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PREFACE

Il y a quatre ans j*ai publié dans un volume, intitulé Etudes sur la Sature humaine, un essai de conception optimiste de la vie. Parmi les éléments très complexes que la nature humaine tient de son origine animale, s'\\ en est de désharmonieux qui sont la source de nos malheurs, on en aperçoit aussi qui peuvent assurer à l'homme une vie plus heureuse.

Mes idées ont soulevé des objections assez nombreuses, auxquelles j'ai voulu répondre par une argumentation développée. C'est ce que je fais dans ce livre, en y joignant une série d'études sur les problèmes qui touchent de très près les bases de ma théorie.

Bien qu'il ait été possible d'appuyer notre raisonnement sur des faits nouveaux, établis soit par mes collaborateurs, soit par moi-même, il reste encore un grand nombre de points au sujet desquels nous avons été obligé de recourir aux hypothèses. Nous avons préféré suivre cette voie imparfaite, plutôt que de reculer la publication de notre livre.

Même à présent, il y a des critiques qui me considèrent comme incapable de raisonnement sain et logique. Plus je retarderai la publication, plus je donnerai à mes critiques de nouvelles chances contre moi.

Il PREFACE

Les lignes qui précèdent doivent servir aussi de réponse à cette remarque d'un de mes critiques, que mes idées ont été suggérées par « une préoccupation personnelle ». Il est tout naturel qu'un biologiste, amené à observer de très près les phénomènes de vieillissement précoce, se mette à en étudier les causes. Mais il est évident que cette étude ne pourrait jamais avoir la prétention d'arrêter l'usure d'un organisme déjà en train de vieillir depuis un grand nombre d'années. Si les idées, développées dans nos travaux, peuvent amener quelque modification dans la marche de la vieillesse, ce ne sera possible que par leur application aux jeunes qui voudraient en tirer profit. Aussi ce livre, de même que les Etudes sur la Nature humaine, s'adresse beaucoup plus à la jeune génération qu*à celle qui a déjà subi l'influence des causes du vieillissement précoce. Nous avons pensé que rexpérience des gens qui ont vécu et travaillé longtemps, pourrait apporter un utile enseignement.

(iC livre, étant la suite des Etudes sur la Nature humaine^ nous avons autant que possible évité do répéter les poiuts qui cmt été suffisamment traités dans le premier.

Nous réunisscms dans ces Essais les résultats de nos travaux, poursuivis depuis la publication de nos Etudes, Quelques chapitres ont fait le sujet de plusieurs conférences et, sous une forme, modifiée, ont déj« été publiés ailleurs. (Vest ainsi que Tessai sur les rudiments psychiques de rhomme a été présenté dans le Bulletin de l'Institut géîiéral psychologique de 190i; l'essai sur les sociétés animales u été publié

PREFACK. III

dans la Revue Philomatique de Bordeaux et du Sud-' Ouest en 1904 et dans la Revue de J. Finot de la même année. Il a paru en traduction allemande dans les Annalen der Naturphiïosophie du Prof. Ostwald. Le chapitre sur le lait aigri a vu le jour sous forme d'une brochure, publiée en 1903. Un résumé de notre essai sur la mort naturelle a paru en janvier dernier dans Harper\s MonifUy Magazine de New- York et le chapitre sur la mort naturelle des animaux, dans le premier numéro de la Revue du Mois de 1906.

Je remercie vivement mes amis et élèves qui ont &eîiité mon travail soit par l'obtention de faits nouveaux, soit par des renseignements utiles. Leurs noms sont presque tous cités dans ces Essais. Vn seul nom n'a pas été mentionné. C'est celui du Docteur J. Gold- SCHMIDT, dont l'encouragement continuel et le concours précieux ont largement facilité l'exécution de mon travail.

Je remercie aussi et d'une fa(;on particulière mes amis les Docteurs Em. Roux et Bur^et et M. Mesnil, qui ont bien voulu exécuter le travail pénible de cor-, riger le manuscrit et les épreuves.

Paris, 7 février 1907.

Le traitement des vieillards dans les pays barbares. — Assassinat des vieillards dans les pays civilisés. — Suicide des vieillards. — Assistance à la vieillesse. — Les centenaires. — Mme Robineau, une dame de 106 ans. — Principaux caractères de la vieillesse. — Exemple de vieux mammifères. — Vieux oiseaux et vieilles tortues. — Hypothèse dune dégénérescence sénile des animaux inférieurs.

Dans les Etudes sur la nature humaine, nous avons exposé une théorie du mécanisme intime du vieillissement de notre organisme. Nos idées ont. d'un <^ôté. rencontré des objections variées et, de Tautro, «lies ont suggéré des recherches nouvelles sur le même sujet. Puisque Tétude de la vieillesse présente non seulement un grand intérêt théorique, mais en ïûême temps une grande importance pratique, nous pensons qu'il est utile de la soumettre à un nouvel examen.

Bien qu'il existe encore des peuples qui résolvent

le problème de la vieillesse de la façon la plus simple.

^n supprimant leurs vieillards, dans les pays civilisés,

2 PRBMIBRB PARTIS

la question so complique par rintervention des sentiments élevés et par des considérations d'ordre f^énéral.

Dans toute la Mélanésie, il est d'usage d'enterrer vivants les vieux, devenus incapabh^s de fournir quelque travail utile.

Lorsque les habitants de la Terre de Feu sont menacés de famine, ils tuent et irumgent les vieilles femmes, avant de s'attaquer aux chiens. A quehfu'un qui leur demandait pourquoi ils agissaient ainsi, il fut répondu que <x les chiens attrapent les phoques^ tandis ([ue les vieilles femmes ne le font pas x>.

Les peuples civilisés n'agissent pas comme les Kuégiens ou les mitres sauvages. Ils ne tuent ni ne mangent leurs vieillards ; mais malgré cela la vie de ceux-ci devient souvent très pénible. Incapables de rem|)lir (|ueh|ue r<Me utile dans la familh». ou dans la commune, les vieilles gens sont consi<lérés comme une charge très lourde. Kt si on n'a pas le droit de s'en débarrasser, on désire tout de même leur fin et on s'étonne lors(|ue celle-ci n'arrive |)as assez vite. Les Italiens attribuent aux vieilles femmes sept vies. Les Kergamasques pensent que les vieilles femmes possèdent sept Ames, en|)lus une huitième (i\ïu% toute petite, et encore une moitié, et les Lithuaniens so |)laignent de ce qu'une vieille femme a la vie si dure qu'on ne peut même pas la broyer dans un moulin, (les o|)inions populaires ont leur écho dans le fait si fréquent de meurtres criminels de vieillards, môme dans les pays les plus civilisés de l'Europe. Kn parcourant la chronique des crimes, on est étonné de la quan-

ETUOB SUR LA VIBILLBSSB S

tité ({"assassinats, commis sur des vieillards, notamment sur des vieilles femmes. On peut se rendre compte facilement des motifs de ces actes criminels. Un déporté de l'île Sakhaline, condamné pour assassinat de plusieurs vieillards, a déclaré naïvement au médecin de la prison : « A quoi bon les plaindre : ils étaient déjà vieux et seraient morts sans cela en peu d'années » (1).

Dans le célèbre roman do Dostoïknvsky : Crime et Chuliment, l'auteur nous transporto dans une taverne où des jeunes gens discutent toutes sortes de problèmes généraux. Au milieu de la conversation, un étudiant déclare qu'il « assassinerait et volerait la maudite vieille et cela sans le moindre remords ». En effet, continue-t-il, « voici commout se présentent les choses : d'un coté, une vieille femme hèto, insensée, insignifiante, méchante et malade, qui ne manquera à personne, qui est plutôt nuisible à tout le monde, qui ne sait pas elle-même pourquoi elle vit et qui, demain peut-être, mourra de sa belle mort. Tandis que de l'autre côté se trouvent des forces jeunes et fraîches qui périssent pour rien, sans être soutenues par personne, et ceci en quantité de milliers ; et partout c'est la même chose » (2).

Les vieillards ne risquent pas seulement d'être assassinés ; ils finissent souvent leur vie prématurément en se suicidant.

Dénués de moyens d'existence ou atteints de mala-

(i) Gazette médicale (en russe), 1904, p. 50. (2) D06T0ÎEW8RT, Œuvres complètes, l. M, 188i, p. 64 (en rosse).

PRBMIBnB PARTIE

(lies ^ruvos, ils préfèrent la mort a lour vie pénible. La chronique des journaux rapporte des exemples très nombreux de vieillards qui, las de souiïrir, allument le réchaud et meurent asphyxiés.

La frérpience des suicides parmi les vieillards est bien établie par la statistique et repose sur une quantité de données précises, (le résultat est connu depuis lon^^emps. I^es faits nouveaux n(^ font (|ue le confirmer. Ainsi, en 1878, (^n Prusse, sur un nombre de 100.000 individus, on compte 15i siiicides parmi les hommes A^^és d(^ 20 k M) ans et |)res(pie le double. 29o, parmi les hommes entre oO et 80 ans. Le Danenuirk, ce pays classi(|ue du suicides (^onlirnu^ la même ré^He. Il y a o\\, h (lo|)enliaj4^uc, dans Tcispace de li\ ans. de I88<) à I89r>, 39i suicides |)armi les homm(»s de 30 ii IM) ans, (^t 08r> cas de» mort volontaire parmi les vieux d<* oO à 70 ans. Les d(Mix chiffres se rapportent à 100.000 individus. !i<^s adultes ont donc Fourui *M) 1/2 ]). 100 de suicides, tandis (|ue les vieeux s<* sont donné la mort en raison de (>«*) I ^ P* 1()(^ (1)*

i)n conçoit ([U(\ dans ces conditions, les politiciens t l(>s philanthropes se donuf^nt b(mucou|) de mal pour soulager la vi(^illesse des pauvres ^ens. (Certains pavs ont déjà adopté des lois dans ce sens. Ainsi « une loi lanoise du 27 juin l8iM a institué Tassistance obligaloin^ en faveur des vieillards ; elle décide que tout^î p(M'soim(* AjiÇée de plus de fiO ans a le droit, en cas de besoin, d'être secouru*^». Kn I85M}, plus de trente-six

(I) WiWTKiioAAiu), Mortalitœt u, Morbilitœt.t* dàii,^ 190U

pp. mum.

mille (^36.246) personnes ont été pensionnées en vertu de cette loi pour une somme de presque cinq millions et demi (5.407.925) de francs (1). En Belgique, ce n'est qu'à partir de 65 ans que les vieillards indigents ont droit à la pension.

En France, jusqu'à ces derniers temps, « pour hospitaliser un vieillard sans appui, des préfets ont été réduits à lui faire infliger une condamnation pour mendicité, afin de pouvoir le maintenir ensuite au dépôt départemental » (2V Cet état de choses devra cesser avec l'application de la loi du lo juillet 1905, d'après laquelle « tout Français privé de ressources, incapable de subvenir par un travail aux nécessités de l'existence et, soit âgé de plus de 70 ans, soit atteint dune infirmité ou d'une maladie reconnue incurable, reçoit l'assistance instituée par la présente loi ».

On trouve tout naturel de faire de pareilles lois et d'imposer le reste de la population, sans se demander s'il n'est pas possible de reculer la vieillesse infirme de façon à ce que les hommes ainsi Agés puissent encore gagner leur vie par le travail. La vieillesse est un phénomène, capable d'être étudié par les méthodes des sciences exactes, qui pourront peut-être un jour établir les règles pour conserver la santé et la vigueur à un âge où actuellement on est souvent obligé de recourir à la charité publique. Dans ce but on devrait organiser dans les asiles des études systématiques

(i) Bienvenu-Martin, Rapport sur V assis lance aux rieiïiards, cic.,i9QS, p. 5.

(â) A. Rbvillon, L'assistance aux vieillards^ 1906, p. 33.

sur la vieillesse, afin d'établir le régime et les conditions les meilleures pour la conservation de l'activité k un âge avancé. Dans les asiles de vieillards, on trouve une quantité de gens âgés de 75 à 90 ans, mais les centenaires y sont extrêmement rares. Je connais des asiles d'hommes où, depuis la fondation, il n*y a pas eu un seul individu ayant atteint cet âge exceptionnel. Même dans les asiles de femmes, malgré la plus grande longévité de ces dernières, les centenaires sont très rares. Ainsi à la Salpètrière, qui donne asile à un très grand nombre de vieilles femmes, les centenaires ne se rencontrent qu'une fois par hasard. C'est donc dans des familles que l'on peut trouver des personnes de ce grand Age qui présente un intérêt si considérable pour l'étude de la vieillesse.

La plupart des centenaires que nous avons pu observer manifestaient des signes de décrépitude mentale tellement accusés que leur étude devait nécessairement se borner aux propriétés et aux fonctions purement physiques. II y a de cela quelques années, on se montrait, k la Salpètrière, très fier de posséder une femme ayant atteint sa centième année. C'était une vieille débile qui restait couchée sur son lit et, à cAté d'une grande faiblesse physique, manifestait une aussi forte décrépitude mentale. Elle répondait brièvement aux questions qu'on lui posait, mais sans se ren<lre bien compte de leur sens.

Il n'y a pas longtemps, une dame qui habitait dans la banlieue de Rouen avait atteint son centenaire. Les journaux locaux lui ont consacré à cette occasion

BTUDB SUR LA VIBILLB88B 7

des articles dithyrambiques, dans lesquels ils décrivaient sa force physique ainsi que son intégrité intellectuelle. Nous nous sommes rendu auprès de cette dame, dans l'intention d'en faire un examen approfondi, mais il nous a été facile de constater que les récits des journalistes avaient dénaturé l'état réel de la centenaire. Malgré un état physique relativement bien conservé, son intelligence s'est montrée tellement affaiblie qu'il ne pouvait être question d'une étude tant soit peu importante.

De toutes les centenaires dont nous avons fait connaissance, la plus intéressante est celle qui a atteint l'âge le plus avancé et qui actuellement est entrée dans sa cent septième année. Il y a environ deux ans qu'un journaliste, M. Flamans, nous a conduit vers cette centenaire, Mme Robineau, qui habite les environs de Paris. Nous nous sommes trouvé en face d'une très vieille dame, de petite taille, maigre, le dos courbé et s'appuyant sur une canne pour marcher. L'état physique de cette personne, actuellement âgée de plus de 106 ans (Mme Robuveau est née le 12 juin 1800), accuse une grande déchéance. Il ne lui reste plus qu'une seule dent. Après avoir fait quelques pas, elle éprouve le besoin de s'asseoir. Une fois confortablement installée, elle peut rester assise assez longtemps. Mais elle se couche de bonne heure et reste longtemps dans son lit. Les tiuits du visage (fig. 1) correspondent à ce grand âge, sans que cependant la peau soit trop ridée. La peau des mains est devenue tellement transparente qu'elle laisse percevoir le squelette, les veines et les tendons.

Les sens de Mme Robineau ont subi un afTaibliss* ment considérable. Elle ne voit qu'avec un seul œil l'odorat et le goût ne sont conservés que d'une façc très rudimentaire. C'est l'ouïe qui reste encore so meilleur moyen de correspondre avec le monde exii rieur. M. le docteur L(ikwenberg, spécialiste bie connu pour les maladies des oreilles, a constaté qi « les oreilles de Mme Rqrlnkau présentent, à un degi extrêmement avancé, les sijji^nes de la diminution ( l'ouïe, telle qu'elle carartérise la vieillesse : surdi absolue pour les sons très ai^us, léfçére pour les not< graves ». J^e docteur LrKWKNRKRG attribue ces troubles la dégénérescence sénile (b», Toroille qui, à mesure qi la vieillesse s'avance, atteint de plus en plus grav< ment l'appareil nerveux d<» l'organe de l'ouïe, tand qu'elle épargne l'appareil conducteur du son.

Malgré sa faiblesse physique, Mme Robineau a coi serve im haut degré d'inUîlligence. Elle manifeste d< sentiments très raffinés. D'une grande délicates»* elle montre une bonté de rtrur touchante. Contrair» ment à l'opinion courante sur l'égoïsme des viei lards, Mme Robineau est pleine d'égards pour Bi semblables. Sa conversation est intelligente, d'ui logique impeccable.

L'examen dos fotirtions physiques de notre cent naire a présenté quelques faits d'un grand intéré A l'auscultation, M. le docteur Ambard lui a troui les bruits du cciuir normaux, peut-être un peu accei tués. Le pouls est régulie.r, de 70 à 84 pulsations, c tension normale. La pression artérielle est de 17. Li poumons sont sains. Tous ces symptômes attestei

i lionne Hanté. C'est l'alisence d'iirti^rinsrlérose qui i est Kurtout romfirqtiable k cet Aga si avancé, contrairement )ï l'opinion, encore très ri^pandiie, qu'elle constitue nn caractère noriniil do la vioilleaso.

L'unalyne do l'urine, pratiquée à plusieurs reprinen. démontre que les reins doivent élrc iitleints d'une aflTection chronique, mais de nalUre peu ^rnve (I).

Malgré rafTaihIisseniont considérable di's siMi»ations gustativps, Mmt( Rodi^ead jouit d'un uppétit Hatidfaisant. Elle niante et lioit peu. Sa nourriture est variée. Iav viandu de IJoucUerir- et lu volaille n'y entrent qu'en proportion miniuie ; mais olle mange souvent des a'ufs, du poisson, des féculents, des léfînmos et des fniîts cuits. Kllf> lioit de l'eau sucrée additionnée d'un pou de vin blanc. Mme Rubinkai) ne dédaigne pas quelquefois de prendre après le repas un petit verre de vin de dessert, La digestion et la fonction intestinale sont, en général, normales.

On pense généralement que la durée de la vie est un caractère héréditaire qui sr transmet aux descfîndniits. Tel n'est pas le cas df notre centenaire. Ses ■ parents sont nmrls à un ilge peu avancé et on ne connaît dans sa famille personnn qui ait atteint 100 ans. Le grand ilge de Mme Houineai: est donc une qualité acquise. Klle a mené toute su vie une existence très

(1) L'urine, émise en janvier 1905^ dans l'espace de 3( heures, ne ilunna qu'un voluniede SOOcc. avec une densiLé 1019, Ella ne ' renrcnnnit ni altjumine, ni sucre. L'urée y ùlait r.onl«nue en quan* tile de 11 gr. 50, par litre ; les chiurureii, 9 gr. ; les phoiphales, 1 gr. 1S. Le sédiment contenait des cristaux d'acide urique, des cellules de l'épilliËlium plut ; quelques rares cellules dei tubei \ rénaux ; quelques cylindres liyalins et des globules hlancs inolés.

ÉTUDE SUR LA VIEILLESSE il

sobre. Mariée à un nég:ociant en bois, elle a vécu dans l*aisance et a habité longtemps aux environs de Paris. De caractère doux et aimable, elle menait une vie de famille et aimait à se retirer dans son « home n, sans beaucoup de fréquentations.

Après Fâge de cent six ans, l'intelligence de Mme RoBiNEAU s*est brusquement affaiblie. Elle a presque complètement perdu la mémoire et souvent elle déraisonne. Mais son caractère doux et aimable s'est encore bien conservé.

L'aspect des vieillards est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en faire une description détaillée. La peau du visage sèche, ridée, le plus souvent pûle ; les cheveux et les poils blancs ; le corps plus ou moins voûté ; la démarche lente et difficile ; la mémoire faible — tels sont les traits les plus saillants des vieilles gens. On pense souvent que la calvitie est un signe caractéristique de la vieillesse, mais cette opinion est erronée, car la tête commence à devenir chauve à un âge encore jeune. A un âge avancé, la calvitie suit son chemin, mais quiconque n'a pas commencé à perdre ses cheveux étant jeune, ne deviendra plus chauve pendant la vieillesse.

La taille des vieillards se raccourcit. D'après des mensurations nombreuses, l'homme perd, entre 50 et 85 ans, plus de 3 centimètres (3,166) et la femme encore davantage — \ centimètres et 3 millimètres. Quelquefois, cette perte peut atteindre 6 et même 7 centimètres.

Le poids diminue également pendant la vieillesse. D'après Quételet, c'est à 40 ans que l'homme et à

■ fiO ans que la feniuip alLei^ent leur poids maximum. I A partir de 60 ans, le poids commence à diniinu£r et ' & 80 ans, celte perte atteint le ehilFre moyen de I 6 kilos.

, La diminntiuii de la lonfjiK'iir cl du poids du corps indique une atrophie générali" de l'organisme des vieillards. Non seulement les parties molles, telles que les muscles et les viscères, deviennent plus i légères avec ï&ge, mais même le squelette perd du [ poids cho7, les vieillards, ce qui est dû ii la diminii- I Uon des matières minérales, Celte diV'alcilication pendant la vieillesse -s'étendant à toutes les parties du I squelette, amène la frinliilité des os qui devient si

couvent mortelle.

' Les muscles sont aussi très sujet» à l'atrupliie pon- I dant la vieillesse. Ils perdent de leur volume ; le tissu y niusculaire devient plus pi\le ; la graisse entre le» \ faisceaux musculaires diminue en quantité et quel- I -quefois disparait presque complètement. Aussi les I mouvements deviennent plus lents et la farce muH> culaire. s'aiïaitilit. Les mensurations de la force de la t main et du tronc, faites à l'aide do dynamomètres. I ont démontré une diminution progressive chez le» V vieillards, Cet affaiblissement est plus prononcé ehex I J'homme que chez la femme.

Le volume et le poids des viscères diininuriit ^ aussi, quoique à un deftré différent pour les divi'rr* organes.

La vieillesse des Mammifères présente des traitH

communs avec celte de l'homme. Au tableau du

[ vjçux chifn, que nous avons tracé dans nos EiiidP^

r- fa nature humaine, nous pouvons jomilre deux autres exemples,

yoici fommeut se présenlp un vieil éléphant, * la descriptitinTdc M. Evans (I), un des plus

"ir

^^^bdB connaissours de r>>s anîniaiix : " l n Hnsembl» ^^^MKot Riisérahtf!, la U-te. uiai^i^, It^ vrivïw paraissant ^^^^hna recouvert de peau, des trous profonds se ^^^^■nt au-dessus dps yeux, et souvent sur Ifts joues : [ Ik peau couvruni le front présente fréquemment un aspect craquelé et verriiquoux. Il y a souvent de jflcité dans Ips vux, d'où s'écoule une quantité

L Traité tiir les elephanU. Trad. frjiiii;.. laoi, p. 8,

iREMIEIlE PAnil

anormale d'eau. Lu bordure des oreillos, particulièrement en liiis, est déiliirée et éraillf'e. La peau de la trompe est nigueiiae, dure et verruqueuse, cpt organe paraissant avoir perdu beaucoup de sa souplesse. La i peau qui rouvre le corps est luisante et reeroque- I

villée. Les jambes soûl [dus tnim-es que dans la jeunesse, et IVnorme masse des muscles, visibles alors. est imperceptible ; le contour des membres, surtout juste au-dessus des pieds, est l'OiisidcrablemeDt réduit, La peau autour des oncles présente une apparence verruqueuse et craquelée. La queue est écailleuse. dure et rexlrémilé souvent dégarnie de poils ». Un aspect semblable caractérise un vieux cheval.

ETUDB BUH LA 1

tpu commence à vieillir lieuucoup j>Iuk tùt que l'élêphant. La ti^ure ci-jointe (tig. 2) i'i.'|ir()iluit la filiotographie d'un exemple assez rare, «l'une jnment de 37anH, qui a appartenu à M. Mëtiinii:. dans la Mayenne. La peau, rase piir endroit, ailleurs recouverte par de longs poils, est nt^ttement utropliiée. Toute l'attitude <le l'animal atieat«* une Taihlesse géml-rale du corps.

Fig. i.

^^^Prftge correspondant, beaucoup d'Oiseaux ronser- ' vrat encore leur aspect normal, ainsi qu'on peut le voir sur la photographie d'un ca.nard Agé de plus de ^ ans, ayant appart'>nu à M . le docteur J)LA^ Charcot |fig. 3). Mais à un Age très avancé, ainsi qu'on l'obiorre quelquefois chez de très vieux perroquets, la ^illesee s'accuse par une attitude faihie du corps, pw la pauvreté du plumage et la tuméfaction des uticiU&tioas.

Au contraire, les plus vieux reptiles qui ont été observés se sont montrés en tout semblables aux

individus adultes de même espèce. Nous possédoi une tortue mâle {Testudo mauriianica) que nox devons à Tamabilité de MM. Ràbaud et Caullery < qui compte au moins 86 années d*existence. Elle e manifeste aucun signe de sénilité et vit comme n*in porte quel autre individu de même espèce. Il y a pli de 31 ans, elle a reçu un coup de pioche qui a pr< duit une large blessure dont la trace se voit encoi sur le côté droit de la carapace (fig. 4). Pendant le trois dernières années, la tortue vivait dans un ja din, à Montauban, en compagnie de deux femelh qui ont pondu des œufs fécondés. Le vieux màh qui est très probablement plus âgé que les 86 ans qi nous avons indiqués, était donc encore capable d'a< coinplir sa fonction sexuelle.

Xous empruntons à un livre très intéressant c W. Ray-Lankester (1) rimage (fig. 5) et la descriptic d'une tortue géante de Tîle Maurice qui est « prob; l)leiiient le plus âgé de tous les animaux terrestn vivants ». Elle a été apportée à Tîle Maurice di Seyclielles en 1764 et vit depuis ce temps dans le ja din du gouverneur. Puisqu'elle compte déjà 140 ai de captivité, son âge, qui ne peut être établi av< précision, remonte à plus de 150 ans. Eh bien, ma gré cela, son aspect ne laisse d'aucune façon, aperce voir une vieillesse si prolongée.

Les quelques exemples que nous venons de rési mer démontrent que, même parmi les Vertébrés, il a (les animaux dont Torganisine résiste à Tinfluenc

(\) Extinct Animale. London, iMOo, p. 28, â9.

I temps lieaui:oii|) mieux que celui do l'Iiomme. On a le droit d'en coiulurfi que la Hénilito, œ vieillissement précoce qui eut un des pluît ^n-unds fli>au\ île rhumanit^, n'ent pas hI profondément enradnt'^e dans l'organisation des animaux supérieurs que cela parait 'if prime ubord. Ce résultat nous permet de oe pas nous étendre longuement sur la discussion d'une

mon pins générale, à savoir, si la défiénvrescenre ^ûile est un phénomène lié iuévitald«menl k l'orîMlù^Rtinn.

■NoiM avons déjà Hîpnnlé, dans les Ettit/es sur la Wun kamaùiif, lu différence qui exist* entre la 'l'généresccnce sénile de notre corps et les phénn- "lÉaes de vieillis-^euient des Infusoires. décrits par "■■ UitjPAS. phénomènes suivis de r&jeunissenient.

IS

D'après les recherchcH nouvellen de plusieurs observateurs, cette différence est en réalitô encore plu» grande. Ewbujuez (!) a pu élever jusqu'à 700 générations d'infusoires sans que cet épuisement sénile s» manifestAt. On est donc bien loin des conditions qaei l'un trouve dans l'espèce humaine.

Un des meilleurs connaisseurs du monde inférieur,' R. Hkrtwig (2), a cherché récemment à démontrer que des animalcules des plus simples, les Aclinosphsritim, subissunt une véritable dégénérescence physiologique. Il a vu quelquefois les cultures de ce Ithizopode s'épuiser k la, suite de la mort de tous les individus, qui sur\'enuit malgré l'abondance de la nourriture. Le savant zoologiste de Munich explique ce phénomène par le fait que « la constitution des Aclinosphienum s'esj trouvée ébranlée par une manifestation vitale trop forte pendant !a période précédente u. Il nous semble boaucou[i plus simple d'admettre l'invasion de quelque maladie infectieuse qui décime si souvent les élevages de toutes sortes d'animaux et de plantes inférieures. Celle idée, n'étant pa» venue à M. Ukrtwiis, il n'a pas recherché parmi les très nombreuses granulntious que renfermaient ses Actinosp/iterium, îles microbes parasites. Dans Utm^ les cas, il est impossible d'accepter dans les fait», ' signalés par ce savant, une preuve réelle d'une dûgé-> nérescence sénile chez les êtres placés au bas de l'échelle de» animaux.

[Il Reniiicontid.Àccad.d. Lincei, l»06.i. XlV,|.p.3fSl,390. (3) Ui:b. d. fthyaiologUche Degeiievation bei Acfinoi.' £ichhornii, Jena, 1tt04.

Les données, réunies dans ce chapitre, permettent de conclure que Thomme, arrivé à un âge très avancé, peut conserver sa force intellectuelle, malgré une grande déchéance physique. D*un autre côté, ces données obligent à reconnaître que Torganisme des Vertébrés est capable de résister à Tinfluence du temps beaucoup plus longtemps que ne le fait Thomme dans les conditions actuelles de sa vie.

Hypothèses sur les causes de la sénilité. — Cette cause ne peut être attribuée à Tépuisement du pouvoir prolifique des cellules. — Croissance des cheveux, des poils et des ongles dans la vieillesse. — Mécanisme intime du vieillissement des tissus. — Malgré les objections de M. Marin esco, les neuronophages sont de vrais phagocytes. — Le blanchiment des cheveux et la destruction des cellule^ nerveuses comme arguments contre la théorie de la vieillesse, basée sur Tépuisement du pouvoir pro< lifique des cellules.

S'il n'est pas prouvé que la matière organique doit inévitablement subir une décrépitude sénile, il n'en reste pas moins vrai que l'homme et les êtres qui lui ressemblent le plus sont sujets à cette dégénérescence. Il serait donc très important d'établir quelles pourraient bien être les causes de notre vieillesse. Il û'a pas manqué d'hypothèses à cet égard ; mais ce sont plutôt les données positives qui font défaut.

Ce n'est que comme simple vue de l'esprit qu'il feut considérer l'opinion de Butschli que la vie des

20 PHEMJÈRK PARTIE

cellules est entretenue par un ferment vital particulier qui s'«;piiise au fur et à mesure de la multiplication cellulaire. On n'a vu nulle part ce ferment et on ne sait même pas s'il existe réellement. Bien plus répandue est la théorie du professeur Weismann, d'après laquelle la vieillesse dépend de ce que la prolifération cellulaire, étant limitée, devient insuffisante pour réparer Tusure des cellules qui constituent nos organes et qui se perdent pendant toute la durée de notre existence. Comme la vieillesse apparaît chez les différentes espèces et les différents individus à des âges divers, Weismann en conclut que le nombre de générations qu'une cellule est capable de produire diffère selon les cas. Seulement, il lui est impossible d'expliquer pourquoi dans un exemple la multiplication cellulaire s'arrête à un chiffre, tandis que dans un autre elle peut aller beaucoup plus loin.

Une théorie semblable a été développée par im savant américain, Minot (1), qui a établi par une méthode exacte le ralentissement dans le processus d'accroissement d'un animal à partir de sa naissance. Le pouvoir de multiplication des cellules s'affaiblit progressivement pendant la vie et amène nécessairement un état où l'organisme, n'étant plus capable de réparer s(îs pertes, s'atrophie et dégénère. Cette théorie a été reprise récemment par le docteur Bl'ehler (2).

Il est incontestable que c'est pendant la vie em-

(1) M Sénescence and Rejuvenalion », Journal of Physioloyy^

4891, t. xn.

(2) Biologisches Centralblatt, i904, pp. 65, 81, il3.

bryonnaire que les cellules se reproduisent avec la plus grande activité. Plus tard cette prolifération se ralentit, mais elle ne continue pas moins à se manifester pendant le cours de la vie. Buëhlkr attribue la difficulté avec laquelle certaines plaies guérissent chez les vieillards justement à Tinsuffisance de la reproduction cellulaire. Il pense aussi que la produc*tien des cellules de rechange de Tépiderme qui doivent remplacer les parties desquamées de la peau, diminue notablement pendant la vieillesse. D'après cet auteur, théoriquement il est facile de prévoir le moment où la multiplication cellulaire doit cesser complètement dans lépiderme. Comme le dessèchement et la desquamation des parties superficielles continuent sans arrêt, il devient évident qu'il doit en résulter la disparition totale de Tépiderme. La même règle est applicable, d'après Blkhlkr, aux glandes génitales, aux muscles et à toutes sortes d'autres organes.

Ces considérations théoriques se heurtent ce[>endant aux faits bien connus qui ne plaident guère en faveur d'un épuisement général de la prolifération cellulaire dans la vieillesse. Les cheveux, les poils et les ongles, qui sont des excroissances de Tépiderme, poussent pendant toute la vie, grâce à la reproduction des cellules qui les constituent. Il ne se manifeste aucunement un arrêt dans le développement de ces parties, même dans la vieillesse la plus avancée. Loin de là. On sait que les poils qui recouvrent certaines parties du corps augmentent en nombre et en longueur chez les vieillards, (^hez certaines races infé-

rieures, comme les Monfîols, les moustaches et la barbe ne poussent abondamment qu'à un âge avancé, tandis que les jeunes gens n'ont que do petites muus- ' taches et très peu on pas du tout de barbe. Chez les j femmes de la race blanciie, il se produit le même phénomène. Le duvet fin et presque imperceptible qui recouvre la lèvre supérieure, le menton et les joues des jeunes femmes, se transforme en véritables poils qui constituent les moustaches, la barbe et les favoris des vieilles.

Le docteur Pohl (1), spécialiste pour tout ce qui concerne les cheveux et les poils, a mesuré la rapidité de croissance des cheveux dans certaines circonstances. 11 a étabU que, chez uh vieillard de 61 ans, ■ les cheveux de la tempe s'allongent de li millimètres dans l'espace d'un mois. Eh bien, les cheveux de la même région, chez des garçons de 11 a i'ô ans, se sont allonp:és, pendant le même laps de temps, de 11 à 11,8 millimètres, ce qui représente à peu près le même chilfre. Il ne s'est donc pas produit de diminution tant soit peu notable dans la prolifération celiulairi* chez le vieillard, malgré la grande différence d'âge entre les trois sujets étudiés par le docteur Pohl. 11 est vrai que cet obser\-aleur a constaté que les cheveux d'un jeune homme, mesurés 1i l'âge entre 31 et 24 ans, ont poussé à raison de 15 millimètres par mois, tandis que chez le même individu, âgé de j (il uns. le chiffre correspondant est descendu â ] 11 millimètres; mais ce ralentissement de la crois-

(1) Itat Uaar.

ÉTUDB SUR LA VIBILLB8SB 23

sance des cheveux n'est qu'apparent. En effet, le premier chiffre se rapporte aux cheveux, pris dans les différentes régions du cuir chevelu, tandis que le second ne concerne que les cheveux des tempes. Or, il est bien établi, par le docteur Pohl lui-même, que dans ce dernier endroit les cheveux poussent plus lentement que dans d'autres. D'un autre côté, chez les garçons de 11 et de 15 ans, étudiés par cet observateur, la rapidité du développement des cheveux s'est montrée toujours inférieure à 15 millimètres, souvent elle a été même au-dessous des 11 millimètres constatés chez le vieillard de 61 ans.

Nous avons pu nous assurer que les ongles poussent jusque dans la plus grande vieillesse. Ainsi, chez la centenaire, Mme Robineau, dont nous avons parlé plus haut, l'ongle du médius de la main gauche s'est allongé de deux millimètres et demi dans l'espace de trois semaines. Chez une dame de 32 ans, Tongle correspondant s'est allongé de trois millimètres pendant une période de deux semaines. La différence est donc loin de correspondre à l'énorme écart de l'âge. La croissance des ongles de notre centenaire oblige à les lui couper de temps en temps.

Quoique les cheveux et les poils poussent chez les vieillards, ils subissent néanmoins la dégénérescence sénile qui se manifeste dans le blanchiment. Pendant qu'ils croissent en longueur, leur pigment se raréfie et finit par disparaître complètement. Le mécanisme du blanchiment a été décrit dans les Etudes sur la nature humaine et doit être considéré comme définitivement établi. A ce titre il peut servir de base pour

rinterprétation des phénomènes intimés du vieillissement de notre organisme.

Dans plusieurs publications, j'ai développé cette thèse que, de même que le pigment dés cheveux est détruit par les phagocytes, de même l'atrophie des autres organes du corps vieillissant est en majeure partie due à l'intervention des cellules voraces, macrophages. Ce sont ces phagocytes qui détruisent les éléments les plus nobles de notre organisme, tels que cellules nerveuses, musculaires, cellules du foie et des reins. Cette partie de notre théorie a soulevé une forte opposition, notamment pour ce qui concerne le rôle des macrophages dans le vieillissement du tissu nerveux.

Ce sont surtout les neurologistes qui se sont opposés il notre manière de voir. Depuis plusieurs années, M. Mabinesco fait campagne contre notre théorie de l'atrophie de la celhile nerveuse dans la vieillesse. D'abord (1) il affirmait que chez des vieillards, même très avancés en âge, on ne trouve pas souvent de phagocytes entourant et dévorant les cellules du cerveau. A l'appui de son assertion, M. Marinesgo a eu l'amabilité de m'envoyer deux de ses préparations se rapportant au cerveau de deux personnes très âgées. Un examen minutieux ne tarda pas à me persuader de l'inexactitude de l'opinion de mon adversaire. Dans le cerveau des deux centenaires (dont l'un est mort âgé de 117 ans), il s'est trouvé une grande quantité de cellules nerveuses entourées de phagocytes 'et en

(1) Comptes rendus de V Académie des sciences, ^'^ avril i 900.

ÉTUOB Sim LA VIEILLESSE 25

trairi d'être détruites par ces derniers. Seulement, la coloration des coupes étant très faible, le tableau était moins net que sur des préparations qui avaient servi à nos recherches. Dans la deuxième et troisième édition de mes Etudes sur la nature humaine (p. 316), j'ai signalé ces faits en confirmation de ma manière de voir.

Sans tenir compte de ma réponse, M. Màrinesco a publié une nouvelle critique de ma théorie dans un article étendu : « Etudes histolopiques sur le mécanisme de la sénilité » (1). Bien que le nom de neuronophages pour désigner les phagocytes qui dévorent les cellules nerveuses ait été créé par M. Marlnësco lui-même, il renie dans la publication que nous venons de citer le pouvoir que possèdent ces éléments de s'emparer des corps étrangers. Pour lui, la cellule nerveuse s'atrophie indépendamment des éléments qui Fentourent. Ceux-ci, les ci-devant neuronophages, ne sont guère capables d'autre chose que d'exercer une pression sur la cellule nerv^euse en la poussant à l'atrophie par manque de place et de nourriture. Jamais, pour M. Màrinesco, les parties constitutives des cellules nerveuses ne se trouvent dans l'intérieur des neuronophages. Ceux-ci ne peuvent donc d'aucune façon être pris pour des phagocytes, c'est-à-dire pour des éléments vorac^s, capables d'absorber des corps avec lesquels ils se trouvent en contact.

Cette manière de voir est partagée par M. Léri (2)

(1) Revue générale des sciences, 30 décembre 1904, p. i 116.

(2) Le Bulletin médicaly 1906, p. 7âl. Le cerveau sénile, Lille, 1906, pp. 64-69.

26 PBBMIBRK PARTIS

dans son rapport sur le cerveau sénile, présenté au dernier Congrès des médecins aliénistes et neurologistes. Pour lui, « les noyaux qui entourent certaines cellules nerveuses en voie de destruction, ne jouent nullement le rôle de neuronophages ». La même opinion est défendue longuement dans une monographie de M. Sand (1) : « La neuronophagie ». Cet auteur s'appuie sur le fait que les éléments dits « neuronophages sont le plus souvent dépourvus de protoplasme ou n'en possèdent qu'une pellicule mince. Jamais on ne leur voit de prolongements amiboïdes, jamais on ne constate d'inclusions dans leur corps cellulaire » (p. 86). Dans une publication toute récente MM. Lai- «nel-Lavastine et Voisin (2) soutiennent les mêmes idées et insistent sur la conclusion que les éléments dits neuronophages « n'agissent pas comme des phagocytes ».

Bien qu'il nous soit impossible d'entrer ici dans une réfutation détaillée des opinions de nos critiques, nous désirons attirer l'attention du lecteur sur un gros malentendu qui s'est glissé dans leur raisonnement. Pour étudier la structure intime du système nerveux, celui-ci doit être d'abord soumis à toutes sortes de traitements par des réactifs divers qui sont loin de conserver intact un tissu aussi délicat. Aussi ne faut-il jamais perdre de vue ces altérations, souvent difficiles à éviter, lorsqu'on se décide à prononcer un jugement. Or, il suffit de jeter un coup d'oeil sur les figures

(1) Mémoires couronnés publiés par V Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1906.

(2) Revue de médecine, novembre 1906, p. 870.

données par les auteurs cités, pour s^assurer d^une façon indubitable que les neuronophages ont été horriblement maltraités sur leurs préparations. Lorsque M. Léri parle de « noyaux qui entourent certaines cellules nerveuses » ou lorsque M. S and s'étend sur les éléments « dépour\'us de protoplasme » ou qui tfen possèdent qu'une « pellicule mince », il est évident qu'il ne s'agit que de cellules abimées par les manipulations artificielles. Les figures du mémoire de M. Marinesco démontrent que, sur ses préparations aussi, les neuronophages étaient profondément altérés par sa méthode de préparation.

Or, il est de notion absolument courante que les noyaux ne se trouvent jamais libres dans les tissus et que, s'ils se rencontrent privés du protoplasme, cela tient uniquement à la défectuosité de la technique. En réalité, les neuronophages sont loin d'être constitués exclusivement par un noyau et une pellicule ; ils contiennent aussi, comme n'importe quelle autre cellule, du protoplasme. Seulement celui-ci se trouve le plus souvent dissous par les procédés violents que Ton emploie dans la technique histologique.

Le raisonnement de mes contradicteurs rappelle la réponse d'un étudiant en médecine qui, à la question du professeur « qu'est-ce que le microbe de la tuberculose ? », a répondu : « c'est un tout petit bacille rouge». En réalité le bacille de la tuberculose est, comme la plupart des microbes, incolore ; seulement ona l'habitude, dans les préparations microscopiques, de le colorer en rouge pour le rendre plus visible. L'étudiant qui ne connaissait ce bacille que d'après

^8 ^RSMfènB I^ARTIE

des préparations colorées, s'en était fait une idée erronée.

Traités par des méthodes appropriées, les neuronophages se présentent bien comme des cellules entières, riches en protoplasma. Lorsqu'on leur applique un traitement qui ne dissout pas le contenu, on y distingue parfaitement des inclusions sous forme di' granulations pareilles à celles qui se trouvent dans rintérieur dés cellules nerveuses.

Dans rintention d'étudier le problème de la neuronophagie, M. Manouélian, à l'Institut Pasteur, s'est mis à perfectionner la technique des préparations. Il a réussi d'abord (1) à démontrer que, dans la destruction des cellules nerveuses chez des individus atteints de rage, le contenu de ces éléments est absorbé par les neuronophages environnants. « Nos recherches sur les ganglions cérébro-spinaux de l'homme dans la rage », conclut M. Manouéman, « montrent d'un<» façon indiscutable qu'il y a phagocytose des cellules nerveuses de la part des macrophages ». « La plupart (les cellules nerveuses ganglionnaires présentaient dans l'intérieur de leur protoplasma un grand nombre de granulations pigmentaires de couleur jaune, brunAtre et noire, granulations groupées le plus souvent en amas compacts. Que devenaient ces granulations lors de la destruction et de la disparition de la cellule nerveuse? Si, comme raffîrme M. Marinesco. ces phénomènes n'étaient pas dus k la phagocytose de la part des éléments envahisseurs, mais étaient

(I) Annales de f Institut Pasteur , octobre 1906, p. 859.

ETUPS S,DR Li. VISILtBSSB

purement et simplement la coQséquence d'une action mécanique de la part de ces éléments, on devrait tfOQver ces granulations répandues dans le tissu interstitiel ambiant et non point dans l'intérieur des éléments envahisseurs. Or, c'est tout le contraire qui

.'ËCORCE CÉRÉBRALE D

Lu Deuronophflgea autour des éléments nerveux rCDrerment des

gninulatioDs nombreuses.

(D'après les préparations de M. Manouélian).

irrive. Ces granulations sont accaparées par ces cellules, véritables macrophages ».

Le même englobement des granulations des cellules nerveuses par les neurooophages a été C4>iistaté par M. MANOuÉLiAN sur des préparations des cerï-eaux séniles, grâce à une méthode particulit^rement délitale. Nous avons étudié les préparations de M . Manolë-

30 PBEMIEikB PARTIE

LiAN et nous nous portons garant de l'exactitude des conclusions de cet observateur (fig. 6, 7.).

Le doute n est donc plus possible. Dans la dégénérescence sénile, les cellules nerveuses s'entourent de neuronophages qui absorbent leur contenu, amenant leur atrophie plus ou moins complète. On a pensé que, pour accomplir leur fonction phagocytaire, les neuronophages doivent nécessairement pénétrer dans l'intérieur des cellules nerveuses, ce qui ne s'observe que très rarement. Mais il est bien connu, et le processus de la phagocytose de certains globules rouges en donne un exemple typique, que, pour absorber un élément cellulaire, le phagocyte n'a pas toujours besoin d'englober la cellule entière, ou de s'introduire dans son intérieur. Il peut tout aussi bien, pour accomplir son rôle, s'approprier par fragments le contenu d'une cellule contre laquelle il s'applique.

On a beaucoup discuté sur l'état dans lequel se trouvent les cellules nerveuses en train d'être dévorées par les neuronophages. On a remarqué avec raison que ces éléments peuvent siibir une dégénérescence plus ou moins accusée, sans être accaparés par les phagocytes. En effet, on rencontre souvent dans le cerveau des vieillards des cellules nerveuses remplies de pigment, sans cependant devenir la proie des neuronophages. D'un autre côté les cellules qui sont en train d'être absorbées, gardent souvent leur structure normale. Dans l'impossibilité d'établir d'une façon assez précise les conditions qui amènent l'intervention des neuronophages, il est inutile d'entrer dans la discussion de cette question.

iTOOB SUR LA VIEILLESSE 3f

Quoique la destruction des cellules nerveuses du cerveau sénile à Taide des neuronophages, soit un fait général, on peut concevoir des exemples où ces éléments restent intacts chez des vieillards. Ainsi il n'y aurait rien d'étonnant à ce que, chez certaines personnes très âgées ayant conservé leurs facultés intellectuelles à peu près intactes, les cellules cérébrales soient épargnées par les neuronophages. Mais, comme ces exemples sont exceptionnels, on trouve en règle générale une forte neuronophagie dans le cerveau des vieillards. C'est la raison pour laquelle nous ne sommes pas disposé à accepter l'opinion de M. Sand, sur l'absence de ce phénomène, opinion qui n'est basée que sur l'étude de « deux cas de sénilité ».

L'analyse des objections formulées contre notre théorie du mécanisme de la dégénérescence sénile du cerveau, ne fait que nous renforcer dans notre opinion sur le rôle important des neuronophages, et cela d'autant plus que les nouvelles recherches à ce sujet que nous avons faites avec M. Weinberg ont pleinement confirmé nos conclusions antérieures.

Le blanchiment des cheveux et l'atrophie du cerveau dans la vieillesse fournissent un argument des plus importants contre la théorie qui tend à expliquer la dégénérescence sénile par l'épuisement de la faculté prolifératrice des éléments cellulaires. Les cheveux vieillissent et deviennent blancs en continuant de pousser. Quant aux cellules nerveuses, elles n'ont pas besoin de perdre leur pouvoir de reproduc-

32 PREMIÈRB. PARTIE .

tion pour vieillir^, car elles ne se reproduisent pas, même dans la jeunesse.

Rôle des macrophages dans la destruction de nos éléments nobles. — Dégénérescence sénile des fibres musculaires. — L'atrophie du squelette. — Athérome et artériosclérose. — Théorie de la yieiliesse comme conséquence de Taltération des glandes vasculaires.— Tissus de Torganisme qui résistent à la destruction par les macrophages.

Les exemples que nous avons choisis pour caractériser le mécanisme du vieillissement de nos tissus ne sont pas les seuls dans lesquels on constate le fonctionnement important des cellules phagocytai res. Dans le blanchiment des cheveux, nous avons été témoin du rôle destructeur des chromophages ; dans Tatrophiedu cerveau, c'étaient ies neuî'onopkages qui détruisaient les éléments les plus nobles de notre organisme, les cellules nerveuses.

A côté de ces deux catégories de phagocytes, appartenant au groupe des macrophages, se rangent beaucoup d'autres éléments semblables qui sont charriés dans les tissus des vieillards et amènent la destruction de difTérentes cellules nobles, telles que les cellules rénales dont il a été question dans nos Etudes (3® édit., p. 314), les cellules hépatiques et plusieurs autres. Si, dans ces exemples d'atrophie sénile, les phénomènes de phagocytose ne sont pas aussi saillants que dans

Miup dp maladies înfeftioiisps, cela tient k particularité des macrophages de n'nhsorber que pur petites portions 1^ coiileiui îles cellnli>s imliies adjacentes. C'est ce que l'on voit très bien dans riilropliie

Ht.

(D'sprèsM. Matchinskt).

Je l'ovule (Gg. 8), lorsque les maciupliu^es qui l'entourent saisiiiieent les granulations qui le remplissent et les irunsporteot à grande distance. Au fur et it mesure qiie les parties constitutives de l'ovule sont absorbées par le« phagocytes du voisinage, l'ovule s« réduit à uiie musse difforme, dont il ne reste que, quelques débris insigniiîants ou même rien du tout. M. MtTCHi^SKï (I) a observé c«s phcDoménes dans mon laboratoire et moi-même j'ai pu me rendre bien

(l) Annaiet de Vlnstilul Patleu}-. 1900, 1. XIV, ji. lia.

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