessein profond et caché, afin d’expliquer ce que nul homme n’a besoin de voir expliquer, pour peu qu’il ait étudié

les mouvements de son propre esprit. C’est une manière d’écrire fort agréable à la multitude, qui a toujours aimé à transformer en dieux et en démons des hommes qui ne valaient pas beaucoup mieux ni beaucoup moins que nous. Mais c’est une manière d’écrire qui parait méprisable à tous ceux qui ont observé les changements de la nature humaine, à tous ceux qui ont observé l’influence qu’exercent sur notre espèce humaine les temps, les circonstances et les relations, à tous ceux'qui ont vu un héros pris d’une attaque de goutte, un démocrate dans l'église, un pédant amoureux ou un philosophe un peu ivre. Celle habitude de peindre tout en blanc ou en noir est impardonnable, même dans l’art dramatique. C'est le grand défaut d’Affiéri, et tous ceux qui compareront sa Kosmunda avec Lady Macbeth, dans Shakspeare, verront combien celte pratique fait tort à l’effet de ses compositions. L'une est une méchante femme, l’autre est un démon. Elle n’éprouve point d'autre sentiment que la haine; elle ne sait proférer que des malédictions; on se choque et on se lasse bientôt du spectacle d’une cruauté si désordonnée, qui n’est excitée paraucune provocation, qui change à chaque instant d’objet, et qui n’est constante que dans une soif de sang inextinguible.

En histoire, celle erreuresl infiniment plus choquante. A vrai dire, il n’y a point de défaut qui perde plus complètement une narration dans l’esprit d’un lecteur judicieux. Nous savons que la ligne de démarcation entre les méchants et les bons est si faiblement tracée, qu’elle échappe parfois aux observations les plus minutieuses de ceux qui ont les meilleures occasions d’en juger. Les hommes publics surtout sont tellement entourés de tentations et de difficultés, qu’il doit toujours planer quel-

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que doute sur leurs dispositions et leurs intentions véritables. Nous connaissons bien les vies de Pym, de Cromwell, de Monk, de Clarendon, de Marlborough, de Burnet, de Walpole; nous connaissons leurs actions, leurs discours, leurs écrits; nous avons une quanlité de lettres et d’anecdotes authentiques à leur sujet ; et cependant quel serait l’homme sérieux qui s’aventurerait à dire bien positivement lesquels d’entre eux étaient d’honnêtes ou de malhonnêtes gens? Il paraît, au premier abord, plus facile de décider sur les grands caractères de l’antiquité, non parce que nous avons plus de moyens de découvrir la vérité, mais tout simplement parce que nous avons moins de moyens de découvrir l’erreur. Les historiens modernes de la Grèce ont oublié cela. Les héros et les scélérats qu’ils nous peignent sont aussi conséquents dans leurs actions et dans leurs paroles que les vertus cardinales ou les péchés mortels dans une allégorie. Nous serions tout aussi disposés à attendre une bonne action du géant Tue-le-Bien, dans Bunyan, qu’une bonne action de Denys le Tyran; et un crime d'Épaminondas nous paraîtrait aussi étrange qu'un faux pas de cette grave et bienséante personne, mademoiselle Discrétion, qui ouvrait la porte de la maison Charmante.

Cette erreur est en partie la cause et en partie le résultat du grand cas que les érudits modernes ont fait des derniers écrivains de l’antiquité. Les auteurs français et anglais qui ont traité des affaires de la Grèce ont généralement laissé de côté avec mépris les narrations simples et naturelles de Thucydide et de Xénophon pour étudier les tableaux chargés de Plutarque, de Diodore, de Quinte-Curce et d’autres romanciers de la même classe, c’est-à-dire de gens qui décrivaient les opérations

militaires sans avoir jamais tenu une épée, et qui appliquaient à des séditions de petites républiques les théories qu’ils s’étaient faites en observant un empire qui couvrait la moitié du monde. Ils ne savaient rien de la liberté: c'était pour eux un grand mj’stère, une jouissance surhumaine; et ils déclamaient sur la liberté et le patriotisme par la même raison qui conduit les moines à parler de l’amour et des femmes plus ardemment que les autres hommes. Un homme sage estime la liberté politique parce qu’elle protège les personnes et les propriétés des citoyens, parce qu’elle tend à prévenir les extravagances des gouvernants et la corruption des juges, parce qu’elle donne naissance aux sciences utiles et aux arts agréables, parce qu’elle excite l’industrie "et augmente le bien-être de toutes les classes de la société. Mais ces théoriciens s'imaginaient que la liberté renferme quelque bienfait éternel et intrinsèque, indépendant des bons résultats qu’elle amène ordinairement. Ils la considéraient non comme un moyen, mais comme un but, et comme un but qu'il fallait atteindre à tout prix. Leurs héros favoris sont ceux qui ont sacrifié, au vain nom de liberté, la prospérité, la sécurité, la justice qui donnent à la liberté sa valeur.

Ces écrivains ont un autre trait distinctif que leurs adorateurs modernes ont soigneusement imité : ils aiment passionnément les belles histoires; ils ne permettent jamais aux faits, aux dates, aux caractères les mieux établis d’entrer en lutte avec une parole éclatante ou un exploit romanesque. Les premiers historiens nous ont laissé des descriptions simples et naturelles des grands événements dont ils avaient été témoins et des grands hommes qu’ils avaient connus. Mais quand

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nous lisons les récils de Plutarque et de Rollin sur la même époque, nous avons toutes les peines du monde à reconnaître nos anciens amis, et nous sommes absolument confondus de l’effet mélodramatique de la narration et de la sublime fatuité des caractères.

Telles sont les principales erreurs qu’ont commises les prédécesseurs de M. Mitford, et il en est presque complètement exempt. Ses défauts à lui sont d’une nature complètement différente, et l’on peut espérer que ceux qui étudient l’histoire seront sauvés maintenant comme Dorax dans la pièce de Dryden, en avalant deux poisons contraires qui se servent réciproquement d’antidote.

La première et la plus importante différence qui existe entre M. Mitford et ceux qui l’ont précédé se trouve dans ses narrations. Ici, l'avantage est en général de son côté. 11 a pour principe de suivre les historiens contemporains, du jeter un regard de doute sur toutes les assertions qu’ils ne confirment pas en quelque manière, et de rejeter absolument toutes celles qu’ils contredisent. Lorsqu’il reste sous la direction de quelque écrivain auquel il peut se fier, il marche à merveille. Mais lorsqu’il perd son bon guide, il tombe au niveau et quelquefois au-dessous des auteurs qu’il méprise si fort; il est aussi absurde qu'eux et infiniment plus pesant. C’est un véritable amusement de voir comment va son récit quand il n’a pas de meilleure autorité que le pauvre Diodore. Il est obligé de raconter quelque chose, et cependant il ne croit à rien. Il accompagne chaque fait d’une longue série d’objections. Son compte rendu de l’administration de Denys ne mérite en aucune façon le titre d’histoire. On devrait l’intituler :« Doutes historiques au

sujet de certains événements qui passent pour s’étre

passés en Sicile. »

Ce scepticisme, pourtant, comme celui de certains grands avocats presque aussi sceptiques que lui, s’évanouit dès que ses passions politiques interviennent. Il est fervent admirateur de la tyrannie et de l’oligarchie, et ne lient jamais pour faible un témoignage qu’il peut invoquer en faveur de ces formes de gouvernement. Il éprouve pour la démocratie une parfaite haine, qui n’apparait dans le premier volume de son Histoire que dans quelques épisodes et dans les réflexions, mais qui dénature complètement sa narration même dans les parties où il ressent moins de respect pour ses guides et où il peut s’aventurer à marcher à sa fantaisie. Je suis convaincu qu’en adoptant ces opinions, M. Milford a été inspiré par le même goût de singularité qui l’a porté à écrire island (ile) sans s et à mettre un tréma sur la dernière lettre d’ùfea (idée). Mais les historiens qui l’avaient précédé tombaient dans l’autre excès d’une manière tellement inouïe, que les plus mauvaises parties du livre de M. Milford peuventêtre utiles comme correctif. Cet ouvrage, délayé dans une quantité suftisante de Ilollin et de Barthélemy, peut être un remède fort utile pour un jeune homme qui parle beaucoup de sa patrie , du meurtre des tyrans et de la gloire d’Épaminondas.

De part et d’autre, l’erreur a pris naissance dans l’ignorance ou dans l’oubli des principes fondamentaux de la science politique. Les écrivains d'un parti se figurent que le gouvernement populaire est toujours une bénédiction; M. Milford ne perd pas une occasion de nous assurer que c'est toujours une malédiction. Le fait est qu’un bon gouvernement, comme un bon vêtement,

lllSTOinE DE GRÈCE.

est celui qui va bien au corps auquel il est destiné. L'homme qui, d’après des principes abstraits, décide qu'une constitution est bonne sans bien connaître le peuple qu’elle doit régir, prononce un jugement aussi absurde que le tailleur qui prendrait mesure k l’Apollon du Belvédère pour les habits de toutes scs pratiques. Les démagogues qui auraient voulu voir la république s’établir en Portugal, et les sages critiques qui reprochent aux Virginiens de n’avoir pas institué chez eux la pairie, semblent également ridicules k tous les esprits libres et sensés.

Le meilleur gouvernement est celui qui veut rendre le peuple heureux, et qui sait comment s’y prendre pour le rendre heureux. Ni le vouloir seul ni le savoir seul ne suffisent, et il est rare de les trouver réunis. La démocratie pure est la seule forme politique qui satisfasse k la première condition de ce grand problème. Pour que les gouvernants soient uniquement préoccupés des intérêts des sujets, il faut que l’intérêt des sujets et celui des gouvernants soit le même. Cela ne peut être le cas que fort rarement lorsque la puissance réside entre les mains d'un seul ou d'un petit nombre. La partie privilégiée de la société tirera sans doute quelques avantages delà prospérité générale de l’État, mais l’oppression et la vexation lui en procureront davantage. Le roi voudra, pour sa gtoire, une guerre inutile, ou un Parc-aux-cerfs pour son plaisir. Les grands seigneurs demanderont des monopoles ou des lettres de cachet. A mesure que le nombre des gouvernants s’accroît, le mal diminue; il y a moins de gens que le pouvoir mette k contribution, il y en a plus qui profitent du pouvoir, et le dividende k obtenir sur les dépouilles du public devient de moins en moins

tentant. Hais les intérêts des sujets et ceux des gouvernants ne coïncident tout à fait que lorsque les sujets deviennent eux-mêmes les maîtres, c’est-à-dire lorsque le gouvernement devient immédiatement ou indirectement démocratique.

Mais cela ne suffit pas. « Avoir la volonté sans le pouvoir, » disait le profond Casimir à milord UeeQnglon,

« c’est ressembler à des enfants qui jouent aux soldats. » Le peuple désirera toujours servir ses propres intérêts, mais on peut se demander si, dans aucune société, il a jamais été assez avancé pour les comprendre. Même dans notre ile, où la multitude est depuis longtemps plus éclairée que dans tout le reste de l’Europe, le patriotisme du petit nombre a presque toujours défendu les droits du grand nombre contre le grand nombre lui-même. Le libre échange, l’un des plus grands bienfaits qu’un gouvernement puisse conférer à un peuple, est impopulaire' presque partout. On peut se demander si un parlement élu par le suffrage universel serait favorable à une politique libérale en ce qui touche à nos relations commerciales. Les républicains de l'autre côté de l’Atlantique ont récemment adopté des règlements dont les conséquences nous montreront, avant qu’il soit longtemps,

« comment les nations tombent sous le poids de leurs projets favoris quand la vengeance prêle l'oreille aux clameurs des insensés.» Le peuple doit être gouverné pour son bien, et afin d’être gouverné pour son bien, il ne doit pas être gouverné par sa propre ignorance. Il y a des pays où il serait aussi absurde d’établir le gouvernement populaire que d’abolir toute contrainte dans une école, ou de détacher toutes les camisoles de force dans une maison de fous.

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On peut conclure de là que le meilleur état de la société est celui où le pouvoir suprême réside entre les mains du corps populaire tout entier, à condition que le peuple soit intelligent et instruit. C’est un état de choses imaginaire, et peut-être impossible à atteindre. Cependant, on peut en quelque mesure s’en rapprocher; et celui-là seul mérite le nom d’un grand homme d’Élat, quia pour principe d'étendre le pouvoir du peuple en proportion de ses connaissances, et de lui donner toutes les facilités possibles pour acquérir un degré de connaissances qui permette de lui confier le pouvoir absolu. En attendant, il est dangereux de louer ou de condamner des constitutions en théorie, puisque, depuis le despotisme de Saint-Pétersbourg jusqu’à la démocratie de Washington, il n’y a peut-être aucune forme de gouvernement qui ne puisse, dans certaines hypothèses, être la meilleure possible.

Cependant, s’il y a une forme de gouvernement qui, dans tous les temps et chez toutes les nations, ait toujours été et doive toujours être pernicieuse, c’est assurément celle que M. Milford a prise sous sa protection particulière, d'après son principe ordinaire d’étre plus sage que tout le reste des hommes; je veux dire l'oligarchie pure. Cette prédilection se rattache étroitement, et est même indissolublement liée à une autre passion excentrique, à une partialité prononcée pour Lacédémone et à une aversion marquée pour Athènes. Le livre de M. Mitford a réussi, à ce qu’il me semble, à rendre cettè manière de voir assez populaire, en sorte que je vais l’examiner avec quelques détails.

Les ombres du caractère athénien frappent les yeux plus vite que celles du caractère lacédémonien, non

qu’elles soient plus sombres, mais parce qu’elles se détachent sur un fond plus éclatant. La loi de l’ostracisme en est un exemple. On ne peut rien concevoir de plus odieux que cette pratique de punir un citoyen tout simplement et tout ouvertement à cause de sa supériorité, et nulle partie des institutions d’Athènes n’a excité de . plus fréquentes ou plus justes censures. Lacédémone est pure de celte loi. Et pourquoi? Lacédémone n’en avait pas besoin. L’oligarchie est en soi un ostracisme, un ostracisme non pas temporaire, mais permanent, non pas douteux, mais certain. Les lois de Sparte empêchaient le développement du mérite au lieu de l’attaquer dans sa maturité. Elles ne coupaient pas la plante dans toute sa beauté et toute sa force; elles frappaient le sol d’une éternelle stérilité. En dépit de la loi de l’ostracisme, Athènes produisit en cent cinquante ans les plus grands hommes publics qui aient jamais existé. A qui Sparte eût-elle pu appliquer l'ostracisme? Elle a produit tout au plus quatre hommes éminents : Drasidas, Gylippe, Lysandre et Agésilas, et aucun des quatre ne put s'illustrer à Sparte même; ce ne fut qu’en échappant à ce pays oîi l’influence de l’aristocratie desséchait tout ce qu’il y avait de bon et d’élevé, ce ne fut qu’en cessant d’étre Lacédémoniens qu’ils devinrent de grands hommes. Drasidas, dans les villes deThrace, fut dans toute l’étendue du terme un chef démocratique, le ministre et le général favori du peuple. On peut en dire autant de Gylippe à Syracuse. Lysandre dans l’Hellespont et Agésilas en Asie échappèrent quelque temps aux contraintes odieuses qu’imposait la constitution de Lycurgue. Tous deux acquirent leur renommée à l’étranger, et tous deux revinrent chez eux pour être surveillés et comprimés. Ce

HISTOIRE DE GRÈCE, l'ait n’est pas particulier à Sparte. Parlout où l’oligarchie a existé, elle a toujours étouffé le développement du génie. Il en fut ainsi à lloine jusqu’au siècle qui précéda l’ére chrétienne : nous lisons l’histoire d’une foule de consuls et de dictateurs qui remportaient des victoires et méritaient les honneurs du triomphe; mais nous cherchons en vain parmi eux un esprit du premier ordre, un Périclès, un Uémoslhène, un Annibal. Les Gracques formèrent un parti démocratique puissant, Marins le releva, les fondefnents de la vieille aristocratie furent ébranlés, et deux générations fécondes en hommes véritablement grands apparurent alors.

Venise est un exemple plus frappant encore; elle n’a point d’autre histoire que celle de l’État; l’aristocratie avait détruit tout germe de génie et de vertu. La domination de Venise ressemblait à la ville même; elle était magnifique et grandiose, mais elle reposait sur un lit de vase et de mauvaises herbes. Que Dieu garde l’humanité de jamais revoir un État puissant et civilisé qui puisse traverser treize cents années remplies d’événements, sans léguer au monde la mémoire d’un grand nom on d’une action généreuse t

Beaucoup d’écrivains, au nombre desquels se trouve M. Milford, ont admiré la stabilité des institutions de Sparte; le fait est qu’il n’y a pas là grand’chose àadmirer, et encore moins à approuver. L’oligarchie est le plus faible elle plus durable des gouvernements; il est durable parce qu’il est faible. Il possède une certaine longévité de valétudinaire. Il vit dans la balance de Santorius, il ne prend point d’exercice, il ne s’expose à aucun accident, il est pris d’une terreur d'hypocondre à toute sensation nouvelle, il tremble au moindre souffle, il se

ESSAIS LITTERAIRES, fail tirer du sang à la moindre inflammation, et parvient ainsi, sans jamais jouir d’un seul jour de plaisir ou de santé, à traîner son existence jusqu’à une vieillesse débile et radoteuse.

Les Spartiates achetèrent pour leur gouvernement une existence prolongée, au prix de tout bonheur à l’intérieur et de toute dignité au dehors. Ils se courbèrent devant les puissants, ils foulèrent aux pieds les faibles; ils massacrèrent leurs ilotes, ils trahirent leurs alliés; ils s’arrangèrent pour arriver le lendemain de la bataille de Marathon, ils cherchèrent à éviter la bataille de Salamine; afin d’avoir le temps d’achever leurs propres fortifications dans l’isthme, ils souffrirent que les Athéniens, auxquels ils devaient la vie et la liberté, fussent chassés de leur patrie par les Perses; leurs défenseurs avaient été réduits à une extrême détresse par leurs efforts dans la cause commune : les Spartiates cherchèrent à en profiler pour les réduire en esclavage; ceux qui avaient abandonné leurs murailles pour les défendre, ils voulurent les empêcher de relever ces murailles pour se défendre eux-mêmes; ils commencèrent la guerre du Péloponèse au mépris de leurs engagements avec Athènes; ils la cessèrent en violant leurs engagements avec leurs alliés; ils livrèrent au glaive des villes entières qui s’étaient mises sous leur protection; ils sacrifièrent, pour leur avantage égoïste, les inlérêls, la liberté et la vie de ceux qui les avaient le plus fidèlement servis; ils acceptèrent, avec la même complaisance et la même infamie, les coups des Eiéates et les subsides des Perses; ils ne montrèrent jamais ni ressentiment, ni reconnaissance ; ils ne s’abstinrent d’aucune injure et ne se vengèrent d'aucune. Pardessus tout, ils regardèrent comme leur ennemi mortel

Oigitizect fey- Go ogle

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tout citoyen qui les avait bien servis. Voilà quelles sont les habiletés qui prolongent l’existence des gouvernements.

Les institutions domestiques de Lacédémone n'étaient pas moins odieuses ni moins méprisables que sa politique extérieure. Le caractère de ses lois, c’était une intervention constante dans tous les détails du système de la vie humaine, une lutte constante contre la nature et contre la raison. Il est tout au plus bon d’attaquer des préjugés enracinés depuis longtemps dans l’esprit d’un peuple; il est insensé de prétendre à extirper les passions et les instincts naturels; on peut arriver quelquefois à en réprimer les manifestations extérieures, mais le sentiment reste le même, et, détourné de ses objets naturels, il désorganise et dévore l’esprit et le corps de sa victime. C’est ce qui se voit dans les couvents, c’est ce qui se voit dans les sectes ascétiques, c’est ce qui s’est vu chez les Lacédémoniens. De là venait cette folie, ou celte violence allant presque jusqu’à la folie, qui éclatait souvent, en dépit de toutes les contraintes extérieures, chez les citoyens les plus distingués de Sparte. Cléomène termina une carrière d’une cruauté furieuse en se mettant lui-même en pièces. Pausanias parait avoir été tout à fait fou; il forma un projet insensé et vicieux, il le trahit par l’ostentation de ses manières et par l’imprudence de ses mesures, et il s’aliéna par son insolence tous ceux qui auraient pu le servir ou le protéger. Xénophon, grand admirateur de Lacédémone, nous fournit les preuves les plus convaincantes à cet effet. Il est impossible de ne pas remarquer la fureur brutale et sotte qui caractérise presque tous les Spartiates à qui il eut affaire. La cruauté de Cléarque fut sur le point de lui coûter la vie. Ghirisophus priva son armée d’un guide fidèle par une sévé-

rité déraisonnable et féroce. Mais il est inutile de multiplier les exemples. Lycurgue, le législateur favori de M. Milford, avait basé tout son système sur un principe erroné. Il n’avait jamais réfléchi que les gouvernements sont faits pour les hommes, non les hommes pour les gouvernements. Au lieu d’adapter sa constitution à son peuple, il déforma les esprits de son peuple pour les adapter à sa constitution, idée bien digne de l'académie des faiseurs de projets de Laputa. Ceci fait, à l’avis de M. Mitford, son plus grand titre h l’admiration. Écoutezle : «Ce qui, aux yeux des modernes, place cet homme extraordinaire de la manière la plus frappante au-dessus de tous les autres législateurs, c’est que, dans une foule de circonstances qui semblent hors de la portée des lois, il a exercé son empire et formé à son gré les habitudes elles volontés de son peuple. » Je suppose que ce monsieur a eu l'avantage de recevoir son éducation sous la férule du docteur Pangloss , car sa métaphysique est exactement celle du château de Thunder-ten-tronckh : « Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement faites pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année.»

A Athènes, les lois ne venaient pas toujours contrarier les goûts du peuple. L’État n'était pas une marâtre universelle, occupée à enlever les enfants à leurs parents. On n’en faisait pas des voleurs en les affamant, ou des batailleurs en les torturant. Il n’y avait point de table toujours dressée à laquelle on fût obligé de dîner, ni de lois établies pour régler la conversation. Un Athénien avait le droit de manger tout ce qu’il avait le moyen d’à-

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cheter, et pouvait parler tant qu’il trouvait des gens pour l’écouler. Le gouvernement ne disait pas aux gens quelles opinions ils devaient avoir et quelles chansons ils devaient chanter. La liberté amena l’excellence. C'est ainsi que la philosophie prit naissance, c’est ainsi que furent produits tous ces modèles de poésie, d’éloquence, ces chefs-d’œuvre de tous les arts qui arrivent presque jusqu’à la perfection idéale. Rien ne mène plus facilement au bonheur que le libre exercice de l'esprit* dans des occupations qui lui conviennent. Assurément on jouissait davantage de ce bonheur-là à Athènes qu’à Sparte. Les ennemis mêmes des Athéniens reconnaissent qu'ils se distinguaient dans la vie privée par des manières aimables et courtoises. Leur légèreté valait mieux, du moins, que l’humeur morose des Spartiates, et leur impertinence mieux que l’insolence des Spartiates. Même en fait de courage, on peut se demander s’ils étaient inférieurs aux Lacédémoniens. Le grand historien athénien nous a transmis une observation remarquable du grand ministre athénien. Périclès soutenait que ses concitoyens, sans se soumettre aux rigueurs d’une éducation lacédémonienne, égalaient les Spartiates dans tous leurs faits d’armes, et que, par conséquent, on pouvait regarder comme un bénéfice net tous les plaisirs et les amusements dont ils jouissaient. L’infanterie d’Athènes ne valait certainement pas celle de Lacédémone; mais cette infériorité paraît avoir été seulement causée par le défaut de pratique; l’attention des Athéniens s’était détournée de la discipline de la phalange pour se porter sur celle de la trirème; et par la même raison, les Lacédémoniens, en dépit de leur valeur tant vantée, étaient liquides et désordonnés dans les actions navales.

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Mais on nous dit que des crimes énormes furent commis par le gouvernement athénien et par les démocraties qu’il protégeait. Il est vrai que les Athéniens appliquèrent trop souvent les lois de la guerre scion toute leur rigueur, dans un temps où ces lois n’avaient pas encore été modifiées par les causes qui ont agi dans les temps modernes. Cette accusation, à vrai dire, est commune à Athènes, à Lacédémone, à tous les États de la -Grèce, à tous les Etats placés dans les mêmes circonstances. Lorsque les sociétés sont très-nombreuses, les maux les plus cruels de la guerre ne se font sentir qu’it peu de gens. Le laboureur chante, le rouet tourne, le jour des noces est fixé, que la dernière bataille ait été gagnée ou perdue. Dans les petits États, il ne peut en être ainsi ; chacun éprouve dans sa personne et dans sa propriété les effets de la guerre; chacun est soldat et défend ses intérêts les plus chers; chacun voit ses propres arbres coupés, son propre blé incendié, sa propre maison pillée, ses propres parents massacrés. Comment pourrait-il éprouver pour les ennemis de son pays les mêmes sentiments que si le seul effet de leurs attaques avait été peut-être de lui faire payer un peu plus d’impôts? En pareil cas, les hommes ne peuvent pas être généreux ; leur enjeu est trop gros. C’est lorsqu’on joue pour l’honneur, si je puis m’exprimer ainsi, c’est lorsque la guerre n’est autre chose qu’une partie d’échecs, c’est lorsqu’on se dispute pour une colonie éloignée, pour une villefrontière, pour un hommage à rendre à un drapeau, pour un salut ou un titre, c’est alors qu’on peut faire de beaux discours et rendre des services à ses ennemis. Le prince Noir servait à table ses prisonniers, Villars échangeait des réparties avec le prince Eugène, George II, au”

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milieu de la guerre, faisait faire ses compliments à Louis XV sur l’insuccès de la teutative de Damiens, et tout cela est fort beau, fort généreux et fort agréable il l’auteur du Traité sur les Bases solides de l’Honneur, et à tous les gens sages qui pensent comme lui que Dieu a faille monde exclusivement à l’usage des gens bien élevés ; mais tout cela vient en général d’une sécheresse parfaite. Il ne faudrait jamais entreprendre la guerre que dans des circonstances qui rendraient impossible tout échange de courtoisie entre les combattants. Il est fort mauvais que les hommes se détestent; mais il est beaucoup plus mauvais encore qu’ils prennent l'habitude de se couper la gorge sans se détester. On ne fait la guerre avec douceur que lorsqu’on la fait légèrement; quand les hommes sont obligés de se battre pour se défendre, ils sont naturellement entraînés à la haine et à la vengeance ; cela peut être mal, mais c’est la nature humaine, c’est l’argile comme elle est sortie de la main du potier.

Il est vrai que les séditions prenaient, dans les pa}S dépendants d’Athènes, un caractère de férocité qui dépasse ce que l’on a vu même en France, sous le règne de la terreur, pendant ces saturnales maudites d’un esclavage maudit. Il est vrai qu’à Athènes même, où l’on ne connaissait guère de semblables convulsions, la condition des classes supérieures n’était pas agréable; on les obligeait à payer de grosses sommes pour le service ou l’amusement du public, et elles étaient souvent tourmentées par d’insupportables espions. En face de pareils faits, le scepticisme de M. Mitford s'évanouit. Il abandonne àl'instantles «si», les • mais», les «on dit», les « si nous pouvons croire,» dont il se sert pour mitiger toutes les accusations contre un tyran ou une arislocra-

tie. Alors, plus l’histoire est tragique, plus il y croit fermement, et il ne manque jamais de déclamer avec une cordiale amertume contre la démocratie, comme la mère de tous les crimes.

Je crois bien que les Athéniens avaient plus de liberté qu’ils n’en pouvaient porter. Cependant je me permets d’afûrmer que, tandis que la splendeur, l’intelligence et l’énergie de ce grand peuple lui appartiennent en propre, les crimes dont on les accuse provenaient de causes qui leur étaient communes avec tous les autres États alors existants. La violence des factions, à cette époque, naissait d’une cause qui a toujours engendré toute sorte de maux politiques et moraux, l'esclavage domestique. L’effet de l’esclavage est de détruire complètement les liens qui existent naturellement entre les classes élevées et les classes inférieures d’une société libre. Les riches dépensent leur argent à acheter et à entretenir des esclaves. 11 n’y a donc pas de marché pour le travail du pauvre. La fable de Menenius cesse d’élre applicable; l’estomac ne fournit plus de nourriture aux membres, l'atrophie s’empare du corps social. En conséquence, les deux partis se livrent à des excès inconnus dans les pays où ils ont habituellement besoin l'un de l’autre. A Home, l’oligarchie était trop puissante pour qu’eile pût être renversée par la force; ni les tribuns ni les assemblées populaires, quoique tout-puissants en principe, ne pouvaient soutenir avec avantage la lutte contre des hommes qui possédaient le territoire entier de l’État. De là venait la nécessité de ces mesures qui tendaient à bouleverser le cadre entier de la société, et k enlever tout motif d’activité : l’abolition des dettes et les lois agraires, propositions condamnées sans réflexion

HISTOIRE DE GRÈCE

par des gens qui ne considéraient pas les circonstances qui leur avaient donné naissance. C’étaient les remèdes désespérés d’un mal désespéré. En Grèce, l’oligarchie n’était pas en général aussi profondément enracinée qu’à Rome. Aussi, la multitude y redressa souvent par la force ces abus qui devaient Cire attaqués à Rome avec toutes les formes de la constitution. La multitude chassait ou massacrait les riches et se partageait leurs biens. Si l’union mieux entendue ou le talent militaire des riches leur assurait la victoire, les riches avaient recours à des mesures également violentes, désarmaient tous ceux à qui ils ne pouvaient se fler, faisaient souvent mourir une foule de gens ou expulsaient toute la classe inférieure[de la ville pour y rester seulsavec leurs esclaves.

Athènes et Lacédémone seules étaient à peu près exemples de ces calamités. A Athènes, les bourses des riches étaient régulièrement mises à contribution pour soutenir les pauvres, et, si l’on y regarde bien, c’était un avantage pour ceux qui donnaient comme pour ceux qui recevaient, puisque c’était le seul moyen de sauver les maisons du pillage et les personnes de la violence. Il est singulier que M. Mitford réprouve sans cesse une politique qui était la meilleure à suivre dans un pareil état de choses, et qui évitait seule à Athènes les scènes épouvantables qui se passaient à Corcyre.

Lacédémone, qui entretenait un système d’esclavage plus odieux que tous ceux qui ont jamais existé, évitait le même danger en annulant presque complètement la propriété privée. Lycurgue débuta par une loi agraire; il abolit toutes les professions, à l’exception de celle des armes; il fit de la société tout entière une armée permanente, dont chaque soldat avait un droit commun aux

services d’une multitude de misérables serfs; il assura l’État contre la sédition aux dépens des ilotes. De toutes les parties de son système, c’est celle qui fait le plus d'honneur à son esprit et le plus de honte à son cœur.

M. Milford a négligé ces considérations et bien d’autres également importantes; mais il doit répondre il une accusation plus grave encore. Non-seulement il a tiré des conséquences illogiques, mais il a avancé des faits erronés. Il ne rapporte jamais sans les discuter et les atténuer les accusations- des premiers et des meilleurs historiens contre ses tyrans favoris, Pisistrate, Hippias et Gélon;mais il copie sans la moindre hésitation les plus grossières injures des auteurs les moins dignes defoi contre toutes les démocraties et tous les démagogues. On ne peut avancer un pareil reproche sans le soutenir par des preuves. Je choisirai donc l’un des nombreux passages qui peuvent prouver que M. Mitford est coupable d’avoir défiguré volontairement les faits, ou d’une négligence presque aussi blâmable. M. Milford parle de l'un des plus grands hommes qui aient jamais existé, de DéinosLhène, et il le compare à son rival Eschine. Laissons-le parler lui-méme.

a Dans sa première jeunesse, Démosthène s’acquit un surnom injurieux par ses manières et sa toilette efféminées. » M. Mitford ne sait-il pas que Démosthène a nié celte accusation et qu’il a expliqué ce surnom d’une manière toute différente (1)? Et s’il le sait, n’aurait-il pas dû le dire? Il continue : a A sa majorité, c’est-à-dire, d’après la loi athénienne, à vingt-cinq ans, il mérita un autre sur-

(I) Voyez le discours d'Eschine contre Timarque.

HISTOIRE DE GRÈCE

nom injurieux par le procès qu’il intenta à ses tuteurs et qu’on regarda comme une tentative peu honorable pour leur extorquer de l’argent. » En premier lieu, Démosthène n’avait pas vingt-cinq ans. M. Mitford aurait pu apprendre dans un livre aussi répandu que l’Archéologie de l’archevêque Potter, que les citoyens athéniens étaient libres à vingt ans du contrôle de leurs tuteurs, et commençaient alors à diriger leurs propres affaires. Le discours de Démosthène contre ses tuteurs prouve péremptoirement qu'il n'avait pas vingt ans. Dans son discours contre Midias, il dit qu’il était un enfant lorsqu’il entama ce procès. Sa jeunesse aurait donc pu excuser la démarche, lors môme qu’on l’eût considérée, ainsi que le dit M. Mitford, comme une tentative peu honorable pour extorquer de l’argent. Mais qui l’a considérée ainsi? Non pas les juges, qui condamnèrent les tuteurs. Les cours de justice d’Athènes n’étaient pas les plus intègres que le monde ait vues, mais leurs décisions avaient bien au moins autant de chances d’ôtre justes que les injures d’un ennemi mortel. M. Mitford en appelle à Eschine et à Plutarque pour confirmer son récit. Eschine ne lui donne en aucune façon raison, et Plutarque le contredit nettement, a Peu de temps après, dit M. Mitford, il accepta les coups qu’il reçut publiquement au théâtre, d’un jeune seigneur forL pétulant, nommé Midias. » II y a là deux lourdes méprises : en premier lieu, cet incident se passa beaucoup plus tard, huit ans au moins après, probablement beaucoup plus; en second lieu, le pétulant jeune homme dont parle M. Mitford avait cinquante ans (1). Véritablement M. Mitford devrait

(I) Quiconque voudT* lire le discours de Démostliène contre Midias

moins reprocher à scs prédécesseurs leur négligence et mieux se corriger de la sienne. Après cette monstrueuse inexactitude sur un point de fait, on peut juger du degré de confiance qu’on doit accorder aux vagues accusations d’un pareil auteur, c La lâcheté de Démosthènc sur le champ de bataille devint bientôt après de notoriété publique. » Démoslhène appartenait à la vie civile, la guerre n’était pas son affaire. Dans son temps, la ligne de démarcation entre les fonctions militaires et politiques commençait à être fortement marquée; cependant le soyvenir de l’époque où tout citoyen était soldat était encore récent. Dans un pareil état de société, un certain dégré de mépris s'attache toujours aux hommes de mœurs sédentaires ; mais il est impossible qu’un chef de la démocratie athénienne fût « dépourvu à un degré remarquable de courage personnel, » comme M. Mitford ledit de Démosthène quelques lignes plus haut. Quel est le guerrier mercenaire de ce temps-là qui eût exposé sa vie à des périls plus graves ou plus constants? Y avait-il à la bataille de Chéronée un seul soldat qui eût plus de raisons de trembler pour sa sûreté que l’orateur qui, en cas de défaite, ne pouvait guère espérer aucun pardon ni du peuple qu’il aurait égaré, ni du prince contre lequel il avait lutté? Les fluctuations ordinaires du sentiment populaire n 'eussent-elles pas suffi à empêcher un lâche dose mêler aux luttes politiques? Isocrâte, que M. Milford élève aux nues parce qu’il consacra toujours les fleurs de sa rhétorique d’écolier à

trouvera la confirmation des faits que j'avance, et aura en outre le plaisir de faire connaissance avec une des plus belles compositions littéraires qui soient au monde.

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orner l’oligarchie et la tyrannie, évitait les réunions politiques et judiciaires d’Alliùnes par pure timidité, et sa haine pour la démocratie venait, à ce qu’il semble, de ce qu’il n’osait pas regarder en face une assemblée populaire. Démosthène était un homme d’une constitution délicate ; il avait les nerfs faibles, mais l’âme élevée; l’énergie et l’ardeur de ses sentiments le soutinrent dans la vie et dans la mort.

Voilà la part de Démosthène; maintenant passons à l’orateur de l'aristocratie. Je ne veux pas maltraiter Eschine. Ce pouvait être un honnête homme; c’était assurément un grand homme, et j’éprouve pour les grands hommes de tous les partis un respect dont M. Milford ne semble avoir aucune idée. Mais lorsque M. Milford en vient à dire que le caractère privé d’Eschine était sans tache, se rappelle-l-il ce qu’Eschine lui-même a avoué dans son discours contre Timarque? Je suis tout aussi disposé que M. Milford à faire des concessions à des hommes qui vivaient sous un système de lois et de morale différent du nôtre; ce que je demande, c’est l’impartialité. Si l’on attaque Démosthène pour quelques inconvenances de jeunesse qui ne sont prouvées que par le témoignage d’un adversaire, que dira-t-on des vices d’un âge plus avancé que cet adversaire a lui-même reconnus? « Démosthène ne paraihavoir jamais eu rien à insinuer contre le caractère privé d’Eschine, » dit M. Milford. M. Milford a-t-il jamais lu le discours de Démosthène sur l’ambassade? Ou pourrait-il avoir oublié, lui seul entre tous ceux qui l’ont lue, cette histoire que Démosthène raconte avec une énergie si terrible au sujet de la brutalité de son rival pendant l’ivresse? Vraie ou fausse, il y a là plus qu’une insinuation, et rien ne

peut excuser la négligence ou la partialité de l’historien qui l’a passée sous silence. Mais Eschine a nié cette histoire. Démoslhène n’a-t-il pas nié également l'histoire relative à son surnom enfantin, que M. Mitford a néanmoins redite sans la moindre hésitation? Mais les juges ou quelques-uns d’entre eux prouvèrent par leurs clameurs qu’ils se déliaient du récil de Démoslhène sur Eschine. Et les juges qui décidèrent l'affaire entre Démosthène et ses tuteurs ne prouvèrent-ils pas d'une manière bien plus évidente qu’ils approuvaient le demandeur? Seulement, Démosthène était un démagogue, il faut donc le calomnier. Eschine était un aristocrate, il faut faire son panégyrique. Avons-nous là une histoire ou un pamphlet de parti?

Tous ces passages, choisis dans une seule page du livre de M. Mitford, peuvent donner aux lecteurs qui ne sont pas à môme de comparer ses assertions avec les autorités originales, une idée de son extrôme partialité et de sa négligence. A vrai dire, toutes les fois que l’historien fait mention de Démosthène, il viole toutes lc-s règles de la justice et môme de la décence ; il ne pèse plusses autorités, il n’admet aucune mesure ; il oublie les faits les mieux prouvés de l’histoire du temps et les principes les plus généralement reconnus de la nature humaine. L’opposition du grand orateur contre la politique de Philippe n’est, selon lui, ni plus ni moins qu’une scélératesse préméditée. Je suis à peu près de l’avis de M. Mitford au sujet du caractère et des vues de ce grand prince. Mais faut-il, pour cela, déclarer que Démosthène était sans principes et sans sincérité? Assurément non. Ne voyons-nous pas tous les jours des hommes du plus grand talent et des intentions les plus pures

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égarés par les préjugés de leur pays ou de leur parti? Les hommes les plus respectables de l’Angleterre avaient coutume, il n’y a guère plus de quarante ans, de lancer les injures les plus amères contre Washington et contre Franklin. 11 est certainement fort regrettable que les hommes puissent se tromper à ce point dans leur jugement des caractères. Mais pour peu qu’on connaisse la nature humaine, on n’attribuera pas de pareilles erreurs à la dépravation.

M. Milford n’est pas plus conséquent avec lui-méme qu’avec la raison. Quoiqu’il soit l’avocat de toutes les oligarchies, il est en même temps l’admirateur zélé de tous les rois et de tous les citoyens qui se sont élevés à ce genre de souveraineté que les Grecs appelaient la tyrannie. Si la monarchie est en elle-même un bienfait, comme le prétend M. Milford, la démocratie doit être une meilleure forme de gouvernement que l'aristocratie, qui est toujours opposée à la suprématie et même à l’éminence des individus, tandis qu’il n’y a souvent qu’un pas entre le démagogue et le souverain.

Si cet article ne s’était pas déjà si fort étendu, je présenterais encore quelques observations sur certaines particularités de cet écrivain, sur sa tendance générale à préférer les barbares aux Grecs, sur sa prédilection pour les Perses, les Carthaginois, les Thraees, en un mot pour toutes les nations, à l’exception de la nation éclairée et illustre dont il raconte l'histoire. Mais je me bornerai à une seule observation.

M. Milford a fait remarquer, avec beaucoup de vérité et d’animation, que «toute histoire parfaitement racontée, et surtout l’histoire de Grèce parfaitement racontée, serait pour toutes les nations une école de politique. » Il ne

lui est pas venu dans l’esprit qu'une histoire de Grèceparfaitement racontée devait rendre un compte détaillé de l’origine et des progrès de la poésie, de la philosophie et des arts. Son ouvrage est extrêmement défectueux sur ce point. A vrai dire, bien que cela puisse paraître étrange & dire d’un homme qui a publié tant de volumes in-quarto, M. Milford a l’air d’éprouver quelque chose qui ressemble à du mépris pour les travaux littéraires et philosophiques. Le talent pour l’action attire presque seul son attention, et il parle avec un dédain complaisant des gens instruits, « ces paresseux. » Il admire Homère, à la vérité, mais surtout, j’en ai peur, parce qu’il est convaincu qu’Homère ne savait ni lire ni écrire. 11 ne pouvait éviter de parler de Socrate; mais il est infiniment plus occupé d'attribuer sa mort à des raisons politiques et à en déduire des conséquences fâcheuses pour Athènes et pour le gouvernement populaire qu’à mettre en lumière le caractère et les doctrines de cet homme merveilleux, de qui un poète a dit que a ses lèvres laissaient couler, en flots plus doux que le miel, une sagesse où s’abreuvèrent toutes les écoles, toutes, l'ancienne comme la nouvelle Académie, et ceux qui discouraient en marchant, et la secled’Épicure,et les sévères stoïciens.»

M. Milford n’a pas l'air de se douter que Démoslhène fût un grand orateur ; il voit en lui parfois un démagogue ambitieux, parfois un négociateur adroit, toujours un grand coquin. Mais l’éloquence irrésistible qui met cet Athénien au-dessus de tous les hommes de tous les temps, qui fait encore bouillir notre sang dans nos veines après plus de deux mille ans, et nous fait venir les larmes aux yeux, il s’en débarrasse avec quelques phrases d'éloges rebattus. Il a presque complètement né-

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gligé l’origine de l’nrl dramatique, les doctrines des sophistes, le système de l’éducation à Athènes, l’état des arts et des sciences, et toute l’organisation domestique des Grecs. El cependant, pour un homme réfléchi, tout cela ne paraît pas moins digne d’attention que la prise de Sphacterie ou la discipline des pellastes d’Iphicrate.

Ce défaul-là n’est pas particulier à M. Mitford, il faut en convenir. La plupart des auteurs semblent croire que le détail des événements publics, les opérations des sièges, les changements de gouvernement, les traités, les conspirations, les rébellions, constituent une histoire complète. Les différentes détinitions littéraires ont peu d’importance en théorie; mais en pratique, les effets en sont souvent très-sérieux; c'est ce qui est arrivé dans ce cas-ci : les historiens se sont renfermés presque sans exception dans les transactions publiques des États, en abandonnant aux efforts légers des romanciers un champ au moins aussi vaste et aussi intéressant.

Tous les hommes d’Élat qui ont de la sagesse s’accordent à regarder la prospérité ou l’adversité des nations comme la somme du bonheur ou de la souffrance des individus, et rejetent comme des chimères toute idée d’un intérêt public distinct de l’intérêt des parties qui composent la société. 11 est donc fort étrange que ceux qui font profession de fournir aux hommes d’Élat des exemples et des leçons, omettent, comme inférieurs à la dignité de l’histoire, des faits qui exercent la plus grande influence sur l'état de la société. En général, les orages qui agitent la surface de la vie humaine n’en troublent pas le courant profond et caché. Les causes d’où dépend le bonheur des masses sont indépendantes des victoires ou des défaites, des révolutions on des res-

an

taurations ; ce sont des causes qui ne peuvent être réglées par les lois et qui ne sont pas consignées dans les archives. Voilà les choses qu’il nous importe le plus de savoir, au lieu d'apprendre comment la phalange lacédémonienne se rompit à Leuctres, on de discuter si Alexandre mourut de maladie ou fut empoisonné. L’histoire, sans ces faits-là, est une coque où il n’y a point de noix, et presque toutes les histoires qui existent en ce monde sont écrites ainsi. On raconte avec une minutie inutile et absurde des escarmouches ou des conspirations sans intérêt; mais les améliorations les plus essentielles au charme de la vie humaine peuvent se répandre dans le monde entier et pénétrer dans toutes les chaumières, avant qu’un historien condescende à abandonner un moment les généraux et les ambassadeurs pour accorder à ces progrès un moment d’attention. C'est ainsi que l'avancement des inventions et des découvertes les plus utiles est enveloppé d’un impénétrable mystère; c’est ainsi que l’humanité est privée d’un genre de connaissances extrêmement précieux, et ses bienfaiteurs, de la gloire qui leur revient. Pendant ce temps-là tous les enfants savent par cœur les dates et les aventures d’une longue série de rois barbares. On étudie souvent avec plus de profit l'histoire des nations, selon le sens que je donne à ce mot, dans des livres qui ne font pas profession d’être de l’histoire. Thucydide est un excellent historien dans sa sphère, mais il nous apprend infiniment moins qu’Aristophane ou Platon ce que nous avons le plus d’intérôt à savoir sur Athènes. Le petit traité de Xénophon sui l’économie domestique contient plus de renseignements historiques que les sept livres de ses Helléniques. On peut en dire autant des satires d’Horace, des lettres

msTOini: de ghèce. ai

de Cicéron, des romans de Lesage, et des mémoires de Marmontcl. On pourrait citer bien d’autres exemples, mais ceux-là suffiront à faire comprendre ce que je veux dire.

Je veux espérer qu’il s’élèvera encore un écrivain qui méprisera l'étroitesse des limites actuelles, et qui réclamera les droits de l’histoire sur toutes les parties de son domaine naturel. Si cet écrivain s’engage dans l’entreprise où je ne puis m’empêcher de trouver que M. Mitford a échoué, il racontera sans aucun doute tout ce qu’il y aura d’important et d’intéressant dans les transactions politiques et militaires, mais il ne trouvera pas trop trivial pour la gravité de l’histoire ce qui n’est pas trop trivial pour accroître ou diminuer le bonheur des hommes. Il retracera sous de vives couleurs les relations domestiques, les manières, les amusements, les conversations des Grecs. Il ne dédaignera pas de discuter l’état de l’agriculture, des arts mécaniques et des commodités de la.vie. Les progrès de la peinture, de la sculpture et de l’architecture occuperont une place importante dans son plan. Mais surtout il accordera toute son attention à l’histoire de cette littérature admirable d’où est issue toute la force, toute la sagesse, toute la liberté, toute la gloire de l'Occident.

Je ne veux pas parler de l'indifférence dont M. Milford a fait preuve à ce sujet, car je ne pourrais pas en parler avec impartialité. C’est un sujet sur lequel j’aime à oublier l’exactitude du juge pour me laisser aller à la vénération de l’adorateur et à la reconnaissance de l’enfant. Si l’on regarde seulement à la finesse des réflexions, à la puissance de l’imagination, à l’énergie et à Inélégance parfaite de l’expression qui caractérisent les grands ou-

vrages du génie athénien, il faut déclarer que leur valeur intrinsèque est immense. Mais que dira-t-on, si l’on se rappelle que de là sont sorties directement ou indirectement toutes les plus nobles créations de l’esprit humain, que de là sont venus la vaste culture et les brillantes images de Cicéron, le feu dévorant de Juvénal, l’imagination plastique de Dante, la verve comique de Cervantes, la profondeur de Dacon, l’esprit de Butler, la perfection suprême et universelle de Shakspeare? Tous les triomphes de la vérité et du génie sur les préjugés et sur la force, dans tous les pays et dans tous les temps, sont les triomphes d’Athènes. Toutes les fois que quelques grands esprits ont résisté à la violence et à la fraude, au nom de la liberté et de la raison, c’était l’esprit d’Athènes qui' veillait au milieu d’eux, pour les inspirer, pour les encourager, pour les consoler, près de la lampe solitaire d’Erasme, près du lit où s’agitait Pascal, à la tribune avec Mirabeau, dans un cachot avec Galilée, sur l’échafaud avec Sidney. Mais qui pourrait dire son inlluencc sur le bonheur des particuliers? Qui pourrait dire combien de milliers d’hommes sont devenus plus sages,- meilleurs et plus heureux, en se livrant aux occupations qu’elle a enseignées à l’humanité ? Pour combien d'hommes les études auxquelles elle a donné naissance ne sont-elles pas devenues une richesse au sein de la pauvreté, la liberté au sein de l’esclavage, la santé au sein de la maladie, la société au sein de la solitude? Sa puissance se manifeste au barreau, au sénat, sur les champs de bataille, dans les écoles de philosophie; mais ce n’est pas là sa véritable gloire. Partout où la littérature adoucit le chagrin ou allège la souffrance, partout où elle apporte la joie dans des yeux

HISTOIRE DE GRÈCE

lassés par les veilles ou par les larmes, et qui brûlent de se fermer dans la sombre demeure où se dort le long sommeil, là se montre sous ses plus nobles couleurs l’immortelle influence d’Athènes.

Le derviche du contearabe n’hésitait pas à abandonner à son compagnon les chameaux chargés d’or et de bijoux, afin de garder pour sa part la cassette où était contenu l’onguent mystérieux qui faisait voir d’un seul coup d’œil tous les trésors cachés de l’univers. Assurément ce n’est pas une exagération de dire que nul avantage extérieur ne peutse comparerà ce miraculeux éclarcisscment desyeux de l’esprit, qui leur permet de contempler les richesses infinies du monde intellectuel, tous les trésors entassés par les dynasties primitives, tout le minerai enfoui des mines qui n’ont point encore été explorées ; et tel est le don qu’Athènes a fait aux hommes. Sa liberté et sa puissance ont disparu depuis plus de vingt siècles, son peuple est devenu un troupeau d’esclaves timides, sa langue un jargon barbare, ses temples ont été successivement abandonnés aux déprédations des Romains, des Turcs et des Écossais; mais son empire intellectuel est impérissable, et lorsque les rivaux de sa grandeur auront partagé son sort, lorsque la civilisation et la science auront établi leur trône dans des continents éloignés, lorsque le sceptre aura été enlevé à l’Angleterre, lorsque des voyageurs venus de régions lointaines chercheront peut-être en vain à déchiffrer sur quelque piédestal vermoulu le nom de notre plus illustre chef, et entendront chanter des hymnes sauvages à quelque idole informe sur les ruines du plus fier de nos temples, lorsqu’ils verront un pêcheur solitaire et nu laver ses filets dans la rivière aux dix mille mâts, alors même l’influence et la gloire t. s

d’Alhènes survivront, parées de leur éternelle jeunesse, échappant àl’instabilité et au déclin, immortelles comme le principe intellectuel auquel elles ont dû leur origine, et sur lequel elles exercent leur empire.

LES ORATEURS ATHENIENS

— août 1824 . —

« Venons aux orateurs fameux, à ces aneiens dont l'éloquence irrésistible maniait à sou gré cette fière démocratie, ébranlait l'arsenal et fulmiuait à travers la Grèce jusqu’à la Macédoine et jusqu’au trôue d’Artaxercès. j» (Miltok.)

La célébrité des grands auteurs classiques ne connaît d’autres limites que celles qui séparent le sauvage de l’homme civilisé. Leurs ouvrages sont la propriété commune de toutes les nations policées. Ils ont fourni des sujets aux peintres et des modèles aux poètes. Dans l’esprit des classes cultivées de toute l’Europe, leurs noms se rattachent d’uue manière indissoluble à tous ces chers souvenirs de l’enfance, la vieille salle d'études, la grammaire déchirée, le premier prix, les larmes si fréquentes et si vite séchées. La vénération qu’ils inspirent est si grande, que même les éditèurs et les commentateurs, qui remplissent envers leur mémoire les offices les moins relevés, passent, comme les écuyers et les chambellans des princes souverains, pour avoir le droit de prendre un haut rang sur la liste des préséances littéraires. Il est donc assez singulier qu’on ait si rarement

songé à étudier leurs ouvrages d’après les principes philosophiques d’une critique équitable.

Les auteurs anciens ne nous donnent pas eux-mêmes beaucoup de secours. Lorsqu’ils entrent dans les détails, ils tombent souvent dans la trivialité; lorsqu’ils veulent généraliser, ils deviennent confus. Il faut cependant faire une exception en faveur d’Aristote. Dans l’analyse comme dans la combinaison des idées, ce grand homme était sans rival. Jamais philosophe n’a possédé au même degré soit le talent de réduire des systèmes établis à leurs éléments primitifs, soit le talent de coordonner des phénomènes détachés en systèmes harmonieux. C’était le grand architecte du chaos intellectuel; il mit la lumière là où régnait l’obscurité, et l'ordre à la place du désaccord. Il apportait dans les recherches littéraires cette vigueur et cette largeur d'esprit auxquelles les sciences physiques et métaphysiques sont restées si redevables. Les principes fondamentaux de sa critique sont excellents. Pour en donner un seul exemple, la doctrine qu’il a établie en déclarant que la poésie est un art d’imitation devient, pour le critique qui la comprend bien, ce que la boussole est pour le navigateur. Avec elle, il peut s’aventurer dans les expéditions les plus lointaines; sans elle, il faut qu’il se traîne prudemment le long de la côte ou qu’il aille se perdre dans un espace où ne se retrouve aucune trace, en se fiant tout au plus à la direction passagère d’une étoile. C’est une découverte qui transforme un caprice en une science.

Les propositions générales d’Aristote ont de la valeur, mais le mérite de l’édifice n’est aucunement en proportion avec celui des fondements. Cela doit être attribué

LES ORATEURS ATHÉNIENS

en partie au caractère du philosophe, qui, bien que propre à faire tout ce que pouvaient faire les facultés d’analyse et de combinaison, ne parait pas avoir été doué de beaucoup de sensibilité ou d’imagination. 11 faut aussi l’attribuer en partie au manque de matériaux. Les grandes productions du génie n’étaient alors ni assez nombreuses, ni assez variées, pour permettre à qui que ce fût de se faire un code littéraire complet. Celui qui exigerait qu’un critique pût imaginer des genres de composition qui n’avaient pas encore existé et en rechercher les principes, serait aussi déraisonnable que Nabuchodonosor était fou de demander à ses magiciens d’abord de lui dire son rêve, puis de le lui expliquer.

Avec tout ce qui lui manquait, Aristote était le critique le plus profond et le plus éclairé de l’antiquité. Denys était bien loin de posséder la même finesse exquise ou la même étendue d'esprit. Mais il avait accès à un nombre de spécimens beaucoup plus considérable, et il paraît s’être voué plus exclusivement à l’élude de la littérature élégante. Ses jugements sur des sujets particuliers valent mieux que ses principes généraux ; il n’est que l’historien de la littérature, Aristote en était le philosophe.

Quintilien appliquait à la littérature en général les principes qu’il avait accoutumé d’appliquer aux déclamations de ses élèves. Il ne cherche que de la rhétorique, et une rhétorique qui n’est pas de l’ordre le plus élevé. Il parle froidement des incomparables ouvrages d’Eschyle. Il admire au delà de tonte expression les tragédies d’Euripide, ces inépuisables mines de lieux communs. Il accorde quelques paroles vagues au génie poétique d’Homère. Il passe ensuite à le considérer uni-

quement comme orateur. Homère était certainement un orateur, et même un grand orateur. Mais rien n’est plus remarquable dans ses admirables ouvrages que l’art avec lequel son talentoratoireest soumisau service de la poésie. Je ne puis môme pas trouver Quinlilien un grand critique sur son propre terrain. Quelque justes que soient souvent ses remarques, quelque belles que soient souvent ses images, on retrouve toujours dans ses pensées cette saveur que le sol du despotisme communique ordinairement aux fruits du génie. Dans son temps, l’éloquence n’était guère autre chose qu’une sauce qui servait à exciter chez un despote son appétit blasé pour les panégyriques, un amusement pour les grands seigneurs romains après, leurs voyages, et pour les femmes savantes de Rome. C'est, par conséquent, pour lui un jeu plutôt qu’une guerre, c’est un duel au fleuret et non à l'épée. Il semble plus préoccupé de la grâce de l’attitude que de la vigueur ou de la direction dji coup. Il faut reconnaître, pour rendre justice à Quinlilien, que Cicéron a trop souvent sanctionné celte erreur par ses préceptes et par ses exemples.

Longin parait avoir été doué d’une grande sensibilité, mais d’un médiocre jugement. Il nous donne des sentences éloquentes, mais point de principes. On a fort bien dit que Montesquieu aurait dû changer le titre de son livre de l ’ Esprit des Lois, et l’intituler : de l'Esprit sur les lois. De môme le philosophe de Palmyre n’aurait pas dû donner pour titre à son fameux ouvrage : Du Sublime, par Longin; il aurait dû l’appeler: «les Sublimités de Longin.» L’origine du sublime est une des questions les plus curieuses et les plus intéressantes qui puissent occuper un critique. Le sujet a été discuté chez nous avec

LES ORATEURS ATHÉNIENS

beaucoup de talent et, à mon avis, avec bien peu de succès par Burke et par Dugald Stuart. Longin se dispense de toutes recherches de cette nature, en disant & son ami Terentianus qu'il sait déjà sur cette question tout ce qu’on en peut dire. Tl est à regretter que Terentianus n’ait pas fait part à son maître d’une partie de sa science, car Longin se borne à nous enseigner que sublimité veut dire hauteur ou élévation (I). 11 applique indifféremment ce mot, si commode par son vague, à la belle prière d’Ajax dans l’Iliade, et à un passage de Platon sur le corps humain, rempli d’autant de jeux de mots qu’une ode de Cowley. Longin, n'ayant point de règles fixes, ne rencontre la vérité que par accident. C’est un amateur plein de fantaisie plutôt qu'un critique.

Bien des causes ont empêché les écrivains modernes de suppléer aux lacunes qu’avaient laissées leurs prédécesseurs classiques. Au moment de la renaissance des lettres, personne ne pouvait arriver à une connaissance exacte et élégante des langues anciennes sans de longs et pénibles labeurs. Et malheureusement les études grammaticales et philologiques, sans lesquelles il était impossible de comprendre les grands ouvrages du génie d’Athènes et de Rome, tendent à rétrécir les idées et k amortir la sensibilité de ceux qui s’y adonnent avec une extrême assiduité. Une intelligence puissante, qui s’est longtemps occupée d'études de ce genre, peut se comparer au génie gigantesque des Mille et une Nuits, auquel on avait persuadé de se rapetisser de manière à entrer dans le vase enchanté, et qui se trouva hors d’état, lorsque sa prison se fut refermée sur lui, d’échapper aux bornes

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étroites & la dimension desquelles il avait réduit sa stature. Lorsque les moyens ont longtemps absorbé l'attention, ils en viennent naturellement à se substituer au but. Eugène de Savoie disait que les plus grands généraux étaient d’ordinaire ceux qui avaient été élevés tout de suite au commandement, et qui avaient appris les grandes opérations de la guerre sans avoir été employés aux petits calculs et aux petites manœuvres qui absorbent les officiers d’un grade inférieur. En littérature, le principe est également Lon. Ceux qui n’ont pas beaucoup pratiqué le métier de discipliner les syllabes et les particules sont en général ceux qui comprennent le mieux la grande tactique de la critique.

Je me souviens d’avoir remarqué dans les ztnax français un exemple amusant de ce que je viens d’avancer. Un érudit, sans doute fort instruit, recommande l'étude de quelque long traité en lalin^ dont j’ai oublié le nom, sur la religion, les mœurs, le gouvernement et le langage des anciens Grecs. « Car, dit-il, vous apprendrez là tout ce qu’il y a d’important dans Vlliade et dans l 'Odyssée, sans vous donner la peine de lire ces deux ennuyeux ouvrages. » Hélas 1 le pauvre homme n'avait pas seulement songé que toute la science à laquelle il attachait tant de prix n’a d’autre mérite que celui d’expliquer les grands poèmes qu’il méprisait, et serait aussi inutile pour tout autre dessein que la mythologie des Cafres ou le vocabulaire d'OlaïH.

Parmi les érudits qui ont dédaigné de se consacrer entièrement à la critique des mots, bien peu ont réussi. Les langues anciennes ont en généra! une influence magique sur les facultés, et presque tous ceux qui se sont livrés à elles ont été a de pauvres victimes emprisonnées

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dans un cercle par des évocations grecques. » L'Iliade et l 'Odyssée devenaient pour eus non des livres, mais des curiosités, ou plutôt des reliques. Ils n’admiraient pas plus ces ouvrages pour leurs mérites qu’un bon catholique ne vénère la maison de la Vierge, à Lorette, pour son architecture. Tout ce qui était classique était bon. Homère était un grand poète, et Callimaque aussi. Les lettres de Cicéron étaient charmantes, et celles de Phalaris aussi. Môme, lorsqu’il s’agissait de comparer des preuves, ils tombaient dans la même erreur. L’autorité de tous les récits écrits en grec ou en latin était la môme pour eux. Ils n’avaient aucune idée qu’un espace de cinq cents ans ou un éloignement de cinq cents lieues pût porter atteinte à l’exactitude d’une narration, que Tite-Live pouvait être un historien moins véridique que Polybe, ou que Plutarque devait en savoir moins sur les amis de Xénophon que Xénophon lui-mômc. Déçus par le laps du temps, ils avaient l’air de croire tous les classiques contemporains les uns des autres, comme j’ai vu des gens en Angleterre qui, déçus par l’éloignement, tenaient pour convenu que tous ceux qui vivaient aux Indes étaient proches voisins, et qui demandaient à un habitant de Bombay des nouvelles de leurs amis de Calcutta. On peut espérer qu’un déluge de barbares ne viendra pas une seconde fois inonder l’Europe. Mais, s’il survenait une pareille calamité, il est assez probable qu’un Rollin ou un Gillies futur compilera une histoire d’Angleterre en mélangeant les Chefs écossais de miss Porter, les Vacances de miss Lee, et les Mémoires de sir Nathaniel Wraxall.

Il est assurément bien temps d’examiner la littérature ancienne d’une toute autre manière, sans préven-

tions pédantesques, mais en faisant cependant sa part à la différence des circonstances et des mœurs. Je suis loin de prétendre à la science et au talent qu’exigerait une semblable tache. Je ne prétends offrir autre chose qu'une série de remarques faites cà et là sur une partie très-intéressante de la littérature grecque.

On peut se demander si le monde a rien qui soit aussi parfait, dans aucun genre de composition, que les grandes Harangues athéniennes. Le génie est sujet aux mômes lois qui règlent le commerce du coton et de la mélasse. L’offre se proportionne à la demande. La somme de génie peut diminuer, si l’emploi en est entravé, et s’accroître si des débouchés lui sont ouverts. La perfection rare que l’éloquence atteignit à Athènes doit être altribuée surtout à l’influence qu’elle y exerçait. Dans des temps orageux, sous une constitution purement démocratique, au sein d’un peuple arrivé précisément à ce degré de culture qui rend les hommes le plus susceptibles d’émotions fortes et soudaines, qui fait d’eux des raisonneurs déliés mais peu solides, ardents dans leurs impressions, flottants quant aux principes, et admirateurs passionnés des belles compositions, l’art oratoire recevait dos encouragements qu’il n’a jamais retrouvés depuis lors.

Le goût et les connaissances du peuple athénien étaient pour Samuel Johnson un sujet favori de moquerie et de dédaiu, bien qu’il ne connût de la littérature grecque que les livres de classe ordinaires, et qu’il ne semble pas avoir jugé ses lectures avec beaucoup plus de discernement qu’un ordinaire écolier. Avec cette arrogance absurde qui le rend peut-être, en dépit de ses grands talents et de ses vertus, l’homme le plus ridicule de toute l’histoire

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littéraire, il avait coutume d’affirmer que Démosthène parlait à un peuple de brutes, à un peuple barbare, que la civilisation ne pouvait avoir existé avant la découverte de l’imprimerie. Johnsoft était un observateur, très-fin mais très-étroit de l'humanité. II confondait perpétuelle- , ment la nature humaine en général avec les circonstances particulières qui la modifient. Il connaissait Londres à merveille. La sagacité de ses remarques sur la société qui y vivait est quelque chose d’étonnant. Mais Fleet Street était pour lui le monde entier. 11 voyait que les habitants de Londres qui ne savaient pas lire étaient profondément ignorants, et il en concluait qu’un Grec qui avait peu ou point de livres devait être aussi peu instruit que l’un des charretiers de M. Thrale.

Il y a, au contraire, à ce qu’il me semble, toute raison de croire qu’en fait d’intelligence générale, la populace athénienne surpassait infiniment les classes inférieures de toutes les sociétés qui se sont formées depuis lors. Il faut se rappeler que tout citoyen était législateur, soldat et juge, que le sort de l’Étal tributaire le plus opulent ou de l’homme public le plus éminent pouvail dépendre de sa voix. Les occupations infimes, soit dans l’agriculture, soit dans le commerce, étaient communément réservées aux esclaves. La république fournissait aux plus pauvres de ses citoyens les nécessités de la vie, des facilités de loisir et les moyens de s’amuser. Les livres étaient rares, il est vrai, mais ils étaient excellents, et on les connaissait bien. Ce n’est pas en feuilletant des bibliothèques entières, mais en lisant à mainte reprise et en contemplant attentivement quelques grands modèles, que l’esprit se discipline le mieux. Un homme de lettres de nos jours est obligé de lire bien des livres qu’il oublie

aussitôt, et bien d’autres qui ne lui apprennent rien qui vaille la peine de s’en souvenir. Les meilleurs ouvrages n’occupent en général qu’une petite partie de son temps. On dit que Démosthône avait copié six fois l’histoire de Thucydide. S’il avait été un jeune politique de notre époque, il aurait parcouru dans le même espace de temps des journaux et des pamphlets sans nombre. Je ne condamne pas le mode d'études désultoire dont l’état des choses a fait de nos jours une nécessité; mais on peut me permettre de douter que les changements si chers aux admirateurs des institutions modernes aient amélioré notre condition en réalité autant qu'en apparence. On dit que M. de Rumford avait proposé à l’électeur de Bavière un projet pour nourrir ses soldats avec infiniment moins de frais. 11 proposait tout simplement de les obliger à bien mâcher leurs aliments. D’après le fameux inventeur, une petite quantité de nourriture pouvait, à cette condition, leur fournir plus de subsistance qu’un repas fort abondant dévoré avec précipitation. Je ne sais pas comment fut accueilli le projet de M. de Rumford, mais je crois que, lorsqu’il s’agit de l’esprit, on trouvera qu’il se nourrit davantage en digérant une page qu’en dévorant un volume.

Les livres, d'ailleurs, ne jouaient pas le premier rôle dans l'éducation d'un citoyen athénien. Transportonsnous un moment, en pensée, dans cette ville admirable. Figurons-nous que nous franchissons scs portes, au moment de sa puissance et de sa gloire. La foule est assemblée autour d’un portique. Tout le monde contemple la corniche avec admiration, car Phidias est occupé à placer la frise. Nous entrons dans une autre rue, un rhapsode est là, il récite ; les hommes, les femmes et les en-

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fants se pressent autour de lui, les larmes coulent le long de leurs joues, ils ont le regard fixe, ils retiennent leur haleine, car il raconte comment Priam tomba aux pieds d’Achille et lui baisa les mains, ces mains terribles, ces meurtrières, qui lui avaient pris tant de fils. Nous allons sur la place publique : là, un cercle de jeunes gens, qui se penchent en avant, les yeux brillants, avec un air d’attente; Socrate discute avec le célèbre athée venu d’Ionie, et il vient de l’amener à se contredire dans les termes mômes de son raisonnement. Mais on nous interrompt. Le hérault crie : « Place aux Prytanes ! » L’assemblée générale va se réunir. Le peuple arrive de toutes parts. On demande tout haut : « Qui veut parler? » Tous applaudissent et frappent des mains; Périclès monte à la tribune. Allons de là écouter une tragédie de Sophocle, puis souper chez Aspasie. Je ne connais point d’université moderne qui possède un aussi bon système d’éducation.

Les connaissances qu’on acquérait et les opinions qu’on se formait ainsi avaient bien chance d'élre défectueuses sous certains rapports. Les propositions avancées dans un discours résultent en général d’une manière partiale d’envisager les questions, et on ne peut les examiner assez longtemps pour les corriger. Les hommes qui ont un grand don de conversation pratiquent sans cesse une sorte d’exagération et de sophistique animée qui les trompe pour le moment avec leur auditoire. C’est ainsi que nous voyons des doctrines, qui ne peuvent supporter qu’on les regarde de près, triompher dans les salons, dans les sociétés de discussion et môme dans les assemblées législatives ou judiciaires. Je suis disposé à attribuer au genre d’éducation

des Athéniens, qui se faisait par la conversation, la grande mollesse de raisonnement qu’on remarque dans la plupart de leurs écrits scientifiques. Les moins logiques des écrivains modernes seraient épouvantés des sophismes puérils qui semblent avoir déçu quelques-uns des plus grands hommes de l’antiquité. Sir Thomas Lethbridge ouvrirait de grands yeux devant l'économie politique deXénophon, et l’auteur des Soirées de Saint- Pétersbourg serait honteux d’employer quelques-uns des arguments métaphysiques de Platon. Mais les circonstances qui retardaient les progrès de la science étaient particulièrement favorables au développement de l’éloquence. Grèce à l’habitude précoce de se mêler à une discussion animée, l’étudiant intelligent pouvait acquérir cette promptitude de ressource, celte abondance d’expressions et celte connaissance de l'humeur et de l’esprit de son auditoire, qui importent à l’orateur infiniment plus que le plus grand talent pour la logique.

Horace a joliment comparé le poème aux tableaux dont l’effet est différent suivant que le spectateur change de place. La môme remarque peut s’appliquer aux discours avec tout autant de justesse. Il faut les lire dans la disposition de ceux auxquels ils ont été adressés, ou bien ils nous feront nécessairement l’effet de choquer les lois du goût et de la raison, comme le plus beau tableau, vu dans un autre jour que celui auquel il était destiné, ressemblera à une enseigne. Ceux qui critiquent les productions de l’art oratoire oublient sans cesse cette vérité. Parce qu’ils lisent tout à loisir, en s’arrêtant à chaque ligne, en relisant chaque argument, ils oublient que les auditeurs étaient entraînés de point en point trop rapidement pour s’apercevoir de toutes les erreurs à travers

LES ORATEURS ATHÉNIENS, lesquelles on les conduisait, qu’ils n’avaient pas le temps de débrouiller des sophismes, ou de remarquer de petites inexactitudes dans l’expression, que la perfection de l'art dans le raisonnement ou dans le langage eût été perdue pour eux. Pour en revenir à l’analogie d’un autre art, les connaisseurs examinent un panorama au travers d’un microscope, ou querellent un peintre de décors parce qu’il ne donne pas à son ouvrage le merveilleux fini de Gérard Dow.

Il faut juger l’art oratoire d’après des principes différents de ceux qu’on applique à d’autres productions. La vérité est le but de la philosophie et de l'histoire. La vérité est encore le but de ces ouvrages qu’on appelle des ouvrages de Dclion, mais qui ont en réalité avec l'histoire la relation que l’algèbre a avec les mathématiques. Le mérite de la poésie sous ses formes les plus bizarres consiste encore dans sa vérité, dans la vérité qu’elle fait arriver à l’intelligence, non directement par le moyen des mots, mais indirectement par le secours de l'imagination et des associations d'idées qui lui servent de conducteurs. L’art oratoire seul a pour objet non la vérité, mais la persuasion. L’admiration de la multitude ne fait pas que Moore soit un plus grand poêle que Coleridge, et Beatie un plus grand philosophe que Beikbley. Mais le critérium de l’orateur est bien différent. Un orateur qui épuise toute la philosophie d'une question, qui déploie toutes les grâces du style, mais qui ne réussit pas à faire de l’efTet sur ses auditeurs, peut être un grand essayiste, un grand homme d’État, un grand maître en l’art de la composition; mais ce n’est pas un orateur. S’il manque le but, peu importe qu’il ait visé trop haut ou trop bas»

La grande liberté de la presse en Angleterre a eu l'effet très-marqué de détruire chez nous celte distinction et de nous laisser fort peu de ce que j’appellerai l’éloquence proprement dite. Nos législateurs, nos candidats, nos avocats mêmes dans les grandes occasions, s’adressent moins à l’auditoire qu’aux sténographes des journaux. Ils pensent infiniment moins au petit nombre d’auditeurs qu’à la foule des lecteurs. A Athènes, la situation était différente; le seul objet des orateurs était de convaincre et de persuader immédiatement. Pour bien apprécier tout le mérite des orateurs grecs, il faut donc se mettre autant que possible dans la situation de leurs auditeurs, il faut se dépouiller des sentiments et des idées modernes, et se péuétrer des préjugés et des intérêts des citoyens athéniens. En étudiant ainsi leurs œuvres, on s’apercevra que bien des choses qui font au lecteur anglais l’effet d'être des taches, celte violation fréquente des excellentes règles sur la preuve d’après lesquelles nos cours de justice sont conduites, l’introduction de matières étrangères à la question, les allusions à des considération d’intérêt politique dans des recherches judiciaires, les assertions hasardeuses, les instances passionnées, les furieuses invectives, tout cela prouve la prudence et l’habileté des orateurs. II ne faut pas vous appesantir malicieusement sur des arguments ou sur des phrases, il faut consentir à vos premières impressions. Il faut relire souvent et réfléchir beaucoup pour arriver à juger justement toute autre branche de la littérature ; mais, pour les ouvrages dont tout le mérile dépend de l’effet instantané qu’ils produisent, le premier jugement a grande chance d’être le meilleur.

L'histoire de l’éloquence à Athènes est fort curieuse.

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Depuis un temps très-reculé les grands orateurs y ont abondé : on dit que Pisistrate et Thémistocle devaient une grande partie de leur influence à leur talent pour la discussion. Nous savons avec plus de certitude que Périclès possédait une éloquence extraordinaire. Thucydide nous a conservé la substance de quelques-uns de ses discours, et nous ne doutons pas que cet excellent écrivain n’ait fidèlement rapporté la teneur générale de ses arguments. Mais la forme, qui joue dans l’éloquence un rôle presque aussi important que le fond des choses, n’avait point de valeur pour sa narration. 11 est évident qu’il n’a pas cherché a la conserver. Dans tout son livre, tous les discours sur tous les sujets, quel que puisse avoir été le caractère de l’orateur, ont exactement tous la même tournure. Le grave roi de Sparte ou le forcené démagogue d’Athènes, le général encourageant son armée où le captif demandant la vie, paraissent tous comme des orateurs employant le même style, et un style qui n’est aucunement approprié aux effets oratoires. Le mode de raisonnement de Thucydide est singulièrement elliptique; il est, en réalité, parfaitement suivi, mais il fait souvent l’elfet d’être incohérent. Le sens, en lui-même, est suffisamment difficile à comprendre, et il le resserre dans la plus petite quantité possible de, mots. Son goût pour les expressions qui forment antithèse a beaucoup contribué à ce résultat. Tout le monde doit avoir remarqué combien le sens est plus condensé dans les vers de Pope et de ses imitateurs, qui ne se permettent jamais de continuer le même membre de phrase d’un distique à l’autre, que dans ceux des poêles qui s’accordent cette licence. Toutes les divisions artificielles, lorsqu’elles sont fortement marquées, et !. 4

lorsqu’elles reviennent souvent, ont la môme tendance. L’expression naturelle et claire qui se présente spontanément à l’esprit, peut se refuser à s’accommoder de cette forme. Il faut la développer jusqu’à l’affaiblir, ou la resserrer jusqu’à une densité presque impénétrable. Un homme capable choisit habituellement ce dernier parti, et c’est assurément le cas de Thucydide.

Il est presque inutile de dire que tous ses discours n'eussent jamais pu être prononcés. C’est peul-ôtre ce qu’il y a de plus difficile en grec, et l’auditeur athénien les aurait probablement trouvés à peine plus intelligibles que le lecteur moderne. Cicéron, qui connaissait la littérature et la langue grecque, aussi intimement que le Grec le plus instruit, et qui semble avoir occupé un rang fort estimable parmi les auteurs grecs, reconnaît l’obscurité de ses discours. La difficulté pour le lecteur moderne n’est pas dans les mots, mais dans le raisonnement. Pour les étudier, un dictionnaire est moins utile qu’un esprit net et une grande attention pour le contexte. Ces discours sont précieux à l’helléniste, parce qu’ils mettent en lumière, mieux que presque toute autre œuvre, toutes les ressources de la plus belle langue du monde; ils sont précieux au philosophe, parce qu’ils font comprendre la morale et les mœurs d'une époque trèsintéressante ; ils abondent en idées justes et en expressions énergiques; mais ils ne nous permettent pas de nous faire une idée exacte du mérite des premiers orateurs grecs.

Bien qu'on ne puisse pas douter que, déjà avant la guerre avec les Perses, Athènes avait produit des orateurs éminents, cependant, la période la plus florissante de son éloquence ne fut, en aucune façon, celle de sa plus

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grande puissance et de sa plus grande gloire. Cette période commence à la On de la guerre du Péloponèse. A dire vrai, les pas que l’art oratoire faisait à Athènes vers la perfection, semblent avoir été presque contemporains de ceux que faisaient, vers la dégradation, le caractère et l’empire d’Athènes. A l’époque où la petite république remporta ces victoires que vingt-cinq siècles remplis d’événements ont encore laissées sans rivales, l’éloquence était dans l’enfance. Les libérateurs de la Grèce devinrent ses oppresseurs et ses pillards. Des exactions sans nom, des vengeances atroces, la fureur de la multitude et la tyrannie des grands, remplirent les Cyclades de larmes, de deuil et de sang. Des lies entières étaient dépeuplées en un seul jour par le glaive. La charrue passait sur les ruines de cités fameuses. La république dominatrice envoyait des milliers de ses enfants languir dans les carrières de Syracuse ou rassasier les vautours d’Ægospolamos. Elle se vit enfin réduite, & force de massacres et de famines, à s’humilier devant ses ennemis, et à racheter sa vie au prix de sa domination et de ses lois. Pendant ces années lamentables et désastreuses, l’art oratoire marchait vers la perfection. Et ce fut lorsque le caractère moral, politique et militaire du peuple fut le plus complètement dégradé, lorsque le vice-roi d’un souverain macédonien donnait des lois à la Grèce, que les tribunaux d’Athènes furent témoins de la plus admirable lutte d'éloquence à laquelle le monde ait jamais assisté.

Je ne crois pas qu'il soit difficile d’assigner des causes h ce phénomène. La division du travail opère sur les productions de l’orateur comme sur celles de l’artisan. Les anciens remarquaient que les pentathlêtes qui

partageaient leur attention entre divers exercices, bien qu’ils ne pussent rivaliser avec un pugiliste pour l’emploi du ceste, ou avec un coureur de profession pour la course du stade, jouissaient cependant d’une santé et d’une vigueur bien supérieures. Il en est de même pour l’esprit : la supériorité des connaissances techniques est souvent plus que compensée par l’infériorité de l’intelligence en général. Et c’gst surtout le cas, lorsqu’il s’agit de politique. Les États ont toujours été bien gouvernés par les hommes qui avaient considéré de haut les affaires publiques, et qui possédaient plutôt une connaissance générale d'un grand nombre de sciences, qu’une érudition consommée dans une seule. En Grèce, l’union des emplois politiques et militaires contribua beaucoup à l’éclat de sa première histoire. Après la séparation des fonctions, les généraux devinrent plus habiles et les orateurs plus éloquents. Mais la race des hommes d'Élat s’amoindrit et finit par s'éteindre à peu près. Thémistocle ou Périclès n’auraient pas pu lutter avec Démoslhène dans l’assemblée, ni avec Iphicrate sur le champ de bataille, mais ils étaient assurément infiniment mieux faits pour la direction suprême des affaires.

Les progrès de l’art de la guerre et ceux de l’art oratoire, chez les Grecs, offrent une remarquable coïncidence. Us marchèrent tous deux vers la perfection d’un mouvement simultané, et pour les mêmes causes. Les premiers orateurs, comme les premiers guerriers de la Grèce, n’étaient autre chose qu'une milice. On découvrit que, dans ces deux emplois, la pratique et la discipline donnaient la supériorité (1). Chacune de ces deux oc-

(I) J'ai souvent pensé qu’il (allait attribuer A la circonstance que Je viens de signaler dans le texte, l'un des événements les plus rcmar-

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cupalions devint d’abord un art, et ensuite un métier. Et à mesure que les professeurs devinrent plus habiles dans leur spécialité, ils devinrent de moins £n moins estimables par l’ensemble de leur caractère. Ils avaient acquis leur savoir à trop grand prix pour l’employer uniquement dans des vues désintéressées. C’est ainsi que les militaires oublièrent qu'ils étaient citoyens, et les orateurs, qu’ils étaient hommes d’État. Je ne sais à qui l’on pourrait plus justement comparer Démosthène et ses illustres contemporains, qu’à ces troupes mercenaires qui, de leur temps, inondèrent la Grèce, et qui devinrent, parles mômes causes, il y a quelques siècles, le fléau des républiques italiennes, soldats parfaitement instruits de toutes les parties de leur profession, invincibles sur le champ de bataille, puissants pour la défense

qualités de 1 "histoire grecque, le veux parler du déclin silencieux mais rapide de la puissance de Lacédémone. Peu de temps après la On de la guerre du Péloponèse, la force de Lacédémone commença à baisser. Sa discipline militaire, sa constitution sociale étaient les mêmes. Agésilas, sous le règne duquel le changement vint à se manifester, était le plus capable de ses ruts. Alors, cependant, les armées de Sparte furent fréquemment battues en bataille rangée, événement qu'on regardait comme impossible dans les premiers temps. On convient qu’ils se battaient très-bravement, mais Ils n’étaient plus récompensés par le succès auquel ils étaient jadis accoutumés. Aucun auteur ancien n’offre, que je sache, une solution de ce problème. A mon avis, la véritable cause est celle-ci : seuls parmi les Grecs, les Lacédémoniens formaient une armée permanente; tandis que les citoyens des autres républiques étaient occupés de l’agriculture et du commerce, ils n’avaientd'autre affaire que l’étude de la discipline militaire. De là, l’avantage qu'ils possédaient sur leurs voisins pendant la guerre contre les Perses et la guerre du Péloponèse, avantage que toujours les troupes régulières ont sur la milice. Ils perdirent cet avantage lorsque par suite les autres États commencèrent à employer des soldats mercenaires qui leur étaient probablement aussi supérieurs dans l'art de la guerre qu’ils l'avaient été jusque-là à leurs antagonistes.

ou pour la destruction, mais défendant sans amour et détruisant sans haine. On peut mépriser je caractère de ces Condottieri politiques, mais il est impossible d’examiner leur système de tactique sans être émerveillé de sa perfection.

J’avais l'intention de procéder à cet examen et d’étudier séparément ce qui nous reste de Lysias, d’’Eschine, de Démosthène et d’Isocrate qui, tout en étant, & proprement parler, un pamphlétaire plutôt qu’un orateur, mérite, sous bien des rapports, sa place dans un semblable examen. La longueur de mes prolégomènes et de mes digressions m’oblige à remettre cette partie du sujet à une autre occasion. Les revues sont certainement une charmante invention pour un oisif ou pour un homme très-occupé. On n’est pas obligé de compléter son plan ou de s’en tenir à son sujet. On peut se promener aussi loin qu’on en a la fantaisie, et s’arrêter dès qu’on est fatigué. Personne ne prend la peine de vous reprocher vos contradictions ni les engagements que vous n’avez point tenus; vous pouvez être aussi superficiel, aussi inconséquent et aussi négligent que cela vous plaît. Les revues ressemblent à ces petits anges qui, d'après la jolie tradition des rabbins, naissent tous les matins au bord du ruisseau qui coule sur les fleurs du Paradis : leur vie n’est qu’une chanson, ils gazouillent jusqu’au coucher du soleil, et puis ils rentrent sans regret dans le néant. Cesesprits-là n’ont rien à faire avec la lance révélatrice d’ithuriel, ni avec l’épée victorieuse de l’archange Michel. Ils ne demandent qu’à plaire et à être oubliés.

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