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été soulevés pI Irnitùs, le centre autour duquel gravite tout le reste, c'est l'amour.

Dans la première partie, con(;ue et en grande parti? rédigée pendant la jeunesse, le Aujet principal est l'amour d'un jeune homme pour une jolie et charmante fille, vis-à-vis de laquelle le héros du drame sp fonduit d'une façon qui ne correspond pas i seskli^e* sur la moralité. Comme dans toutes les œuvres Ji- GiETRE, le sujet principal de la première partie dp Faiixl est emprunté A un épisode de sa propre vie, épisode qui remonte h. l'époque où (jietrk avait 22 ans. C'est l'histoire bien connue de Frédértque, la fille d'un pasteur, qui excita l'amour du brillant jeun*' hnmme, auquel elle répondit par une affection plus forte et pi us profonde. Effrayé de la perspective de lier sa vie fi jamais, Giethk fait voil^-fare et laisse la |ihiivre amoureuse dans une situation bien triste. H ji avoué plus tard à la baronne von Stetn qu'il « abandonna Frédérique A un moment, oii celte séparation faillit coûter la vie à la pauvre fille ». « J'avais htess^ — dit-il • — le meilleur cti'ur clans toute sa profonil^nr, ce qui amena une époque de triste repentir... bien pénible, même intenable » (ItiELiiCHOWSKY. 1. 133). Comme pour réparer sa faute, il fit de Prédérique les héroïnes de (îœtz et de Clavi^i ; mais ne les trouvanl pas dignes d'elle, il l'iinmortiiIiBa dans In Murguerile de Faiisl.

Un savant docteur, après avoir parcouru toutM les connaissances humaines, n'ayant trouvé aucnnr satisfaction dans ses études, trouve une consolation d&nft la beauté et le charme d'une jeune GUc, dont il

devient passionnément amoureux. Il serait très intéressant de préciser le mécanisme psychologique intime de cet abandon de la chambre d'études scientifiques, pour la rue et les autres endroits où se trouve Marguerite.

Quoique Faust soit d'abord représenté comme vieux savant, ayant eu assez de temps pour assimiler toutes les connaissances de son époque, il porte cependant un cachet visible de verte jeunesse. Non satisfait de toute sa science il voudrait « savoir ce que contient le monde dans ses entrailles, assister au spectacle de toute activité, saisir le principe de la vie ))(!). O sont là des exigences de jeune homme qui se met à apprendre, persuadé que du coup il pourra résoudre les problèmes les plus difficiles. Aussi ce monologue date de répoque de Werther, lorsque Gaethk n'avait pas encore 25 ans (2). C'est pour cela qu'il ne produit pas d'impression profonde. Le second monologue, celui qui se termine par la tentative d'empoisonnement, est de date moins éloignée, car il manquait dans la publication de 1790 (Fragment). Rédigé quand Gikthe avait dépassé la cinquantaine, il porte le cachet d'une plus grande maturité. Bien que manquant de précision, il représente cependant d'une façon intéressante les misères de l'existence. « A tout ce que l'esprit conçoit

(1) Nous citons d*après la traduction française de M. Blaze ; seulement nous flvons remplacé a la fécondation » de ce texte par le « principe de la vie » qui rend mieux le a Samen » de roriginal qui est l'expression alchimique du principe de la vie.

(2) Brich Schmidt, Gœthe's Faust in ursprûnglicher Gestalt, 6« édit., Weimar, 1905, p. 1.

lie plus ina^nîlique, des pencliarita grossii sent incessamment ! Pour |ieu que nous iilloi^'nions <ui lionheur du nmnde, nous traitonn d'illusion et de mensonge tout ce qui vaut mieux que le honheur, et les sentimontH sublimes qui nous donnui(<nt In vie périssent étouffés dans les intérêts de la terre. L'imafïiaation d'un vol Imrdi, aspire d'abord à l'éternili i puis un petit espace suffit bientôt aux débris de toutes nos pspérauces trompées. L'inquiétude ne tarde point dès lors il se glisser au fond de notre cœur ; elle y entendre des douleurs secrètes, se remue, et détruit plaisir et repos. Chaque jour ce sont de nouveaux masques : le foyer ou la cour, une femme, un enfant, le feu. l'eau, le poignard et le poison. Vous tremblvi devant tout ce qui ne saurait vniis atteindi-e, et [iIpurez sanscesaece que vous n'avez point perdu o ip.171). C'est la crainte des malheurs qui nous guettent et contre lesquels nous ne pouvons pas nous prémunir qui nous rendent la vie insupportable. Cet état d'âme de Faust rappelle beaucoup celui de Schupouauer qui craignait toujours quelque chose : lantàl c'était I» peur des voleurs, tantôt celle des maladies qui le lou^ mentait. 11 n'allait jamais se faire raser chez un coiffeur et sortait avec un petit vase en cuivre pouf lioire.

iNe viuidrait-il pas mieux «lettre un terme a une existence pareille et se donner la mort, méuie au risque de tomber dans le néant, se demande Kaobt. Q saisit la coupe empoisonnée, l'approclie de sa bouche, mais, retenu par les chants et In son des clocher, venus du dehors, il s'arrête et il est rappelé à la via.

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Seulement, ce n est pas la foi religieuse, mais les souvenirs d'enfance, « des joyeux ébats de Is^jeunesse et des fêtes libres du printemps » qui produisent ce résultat et ramènent Faust sur la terre. U descend dans la rue, se mêle à la foule, cherche à se distraire parmi les hommes, contemple la beauté du printemps renaissant, mais tout cela ne suffit pas pour lui faire oublier le malheur de l'existence. U rencontre son élève, entre en conversation avec lui et se révèle de nouveau comme pessimiste : c Oh, bienheureux qui peut espérer encore de surnager sur cet océan d'erreurs I Ce qu'on ignore, voilà justement ce dont on a besoin, et de ce qu'on sait, on n'en a point d'emploi » (p. 183'. C'est alors que Faust prononce son célèbre monologue sur lequel ses commentateurs se sont tant creusé la tète et ont versé des flots d^encre. a Deux âmes habitent en moi, et l'une tend incessamment à se séparer de l'autre : l'une, vive et passionnée, tient à ce monde et s'y cramponne par les organes du corps ; l'autre, secouant avec force la vie qui l'environne, s'ouvre un chemin au séjour des cieux » (p. 184). On a créé toute une « théorie des deux &mes », dans laquelle on incor-

porait le dualisme des Manichéens, les deux natures du Christ et que sais-je encore (1).

Le monologue des deux âmes est une des meilleures expressions poétiques de la désharmonie humaine qui existe dans la littérature mondiale. Il fait sentir cet état de déséquilibre qui est si fréquent chez les jeunes

(4) On trouvera des détails à ce sujet chez Kl'no Fischer, Gœihes Fauêt, pp. 338-330.

gens et qui dénote la jeunesse du FaDSt de la pi«* mière partie.

Rentré dans son cabinet d'étude. Faust aecuse H» nouveau son pessimisme. « Mais, hélas ! déjà je sens (ju'avec la meilleure volonté la satisfaction ne jaillit plus de mon sein. Pourquoi faut-il donc que sitiM k Ueuve se tarisse, et nous laisse de nouveau nous consumer dans notre soif? Que de fois j'en ai fait l'expérience ! » (p. 186). C'est, arrivé à ce point, que KAïfST s'adresse à « l'esprit qui toujours nie » et qui est re que l'on appelle « péché » et " mal », Cet esprit évoque « h se« yeux les plus douces visions des songes o (p. 19.'>). c'est-à-dire l'aspect d'une beauté en toute nudité du corps. Faust constate qu'il est trop vieux pourne soufrer qu'à s'amuser, mnisque. malirrécclN, il est « trop jeune pour 4trp sans désirs ", Poursuivi* par ceux-ci, dit-il. « lorsque la nuit tombe, je m'éteniU sur ma couche avec inquiétude : là encore point H« répit ; d'affreux songes m'épouvantent •>, de sorte qu'il " souhaite la mort et déteste lu vie a i|i. 196). n Oh ! bienheureux ». dit Faust, " celui dont la mort ceint les tempes de lauriers sanglants dans l'éclat da la victoire ! celui qu'au sortir de la danse eirrénéeplle surprend dans les bras d'une jeune tille » 'p. ï»7), Favst arrive ainsi à l'extase amoureuse. BienliM aprr» il voit dans un miroir une n céleste ima^e '■ et il s'écrie : n Amour, oh ! préte-nioi la plus rafùde de te* ailes et me conduis en sa réffion ->. " la pins parfailiimajfe de lu femme ! Est-il possible que la femme ait tant de beauté î Dois-je. en ce cor)is éten«ln devant moi, voir l'abrégé de tous les cioiix f S»

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trouve-t-il rien de pareil sur la terre ? » (p. 223).

Le mécontentement de l'existence, Tinsuffisance des connaissances humaines et le plus sombre pessimisme aboutissent à Tamour le plus passionné qui, après toutes sortes de péripéties, jette Faust dans les bras de Marguerite. Ce roman, qui est un des plus grands chefs-d'œuvre, est suffisamment connu de tout le monde. Faust, sans s'en douter le moins du monde, commence par suivre une partie de la recette de Brown-Séquard. La fatigue cérébrale, survenue après tant d^études, rend leur continuation intolérable. Cet état est très bien exprimé par les paroles suivantes de Fagst : « Le fil de la pensée est rompu, et dès longtemps je suis dégoûté de toute science. Fais que nos passions ardentes s'apaisent dans les abîmes de la sensualité ^ (p. 200;. Le cerveau refuse à fonctionner et l'instinct aveugle, sous forme de songes, souffle qu'il y a dans l'organisme quelque chose qui peut renforcer l'activité intellectuelle. Seulement ce quelque chose est considéré comme un péché et il faut beaucoup de courage pour surmonter toute hésitation. Mais, sans cernai, la vie ne peut plus durer ; il n'y a donc qu'un choix à faire : la mort ou l'amour. Faust se décide pour le dernier.

De même que dans le roman de Gokthe avec Frédérique, celui de Faust et Marguerite tourne mal, même beaucoup plus mal. Le poète s'est servi des couleurs les plus sombres de sa palette. Marguerite tue son enfant, empoisonne sa mère, devient folle et subit à la fin la peine de la décapitation. Le malheur de Faust est à son comble. Il en veut à son génie malfaisant ; il

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faild^s pITorU {loiirsaiivi^i' la pauvre feinme ets^ dans son désespoir: o Oh. si je ti'étais jamais né «.

ËD résumé, dans la première partie, Facht est un jeune savant qui denicinde trop 1\ la science et i la vie et dont le ^énie exige l'amour extraconju^al comme stimulant ; mal équilibré, il devient néeessairenieut pessimiste. Il n'est pas étonnant que. dans cea conditions, sa vie tourne mal elque sa conduite lui procura un repentir diTticile & calmer. Mais, tandî» qu'au début le mécontentement général avait sufli pour le pousser au suicide, plus tard un mal immense fait A une pauvre créature qui l'aimait profondément, l'avait seuldment plongé dans un étui de douleur très grande, mais non mortelle. L'évolution de l'Âme de Faust a réalisé ainsi un pas important vers l'uptimisme. La crise, bien que grave, se termine par un retour à la vie active et de très grande envergur«.

Lh secotiJe pavlie Je Faust est consacrée surtout à l'exposi) At l'amour sénile. — Passion amoureuse du vieillard. — Attitude liumble du vicujt Faust. — Amour platonique pour IlélËoe, — Conception de la vie du vieux FAi;aT.— Son optimisme. — t-'idi» générale de l'opiivre.

Tandis que la première partie de Fan."/ a, aussitAl après son apparition, provoqué l'admiration du monde entier, la seconde partie n'a rencontré qu'un accueil des plus froids. Lu première partie est luf> et connu»

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de tout le monde ; la seconde ne trouve que quelques rares lecteurs, surtout parmi les gens du métier. Il est vrai que sur la scène elle produit plus d'effet qu'à la lecture, mais ceci grâce à toutes sortes d'agréments secondaires, rappelant les plus beaux ballets. Quant au sens intime de cette partie, il est généralement admis qu'il est obscur et compliqué et ne se laisse pas facilement interpréter. Aussi beaucoup de critiques littéraires se sont creusé la tête afin de saisir la pensée directrice de l'auteur. Lorsque Eckermann qui a poussé Goethe à rédiger et à terminer la seconde partie, lui demandait le sens de plusieurs scènes, Gcethe s'esquivait et jouait le sphinx. Ainsi, à propos des fameuses « mères », G(»:thk, prenant un air mystérieux, répliqua : c Je vous donne le manuscrit, étudiez-le chez vous et voyez ce que vous pourrez en tirer » (10 janvier 1830). G. -H. Lewes qui est cependant un des plus grands admirateurs de G(ETaK, s'arrête devant l'impossibilité de saisir le sens de la seconde partie. « Wanderjahre et la seconde partie de Faust », dit-il, « présentent un vrai arsenal de symboles. C'était un plaisir pour le vieux poète de voir comment les critiques profonds, à qui mieux mieux, s'efforçaient de montrer leur perspicacité clairvoyante dans leurs interprétations de Faust et de Meister, tandis que Goethe malicieusement s'enfermait dans son mutisme et refusait de leur venir en aide ». « Non seulement il ne manifestait pas le moindre désir d'éclaircir les malentendus qui s'accumulaient, mais, à ce qu'il paraît, il trouvait même plaisir à poser de nouveaux problèmes à la perspicacité de ses critiques >)

37* Hi;iTit;Mi; pahtig

{Loc. t., IJ, ;i82}. Lewjls trouve que la seconde partii' a coiii)ilèUiuieiit manqué son but comme tioDC«ptiun vl comme «xi-culion. « Je rftisaia tous mes efforts », dit il. « pour Itien couipnmdro cette œuvre, pour mu placer à un point de vue vrai qui m'aurait révélé toutes su» I)eaiiti!^i4, inaiH toute cette tentative n'a servi k rien « {l/iiJ . 3oI). Pour renseigner ses lecteurs, il ne lui resta autre cliose que lie leur donner un sonwiiairp du drame, aans mettre quoi que ee soit en relief. Or. la seconde partie, depuis longtemps conçue dans w* lignes générale.'^, a été exécutée pendant toute uni; série d'années de la demiére période de la vie du poète. et, ce qui donne une indication précieuse, le texte ii'a pas été rédigé d'après Tordre des actes et des scène». C'est d'abord le troisième note et ensuite In seconde moitié du cinquième qui ont été mis les premiers <iur le j)apier. Puis vinrent le premier et une partie du second acte : la nuit classique de W'nlpurgis a cIp rédigée en IS30, le quatrième acte en 1831 et en fin de compte le conmiencenionl du cinquième.

(^omme la .seconde partie contient une foule de cIkk ses liigiirrée, parmi lesquelles certains sujets, fur exemple la tbéorie vutcaniste de la terre ou bien U questinn du papier-monnaie, qui évidemment n'ont qu'une importance tout à fait accidenlBUe «t »w«ii* daire. il faut cbercher la clef dans les .icéiies rédigées en premier lieu. Or, le troisième acte contient l'bi»toire d'Hélène et la seconde moitié du ciuquièinv. l'activité de Faust, dirigée vers le bien général- Prenant pour guide ce fait que les oeuvres de Gicinl reflètent les acte.s et les accidents de sa propre vie.il

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faut ohercher dand celle-ci Texplicationde Tœuyre qui parait la plus obscure.

Nous avons vu que c'est Tamour qui mettait en mouvement lactiviié de Gobthë jeune et vieux ; c est le fil rouge qui passe à travers toute ou presque toute son existence. Lorsqu'il s*est agi d'exposer Tamour pour Frédérique, il ne rencontrait aucun obstacle pour le faire : tout le monde trouvait tout naturel de voir un jeune homme devenir amoureux d'une jeune fille. Toute autre était la situation au sujet de l'amour d'un vieux, pris de passion pour une jeune beauté. On dit qu'une des raisons qui l'avaient empêché de se marier avec Ulhique de Lewctzow, était peut-être c la crainte d'attirer la raillerie » (Lewës, II, 345), cette crainte qui est un des mobiles les plus importants dans la vie. On comprend jusqu'à quel point a dû être délicat le désir du poète de parler de son amour sénile. Dans l'amour de Faust pour Hélène il s'agit non pas d'un prétendu vieillard qui rajeunit en ôtant sa barbe et en changeant sa toque, mais d'un véritable vieux, du rajeunissement duquel, malgré tout l'appareil mystérieux et magique, il n'est même pas question. Or, l'amour du vieux Faust est une véritable passion et les strophes qui lui sont consacrées doivent être rangées parmi les plus belles qui sont sorties de la plume de Gûetbe.

Au commencement de la seconde partie nous voyons Faust après la terrible crise qu'il a traversée pendant la première. Inquiet et fatigué, il se décide à une nouvelle existence. <i Les artères de la vie battent d'une force vitale nouvellement puisée, pour saluer le cré-

puscitle éthéré. Terre, cette nuit aussi tu as été'( tante, et tu respires toute ravivée k mes pieds. ItAji tu commences à m' entourer de voluptés : tu fiverlk's en moi, tu remues une résolution puissante de tendre toujours et sans cesse vers l'existence la plus huiiti^- " (p. 300).

Le besoin de volupté se traduit en passiou débordante k la vue de l'imaj^ évoquée de la plus (jellf* femme du monde. « Ai-je donc bien mes yeux encore ". s'écrie Faust, a N'est-ce pas la source de la pun» beauté qui s'épanche k torreut dans l'intérieur de mun Pire ? Prix fortuné de ma course terrible ! NMnt du monde avant cette révélation ! Combien ne s'est-il jins transformé depuis ce sacerdoce que je viens d'accomplir ! Ponr la première fois le monde me parait dé«inible, solide, plein de durée. (Jue le souffle de la vin s'éteigne eu moi, si jamais je puis m'acclimater Injn lie la présence ! La douce ligure qui jadis me ravil, et dont le reflet magique m'enehanta. n'était que l'ombre d'une telle beauté. C'est à loi que je voue loiile force active, toute passion ; à toi sympathie, amour, adoration, débre u (p. 3ë0). Pris d'une telle pattâion, Faust est torturé par la jalousie, voyant la belle femme aspirer le soutUe et embrasser un Jeune homme. Il la veut à tout prix. <• Ne suis-je donc piiur rien à cette place ^ Ne l'ai-je pas dans la main cetM' clef qui m'a conduilà travers l'épouvante, et la va^fiis et le flot des solitudes, sur ce sol ferme. Ici j'ai pris pied, ici sont les réalité» ; d'ici l'esprit peut combattn^ les esprits et se préparer à la conquête du doublv royaume. De si loin qu'elle était, comment aurait-ell"

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donc pu yenir près. Je la sauve. Elle est deux fois à moi ! Goura^e donc, ô mères ! Mères vous devez m^exaucer! Celui qui la connaît ne peut plus vivre sans eUe » (p. 352).

La disparition de la belle femme ébranle tellement Faust qu*il s'évanouit et tombe dans un état de sommeil prolongé. A peine revenu à lui, Faust demande : « Où est-elle ? » et se met à sa recherche. Ayant appris que Chiron avait jadis porté Hélène sur son dos, Faust, s'écrie : « Tu Tas portée, elle ?» — Chiron. « Oui, sur ce dos ». — Faust. « Mon égarement va-t-il encore s,'accroître ? Oh joie ! m'asseoir à la même place ! Oh délire ! ma tète se perd ! raconte-moi comment. Elle est mon seul désir. Où Tavais-tu prise ? Où la conduisais-tu ? Ah ! parle ». t... Tu Tas vue jadis ; aujourd'hui, moi, je Tai vue aussi belle qu'attrayante, aussi belle que désirée. Tous mes sens, tout mon être en sont désormais possédés ; je ne vis plus, si je ne puis l'atteindre » (p. 381). Chiron trouve cette attitude si passionnée tellement bizarre qu'il conseille à Fausï de se soigner.

Après toutes sortes de péripéties et d'obstacles, Faust rencontre enfin la femme tant désirée et lui adresse ces paroles : « Que me reste-t-il à faire, si ce n'est de remettre en tes mains ma destinée et tous les biens que je croyais posséder ? A tes pieds laisse-moi, libre et fidèle, te reconnaître pour souveraine, toi qui n'as fait qu'apparaître pour te rendre maîtresse du trône et du pays » (p. 434). Ce langage, si différent de celui que tenait autrefois le même homme à Marguerite, ne ressemble-t-il pas plutôt à l'attitude d'un vieil

beauté qu'il aoôrëT

amoureux vis-à-vis lie la j LorsquHélène demaude à Faust de s'asseoir sui- le trône auprès d'elle, celui-ci lui répond : (c El d'abord, femme sublinio. laisse que je tombe à genoux, et daigne acceptei' mon hommage fidèle : la main qui m'élève à ton côté, laisse-moi la baiser. Partage avec moi la régence de ton royaume infini ; acquiers ainsi. en un seul homme, adorateur, serviteur i^t gardien » (p. 436). Ce vieillard, épris d'un amour tellement passionné qu'il en perdait la tète, n'ose pas s'adressera sa bien-airoée autrement qu'avec d'humbles paroltv;.

Hélène ne fait aucune déclaration d'amour, mais prend une &ttitui]n bienveillante et lorsque Faust lui propose B pour un séjour heureux, une Arcadie éternellement jeune u, Hélène consent file suivre dans une grotte abritée et pleine de verdure. On ne sait pas bien ce qui s'y passe, car ils sont restés seuls, ayant permis seulement à une vieille servante d'approcher de temps en temps.

Le fruit do cette union n'est point un enfant comme celui dont accoucha Marguerite et qu'elle lit périr. C'estun être mLMveilleux et particulier : un gai-^on qui. aussitôt après la naissance, se met à bondir, k faire des mouvements tellement vifs que .'^es pari>nls un ont lu plus grande peur.

Tandis que Gudthe était si persistant dans sou mutisme lorsqu'on lui demandait l'explication de tant de scènes de la seconde partie, il ne fait aucune difficulté pour dire ce que signifie cet enfant si étunnanl. 11 (I n'est point un être humain, mais une simple allégorie. Eu lui est personnifiée la poésie, qui n'est lien

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.à aucun tempjs, à aucun endroit, ni à aucune personne » (ËCKERMANN, 20 décembre 1829). Frappé par le sort tragique de Bteon, GrcerHe fait du fils de Faust ^t d'Hélène le symbole du poète anglais.

Prenant Texplication catégorique de G(KThe comme point de repère, .les critiques littéraires ont déclaré que la liaison de Faust avec Hélène signifiait la synthèse du romantisme avec le classicisme, synthèse dont le fruit est la poésie moderne, personnifiée dans son meilleur représentant, Byrom. Telle ne devait pas être la pensée de Goethe qui ne faisait pas du tout un si grand cas du classicisme et du romantisme. f< Qu'est-ce que c'est », disait-il, t< que tout ce bruit autour du classique et du romantique ! L'essentiel est qu'une œuvre soit entièrement bonne et sérieuse ; dans ce cas elle aussi sera classique » (ëckermann, 17 octobre 1828). Il est donc beaucoup plus probable que GdCTBE fait naître la poésie des rapports entre le vieux Faust et son adorable compagne, rapports qui rentrent dans la catégorie des amours soi-disant platoniques. Cet amour inspire la création d'oeuvres parfaites, même par un vieux poète, lorsqu'il est stimulé par une belle femme.

Lorsque Faust et Hélène sortent de leur grotte avec leur fils, celle-ci dit : « L'amour pour un bonheur terrestre — l'amour rapproche un noble couple, mais, pour une joie divine — il forme une heureuse trinité M, à quoi Faust répond : « Désormais tout est trouvé. Je suis à toi, tu m'appartiens. Nous sommes ainsi liés. Poi\vait-il en être autrement ? » (p. 444). . Après la mort du fils, Hélène abandonne Faust, lui

I Hl'ITIBUB PARTIS

laissant sea vètcinont». < Muu L'xem|jle, hélss ! > dil-. elle « justifie cetlc antique parolo : le Bonheur cl l« Bi^auté. ne saumieiil s'unir pour longtemps. Le lien div lu vin comme de l'amour est brisi^ ; je lu» diiplororuii et l'aulre. leur dis un douloureux adieu, l't tombe dans tes bras une dernière fois » (p. 150)..,

Le vieux Kaijst iherche, après celte crise, h ne cim- Holer au sein de la iialure. Dûjù aprùs la terrible rata^ tmphe avec Marguerite, la contemplation do la naluiilui a donne la force du vivru. (Vite fois-ci il met pied il terre sur le plateau d'une hante montajrne, d'où il suit la masse vaporeuse d'un nna|<e i|ui se prètiento it son re^^rd sous forme d'une beauté féminine. Mais Faust est vieux, il ne vit plus ipie de souvenir» d'amour. Il a'écrie : « Non, mon o'il ne m'abuse pas ! sur dus iiouasins inondés des clartés du sûleit. royalement étendue, g)t, colossale, une image semhlahli' k quel(|ue diviuilù a. » Une inia^e de femme grandit el Hotte majestueuse el charmante ii mes yeux rans. Uélas ! déjà tout se brise et la masse informe dtVsormni» s'arrête dn côté de r()rient, iissea seiublalde ft quelque lointain glacier où se rélléchirait pour moi Ib sens des jours passés, (Cependant une douce va|teur m'environne, tiède et légère ; elle rassérène mon frunl el ma poitrine, elle s'élève frémissiinle dans Taïr, toujours plus haut, elle prend forme. Visage raviv sanl, premier bien de ma jeunesse, bien si longtein|is regretté, es-tu encore une illusion ? Je sens ruisseler de nouveau les trésors enfouis au fond du cit-ur, tn'" sors du premier Age ». « Pareilleft la Imputé de l'Ame, la douce forme «'élève sans se briser, se bulaiico daiw

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Tair, et avec elle emporte la meilleure partie de mon être » (p. 455), Cet état d'Ame est semblable à celui de GoETBe après la rupture avec Ulrique.

Fini avec Tamour, fini avec la poésie ! Mais Télan vers une vie supérieure n est pas pour cela anéanti. Le désir de vivre est encore très fort chez le vieux Fadst. Seulement, ce n'est plus à un idéal impossible à atteindre, comme au temps de sa jeunesse, qu*il rêve. Et lorsque Méphistophélès lui pose ironiquement cette question : c Devine-t-on jamais le but où tu aspires ? C'était sans doute quelque chose de sublime. Toi qui, dans ce trajet, fus porté si près de la lune, ton aspiration ne t'y poussa-t- elle pas ? » Il lui répond: € Nullement. Ce globe terrestre offre encore assez d'espace pour les grandes actions. Il faut que j'accomplisse quelque chose de grand. Je me sens des forces pour une vaillante activité » (p. 460). Ce langage optimiste qui diffère tellement des lamentations du Faust de la première partie, s'accentue encore avec le temps. Devenu tout à fait vieux, à l'approche d'un siècle d'existence, voici comment il formule sa profession de foi : c Je me suis contenté de passer à travers le monde, saisissant par les cheveux chacun de mes souhaits, laissant aller ce qui ne pouvait me contenter ; et quant à ce qui m'échappait, ne cherchant jamais à le retenir. J'ai désiré, accompli, puis encore désiré, et de la sorte vaillamment promené le tourbillon de ma vie, de ma vie d'abord grande et puissante, désormais sage et circonspecte. Je connais autant qu'il me faut l'horizon terrestre ; quant a ce qui se passe au delà, la vue nous en est interdite.

Insensii qui toiinie, on clignant l«8 yeux, de e# eAti! et qui, dans ses rêves, s'imugine dépasser ses égaux de la hauteur des cieux ! Qu'il s'attai-hw plutAt h \» terre et regarde autour de lui. Non, pour rh<iinm(> fort, le monde ne reste pae muet. Qu'n-l'it besoin d'errer à travers les espaces éternels ? Ce qu'il découvre, au moins, se laisse comprendre n (p. 198).

Arrivé k la sagesse suprême, Fibbt dirige des travaux d'assjiehement dans le but d'angmenter la siirfapp du sol utilisable. " J'mivre de.s esjiaces à de* myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans U sécurité sans doute, mais dans la Ithro activîU' An l'existence. Des campagnes vertes, fécondes ! « » A rinlérîeur, ici, c'est un paradis «. a Oui. je me «pn« voué tout entier h celte idée, tin dernière de toulc sagesse. Celui-là seul est digne de lu liberté cornmn de la vie, qui sait ehaque jour se la conquérir. De U sorte, au milieu de» dangers qui l'environnent. i(i l'enfant, l'homme. !e vieillard, passent vaillamment leurs années. (Jue ne puis-je voir une iu;tî%'îté sem' blable, vivre sur un sol libre, au sein d'un peuplu libre ! Alors je dirais iiu moment ; .Vttarde-toi, tu es si beau ! La trace de mes jours terrestres ne petit s'engloutir dans rOeone. Dans le pressentiment d'uni telle félicité sublime, je goûte maintenant l'heure ineffable Il (p. .'îflS), ("étaient les dernières paroles du sage centenaire. On pense souvent qu'elles résument la quintessence de la philosophie morale de (><t:THEet prêchent le sacrifice de l'individu au profit de 1» société. Ainsi Lbwes résume le problème de Fai'st comme suit : u Ame ar<lente, après avoir sondé lu

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vanité des aspirations individuelles et des jouissances individuelles, arrive enfin à la connaissance de cette grande vérité, que l'homme doit vivre pour l'homme et ne peut trouver un bonheur durable que dans le travail pour le bien de l'humanité» (^. c, II, 361). Il nous semble plutôt que, d'après le Faust de Gcethe, l'homme doit consacrer une large partie de son existence au développement entier de son individualité et que ce n'est que dans la seconde moitié de sa vie, assagi par l'expérience et se sentant satisfait comme individu, qu'il doit consacrer son activité au bien des hommes. Ce n'était ni dans les idées de Goethe, ni dans le caractère de ses œuvres de prêcher le sacrifice de l'individualité.

GcETHE était aussi préoccupé de résoudre dans son Faust le problème du conflit entre certains actes et les principes dirigeants. Les méfaits commis par son héros pendant la première partie de sa vie, devaient être contrebalancés par la rédemption. Il a dit à EcKERMANN que « la clef du salut de Faust i> se trouve dans ce chœur des anges :

« Salut et gloire ! il ressuscite.

L'hôte du monde des Esprits,

Celui qui sans cesse milite,

Nous pouvons l'absoudre à ce prix », etc. (p. 516).

Mais, ce dont il ne parlait pas et ce qui cependant joue le rôle le plus important dans Faust et dans G(£THB, c'est l'acte de Tamour comme stimulant de la création artistique et c'est probablement à cela qu'il a fait allusion à la fin de la tragédie. Les anachorètes

tiquB fil Ifl chœur inyHtKiUBchflnlo :

<• l.'inoxplicnhlc Eêl Hccotiipli.

L'inénarrable I Le féminin éternel

Noua mire au del » (|>. SiU).

Hii^ii i]uv l'un iiitep[iri!te cn« vop» dailH le «nnn n il» l'uinoiir qui se Hucpitid » im mftini- comnin hb rappor- Uint ft " lu (ifrftct' Jfl Dimi » (lionp;, |i. lli»), il fHiil [ttiilAt i^roipB qu'il t-Ht quBHlion d'amour pour lu liMUlr iï'ininiim. iimnup qui rnnd [inHsible l'^xérution Af* l'IiOHKM snliliineK, ri!tte iiik'rprëtutinn »'nixurdfi liion iivoc Ib fuit qiiB Ibh vbph «tint prononcés pur un clio'iir iiif/xlique. qui partB ili» Cinétuirrafdi', duiis loquol il j'niit voip In paHitinnanioiiPBUSH du vieillard. Dan» tout li^N L^aH. fVif/x/ onlier ut Huptuut sa second» piirtio sont iiiiB {ilaidi)irit< élnqu«nte sur Ib rAle dn l'amour dant l'activité supérieure de l'huiniiie. {'OiifoptnùmBiit k h loi de lu nature liumain« qui juHtifiB intîniuiontmieiu lu conduite de (jtKTHK que tous Ibi4 argumentit du hm inlBrpriitBBet admiraltmrs.

CiontPttirBmBiit k l'id^B Houvfnt Bxpi'iniiV que Ip» deux parties de Fausl font doux u'UvniM ulisolumcut népapéeN, il faut Ibh ronNidérer comme tte complètanl l'uiiB l'autre. DaiiM la première partie, noua voyons If JiMine pBNitimintti. plein d'ardeur Bt d'Bxi^BUBes. prflA liietlr» lin h se» jours et nes'arri^larit devant riftH pour apainer nk Roif d'amour. DnnH la Heeunde pnrtin. c'nftl un homme m(ir et vieux qui continue k aimer lei fenime», quoique d'une façon dilTérentH ; un honillMi

GŒTHB ET FAUST 385

assagi et optimiste, qui, après avoir satisfait les aspirations de sa vie individuelle, consacre le reste de ses jours au bien de Thumanité et qui, ayant atteint un siècle d'existence, meurt avec un sentiment de béatitude suprême, on dirait presque en manifestant Tinstinct de la mort naturelle.

Difficulté du problème de la morale. — Vivisections et aiitivivisectionnistes. — Ëoquéte sur la possibilité d'une morale rationnelle. — Théories utilitariste et intuitive de la morale. — Insut- Hsance des deux.

Dans le courant de ce livre, nous avons à plusieurs reprises abordé des sujets qui touchent de près le problème de la morale. Ainsi, dans la question de la prolongation de la vie humaine, il a fallu démontrer que la longévité bien au delà de la période de reproduction de rhomme ne contredit d'aucune façon les principes de la plus haute moralité, bien qu'il existedes peuples qui accordent avec leur morale le sacrifice des vieillards.

La biologie expérimentale qui sert de base à un grand nombre de doctrines exposées dans cet ouvrage, repose sur la vivisection des animaux. Or, nombreuses sont les personnes qui trouvent immoral d'opérer sur des animaux vivants, sans profit pour eux* Les tentatives faites en France et en Allemagne pour

empêcher ou limiter les vivisections dans les laboratoires, n'ont pas abouti, mais en Angleterre il existe une loi sévère qui règle les opérations sur les animaux et qui ordonne un contrôle gênant, dont se plaignent beaucoup de savants d'outre-Manche.

Bien plus délicate est encore la question de l'expérimentation sur l'homme. De même qu'autrefois on devait se cacher pour faire une autopsie d'un cadavre humain, de même à présent on s'oblige à toutes sortes de détours, lorsqu'on veut faire la moindre expérience sur l'homme. Les gens qui ne sont guère choqués des accidents innombrables qui se produisent avec les automobiles et les autres véhicules, ainsi qu'au cours des chasses, protestent hautement contre des tentatives d'essayer sur l'homme l'efficacité de quelque méthode nouvelle de traitement.

Bien des gens, et même parmi les savants, trouvent immorale toute tentative d'empêcher l'éclosion des maladies vénériennes. Récemment, à propos des recherches sur l'action préventive des pommades à base de mercure contre la syphilis, des'professeurs de la Faculté de médecine de Paris ont élevé la voix, affirmant qu'il est « immoral de faire croire que l'on puisse aller à Cythère sans danger » et qu'il « n'est, pas convenable de donner au public le moyen de se vautrer dans la débauche » (l). Et cependant, d'autres savants, non moins autorisés, sont persuadés qu'ils accomplissent une œuvre absolument morale, en cherchant un moyen d'empêcher la syphilis et de pré-

(I) V. Trihutie médicale, 1906, p. 4i9.

SCIBNCB BT MORALE 389

server ainsi une quantité de personnes, parmi lesquelles les enfants et d'autres innocents qui. faute de mesurés préventives, paient leur tribut à la terrible maladie.

Ces quelques exemples suffisent pour donner au lecteur une idée de la confusion qui règne au sujet du problème de la morale. Tandis qu'à chaque instant, dans tout acte de la conduite humaine, on est forcé de tenir compte des préceptes de la morale, les gens même les plus autorisés sont loin de se mettre d'accord sur les règles à suivre. Il y a un an à peine, un périodique parisien, La Revue (I). a fait une enquête auprès des écrivains les plus qualifiés au sujet de la morale rationnelle. Il s'agissait de voir s'il est possible à l'époque actuelle d'appuyer une conduite morale, non sur le dogme religieux, qui n'est obligatoire que pour les croyants, mais sur des principes tirés de la raison. Les réponses ont été des plus contradictoires. Les uns niaient la possibilité d'une morale rationnelle, les autres l'affirmaient, mais de la façon la plus controversée. Tandis qu'un philosophe, M. BoLTROUx, affirme que « la morale se fonde sur la raison et ne peut avoir d'autre fondement »>, un poète, M. Sllly-Pridhommk, évoque surtout le sentiment, la conscience, comme base de la morale. Pour lui « dans l'enseignement de la morale, c'est le cœur et non l'esprit qui est à la fois le ])édagoguo et le disciple »». Dans les contradictions que nous avons mentionnées au début de ce chapitre, se rellètent ces deux opi-

(I) La RevuCy no» des 15 novembre et 1«t décembre.

nions. Lorsque les antivivisectionnistes protestent contre les expériences sur les animaux, ils le font par sympathie pour les pauvres bêtes qui ne peuvent pas se défendre. Guidés par leur conscience, ils trouvent immorale toute souffrance infligée à un être au profit d'un autre individu humain ou animal. Je connais des physiologistes éminents qui ne se décident à faire leurs expériences que sur des animaux peu sensibles, notamment sur des grenouilles. Mais la très grande majorité des savants n'éprouvent aucun scrupule à ouvrir le corps et à soumettre leurs animaux aux plus cruelles souffrances, dans le but d'éclaircir quelque problème scientifique, capable tôt ou tard d'augmenter le bonheur des hommes et des animaux utiles. Si on ne faisait pas de vivisections ou même si on restreignait leur usage, jamais on n'aurait trouvé les grandes lois qui régissent les maladies infectieuses et qui ont amené la découverte de tant de précieux moyens pour les combattre. Pour justifier les vivisections, les savants se placent au point de vue de la théoricî utilitariste de la morale qui approuve toute mesure utile pour le genre humain. Les antivivisectionnistes agissent au contraire en vertu de la théorie intuitive, cette», théorie qui règle la conduite d'après le mouvement spontané de notre conscience.

Dans Texemph». que nous avons choisi, le problème peut être facilement résolu. Il est évident que les vivisections sont tout indiquées dans l'étude expérimentale des processus vitaux, qui seule est capable Je réalis(M* des progrès sérieux. Eh bien, malgré cela, on rencontre à chaque pas des gens qui ne peuvent pas

8CIBNGB BT MOBALB 391

accepter cette co&duite, à la suite du développement de leur amour pour les animaux.

Dans la question de la prévention de Tavarie, le problème moral est encore plus facile à résoudre. Tandis que dans les vivisections il s'agit d'une souffrance réelle que Ton inflige aux animaux, dans la prophylaxie de la syphilis il ne peut être question que d'un mal plus ou moins indirect et très problématique. La certitude de ne pas contracter cette maladie doit rendre les rapports extraconjugaux plus fréquents. Mais, lorsqu'on compare le mal qui peut en résulter à l'immense bienfait que l'on obtiendra en empêchant tant d'êtres innocents de devenir avariés, on verra facilement de quel côté penche le plateau de la balance. Aussi l'indignation des gens qui protestent contre la recherche des mesures préventives ne pourra jamais ni arrêter le zèle des chercheurs, ni empêcher l'emploi de ces mesures. Cet exemple montre encore une fois que le raisonnement est indispensable dans la solution de la plupart des questions morales.

Seulement, dans la vie réelle, on a le plus souvent affaire à des problèmes infiniment plus compliqués que les deux cas que nous avons choisis à titre d'introduction. La grande utilité de la conduite des vivisectionnistes et des chercheurs des remèdes contre l'avarie, n'est pas longue à prouver, tandis que leurs adversaires ne peuvent invoquer que leur sentiment immédiat. Mais la situation devient toute autre dans une foule de questions qui touchent à la morale. La vie sexuelle fourmille de problèmes des plus délicats, dans lesquels la moralité est très difficile à établir.

392 NEDVIÈMB PARTIE

Nous rappelons ad lecteur les péripéties de la vie de Goethe, dont le grand génie se trouvait si souvent on conflit avec les règles de la morale de son temps. A-t-il agi moralement en abandonnant Frédérique et Lili, de peur de se lier pour toujours au risque de voir tarir sa productivité poétique ? Et la question morale du mariage des hommes avariés ou atteints d'autres maladies, capables de frapper la progéniture ! Le problème de la continence des jeunes gens avant le mariage, celui de la prostitution et des rapports excluant la conception, etc., sont autant de questions d'une grande importance, dont la solution au point de vue moral est des plus complexes. De même pour presque tout ce qui touche à la pénalité. La question de la peine de mort est des plus controversée et demaiide des recherches nombreuses et variées. On recourt à la statistique pour obtenir des renseignoments sur l'utilité ou Tinefficarité de la peine dt» mort. D'après les uns, ce châtiment ne diminua jamais le nombre de crimes, tandis que d'autres pensent qu'il exerce» une intimidation réelle. Presque aussi diflicile est le» problème des punitions moins violentes que la peine de mort et surtout celui de la punition des <Mifaiils. Les pédagogues ont le plus grand mal à sortir (1(» ces difticultés.

La théorie ntilitariste de la morale se Aoit done souvent impuissante [)Our établir le hien qui doit résulter de» la conduite qu'elle jjreseril, et cela d'autant plus ([ue dans un grand nombre de cas on ne sait pas exactement (|ui en doit ])rofîter. li'utilité de tel ou tel acte doit-elle viser les parents, les coreligion-

SCIBNCB ET MORALE 393

naires, les compatriotes, les hommes de même race ou rhumanité multicolore?

En présence de tant de difficultés, beaucoup de théoriciens de la morale ont déclaré la théorie utilitariste inapplicable et se sont déclarés adeptes de la théorie intuitive. Le fond de la morale se trouverait dans le sentiment inné à tout homme, une sorte d'instinct social qui pousse à faire du bien à son prochain et qui, par la voix de la conscience intime, dicte comment il faut agir et cela beaucoup mieux que toute appréciation de Tutilité de la conduite.

11 est en effet incontestable que Thomme est un animal qui vit en société par suite d\in besoin de s'unir à d'autres êtres humains. Mais, tandis que, dans le monde animal, les espèces sociales se conduisent d'après la manifestation d'un instinct aveugle et généralement bien réglé, chez l'homme nous voyons tout le contraire. L'instinct social présente chez lui une variabilité infinie. Chez quelques-uns, l'amour du prochain est développé à un point extrême. Un pareil homme ne trouve son bonheur qu'en se sacrifiant pour le bien public ; il donne tout son avoir aux pauvres et finit souvent par mourir pour quelque but idéal, nécessairement altruiste. Ces exemples sont assez rares. Beaucoup plus fréquents sont les hommes qui professent une affection pour quelques-uns de leurs semblables, se dévouent pour leurs parents, leurs amis et leurs compatriotes, et restent indifférents ou à peu près vis-à-vis de tout étranger. Non moins fréquents sont les individus dont les attachements sont très limités et qui ne cessent de tirer profit

de leurs semblables soit dans leur propre intérêt, soit dans celui de leur famille. Plus rares sont les vrais méchants qui n ont d'amour que pour leur propre personne et qui se plaisent à faire du mal autour d'eux. Malgré cette diversité dans le développement de rinstinct social, tous les hommes sont amenés à vivre en commun.

S'il était possible de connaître les intentions intimes des hommes, on pourrait les prendre comme base pour classer leurs actions. On caractériserait de moraux les actes dictés par l'amour du prochain et d'immoraux ceux qui sont inspirés par l'égoïsme. Mais ce n'est que rarement que les mobiles réels peuvent être précisés. Beaucoup plus souvent ils sont tellement cachés dans la profondeur de l'âme que quelquefois l'individu lui-même est incapable de s'en rendre compte. L'homme trouve presque toujours moyen d'accorder ses actes avec la voix de la conscience et de justifier le mal qu'il fait à autrui. Les natures exceptionnelles ont au contraire leur conscience tellement raffinée, qu'elles se tourmentent alors qu'elles n'ont répandu que du bien autour d'elles.

Dans la vie courante, on a l'habitude d'attribuer aux actes des adversaires une mauvaise intention. Cela facilite la critique et permet de prononcer un jufr**ment sur la conduite des hommes, satisfaisant ainsi il un besoin très grand de dire du mal de son prochain. Cette méthode est d'un grand usage parmi les journalistes et les politiciens, mais elle doit être absolument exclue de toute étude sérieuse sur la morale.

Les intentions, la conscience, éléments qui nous

échappent, ne peuvent donc pas servir pour l'appréciation de la conduite des hommes. C'est aux conséquences des actes qu'il faut s'adresser pour cela. Or, il est facile de constater que le bien est souvent en désaccord avec l'instinct social. Le cas est des plus fréquents qu'un homme, doué de la plus grande bonté, fait plus de mal que de bien. Schopenuauer a dit depuis longtemps qu'une morale qui ne fait que suivre la voix du sentiment, n'est qu'une caricature de la vraie morale. Poussé par le besoin altruiste de faire du bien, Thomme répand ses prodigalités sans réflexion et aboutit au mal pour ses semblables et pour lui-même. Shakespeare a dépeint dans son Timon fP Athènes le meilleur des hommes, qui se dit « né pour la bienfaisance » et qui donne à droite et à gauche tout ce qu'il possède, créant autour de lui toute une nuée de parasites. Il finit par se ruiner et devient un misanthrope incurable. Shakespeare dit à ce propos par la bouche de Flavius : « Il est bizarre, cet arrangement du sort que nous péchons le plus quand nous faisons aux autres trop de bien ». C'est cette morale, basée uniquement sur le sentiment, qui a inspiré la campagne contre les vivisections et qui, sans s'en douter, répand le mal parmi les hommes.

Il est étonnant que, dans l'énorme complexité des choses d'ici-bas, il arrive que les actes méchants peuvent quelquefois rendre plus de services à la société que des actions inspirées par le plus généreux sentiment. C'est ainsi que les mesures de répression rigoureuse sont souvent plus utiles que les demi-mesures,

employées par un administrateur plein de c<Rur et de bonté.

On conçoit que, dans ces conditions, la théorie intuitive de la morale n'a pas fait son chemin, pas plus que la théorie du pur utilitarisme. Bien que le sentiment de sociabilité soit le motif de Tactivité morale, il est cependant insuffisant pour qu'on i)ase sur lui la conduite d'un groupement d'hommes. D'un autre côté, l'utilité est bien le but de toute action morale ; mais comme elle est dans un trop grand nombre de cas difficile à établir et à préciser, il est impossible de la prendre pour base d'une morale rationnelle.

Dans ces conditions, il a été nécessaire de rechercher d'autres principes, capables d'éclaircir le problème de la bonne conduite.

Tentatives de fonder la morale sur les lois de la nature humaine. — Théorie do l'obligation morale de Kant. — Quelques critiques de la tliéorie kantienne. — La conduite morale doit ôtre dirigée par la raison.

Déjà dans rantiquité on se préoccupait beaucoup de tr()uv(»r un autro foiuleinent de la morale que les preseri|)tions des religions, basées sur hi révélation : mais depuis lon|j:teinps on a reconim rinsuftisance des théories éuoneét^s dans cette intention. Ainsi que nons

l'avons développé dans les Etudes sur la nature humaine (chap. I), on pensait que la connaissance de cette nature était capable de fournir le principe que Ton cherchait. Les épicuriens, comme les stoïciens, pensaient que leurs doctrines, cependant si différentes, pouvaient être appuyées sur la même base de la nature humaine. Le principe s*est montré trop élastique pour ser\'ir dans la pratique, la nature humaine pouvant être interprétée de trop de façons différentes.

Après l'échec de plusieurs tentatives de fondement rationnel de la morale, Kant a émis sa théorie qui a été considérée par beaucoup de penseurs comme un véritable progrès. Et cependant elle n'a jamais pu être acceptée d'une façon tant soit peu générale et ne peut ser\'ir que pour montrer l'impuissance du raisonnement pur à résoudre le grand problème de la morale. Sans nous arrêter longuement sur cette théorie, nous croyons utile de la caractériser en peu de lignes.

Pour Kant, la morale n a pas sa source dans le sentiment de sympathie, ni son but dans le bonheur des hommes. La nature aurait arrangé très mal les choses si elle visait le bonheur comme fin de la vie humaine, car les êtres inférieurs sont en général plus heureux que les hommes les plus parfaits. C'est un besoin intérieur qui nous pousse à agir moralement, sans que nous soyons toujours en état de sanctionner notre conduite par le bonheur qui doit en résulter.

La doctrine de Kam est une théorie de morale intuitive. Elle ne consiste pas dans un sentiment de

sympathie et de bonté qui nous pousserait à faire du bien à nos semblables, mais uniquement dans la conscience du devoir. Kant ne trouve aucun mérite dans les actes d*un homme qui éprouve du plaisir à servir les autres êtres humains. L'action ne devient morale que lorsque quelqu'un fait du bien sous Timpulsion unique du sentiment du devoir. Cette partie de la théorie du grand philosophe a été très bien mise en relief par Schiller dans son épigramme : « J'ai du plaisir à faire du bien à mon voisin; cela m*inquiëte, je sens que je ne suis pas tout à fait vertueux ».

En faisant la critique de la morale de Kant, Her< BEHT Spencer (1) se représente un monde peuplé d'hommes qui, n'ayant aucune sympathie pour leurs semblables, ne leur font du bien que contrairement à leurs instincts naturels, par pur sentiment du devoir. Le philosophe anglais pense que, dans ces conditions, « le monde serait inhabitable ». Il est évident que la conduite morale, d'après la doctrine kantienne, ne pourrait être suivie que par des gens faisant exception à la généralité du genre humain qui obéit plus à ses penchants qu'à la conscience du devoir. Un être de culture inférieure acceptera tout bien qui lui viendra d'un homme, sans se préoccuper si celui-ci est guidé par la sympathie ou par le sentiment du devoir. Mais un homme de culture plus élevée ne tolérera pas le service d'un de ses semblables qui fera du bien à rencontre de ses instincts, par pure obligation morale. Aussi il arrive souvent qne l'on doit cacher ses mobi-

(1) Revue p/tilosophique, 1888, no 7, p 1.

SCtBNCB ET MORALK 399

les intimes pour ne pas froisser la sensibilité de la personne vers laquelle est dirigée une action morale. Ces exemples, où Ton cache son intention intime, montrent de plus que, dans la pratique, il est impossible de juger les actes d*aprës les mobiles qui les ont provoqués. Puisqu'il devient si souvent impossible de distinguer si une manifestation altruiste a été dictée par le sentiment de la bonté ou par celui du devoir, il vaut mieux renoncer tout à fait à l'appréciation de la source intime des actions morales.

Aussi Kant lui-même a senti le besoin de trouver quelque autre moyen pour déterminer la valeur de la conduite humaine. Ainsi qu'il est connu de tout le monde, il s'est arrêté, dans cette recherche, à la formule suivante : « Agir fie telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle » (1). Pour rendre cette thèse plus intelligible, il convient de citer quelques exemples concrets. Un homme qui se trouve sans argent et dans l'impossibilité de payer son dû, se demande s'il doit, malgré cela, promettre au préteur de restituer la dette. En appliquant la théorie de Kant, il doit se poser la question suivante : à quoi aboutirait une promesse pareille si elle se faisait couramment par tout le monde ? Il est évident que si ces promesses mensongères se généralisaient, personne n'aurait plus aucune confiance en elles et elles deviendraient par conséquent impossibles dans la vie prati-

(4) Critique de la raison pratique. Traducl. de Picavet. Paris, 4906, p. 50, Grundlegung sur Metaphysik der Sitten.

que. La formule de Kant fournît donc une base rationnelle pour qualifier ces actes comme contraires à la morale:De même pourle vol S'ildevenaitd'usage général que tout le monde prit tout ce qui lui plait, il n*y aurait plus de propriété et le vol cesserait en même temps qu'elle. Le suicide est, d'après Kant, également un acte immoral, car s'il devenait universel, le genre humain cesserait d'exister.

Mais Kant n'envisage qu'un côté du problème. La conduite morale doit être souvent limitée et ne peut être généralisée à toute l'humanité. Ainsi si quelqu'un, plein du. désir de sacrifier sa vie pour le bien de ses semblables, voulait mesurer cette action d'après la formule de Kant, il devrait conclure de même que pour le suicide ; si tout le monde sacrifiait sa vie pour les autres, au bout du compte il ne resterait plus personne de vivant. Donc, le sacrifice de la vie pour le bien d'autrui est un acte immoral, et ainsi de suite.

• Il est évident qu'en cherchant une base rationnelle de la morale, Kant n'en a trouvé que la forme extérieure, dans laquelle manque le contenu substantiel de la moralité. Il ne suffit pas qu'un homme moral prenne sa conscience du devoir comme guide ; il faut encore qu'il sache à quoi ses actes doivent aboutir. S'il est immoral de faire une promesse mensongère, cVst parce que personne n'aura plus aucune confiance dans des promesses pareilles. Or, la confiance est nécessaire pour le bien des hommes. Si le vol est condamnable par la formule de Kant, c'est parce que, devenu général, il rend la propriété impossible. Or, la propriété est un bien pour les hommes en général.

SCIENCB ET MORALE 401

Si le suicide est un acte contraire au principe kantien, c'est qu'il mène à la disparition du ^enre humain. Or, la vie humaine est un bien qu'il ne faut pas gaspiller.

Malgré tout ce que Kant a fait pour baser sa théorie de la morale rationnelle en excluant la notion du bien général, il lui a été impossible de Téviter. La « raison pratique », en élevant la conscience du devoir en principe, doit indiquer le but vers lequel les actes moraux doivent être dirigés. Là-dessus nous ne trouvons chez Kant que des notions très vagues qui méritent néanmoins d'être signalées comme très intéressantes. La conscience dudevoir implique \di volonté de suivre la conduite morale. Cette volonté ne doit pas être limitée par les conditions existantes. Voici comment Kant, dans son langage nébuleux, s'explique à ce sujet: «... Nous avons conscience, par la raison, d'une loi à laquelle toutes nos maximes sont soumises, comme si un ordre natun^l devait être enfanté par notre volonté. Donc cette loi doit être l'idée^ d'une nature qui n'est pas donnée empiriquement, mais qui pourtant est possible par la liberté, d'une nature supra-sensible, à laquelle nous donnons, au moins à un point de vue pratique, de la réalité objective, parce que nous la considérons comme objet de notre volonté, en tant qu'êtres raisonnables. Ainsi la différence entre les lois d'une nature à laquelle la volonté est soumise et celles d'une nature soumise à une volonté, consiste en ce que, dans la première, les objets doivent être causes des représentations qui déterminent la volonté, tandis que dans la seconde, la volonté doit être cause

402 KBUVIÈMB PARTIE

des objets, si bien que la causalité de la volonté a son principe déterminant exclusivement dans la faculté de la raison pure, qui, pour cette raison, peut aussi être appelée une raison pure pratique » {Critique de la raison pratique^ L c, p. 74).

Autant que je puis saisir la pensée de Kàmt, il admet que la morale rationnelle ne doit pas s'arrêter devant la nature humaine telle qu*elle est. Peut-être est-il permis d'interpréter la pensée de Kaj«t comme sil avait eu Tintuition que la volonté morale est capable de modifier la nature, en la soumettant à ses propres lois.

Contrairement à cette idée, plusieurs critiques de Kant ont voulu perfectionner sa théorie de lamoraloi en la ramenant à la nature humaine telle qu'elle existe à riieure actuelle. D'une fa(;on très claire, cette pensée a été formulée par V'achkrot . (1 ) qui insiste> tout d'abord sur ce que Kant « n'a pas compris Timpor* tance capitule de... l'objet de la loi morale. Ce problème qui avait occupé exclusivement toutes les écoles de l'antiquité, sous le titre de souverain bien, ne lifjure qu'accessoirement dans la théorie kantienne. Kant veut bien reconnaître que la destinée humaine n'est pas tout entière dans le devoir, et qu'il faut y ajouter le bonheur » (p. 316). Mais qu'est-ce que c'est que le bonheur, qui sert de mesure pour les actions humaines ? Pour répondre à c-ette question, Vacherot se place au point de vue des philosophes de l'anti' quité, dont il a été beaucoup question dans nos Etw^

({) Essais de philosophie critique, Paris, 4864.

des sur la nature humaine. Seulement il s'exprime d'une façon plus jn-écise. « Ou'esl-c«» que le hien pour un être quelconque »,sedemunile-t-il ^ « l/arromplissèment (le sa iin. (Ju'est-ce que la tin d'un èlre i Le simple développement de sa nature ». « A|>|)liquez cette méthode à l'homme et à la morale : une fois la nature humaine conmie par l'observation et l'analyse, vous en déduisez la tin. le hieu. la loi de l'homme par conséquent. Car la noticm du bien entraine forcément l'idée d'obligation, de devoir et de loi [»our la volonté. Tout revient donc à connaître l'homme, mais à le bien connaître, surtout à le voir dans les facultés, l(»s sentiments, les penchants qui lui sont pntpres. et qui le distinguent des animaux... » (p.SlU). V(»ici le résumé de cette doctrine. « Développer toutes les facultés de notre nature, en subftrdtumaut toujiMirs c«*lles (|ui ne sont que les moyens et les organes à celles «lont la réunion constitue la tin.|)r4>pre de l'homme : tel est Tordre vrai de ce petit monde qu'on ap|»elle la vie humaine : telle imï est la tîii. telle aussi en est la loi. Cette formule exprim»». sous la forme la plus scientilique et la moins ctuitestable. une vérité bit n vieille, qui est le prin<ij»e de la morale entière, et qui en d*»mine toutes les ap[»lications. Veut-on chercher ce que c'est que la justice, le devoir, la vertu, c'est «lans ce monde qu'il faut regarder, non au-dessus ni au-dessous » (Vaciierot. p. 301).

Un critique plus récent de Kant, le professeur Pall- SEN (1), arrive à une conclusi<ui analogue. 11 pense

(l) System der Ethih\ 7' et 8* cdil., l. I, p. 199. Berlin, 1906.

que Kant aurait mieux fait do modifier sa formule «mi la suivante : « Les lois de la morale sont les règles qui peuvent servir pour une législation naturelle de la vie humaine. En d'autres termes, les règles qui, dans le cas où elles domineraient la conduite comme une loi de la nature, auraient pour conséquence la consenation et le déA'eloppement suprême de la vie humaine ».

De quelque côté qu'on envisage le problème moral, on arrive donc toujours à soumettre la conduite aux lois de la nature humaine. Un auteur moderne qui traite le problème moral par une méthode scientifique, Sutheh- LAND (1), définit la morale comme « conduite guider par la sympathie raisonnée ». « Cette sympathie ne doit pas sacrifier un plus grand bonheur des autres au profit d'un l)onheur moins important, quoique plus immédiat. Ainsi une mère peut compatir a son enfant, lorsque celui-ci est obligé de pn^ndre quelque drogue de mauvais goût ; mais si sa sympathie est raisonnable, elle ne fora rien pour la satisfaire on dépit delà santé do l'enfant » (p. 499).

Dans cet exemple, la sympathie doit se soumettre à la science médicale. Dans la conduite morale en général, c'est toujours la raison qui doit diriger, do quel- (jue source que cette conduite provienne, c'est-à-dire soit do la sympathie, soit du sentiment du devoir. Et c'est pour cola que la morale doit être basée sur des données scientifiques.

(1) Orif/ine et développement de la morale. Trad, russe,

Morale individuelle. — Histoire de deux frères qui ont été élevés dans les mômes conditions, mais dont la conduite a été tout à fait différente. — Développement tardif du sens de la vie. — Evolution de la sympathie. — Rôle de réj^olsmc dans la conduite morale. — Morale du christianisme. — Morale de Hrubkrt Spencer. — Danger de l'exagération de Taltruisme.

Quoique la conduite morale consiste surtout dans les rapports mutuels entre les hommes, il existe néanmoins aussi une morale individuelle. Cette dernière étant plus simple, c'est par elle qu'il convient de <'ommencer l'étude de la morale rationnelle.

Lorsque quelqu'un, cherchant le honheur individuel, obéit à ses penchants sans aucun contrôle, il arrive souvent à se conduire d'une fa(;on qui est jrénéralement considérée comme immorah*. Un homme peut devenir paresseux et ivrogne, en suivant sa nature. La paresse peut dépendre de quelque irrégularité de la circulation cérébrale et paraître aussi naturelle que le besoin de s'adonner à la boisson chez un homme à qui ralc4)ol procure une sensation de bien-être et de gaîté. Pourquoi donc la paresse et l'alcoolisme srmt-ils immoraux ? Est-ce parce qu'ils empêchent de mener u\w vii» entière et ample, d'après la formule de Hkrijkut Si>k.ncer ? Mais c'est précisément par elle que les partisans de cette théorie justifient t«mtes sortes d\»xcès, sans lesquels l'ampleur et la largeur de la vie leur paraissent impossibles.

êOi NBOYIÈME PARTIE

Bien que les vices, tels que la paresse et Tivrognerie, dépendent étroitement des caractères de la nature humaine, ils doivent être considérés comme immoraux parce qu'ils empêchent d'accomplir le cycle de l'existence idéale de Thomme. Nous avons connu de très près deux frères, presque de même âge, soumis aux mêmes influences et élevés dans le même milieu. Malgré cela, leurs goûts et leur conduite étaient très différents. Quoique très intelligent, le frère aîné, pendant son stage au collège, aimait à exercer surtout sa force musculaire et cultivait ses penchants pour les plaisirs de toutes sortes. Puisque le but de la A'ie est le bonheur, disait-il, il faut aller au-devant de lui autant que l'on peut. Aussi il ne se lassait pas de fréquenter les endroits où on s'amuse le plus. Les jeux de cartes, les repas plantureux et les femmes lui fournissaient autant de sources de bonheur. Doué d'une façon remarquable, il passait ses examens presque sans travailler. L'exemple de son frère cadet, tout le temps plongé dans ses livres, ne le tentait pas du tout. « Tu trouves ton bonheur dans l'étude, c'est ton affaire », lui disait-il. « Mais moi, j'iibhorre les livres et je ne suis heureux que quand je m'adonne à mes plaisirs. Tout le monde doit suivre sa propre voie pour atteindre le but de l'existence ». Comme résultat, la santé du frère aine s'altéra gravement à la suite de sa conduite. Atteint d'une maladie du svstènie circulatoire, il sévit perdu et mourut à l'Age de SG ans. Les dernières années il a été très malheureux, l'instinct de la vie s'étîint développé chez lui d'une façon très intense. Il a été victime do son ignorance, car, étant jeune, il ne

se doutait pas que le sens de la rie se développe dans le courant de Texistence et devient beaucoup plus fort à un âge avancé que pendant la jeunesse. Son frère ignorait également cette vérité ; mais, absorbé par le» études scientifiques, il se tenait éloigné des plaisirs vulgaires de la jeunesse et menait une vie sobre. Orâce à cette conduite, il s'est trouvé plein de force et •d'activité à une période oii son frère aîné était déjà une ruine.

Je cite cet exemple non pas pour répéter une fois de plus cette vérité banale que la sobriété permet une vieillesse meilleure que l'intempérance, mais pour marquer l'importance de la notion de l'évolution de l'instinct de la A'ie dans le cours du développement individuel. Or, cette notion est encore très peu répandue. Il m'est arrivé d'assister aux derniers moments de mon frère aîné (Il s'appelait Ivan Illitch et il a servi de sujet pour la nouvelle célèbre de Tolstoï : La mort (flvan Illitch), Se sentant mourir de pyémie, à 43 ans, mon frère a conservé toute la lucidité de sa grande intelligence. Pendant que je restais à son «hevet, il me communiquait ses réflexions, empreintes du plus grand positivisme. L'idée de la mort lui fut pendant longtemps terrible. « Mais, puisque tout homme doit mourir », il a lini « par se résigner, se disant qu'au fond il n'y a qu'une simple différence quantitative entre la mort qui arrive à 43 ans ou plus lard ». Cette réflexion, qui a soulagé les souffrances morales de mon frère, ne correspond pas cependant à la réalité. Le sens de la \'\e est bien différent aux différents âges et un homme qui continue à vivre nor-

iiialement après 43 ans, éprouve beaucoup de sensations qu'il ne connaissait pas auparavant. L'évolution de Tâme accomplit un grand progrès pendant la vieil- If'sse.

Même si on n'acceptait pas l'hypothèse de Tinstincl lie la mort naturelle qui doit couronner la vie normale, on ne pourra jamais nier que la jeunesse n'est qu'un stade préparatoire et que c'est à un âge avancé que l'âme acquiert son développement complet. Cette notion doit constituer le principe fondamental delà science de la vie et servir de guide à la pédagogie et H la philosophie pratique.

La morale individuelle consiste donc dans la conduite qui permet Taccomplissement du cycle normal (le la vie, aboutissant à un sentiment de satisfaction aussi complète que possible qui ne peut être atteint ([u'fiun âgeavanco. Voici pourquoi, lorsque nous avons (lovant nous un hommiî qui gaspille sa santé et ses forces pendant sa jeunesse, se rendant ainsi incapable (1(5 ressentir le bonheur le plus complet de l'existence, nous pouvons le qualifier d'immoral.

Ij'homme entièn^inent isolé n'existe pas dans la nature. Né faible et incapable de subvenir à ses hesoins, il se met en rapport avec l'être humain qui le nourrit et le protège. Quoique égoïste, Fenfanl s'attache à son protecteur, ce qui fait naître le sentiment de sympathie. Guidé par celui-ci, ainsi que par le sentiment de son propre intérêt, l'enfant commence de bonne heure à exercer sa volonté pour dompter c(Ttains de ses instincts qui ne manquent pas cependant d'être parfaitement naturels. Ainsi, la peur

SCIENXE ET MORALE 400

d'être privé de nourriture, l'oblige à obéir à ses protecteurs. L*enfantne peut donc pas accomplir son cycle normal sans suivre une certaine conduite morale.

Arrivé à Tàge de jeunesse mûre, l'homme éprouve le besoin instinctif du rapprochement avec un individu de sexe différent. Ce besoin lui imposa certains devoirs et, quoique Tamour du jeune homme soit moins égoïste que celui de l'enfant, il est loin de présenter tous les caractères de l'abnégation et du sacrifice.

La jeune femme, après avoir passé par l'école de la vie commune avec sa mère et avec un homme, devient mère à son tour. L'instinct maternel lui dicte certaines règles de conduite, mais cet instinct naturel ne suffit pas pour atteindre le but, c'est-à-dire pour élever l'enfant jusqu'à l'âge où il pourra vivre seul. Guidée par le sentiment de la sympathie pour sa progéniture, la jeune mère s'instruit auprès des femmes plus expérimentées, afin de protéger l'enfant des dangers qui le menacent. Pendant les premières années de la vie, la conduite morale de la mère consiste presque exclusivement à poursuivre l'éducation physique de l'enfant. Dans ce but, elle doit acquérir des connaissances nombreuses et variées. Si elle persiste dans l'ignorance, sa conduite doit être qualifiée d'immorale.

- Lorsqu'il s'agit d'élever un petit enfant, le problème moral est relativement simple, car tout le monde est d'accord que le but à poursuivre est d'amener l'enfant à l'âge adulte dans un état de santé aussi parfait que possible. Voyant que l'enfant manifeste

de bonne heure certaines habitudes contraires à ce but, telles par exemple que l'attouchement des organes génitaux, elle applique sa science à l'en empêcher, sans s'arrêter devant la théorie que le bonheur consiste dans l'accomplissement de tout ce qui dépend de la nature.

Mais lorsque l'enfant a traversé la première période de sa vie, si périlleuse, la mère se demande quel but général elle doit poursuivre dans son éducation. Elle veut que son enfant soit heureux autant que possible. C'est ici que la notion de Vorthobiose lui sera utile, car elle lui apprendra que le plus grand bonheur consiste dans révolution normale du sens de la vie, aboutissant à une vieillesse sereine et finalement au senti' ment de satiété de la vie.

L'homme qui a fait l'apprentissage de la vie en commun, dès sa naissance, avec ses protecteurs et plus tard avec des personnes de l'autre sexe, acquiert par cela même certains éléments nécessaires pour la vie sociale. Persuadé que, pour atteindre le but de sa vie individuelle, le concours de ses semblables lui.est indispensable, il apprendra à maîtriser ses tendances antisociales, d'abord dans son propre intérêt. Prenons quelque exemple capable de démontrer cette thèse. Lorsqu'un homme a atteint un certain degré de culture, il lui devient le plus souvent impossible de subvenir à tous ses besoins matériels, sans recourir à l'aide d'individus moins avancés au point de vue intellectuel. Il introduit chez lui un ou plusieurs domestiques, avec lesquels il entre en rapports plus ou moins étroits. Il désire pour lui et ses proches la vie normale, telle

SCIBNCB ET MOBALE 41 f

que nou8 l'avons caractérisée dans les Etudes sur la nature humaine. Dans ce but il est indispensable, dans son propre intérêt et dans l'intérêt de sa fomille, que les domestiques soient traités particulièrement bien. De la conduite des domestiques dépend très souvent la santé des maîtres. Pour que les premiers suivent consciencieusenicnt les prescripti«>ns d'hygiène, il faut qu'ils vivent eux-mêmes dans de bonnes conditions. L'habitude d'après laquelle les maîtres vivent eux-mêmes dans de luxueux appartements, laissant leurs domestiques pàtir au sixième étage, est immorale au point de vue du l)onheur des premiers. Ce sixième étage est un foyer de toutes sortes d'infections qui se répandent de là dans les familles des maîtres. Il arrive souvent que des personnes qui suivent a^aremment les règles d'une hygiène raffinée, contractent des maladies, sans se douter qu'elles viennent de leurs domestiques.

Un autre exemple peut être fourni par la colère. Gelle-ci, étant incontestablement nuisible à la santé, (ÏMt être maîtrisée dans le propre intérêt de la personne qui a des dispositions colériques. A la suite d'une forte colère se sont produits bien des cas de ruptures de vaisseaux sanguins et de diabète sucré. 0n a vu aussi des cataractes se développer après une 'crise de violence.

Les habitudes de luxe sont souvent très nuisibles à la santé, ainsi qu'il est connu de tout le monde. Les repas plantureux, les nuits passées au théâtre ou en société, etc., sont capables d'altérer profondément le fonctionnement des organes. D'un autre coté, le luxe

4i2 NEUVIÈME PAKTie

(les uns est souvent la cause de la misère des autres. La certitude qu'une vie luxueuse abrège l'existence et empêche rtiomme d'atteindre le plus grand bonheur, doit servir beaucoup plus contre le luxe que Tappel aux sentiments de sympathie.

Etant donné que la très grande majorité des hommes sont dirigés dans leur vie principalement par Tégoïsme, toute tliéorie morale, ayant la prétention d'être pratique, doit compter beaucoup avec ce facteur. Aussi tous les autres svstèmes recouraient toujours à ce mobile. Dans le sermon sur la montagne, qui résume la morale du christianisme, tout acte moral est recommandé en vue de quelque récompense ou bien pour éviter une punition. « Réjouissez-vous alors », a dit Jésus (St Math., V, 12) c et tressaillez de joie, parce que votre récompense sera grande dan» les cieux ». « Prenez garde de ne pas faire votre aumône devant les hommes, afin d'en être vu; autreuient vous n'en aurez point de récompense de votre père, qui est aux cieux » (Ibid., VI, 1). « Afin que ton aumône se fasse en secret, et ton père qui te voit dans le secret, te le rendra publiquement » (/ôirf., VI, 4). € Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugé » (VU, 1). « Si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs offenses, votre père ne vous pardonnera pas non plus les vôtres » (VI, 15), etc. Jésus n'avait donc pas une grande opinion du rôle de l'altruisme, dans la conduite des hommes.

{Ikrhert Spenceh, dans son traité sur la morale (The Data of Ethics), insiste aussi sur ce point que, pour étn» d'a|)plication générale, les règles de c(mduite en

SCIENCE ET MORALE ii'A

doivent pas demander trop de sacrifice à riioiniHc, car, dans ce cas, même la meilleure doctrine restera lettre morte. Seulement il suppose que, dans l'avenir, le genre humain se perfectionnera à tel point que la conduite morale se fera pour ainsi dire instinctivement, sans la moindre contrainte. Le philosophe anglais se représente l'humanité future absolument différente de celle qui correspond à Tidéal de Kant. Au lieu de gens pleins de sentiment du devoir, contraires aux tendances égoïstes naturelles de Thomnie, le monde serait peuplé de gens qui rempliraient les actes moraux « par inclination », ce qui rendrait le monde « délicieux ».

Cet idéal est si éloigné de la réalité qu'il est difficile de se rendre compte de Télat des choses s'il était un jour accompli. Il est probable que le monde ne serait pas du tout si délicieux s'il n'était peuplé que de gens avec des sentiments de sympatbie trop développée. Cette sympathie est le plus souvent la réaction contre quelque grand mal. Lorsque celui-ci disparaît, la sympathie peut devenir non seulement inutile, iiiais même gênante et nuisible.

Dans un de ses meilleurs romans, Middlemarch. Oeorge Elliot dépeint l'Ame d'une jeune femme, pleine d'enthousiasme pour faire du bien à ses semblables. Au moment d'habiter uu village, elle fait de beaux projets pour secourir les pauvres qu'elle y rencontrera. Mais sa déception et son chagrin sont grands, lorsqu'elle constate que les villageois vivent dans de bonnes conditions d'aisance et n'ont nul besoin des soins de la dame charitable.

414 NEUVIÈME PAItTIB

J. S. MiLL (1) raconte dans ses Mémou^s qu*étant jeune il rêvait de réformer la société dans le but de rendre tout le inonde heureux. Mais, lorsqu*il s^st demandé si lui-même serait heureux de voir accomplir ses beaux projets, une voix intérieure répondit nettement «Non! ». Cette constatation plongea le jeune philosophe dans un ét^it lamentable qu*il décrit de la façon suivante : «Je me sentis défaillir; tout ce qui me soutenait dans la vie s'écroula. Tout mon bonheur, je devais le tenir de la poursuite incessante de cette fin. Le charme qui me fascinait était rompu ; insensible à la fin, pouvais-je encore m'intéresser aux moyens ? Il ne me restait plus rien à quoi je pusse consacrer ma vie » (p. 128).

Comme il est incontestable qu'avec les progrès de la civilisation les grands maux de rhumaiiité devront s'atténuer et peut-être même disparaître, les sacriiiees pour y parer devront également diminuer. Ainsi Théroïsme des médecins qui autrefois allaient au milieu des pestiférés pour soulager leur souffrance, est devenu absolument inutile depuis que dans un sérum antipestoux on a un moyen sûr pour se préserver de ce fléau. Récemment encore on voyait des médecins risquer leur vie en traitant la gorge des malades, atteints de la diphtérie. Nous nous souvenons d'un exemple navrant, où un jeune médecin, plein de talent et d'avenir, contracta dans ces conditions une diphtérie mortelle. C'est avec un héroïsme des plus nobles qu'il remplissait son devoir et se voyait mou-

(1) Mes Méînoires, Irad. franc., 4903.

rir, isolé des siens pour ne pas leur donner son mal. Depuis la découverte du sérum antidiplitérique, un pareil héroïsme ne trouve plus de place, i^e progrès réalisé par la science a en même temps supprimé la nécessité de pareils sacrifices.

Depuis longtemps déjà, Théroïsme qui a armé la main d'AbralLam, pour sacrifier à la foi son fils unique, est devenu inutile. Les sacrifices humains, ayant nécessité des manifestations de la plus haute moralité, deviennent de plus en plus rares et finiront sans doute par complètement disparaître. La morale rationnelle, bien qu'elle admire une conduite pareille, peut ne pas compter avec elle. Aussi elle peut prévoir un temps où les hommes atteindront un degré de perfection, dans lequel au lieu d'être enchantés de profiter de la sympathie de leurs semblables, ils la refuseront d'une façon absolue. ()e n'est donc ni ridéal kantien des gens vertueux, faisant la bonté par pur devoir, ni celui de Hkrbërt Shencer, des hommes qui éprouveront le besoin instinctif d'aider leurs sem» blables, qui seront réalisés dans l'avenir. C'est plutôt l'idéal des hommes qui se suffiront à eux-mêmes et ne permettront plus qu'on leur fasse du bien, que réalisera l'humanité future.

La nature humaine doit ôtrc modifiée selon un idéal. — Comparaison avec la modification de la nature des plantes et des animaux. — Le seigle de Schlanstedt. — Les plantes cultivées par BuRBANK. — Idéal de lorthobiose. — LMmmoralité de l'ignorance. — Rôle de Thygiène dans la vie sociale. — Place de Tal truisme dans la conduite morale. — Absence de conceptiou métaphysique dans la théorie de Torthobiose.

Ainsi (|iie nous Tavons développé dans les Eiudf*s sur la nature humaine, la nature humaine telle qu<> nous la voyons aujourd'hui — résultat d'une lon^^uo évolution, dans laquelle raniinalité entre pour uno large part — ne peut fournir la hase de la nionih* rationnelle. Jj'idéal de l'antiquité transmis aux temps modernes, du fonctionnement harmonieux de tous les orfranes, ne doit plus se poser devant Tliumanité. Les organes en voie d'atrophie ne doivent pas être rappelés à l'activité et tant de caractères naturels, peut-élrt' bons pour les animaux, doivent être amenés à disparaître chez l'homme.

I^a nature humaine, capable de variations ainsi ipu' la nature des organismes en général, doit être modiliée selon un idéal qui demande à être précisé. Dt* nuMue qu'un cultivateur ou éleveur d'animaux n»* s'arrête pas devant la nature donnée des plantes rt des animaux qui l'intéressent, mais la modifie selon ses besoins, de même le philosophe savant ne doit pas envisager la nature humaine actuelle comme

quelque chose d'immuable et doit chercher à la modifier pour le bien des hommes.

Le paia constituant le principal aliment de Thomme, depuis longtemps on cherchait à perfectionner la nature des céréales. Un grand progrès a été réalisé dans cette voie par Rimpau, qui a introduit dans hi pratique une variété de seigle, connue sous le nom de « seigle de Schlanstedt », assez répandue en France et en Allemagne. Rimpau s'est posé comme idéal ((e produire une variété possédant des épis aussi longs et aussi gros que possible, portant des grains nombreux, volumineux et lourds. Ayant précisé son but, il s'est mis à rechercher au milieu dune très grande» quantité de seigle des exemplaires qui se rapprochaient le plus de son idéal. Après un travail très patient et très long, à l'aide de la sélection raisonnée et des croisements, Rimpau a fini par créer la nouvelle» variété, rendant parla un grand service aux hommes.

De nos jours, un cultivateur américain, Rurbaxk (1), s'est acquis une grande notoriété, grâce aux perfectionnements des races de plantes utiles. Il a produit une nouvelle variété de pommes de terre qui a augmenté le rendement de ce tubercule aux Etats-Unis de 85 millions de francs par an. Sur un vaste domaine, ItuRBANK fait la culture d'une quantité d'arbres fruitiers, de fleurs et de toutes sortes de plantes, dans l'intention d'augmenter leur utilité pour Thomme. Il se pose comme idéal de cultiver des plantes capables de

(1) De Vries, dans Biologisches Centralàlatt, 4906, i«r septembre, p. 009.

418 KEUVIEMB PARTIE

résister à la sécheresse du sol, poussant en grande abondance et présentant toutes sortes d'autres .avan» tages. Il a modifié la nature des plantes de telle façon que les cactus et les ronces poussent chez lui sans épines. Les premiers, avec leurs feuilles succulentes, deviennent une excellente nourriture pour les bestiaux et les secondes donnent des fruits agréables au goût et faciles à cueillir sans se piquer. Bcibbànr a perfectionné la culture des prunes sans noyau et augmenté ù tel point le rendement en bules des glaïeuls et des amaryllis, que ces jolies plantes sont devenues à la portée des bourses les moins garnies.

Ces résultats ont demandé des connaissances très profondes, ainsi qu'une période de temps très longue. Mais, pour modifier la nature des plantes, il a fallu avant tout la bien connaître. Pour poser son idéal d'une plante transformée, il faut non seulement préciser l'intérêt à le poursuivre, mais, en plus, détermine]; si les particularités de la plante permettent de considérer l'idéal comme réalisable.

Appliquées à l'espèce humaine, les méthodes, qui sont bonnes pour les plantes et les animaux, doivent être complètement modifiées. Il ne peut être question chez rhomme d'une sélection et dé croisements pareils h ceux que l'on fait subir au seigle et aux pruniers, mais on a le droit de formuler un idéal de la nature humaine, vers lequel l'humanité devrait tendre. Cet idéiil, nous pensons que c'est Torthobiose, c'est-àdire le th'voloppement de riiomme avec, pour but, une vieillesse longue, active et vigoureuse, aboutis- »saiit à la période finale, accompagnée de sensation

de satiété de la vie et du désir de la mort. Il ne s'agit pas simplement de rendre la vie aussi longue que possible, comme le proclame Herbebt Spencer. Lorsque rinstinct de la mort arrive à un âge par trop avancé, comme dans cet exemple de la tante de Bbillat Savarin, chez laquelle il s'est manifesté à 93 ans, il n'y aurait aucun inconvénient à abréger la vie si la mort ne suivait pas de près l'apparition de l'instinct. Ce serait peut-être le seul exemple de suicide justifié par l'idéal de Tortliobiose.

Dans ce cas nous aurions une action conforme à l'idéal, quoique absolument contraire à la nature humaine telle qu'elle s'est formée. Un autre exemple de cette contradiction nous est fourni par la reproduction. L'homme est issu d'animaux pour lesquels la reproduction aussi illimitée que possible était un facteur des plus importants pour la conservation de l'espèce, car elle la jjrotégeait contre toutes sortes d'influences nuisibles, telles que maladies, luttes, persécution des ennemis, changement de climat, etc. Quoique l'homme, d'après les lois de la nature humaine, soit capable de se reproduire en très forte proportion, l'idéal de son bonheur nécessite la restriction du pouvoir prolifique. Nous voyons dans l'orthobiose, basée sur la connaissance de la nature humaine, presprire la limitation d'une fonction qui est tout ce qu'il y a de plus naturel. Cette mesure qui s'impose déjà à présent dans certains cas, devra s'étendre au fur et à mesure que la lutte contre les maladies, la prolongation de la vie et la restriction des guerres, réaliseront do nouveaux progrès. Elle cons-

iSO NEUVIKME l'AIITir^

tîtiiera un des principaux moyens de diminuer les formes brutales de la lutte pour l'existence et augmenter la conduite morale parmi les hommes.

De même que, pour réaliser leur idéal. Rimpai; et lldtiBANK devaient commencpr par hii>n connatlre I» nature des plantes, de même l'idéal de la rondiiile morale demande avant tout une science variée et prnfonde. Dans ce but, il ne suffit pas de connailre U construction et le fonctionnement de la macbiii» humaine, mais il faut en plus avoir des notions précises sur la vie de l'homme, réuni en société. La culture scientifique est tellement indispensable pour In conduite morale que l'ignorance doit ^ti-e raQg^v parmi les actes les plus immoraux. Une mère qui élève son enfant contrairement aux rèples A'nm bonne hygiène, par manque de connaissances, se conduit d'une façon immoralevîs-îi-vis de sa progéniturr. et ceci malj?ré son sentiment de sympathie. De niânie, un gouvernement qui reste dans l'ignorance des loi» qui règlent la vie de l'homme et des sociétés humaines.

Il ne s'agit pas, bien entendu, d'une science doclnnale, résnmée dans îles manuels et des livres, (le n'Mi pas dans des traités de botanique que Kimi'ac et Rch- BASK ont puisé toutes leurs connaissances. Il faut, m plus des livres, des notions étendues de la pratique île la vie [jour bien diriger la conduite des hommes, t'ii médecin qui vient de terminer ses études à la Facuitt'. malgré toute sa science, n'est pas encore .suflisamment préparé pour bien exercer la médecine. Il tnl (aul pour cela l'bahitude de soigner les malades qui ne m

^gne qu'après un certain nombre d'années. Il en est de même pour Tapplication pratique des principes de la morale. Le rè «élément de la conduite demande des connaissances j)rofondes de la théorie et de la pratique. C'est pour cette raison que les hommes choisis pour l'élaboration et l'application de ce. rèjrlement. doivent satisfaire à ce postulat. Si un jour les hommes se décidaient à vivre d'après les principes de l'orthobiose, il en résulterait un changement considérable dans les attributions des hommes de différents âges. La vieillesse reculerait en telles proportions que les hommes avant atteint 60-70 ans conserveraient toute leur vigueur et ne seraient point astreints à demander des secours, comme cela a lieu dans beaucoup de pays. D'un autre côté, les jeunes gens de 21 ans ne seraient point considérés comme mûrs et aptes à remplir des fonctions aussi difficiles que la participation aux affaires publiques. L'opinion émise dans nos Eludes sur la nature humaine, du danger que présente rimmixtion des jeunes gens dans les affaires politiques, a été depuis confirmée d'une façon éclatante. Dans ces conditions, on concevra facilement que les idoles modernes, suffrage universel, opinion publique et référendum, où une masse ignorante est appelée à juger des questions qui demandent des connaissances variées et profondes, ne résisteront pas plus que les idoles anciens. Le progrès des connaissances humaines amènera le remplacement de ces institutions par d'autres, où la morale appliquée sera dirigée par des gens ayant une réelle compétence. Il est permis de supposer qu'alors la culture scientifique sera plus

répailduo qu*elle n'est actuellement et qu'elle occupera dans réducation et dans la vie la place qui lui revient d'après sa valeur.

Il est de toute évidence que, pour qu'une mère puisse se conduire moralement vis-à-vis de son enfant, il faut qu'elle s'instruise d'une façon appropriée. Au lieu de faire des études de mythologie ou de littérature comparée, elle devra apprendre Thygiène et tout ce qui se rapporte à Télevage rationnel de l'enfant. Il en est de même pour l'instruction des hommes, où Tétude des sciences exactes devra occuper de beaucoup la première place. On conçoit facilement que, dans ces conditions, la conduite morale et la culture scientifique s'uniront de plus en plus. Une mère ignorante élèvera son enfant très mal, malgré toute sa bonne volonté et tout son amour. Un médecin, mil par la plus grande sympathie pour ses malades, pourra leur faire beaucoup de mal s'il n'a pas assez de connaissances appropriées. IjCs politiciens, fussent-ils irréprochables au point (le vue moral, font souvent par ignorance la plus nuisible politique pour leurs administrés. Avec le |)rogrès des connaissances, la conduite luorah^ et la conduite utile s'identifieront de plus en plus.

Il nous a été reproché que, dans notre système, l'hygiène du corps occupe une place beaucoup trop grand(». Il ne saurait en être autrenumt, car la sanlé joue certainement le premier rôle dans l'existence. i\ralgré tout son pessimisme, Schopknhauer a été persuadé que « la santé est le plus grand trésor, devant lequel loutle reste n'est rien» (Kxtraitd'uno lettre àsou ami Osacn). Dans beaucoup de religions les soins de la

"santé sont recommandés comme un des principaux <leToirs. Quoique nombre de savants ne partagent pas l'opinion que la circoncision fut prescrite dans un but hygiénique, il n'est pas douteux que dans la religion juive les règles de Thygiène ont une importance très grande. Ce n'est que le Christianisme, avec son mépris du corps humain, qui a exclu Thygiène de son code, suivant les paroles de Jjîsus : « ne soyez point en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez ; ni pour votre corps, de ^uoi vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? » ^St Math., VI, 25). Comme, pendant très longtemps, l'hygiène se trouvait à un stade de développement très inférieur, il est tout naturel qu'elle n'ait pas pris <l'importance dans les affaires humaines. Et c'est peut- -ètre encore comme une réminiscence de cet état de choses qu'il faut considérer l'objection sur l'importance exagérée que nous avons attribuée à l'hygiène ^ans notre schéma de lorthobiose. Seulement, aujour- <l*hui la situation a bien changé. Depuis la fondation -de l'hygiène scientifique, grâce aux recherches bactériologiqueîi, cette science a pris d'un seul coup la valeur d'une science exacte II est partant devenu nécessaire de lui assigner une place prépondérante dans la morale appliquée, cette branche de nos connaissan- •ces qui apprend comment doivent vivre les hommes. Il nous a été reproché aussi que, dans notre système, il n'y a « aucune place pour Tal truisme » (1). 11

(!) Dr Grasset, « La fin de la vie », dans la Revue de philo- Sophie, h' août 4903.

,1 que n

s cherché à fonder la

murale sur une base ùgoïste, ainsi que nous l'uvuns l'xpiiné pluH haut. Nons avons pensô (jne le désir île vivre sillon l'idéal de l'iirthobiosc elde faire vivr* le* [iroehiis dans la voie normale, constitue un mobile [niissant pour que les hommes s'entendent à vivre itn commun, sans se léser et en n'aidant mutuelleiuent. lie mobile, aeeessible aux personnes dtmt les Kenlîiiients attriiiBtes ne sont pas particuhèrement (lévelo]!* pés. doit largement contribuer ù l'extension dp In i^oiuluite morale des hommes. Kt tout en supposant i]ni!, dans l'avenir, les manifestations de iiioralité mf* linée, telle que le sacrifice de la vie et de la santé, de viendront totalement ou k peu près inutiles, atmt Kommes persuadé qu'à l'époque actuelle raitruisnw trouvera facilement où se placer. l.'appUcatiuu tli!9 données Hcientiliques déjà acquises à la pratique, demandera certainement beaucoup d'abnégation el Ai bonne volonté. La lutte contre les préjuj^és de tout* Horte, le développement et ta défense d'idées saines, nécessitent une coniluile altruiste des plus nobles.

Les craintes de nus contradicteurs sont d'sulanl moins justitiées que les sentiments de syniputhi** de solidarité auront une larpe application dans la ti\clie d'aider les hommes dans leur évolutiou ver-* le \ riii but de la vie normale.

Ilien que les connaissances actuelles permetteut iléjà d'établir les bases d'une morale rnlionnpJle. ooi le droit d'admettre que dans l'avenir, si le prostré scienlilique continue ù suivre sa marche aAceadante, les règles de lu conduite morale se perfectionneroatili

plus en plus. On ne nous reprochera pas d'avoir une foi aveugle dans la toute-puissance de la science. Lorsque quelqu'un tient fidèlement ses promesses, on lui prête plus qu'à un autre qui promet beaucoup et ne rend rien. Or, la science a déjà souvent justifié les espérances que Ton avait en elle. C'est elle qui permet de combattre des maladies des plus terribles et qui rend l'existence plus facile. Au contraire, les religions qui d.emandaient une foi sans critique comme moyen de guérir les maux qui affligent l'humanité, ont été incapables de tenir leurs promesses.

Le reproche de prêcher la foi aveugle dans le progrès scientifique, destinée à remplacer la foi religieuse, est donc injuste, car il ne s'agit que d'une confiance que la science a largement méritée. Non moins injuste est le reproche qui nous a été fait d'avoir bâti notre système sur un principe finaliste, partant métaphysique. D'après M. Parodi (l),les hypothèses d'une vieillesse physiologique et de la mort naturelle « semblent bien impliquer l'idée d'une durée naturelle de la vie humaine, que, par suite de causes accidentelles, l'homme ne remplirait pas tout entière aujourd'hui. M. M... emploie et répète l'expression de « cycle normal » . Or, ne voyons-nous pas là reparaître subrepticement l'ancienne conception finaliste de la nature, si énergiquement désavouée d'abord ? la croyance que l'espèce est une réalité nécessaire, répond à un type propre et bien défini et comme à un dessein particu-

(.1) « Morale et biologie », Revue philosophique, i%i, t. LVIII,

426 NEUVlÈsaf PAItTIB

lier de la nature ; que celle-ci ayait comme une idée directrice, un idéal, que les circonstances ont pu masquer ou dégrader, mais qu'il s'agit de restituer dans sa partie intégrale ? Car, sans cela, de quel droit affirmer qu'il doit exister un point d'équilibre parfait et stable entre TindiVidu et son milieu ? qu'il y a un cycle normal ; que les désharmonies doivent pouvoir s'harmoniser ? »

Il n'est pas difficile de démontrer que toute cette objection de principe repose surun simple malentendu. Jamais il n'a été question chez moi de quelque idéal de la nature ni d'une nécessité inévitable d'une transformation des désharmonies en harmonies. Ignorant les a desseins » et les « motifs » de la Nature, je ne me suis jamais placé sur un terrain métaphysique. Je n'ai aucune notion, si la Nature a un idéal quelconque et si l'apparition de l'homme sur la terre répond a quelque projet de cet inconnu. J'ai parlé d'un idéal des hommes qui correspond à un besoin d'éviter les grands maux de la vieillesse actuelle et de la mort telle que nous la voyons autour de nous. J'ai dit en plus que la nature humaine, cet ensemble de choses très complexes et d'origines diverses, contient dans son sein certains éléments qui peuvent servir pour la modifier selon notre idéal humain. Je n'ai pas lait <iutre chose qu'un agronome qui trouve dans la nature des plantes les éléments qui le poussent à chercherdes races nouvelles et perfectionnées. De même que dans la nature de certains pruniers il y a des éléments qui permettent l'obtention de prunes sans noyau, plus loiumodes à manger, de même dans notre propre

nature il existe des caractèresqui permettent la transformation de notre nature désharmonieuse en une nature harmonieuse, conforme à notre idéal et capable de nous rendre heureux.

J'ignore complètement les desseins et Tidéal que la Nature peut avoir au sujet des prunes, mais je sais bien que Thomme peut avoir ces desseins et cet idéal qui peuvent servir de point de départ pour la transformation de la nature de ces fruits. Il n'y a qu'à remplacer la prune par Thomme, pour se placer à mon point de vue. Si j ai parlé d'un cycle normal ou de la vieillesse physiologique, je n'ai employé ces mots que dans le sens de phénomènes normaux ou physiologiques par rapport à noire idéal humain. J'aurais pu tout aussi bien dire que le cactus sans épines est un cactus normal, dans les conditions où il s'agit d'obtenir une plante succulente, pouvant servir de bonne nourriture aux bestiaux. ïl m'a paru plus commode de dire « normal » ou ce physiologique ». au lieu de « qui correspond à l'idéal des hommes ».

Je suis si peu persuadé qu'il existe quelque disposition de la Nature destinée à transformer nos malheurs en bonheurs et nos désharmonies en harmonies, que je ne serais nullement étonné si cet idéal n'était jamais atteint. On parle souvent, même dans les milieux où on ne cultive pas la métaphysique, des desseins de la Nature à conserver l'espèce au détriment de l'individu. On s'appuie pour cela sur le fait que l'espèce survit à l'individu. Mais n'y a-t-il pas eu une quantité très grande d'espèces qui ont complètement disparu ? Parmi ces espèces, il y a eu des êtres très

hautement organisés, tels que certaines espèces de singes anthropoïdes (Dryopithecus, etc.). La Nature, ne les ayant pas épargnées, comment peut-on savoir qu'elle n'est pas disposée à traiter de même Tespèco humaine ? Il nous est impossible de connaître^ rinconnù, ses plans et ses intentions. Il faut donc laisser de côté la Nature et ne nous occuper que de ce qui est plus à portée de notre intelligence.

Celle-ci nous apprend que l'homme est capable dt*. grandes choses et c'est pour cela qu'il faut souhaiter ({u'il modifie la nature humaine et transforme ses (lésharmonies en harmonies. Il n'y a que la volonté humaine qui puisse atteindre cet idéal.

Préface

Pages

Le traitement des vieillards dans les pays barbares. — Assassinat des vieillards dans les pays civilisés. — Suicide des vieillards. — Assistance à la vieillesse. — Les <;entenaires. — Mme Robineau, une dame de 106 ans. — Principaux caractères de la vieillesse. — Exemples de vieux Mammifères. — Vieux Oiseaux et vieilles Tortues. — Hypothèse d'une dégénérescence sénile des animaux inférieurs. i

Hypothèses sur les causes de la sénilité. Cette cause ne peut être attribuée à Tépuisement du pouvoir prolifique des cellules. — Croissance des cheveux, des poils et des ongles dans la vieillesse. — Mécanisme intime du vieillissement des tissus. — Malgré les objections de M. Mari- NEsco.les neuronophages sont de vrais phagocytes.— Le blanchiment des cheveux et la destruction des cellules nerveuses comme arguments contre la théorie de la vieillesse, basée sur l'épuisement du pouvoir prolifique des cellules 19

Ptgei

Rôle des macrophages dans la destruction de nos éléments Dobles. — Dégénérescence sënilo des fibres musculaires. — L*alropliie«lu squelette. •— Atbéromê et artériosclérose. — Théorie de la vieillesse comme conséquence de Taltération des glandes vasculnires. — Tissus de Torganismo qui rédistent à la destruction par les macrophages 32

LA LONGEVITE DANS lA SERIE ANIMALE

Rapports entre la longévité et la taille des animaux. — Longévité et période (raccroisscment. — Rapports entre la longévité et la période du doublement de poids des nouveau-nés. — Longévité et fécondité. — Rapport présumé entre la longévité et le mode d'alimentation . , . Kl

Longévité des animaux inférieurs. — Exemples de longue vie des Actinies et d'autres Inverlc'îhrés. — Longévité des Insectes. — Longévité des Vertébrés « ù .sang froid ».

— Longévité des Oiseaux. — Longévité des Mammifère.s.

— Inégalitd de la durée de la vie chez les deux sexes. — Rapports entre la longévité, la fécondité et la productivité

de l'organisme Ci

Rapports entre la longévité et l'organisation de Tappareil digestif. — (](i!C,unis des Oiseaux. — Gros intestin des

TABLB DES BIATIBBES 431

Pages

Mammifères. — Rôle du gros intestin. — Microbes intestinaux. — Leur rôle dans Tauto-intoxication et Tautoinfection de l'organisme. — Passage des microbes k travers la paroi intestinale 78

Rapports entre la longévité et la flore intestinale. Ruminants. -- Cheval. Flore intestinale des Oiseaux^ — Oiseaux coureurs et leur flore intestinale. — Durée de la vie des coureurs. — Mammifères volatiles. — Flore intestinale et longévité des chauves-souris. — Quelques exceptions à la règle. — Insensibilité des Vertébrés inférieurs pour certains poisons intestinaux 97

Longévité de Thomrne. ^- Théorie d'EasTEiN sur la durée normale de la vie humaine. — Exemples de longévité dans l'espèce humaine. — Conditions capables d'expliquer la durée la plus longue de la vie humaine 111

Alort naturelle dans le monde végétal

Théorie de l'immortalité des organismes unicellulaires. — Exemples d'arbres très vieux. — Exemples de plantes à vie très courte. — Prolongation de la vie de certaines plantes. — Théorie de la mort naturelle des plantes par épuiscmenL — Mort des plantes par auto-intoxication. . Iâ5

432 TABLE DES MATIÈBIS

Mort naturelie dans le monde animai

P«ge«

Origine diverse de la mort natorelle chez les animaox. — Exemples de mort nalarelle, accompagnée d*actes violents. — Exemples de mort natorelle des animaox dépoorvas d'organes digestifs. — Mort natorelle des différents sexes. — Hypothèse sor la caose de !a mort natorelle des animaox {45

La mort naturelle dans fespéce humaine

Mort natorelle des vieillards. — Analogie entre la mort naturelle et le sommeil — Théories do somn^eil. — Ponogènes. Instinct do sommeil. — Instinct de la mort natorelle. — Objections aox critiques. — Sensation agréable à rapproche de la mort i58

KAUT-IL TENTER DE PROLONGER LA VIE IirMAlNE?

Plaintes sur le thème de la brièveté de notre existence. — Théorie de la « sélection médicale », comme cause de la dégénérescence de l'espèce humaine. — Utilité de la prolongation de la vie humaine ^75

Moyens des anciens pour prolonger la vie humaine. — Gérocomie. — Breuvage d'immortalité des Taoïstes. —

Pages

Méthode de Brown-Séquard. — Spermine de Pœhl. — Conseils du docteur Weber. — Accroissement de la longévité au cours des siècles. — Règles d'hygiène à suivre. — Diminution du nombre des cancers de la peau. . 179

Mesures contre les maladies infectieuses, comme moven de prolonger la vie. —Mesures préventives contre la syphilis. — Tentatives pour préparer des sérums dans le but de renforcer les éléments nobles de l'organisme .... 190

Inutilité du gros intestin pour l'homme. — Exemple d'une femme chez laquelle le gros intestin ne fonctionnait pas pendant six mois. — Un autre exemple oîi la plus grande partie du gros intestin a été complètement exclue. — Tentatives pour désinfecter le contenu du gros intestin. — La mastication prolongée comme moyen d'empêcher les putréfactions intestinales 197

Le développement de la flore intestinale chez l'homme. — Innocuité de la nourriture stérilisée. — Danger des aliments pourris. — Moyens d'empêcher la putréfaction des aliments. — Fermentation lactique et son rôle antiputride. — Expériences sur l'homme et sur les souris. — Longévité chez les peuples qui se nourrissent avec du lait aigri. Etude comparée des différents laits aigris. — Propriétés du bacille bulgare. — Moyen d'empêcher les putréfactions intestinales à l'aide de microbes 209

Piges

Mort naturelle dans le monde animal

Origine diverse de la mort naturelle chez les animaux. — Exemples de mort naturelle, accompagnée d*ac(es violents.— Exemples de mort naturelle des animaux dépourvus d'organes digestifs. — Mort naturelle des différents sexes. — Hypothèse sur la cause de la mort naturelle des animaux i4S

La mort naturelle dans Vespèce humaine

Mort naturelle des vieillards. — Analogie entre la mort naturelle et le sommeil — Théories du somn^eil. — Ponogènes. Instinct du sommeil. — Instinct de la mort naturelle. — Objections aux critiques. — Sensation agréable à rapproche de la mort i58

FAUT-IL TENTER DE PROLO^ïGER LA VIE niMALNE?

Plaintes sur le thème de la brièveté de notre existence. — Théorie de la « sélection médicale », comme cause de la dégénérescence de Tespèce humaine. — Utilité de la prolongation de la vie humaine i75

Moyens des anciens pour prolonger la vie humaine. — (jérocomie. — Breuvage d'immortalité des Taoïstes. —

TABLE DES MATIEBES 433

Pages

Méthode de Brown-Séquard. — Spermine de Pœhl. — Conseils du docteur Weber. — Accroissemeat de la longévité au cours des siècles. — Règles d'hygiène à suivre. — Diminution du nombre des cancers delà peau. . 179

Mesures contre les maladies infectieuses, comme moven de prolonger la vie. —Mesures préventives contre la syphilis. — Tentatives pour préparer des sérums dans le hut de renforcer les éléments nobles de l'organisme .... 190

Inutilité du gros intestin pour l'homme. — Exemple d'une femme chez laquelle le gros intestin ne fonctionnait pas pendant six mois. — Un autre exemple où la plus grande partie du gros intestin a été complètement exclue. — Tentatives pour désinfecter le contenu du gros intestin. — La mastication prolongée comme moyen d'empêcher les putréfactions intestinales 197

Le développement de la flore intestinale chez l'homme. — Innocuité de la nourriture stérilisée. — Danger des aliments pourris. — Moyens d'empêcher la putréfaction des aliments. — Fermentation lactique et son rôle antiputride. — Expériences sur l'homme et sur les souris. — Longévité chez les peuples qui se nourrissent avec du lait aigri. Etude comparée des différents laits aigris. — Propriétés du bacille bulgare. — Moyen d'empêcher les putréfactions intestinales à l'aide de microbes 209

DE i;hommë

Réponse aux critiques qui nient l'origine simienne de l'homme. — Existence réelle d*organes rudimentaires. — Réductions dans l'organisation des organes des sens de l'homme. — Atrophie de l'organe de Jacobson et de la glande de Harder dans l'espèce humaine â40

Caractère psychique des anthropoïdes. — Leur force musculaire. — Les manifestations de la peur. — Le réveil des instincts latents chez l'homme sous l'influence de la peur 247

La peur comme mobile de l'hj^stérie. t- Somnambulisme naturel. — Dédoublement de la personnalité. ~ Quelques exemples de somnambules. — Analogie entre les manifestations somnambuliques et la vie des anthropoïdes. — La psychologie des foules. — Imporlancede l'étude de l'hystérie pour la solution du problème de lorigine de l'homme io8

Sixième partie

SUU QUELQUES POIiYfS DE I/HISTOIHE DES SOCIÉTÉS ANIMALES

Problème de l'espèce dans l'humanité. — Perte de Tindivi- (iiialilé dans les sociétés des êtres inférieurs Myxomycètes.

Paget

el Siphonophores. — Individualité chez les Ascidies sociales. Progrès dans le développement de Tindividu vivant en société 27.H

Vie sociale des Insectes. — Développement et conservation de rindividualité chez ces animaux. — Division du travail et sacrifice de l'individualité chez certains Insectes . â83

Sociétés humaines. Différenciation dans l'espèce humaine. — Femmes savantes. — Mœurs de Tabeille Halictus quadricincttut. — Théories collectivistes. — Critique de Herbert Spencer et Nietzsche. — Progrès de l'individualité dans les sociétés des êtres supérieurs 287

Septième partie

Sources orientales du pessimisme. — Poètes pessimistes. — Btron. — Leopardi. — Pouchkine. — Lermontoff. — Pessimisme et suicide 301

Tentatives pour apprécier les raisons de la conception pessimiste de la vie. — Idées d'ED. v. Hartmann sur ce sujet. — Analyse du travail de M. Kow4levskt sur la psychologie du pessimisme 308

i»\C} TABLE DES BfATlKRES

Ptget

Rapport du pessimisme et de l'état de la santé. — Histoire d'un savant, pessimiste étant jeune, devenu optimiste à IMge avancé. —Optimisme du vieux S<:hofeniiauek. — Développement du sens de la vie. — Le développement des sens chez les aveugles. — Sens des obstacles. . . . H18

Huitième partie

(KKTIIK I:T F.MJST

Jeunesse de Gœthe. — Pessimisme du jeune Age. — Wkh- TUKR. — Tendance vers lo suicide. •— Travail et amour.

— (^'onception de la vie à l'Age mùr de Gœthk 'S^il

Période; optimiste de (uktuk. — (icnre de vie h cette éjK)que de son existence. -- Kôle de l'amour dans la production artistique. — Les penchants artistiques doivent •Hre ranjçésdans la catégorie des caractères sexuels secondaires. — Amour séniU; do (j(ktiik. — Rapports entre le jçf'înic et la fonction sexuelle 'M\i

Vieillesse' deiiŒTiiK. — Force physique et vigueur intellectuelle du vieillard. — Ojuception optimiste de la vie. — Joie de vivre à la dernière époque de la vie IW)

Faust est Taulobiographie de fnKTiiK. — Les trois monologues de la première partie. — Pessimisme de Faust. - La fatigue cérébrale qui cherche son remède dans l'amour.

— Le roman avec Marguerite et son dénouement malheureux iMi.S

TABLE DBS MATIERES 4H7

Pige»

La seconde partie de Faust est consacrée surtout à l'exposé de l'aniour sénile. — Passion amoureuse du vieillard. — Altitude humble du vieux Faust. — Amour platonique pour Hélène. — Conception de la vie du vieux Faust. — Son optimisme. — L'idée générale de l'œuvre 37i

Neuvième partie

Difficulté du problème de la morale. — Vivisections et antivivisectionnisles. — Enquête sur la |K)ssibilité d'une morale rationnelle. — Théories utilitariste et intuitive de la morale. — Insuffisance des deux 387

Tentatives de fonder la morale sur les lois de la nature humaine. — Théorie de l'obligation morale de Kant. — Ouelques critiques de la théorie kantienne. — La conduite morale doit être dirigée par la raison 396

Morale individuelle. — Histoire de deux frères qui ont été élevés dans les mêmes conditions, mais dont la conduite a été tout à fait différente. — Développement tardif du sens de la vie. — Evolution de la sympathie. — Rôle de i'égoïsme dans la conduite morale. ~ Morale du christianisme. — Morale de Herbert Spencer. — Danger de i'exagération de Taltruisme -405

Psge«

La nature hamaine doit être modifiée selon un idéal. — Comparaison avec la modification de la nature des plantes et des animaux. — Le seigle de Schlanstedt. — Les plantes cultivées par Burbank. — Idéal de Torthobiose. — L'immoralité de l'ignorance. — Rôle de Thygiène dans la vie sociale. — Place de Taltruisme dans la conduite morale. — Absence de conception métaphysique dans la dans la théorie de Torthobiose 416

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