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QUELQUES POINTS 0*HISTOIRB D£S SOCIETES ANIMALES

individus se fondent totalement ou en très grande partie avec la communauté ; mais le sacrifice n'est pas bien grand, car chez ces organismes le sentiment de l'individualité n'est pas du tout développé. Les insectes sociaux nous présentent un stade intermédiaire entre les animaux inférieurs et l'homme. Ce n'est que chez ce dernier que l'individu acquiert sa conscience définitive, et c'est pour cela que la bonne organisation sociale ne devra jamais le sacrifier sous prétexte de bien commun. C'est à ce résultat qu'aboutit l'étude de l'évolution sociale des êtres vivants.

De cet essai il résulte avec évidence que l'étude de l'individu humain constitue une étape indispensable de l'organisation de la vie sociale des hommes.

Sources orientales du pessimisme. — Poètes pessimistes. — Byron. — Leopardi. — Pouchkine. — Lermontopp. — Pessimisme et suicide.

Lorsqu'on essaye de développer une théorie optimiste de la nature humaine, il est tout naturel de se demander pour quelle raison tant d'hommes éminents se sont arrêtés à une conception purement pessimiste de la vie.

Le pessimisme, bien que surtout professé et répandu dans les temps modernes, est cependant d'origine très ancienne. Tout le monde se souvient du cri pessimiste de VEcclésiasle, proféré environ dix siècles avant notre ère : « Vanité des vanités, tout est vanité ». Salomon, son auteur présumé, proclame qu'il haït c< cette vie, à cause que les choses qui se sont faites sous le soleil lui ont déplu, parce que tout est vanité et tourment d'esprit » {Eccles,^ II, 17).

Bouddha a élevé le pessimisme au rang d'une doctrine. Pour lui toute vie est douleur : t La naissance est douleur, la vieillesse est douleur, la maladie est douleur, la mort est douleur, l'union avec ce que Ton n'aime pas est douleur, la séparation d'avec ce que l'on aime est douleur, ne pas obtenir son désir est douleur ; pour abréger, le quintuple attachement aux choses terrestres est douleur» (1). C'est ce pessimisme bouddhiste qui a été la source de la plupart des théories pessimistes modernes.

D'origine orientale, le pessimisme s'est développé beaucoup aux Indes, même en dehors du bouddhisme. Dans les stances du commencement de l'ère chrétienne, connues sous le nom de Bhartrihari, on déplore de la façon suivante l'existence humaine : « La vie de l'homme est limitée à cent ans : la nuit en prend la moitié ; la moitié de l'autre moitié est absorbée par l'enfance et la vieillesse ; le reste se passe au milieu des maladies, des séparations et des adversités qui l'accompagnent, à servir autrui et à vaquer à d'autres occupations analogues. Où trouver le bonheur dans une existence qui ressemble aux bulles que produit dans l'eau l'agitation des Ilots » ? c< La santé de l'homme est détruite par les soucis et les maladies de toute sorte ; là où la fortune est descendue, le malheur entre à sa suite comme par une porte ouverte ; la mort s'approprie tous les êtres les uns après les autres sans qu'ils^ puissent opposer de résistance pour échap-

(I) Cilc parOLDENBEKG, Le Bo udd /t a. Tr^d, franc. Paris, 1894, p. -214.

per à leur sort. Qu'y a-t-il donc de solide dans ce que le tout puissant Brahma a créé »? (1)

De rOrient asiatique, les théories pessimistes se répandirent en Egypte et en Europe. Déjà trois siècles avant Tère chrétienne, on voit surgir la philosophie de Hégésias qui professait que Texpérience entraînait le plus souvent la déception et que la jouissance ne tardait pas à provoquer la satiété et le dégoût. D'après lui, la somme des peines dépasse la somme des plaisirs, de sorte que le bonheur est irréalisable et au fond n'existe jamais. C'est donc chose inutile que chercher le plaisir et le bonheur qui ne peuv<»nt être réalisés. Il faut plutôt tâcher d'être indifférent, en émoussant la sensibilité et le désir. En fin de compte, la vie ne vaut pas plus que la mort, de sorte qu'il est souvent préférable de finir l'existence par le suicide. On a donné à Hégésias le nom de Pisithanate ou conseiller de mort, a De nombreux auditeurs accoururentauprès de lui ; sa doctrine se répandit rapidement, et à sa voix des disciples convaincus se donnèrent la mort. Le roi Ptolémée s'en émut ; craignant que ce dégoût de la vie ne devînt contagieux, il fit fermer l'école d'HÉGÉsiAs et exila le maître » (2).

La note pessimiste se sent parfois dans les écrits des divers philosophes et poètes grecs et latins. Voici la plainte de SÉNÉQUt : a L'ensemble de la vie humaine est lamentable. De nouvelles infortunes tombent en

(l) P. KÉGNAUD, a Le pessimisme bralimaniqiie », ûsius Annales du Musée Guimet, 1880, l. 1. pp. 1 10-1 11 .

(â) GuYAu, La morale d'Epicurej 4" étlilion. 1904. p. 1!G.

foule Hur toi avant que tu aies payé ta dette envers le» ancienne» » (1).

Mais c est surtout dans les temps modernes que le pessimisme a pris une extension considérable.

Kn dehors des théories philosophiques du dernier siècle, les théories de Sciiopknhauiîh, von IIahtmann et Maimlakndkb, théories dont il a été sufiisamment quention dans nos Etudes sur la nature humaine, ce sont surtout les poètes qui ont développé une conception pessimiste de la vie. Déjà Voltaiiik avait formulé une plainte pessimiste dans ces vers :

IlélaH ! quel e^t le cours et le but de la vie ?

DcH fa(Jai»eH, et le néant.

Jupiter ! lu fis en nous créant

Une froide plaisanlerie.

Nous avons vu, dans notre livre mentionné, C4)niment Byuo.n exprimait ses idées sur le mal de Ti^xintence humaine. Peu de temps après la mort du célèbre j)oète auj^lais, un lyrique iUilien d*une grande notoriété, (jiACOMo LKorAUDi, faisait entendre d(;s notes pleines de pessimisme découragé.

Voici des paroles quil adresse à son propre cd'ur (2) : a Hepose-toi pour toujours. Tu as asîwz palpité. Aucune chose ne mérite t(;s hatternents, etdc tes soupirs la terre n'est pas digne. Amertume et ennui, voilà la vie : elhî n'est riefi d'autre. liemondt" n'est ([ue fange. Heposfî-toi désormais. Dé.sespère à jamais. A notre race, h^ destin n'adonné qu(;de mon-

(\) Ad MarcianifCMa]). X.

d) PoésifiH et œuvres morales y de Leoparui. Trad. franc. 1880, p. 49.

rir. Méprise désormais et toi-même et la nature et le pouvoir honteux et caché qui ordonne la ruine de tous et rjiûfinie variété de tout ».

Leopardi prend ses lecteurs pour témoins de ses préoccupations et de ses angoisses. Il leur confie ses projets : «J'étudierai l'aveugle vérité — dit-il dans une poésie, dédiée au comte Charles Pépoli — j'étudierai les destins aveugles des choses mortelles et étemelles ; pourquoi l'humanité naquit et fut chargée de peines et de misères ; à quel but suprême la poussent le destin et la nature ; à qui platt ou sert notre si grande douleur ; quel ordre, quelles lois règlent cet univers mystérieux, que les sages comblent de louanges et que je me contente d'admirer » [Ihid,, p. 15).

Il s'est développé toute une pléiade de poètes qui chantèrent « la douleur mondiale », le « Wettschmerz » des auteurs allemands, parmi lesquels se sont notamment distingués Heine et Nicolas Lenau.

La poésie russe naquit sous l'influence du byronisme, et ses meilleurs représentants : Poucbkine et Lerxontoff, se posaient souvent le problème du but de l'existence humaine, auquel ils répondaient de la façon la plus décourageante. Voici comment le premier de ces poètes, considéré à juste titre comme père de la poésie lyrique en Russie, formulait sa conception pessimiste :

Don inutile, don du hasard.

Vie, pourquoi m*es-tu donnée ?

Et pourquoi d'avance à mort Un sort fatal t'a condamnée ?

<Juel pouvoir ennemi

Du néant me tira

De passion mon ^rnc emplie

A ma pensée le cloule m'inspira î

Aucun bul devant moi...

Mon cteur es! vide, vide mon esprit...

Et la vie, avec son monotone émoi, D'une trislesse sombre m'emplit.

Dans les tpinps itiodornps cVst.Mme AcKi':HH.t>> <{ui, daos toute une série An morceaux poêtiqnes. exprima sa douleur de voir le monde et la vie- tels qu'ils sont, en réalité, sans cependant avoir précisé In cause de ses plaintes si amères.

Si, d'un càté, les philosopiies et les poètes pessimistes reflétaient les opinions et les sentiments de leurs contemporains, il est incontestable que. d'un autre cftté, ils influençaient beaucoup leurs lecteurs. AtDsi s'est enracinée une (conception pessimiste de i la vie, d'après laquelle l'existence buniaine n'élit 1 ((u'une série de malht^urs non compensés par le biei: 11 est très probable que ces idées ont eu leur pnrt dans l'extension des suicides dans les temps modernes. Bien qu'on connaisse encore fort peu les motifs intimes de la plupart des suicides, on ne peut rependant pas nier que la conception générale de la vit! y doit jouer un riMe iniportaot. D'après la statistique, le plus f;rand nombre des suicides est porté au compte de « l'hypochondrie, de la mélancolie, de l'ennui de vivre, de l'aliénation mentale ». Ainsi, en suivant \f* donnée» de la statistique danoise (on sait que le Uam" mark est le pays où le suicide est très fréquent), sur 1.000 cas de mort volontaire d'bommes, survenu'

<lans la période de 1886 à 1895, 224, c est-à-dire un quart, sont attribuables à Tensemble de causes que nous venons de mentionner. Le chiffre correspondant pour les femmes est encore plus élevé, car il com prend presque la moitié des suicidées ( i03 pour 1 .000) . La seconde place parmi les hommes est occupée par ralcooHsme qui a occasionné 164 suicides sur i .000 (1). Or, il est très probable que, dans les deux catéjj:(5ries de causes, les suicides s'étaient produits sur un fond pessimiste. En défalquant les véritables aliénés, parmi les mélancoliques, les hypochondriaques, les ennuyés de la vie, il doit rester un nombre considérable de personnes, dont Tétat mental n'était pas pathologique dans le sens étroit du mot, mais qui s'étaient donné la mort parce qu'elles avaient une conception pessimiste de la vie. Parmi les gens qui s'adonnent à la boisson, il y en a beaucoup qui le font parce qu'ils sont persuadés que la vie est un don trop mauvais pour mériter d'être conservé.

L'augmentation progressive des suicides dans les temps modernes, constatée par la statistique, indique de son côté l'importance des théories pessimistes. On est même allé jusqu'à la fondation de sociétés d'amis du suicide. On raconte que dans une semblable société, fondée au commencement du dernier siècle à Paris, il se réunissait un certain nombre de personnes qui mettaient leurs noms dans une urne, pour le tirage au sort. Celui dont le nom sortait de l'urne, devait se

(1) Ces données sont empruntées à Westergaard, /. c, â'édil.,. 1901, p. 649.

suicider en présence de ses sociétaires. D'après les statuts, la société n'acceptait dans son sein que des gens honorables qui devaient avoir fait rexpérience « delïnjustice des hommes, de l'ingratitude d'un ami, de l'infidélité de l'épouse ou de la maîtresse et qui par dessus tout devaient depuis des années éprouver un sentiment de vide dans l'âme et un déplaisir de tout- ce que peut présenter ce monde » (1). Une conception pessimiste de la vie constituait donc la base de cette détermination fatale.

Bien que ces sociétés de suicides ne se soient pas conservées jusqu'à notre époque, il reste néanmoins vrai que tous les ans un plus grand nombre d'hommes mettent volontairement un terme à leur existence.

Tentatives pour apprécier les raisons de la conception pessimiste de la vie. — Idées d'ËD. y. Hartmann sur ce sujet. — Analyse du travail de M. Kowalevsry sur la psychologie du pessimisme.

En présence des faits que nous avons réunis dans le précédent chapitre, il y a lieu de se demander, s'il est possible de préciser le mécanisme intime, par lequel les hommes arrivent à considérer la vie comme

(1) DiEUDONNÉ, Archiv fur Kulturgeschichtey 1903, t. I. p. 357.

un mal dont il faut se débarrasser autant que possible. Pourquoi pense-t-on' si souvent que Thomme est moins heureux que les bêtes et que l'homme cultivé et intelligent est toujours plus malheureux que les ignorants et les faibles d'esprit ?

Nous venons de voir que, d'après les statuts des sociétés des amis du suicide, on insistait surtout sur l'injustice et l'infidélité comme circonstances qui amènent le dégoût de la vie. Shakespeare a déjà dit par la bouche de Hamlet que s'il nous était possible de mettre fin à nos jours, personne ne consentirait à continuer de vivre.

« Car qui voudrait supporter les coups et les railleries du temps, Les torts de l'oppresseur, et le mépris de Thomme orgueilleux » ?

Pour Byron, en dehors des maladies, de la mort et de l'esclavage, des maux que nous voyons, il y a encore des maux bien pis,

« Les maux que nous ne voyons pas, qui s'élancent à travers L'âme sans remède avec un déchirement toujours nouveau » .

Dans beaucoup de ses écrits il insiste sur un sentiment de satiété qu'il éprouvait presque continuellement. Chaque sensation de plaisir dégénérait chez lui aussitôt en une sensation de dégoût plus forte que la première.

Heine considère l'existence comme un malheur, car il voit

« ... à travers les dures surfaces de pierre

Les demeures des hommes et les cœurs des hommes. »

Et il reconnaît

« ... dans les unes comme dans les autres, le mensonge, Timpos-

[ture et la misère » (1).

Ainsi que nous Tavons développé dans les Eludes sur la nature humaine, la conscience de la brièveté de la vie humaine a joué un très grand rôle dans la conception pessimiste de l'univers. Ce thème revient à chaque pas chez tous les apôtres du pessimisme. Leopardi le développe à plusieurs reprises dans ses poésies, ce Amené en danger de mort par une maladie mystérieuse, je pleurai — dit-il dans ses Souvenirs — ma belle jeunesse et la fleur de mes pauvres jours qui tombait si tôt, et souvent aux heures tardives, assis sur mon lit, complice de mes douleurs, à la pâle clarté de ma lampe, un poème douloureux, je me plaignis en silence et à la nuit de ma vie fugitive, et, languissant, je me chantai à moi-même, mon chant funèbre » {loc, cit., p. 28). La vue d'un basrelief d'une tombe antique représentant le départ d'une jeune lille morte qui prend congé des siens, suggère à Leopardi les réflexions suivantes : « Mère qui fais trembler et pleurer, dès sa naissance, la famille des êtres animés. Nature, monstre indigne des louanges, qui enfante et nourris pour tuer, si le trépas prématuré d'un mortel est un dommage, comment l'infliges-tuàces têtes innocentes? Si c'est un bien, pourquoi rends-tu un tel départ funeste et pour celui qui part do la vie et pour celui qui reste ? Pourquoi nulle douleur n'est-elle plus difficile à consoler ? »...

(l) Celle citation ainsi que les deux précédentes sont empruntées à rouvraj];e de James Sui.ly, Le pessimisme, trad. franv- Paris. 1882. pp. 24, 23, ii.

€ L' unique délivrance de nos maux, c'est la mort, c'est là Cinévitable but, f immuable loi que tu as établiepour la carrière humaine. Hélas ! pourquoi, après ce douloureux voyage, ne pas nous rendre l'arrivée joyeuse? Ce but certain, ce but qu'en vivant nous avons toujours devant Tâme, qui seul a consolé nos maux, pourquoi le voiler de draps noirs et Tentourer d'ombres si tristes ? Pourquoi donner au port un aspect plus épouvantable que celui de tous les flots ? » {loc. cit., p. bo).

Les trois plaintes principales, celles de Tinjustice, des maladies et de la mort, se fusionnent souvent en une seule. En se plaçant au point de vue anthropomorphique, on se représente le « sort » comme quelque être méchant qui commet des injustices en envoyant aux hommes toutes sortes de maux.

C'est par un travail psychologique complexe, dans lequel entrent les sentiments et la réflexion, que Ton arrive à une conception pessimiste de la vie et c'est pour cette raison qu'il est si difficile de l'analyser d'une façon satisfaisante. Aussi autrefois on ne se contentait que des appréciations générales et très vagues du mécanisme par lequel on devient pessimiste. Ed. vo> Hartmann a essayé de pré(*iser davantage ce travail intime de l'Aine humaine. 11 insiste d'abord sur ce fait que les plaisirs procurent toujours moins de satisfaction que les i)eines ne procurent de sensation douloureuse. Ainsi les dissonnances musicales sont plus pénibles que les meilleures productions musicales ne sont délicieuses. On sent d'une façon beaucoup plus intense le mal de

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dents que le plai

éprouve après eh tAn

débarrassé. De même pour toules tes maladies. ÏHnn l'amour, le plaisir, d'après Hahthann, est toujoiir» contrebalancé par la peine en telle proportion ijup c'est le mal qui prend de beaucoup le dessus. Lp travail musculaire ne procure de plaisir qu'à très petite dose et même la culture des sciences et des arts, et lo travail intellectuel en fjénéral, occasionnent plus de peine que de plaisir pour ceux qui s'y adonnent. Comme résultat de cette analyse, il devient évident pour IUhthakn que a la peine l'emportf de beaucoup sur le plaisir dans le monde ». La base d'une i.'once|ition pessimiste se trouve donc pour lui dans la nature essentielle des sensations humaines.

(juidé par la tendance de mesurer et de préciser autant que possible les actes psychiques. M. Kuwa- LEVSKT, philosophe allemand de Krenigsber^, a pr*'scnté récemment un essai d'analyse psychologique détaillée du pessimisme (!). Bien qu'elle ne soit pas capable de résoudre le problème, elle présente néanmoins un certjiin intérêt comme exemple d'application de méthodes qui sont très à la mnde en psycliolopH moderne.

M. KowALEvsKV se saisit de tous les moyens qu'il ii h su disposition pour se rendre compte de la valeur île nos émotions. Ainsi il cherche à utiliser le» nuti-s d'un autie psychologue contemporain. MuMSTRaBRitr., qui tenait un Journal, dans kxfuel il notait tous lesjuurt

(Il K0WALEV8KT Stiii/ien :ur Psi/c/ioloyic des fesnirniimui. WKshadea. 1!)04.

ses impressions psychiques et psycho-physiques. Ce travail n'avait nullement pour but d'élucider la question du pessimisme et c*est pour cela que Kowalevsry juge ces notes particulièrement importantes pour ses recherches.

MuNSTERseaG ne se contentait pas de la classification courante des émotions en agréables et pénibles. Il en distingue un plus grand nombre de catégories. Ainsi il admet les émotions de tranquillité et d'excitation, des impressions sérieuses et des impressions gaies. En faisant le bilan total, Kowalevsry arrive à ce résultat que son collègue, nullement pessimiste, mais psychologue plutôt bien équilibré, éprouvait beaucoup plus d'émotions pénibles. Il compte environ 60 0/0 de pareilles im[)ressions à côté de 40 '0 seulement d'émotions agréables. « Un résultat pareil peut bien satisfaire le pessimisme », conclut Kowa-

LEVSKY.

Mais il ne se contente pas d'une pareille constatation. Par plusieurs autres procédés, il tente de se faire une idée plus exacte de la valeur de nos émotions. Ainsi il va dans des écoles populaires pour faire une enquête parmi les élèves, auxquels il fait noter leurs peines et leurs plaisirs. Un enseml)le de 104 garçons de 11 à 13 ans démontra que les peines sont ressenties beaucoup plus vivement que les biens correspondants. Ainsi sur 88 cas où la maladie était notée comme un mal, 21 fois seulement la sauté était considérée parmi les biens. Un tiers d'élèves ont marqué la guerre parmi les maux, tandis qu'un seul nota la paix parmi les biens. La pauvreté était inscrite

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13 fois eommp un mal, contre deux foi» la richense comme un bien, et ainsi de suite. Dans une autre séria de recherches, Kowalkvskï a pris des notes sur les joies et les peines que ressentaient les élèves dos deux sexe^i de la même école. Il en est résulte que le ph» grand mal, d'après eux, c'est la maladie (noté 43 fois) et la mort (42 fois). Après viennent : l'incondie (37), la faim (23), l'inondation (2(1), eti.'. Parmi les biens, la première place a été accordée — ce A quoi il fallait s'attendre — aux jeux (30) et la seconde — aux tadeaux.

Ne trouvant pas moyen de résoudre le pruhlèine posé à l'aide de pareilles investigations. KowalkvskT s'est mis à chercher une méthode plus précixe. Dans cette intention il a'est adressé aux différentes sensations, telles que les sensations olfactive, auditive p( {fustative, auxquelles il applique desprocédéade mensuration exacte. Ainsi pour le goûl, il détermine lu quantité minimale de différentes substances, capali1e> de provoquer une sensation assez nette do biin ou [le mauvais g'oùt. L'unité ainsi établie est désignée par 1« terme « ^ustie >i. Dans ses expériences KoWALEVskt n'a jamais pu obtenir la compensation tics gu.slip^ mauvaises par la même quantité de f^ustiiis hoDP('«. Ainsi pour neutraliser le mauvais goût de la quiaine.il lui j'ailait toujoura une plus grande quanliti> de gustic^ de sucre. Notre compatriote de Kakt sp félicita min tout il'une expérience très piobanle. Quatie p^rsoiini?* re»;iirent des mélanges déterminés de sucre et dp quinine, afin d'établir la proportion dos deux substuiiifs nécessaire pour obtenir un goût neutre. Il s'ost trouvii

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^e « pour enlever le mauvais goût de la quinine, il fallait presq[ue doubler la quantité desgusties de sucre {6 : 3,5) » (p. 61). Même résultat pour les odeurs, dont les mauvaises sont appréciées à un degré notablement plus fort que les bonnes et aiiiBi de suite.

Voilà donc toute une série de constatations scientifiques capables de soutenir la thèse des pessimistes. Faut^il réellement en conclure que le monde est organisé de la façon la plus mauvaise ? L'analyse de la bonne et de la mauvaise humeur, faite par Kowa- LEvsKT, plaide dans ce sens. Seulement pour bien préciser ces états d'àme, il mesure la marche, c'està-dire le nombre de pas exécutés en une minute. Cette méthode repose sur la réflexion suivante : « Il est de notion courante que Tétat d'âme se manifeste par le temps de la marche humaine. Il n'y a qu'à se représenter l'allure lente et majestueuse d'un homme dans l'état d'affliction profonde et de la comparera la marche tempétueuse d'un homme joyeux. La peine agit en général d'une façon déprimante, tandis que la joie favorise les mouvements volontaires » (p. 45). Le résultat des mensurations, basées sur cette méthode, constitue un nouvel argument en faveur du pessimisme. Seulement il est inutile d'analyser les chiffres auxquels Kowalkvsky s'est vu obligé d'appliquer le calcul intégral, car le principe de sa méthode ne peut être maintenu. En effet, la ra[>idité de la marche indique le degré d'excitation et non pas l'état heureux ou malheureux de l'àme. Quelqu'un qui subit brusquement une forte impression, bonne ou mauvaise, se met à arpenter rapidement son appar-

tenicnt Pt éprouve le besoin rie sortir dans la nie, pour activer sii marche, Une lettre que l'on vient du recevoir et qui nnnonce «ne nouvelle inattendue, pnf exemple l'infidélité d'une personne qui' l'on aime ou un héritage sur le([uel on ne comptait pas, amène un état d'excitation qui se manifestât au dehors pur une | marche rapide. Beaucoup d'orateurs et de professenr» éprouvent le besoin de faire des gestes et de marcher pour activer leur discours. Un siivant auquel il vient une idée originale qui a besoin d'être développée, se lève de son siège et se met à marcher. Mais, h côté de ces moments heureux, on éprouve le nii^nie liesnin de se remuer lorsqu'on se trouve en face d'une ottvmt ou d'un déli qui provoquent une forte indication. U est donr impossible dans ces conditionK d'utiliser l'enregistrement des mouvements dans l'étude de l'étnl d'âme pessimiste.

M. KowALEVsKï s"est servi encore d'un autrit moyen pour résoudre le problème qui l'inféresuc. Il a fait une enquête sur le souvenir des impressions joyeuses ou pénibles. Il posait à se» sujets — enfants des deux sexes — la question, h savoir, si ce sont le» jouissances ou les peines qui ont laissé un souvenir In plusdurable, et il enregistrait les réponse». Le résultat, conforme A celui obtenu par un psychologue américain, Colkhiiove, a été défavorable i\ la doctrine pessimiste. Il s'est trouvé en effet que, dans la grande majorité des cas {70 0). ce sont les souvenirs dp"* impressions agréables qui prédominent. Mais dansci"' séries d'expériences 9f glisse facilement aussi nnv ^aade sourc*' d'erreur qui provient de l'état d'âme

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des sujets en question. Il est très probable que Kowa«- LEVSKY a fait son enquête à Técole pendant la récréa^ tion, lorsque la majorité des élèves se sentent soulagés des ennuis de la classe. Lorsqu*on est heureux, on a la tendance à se souvenir plutôt des impressions joyeuses de Texistence passée. Si Tenquète était faite pendant une leçon ennuyeuse ou difficile, ou bien sur des enfants internés dans une infirmerie ou subissant une punition, il est tt*ès probable que le résultat serait renversé.

Il est évident que toutes ces tentatives de résoudre un problème aussi complexe que celui du pessimisme, par des méthodes de psychologie physiologique soidisant exactes, ne peuvent aboutir à aucun résultat probant. Aussi voit-on les diverses séries des recherches de KowALEVsKT aboutir à des conclusions contradictoires. Tandis que certains groupes de faits confirment la conception pessimiste, d'autres plaident dans le sens contraire. Il ne s'en dégage aucune conclusion nette et générale. Comment veut-on en effet appUquer la méthode de mensuration aux sensations et aux émotions si différentes, non seulement au point de vue de la qualité, mais aussi par rapport à l'intensité ? Voici par exemple un individu qui a éprouvé pendant une seule journée neuf impressions pénibles sur une agréable. On pensera qu'il y a de quoi devenir pessimiste, d'après l'évaluation des psychologues expérimentaux. Eh bien, loin de cela, car les neuf impressions pénibles étaient beaucoup plus faibles que Tunique impression heureuse. Les premières étaient provoquées par des petites blessures d'amour-propre.

des (louleui'H passagère» sans j<riivit6 et des perte» d'argent insignifiantes, tandis que l'émotion hcuretiK» avait pour muse la réception d'une lettre d'amour. Le bilan des dix impressions était donc des plus heureux et partant capable de suggérer une humeur des plus opUmistos.

Les tentatives si savantes de la psychologie expérimentale doivent donc être abandonnées, connue incapiihles d'éclaircir notre problème. Mais, puisque l'esprit humain cherche lout de môjne quelque moyen pour se rendre compte de la psycholope du pessimisme, il ne reste qii'i'i l'analyser par la méUioJe, beaucoup moins subtile, que nous fournit l'étude biographique des personnes humaines.

Rapport enire le pessimisme el l'éUt di- la santé. — tlisloîre iTttft savant, (lessiiniste étant jeune, devenu oplimisle à l'flgu atiineï.

— Optimisme du vieux Schopenhuuer. — UËveioppemcnl itn sens de la vie. — Le dË^eluppemenl des sens rhez les aveugifi.

— isens des obstacles.

Les animaux et les enfants, lorsqu'ils jouissent d» leur pleine siinté, sont généralement gats et d« l'humeur la plus optimiste. Aussitôt que nuits les voyons tomber itialades, ils deviennent tristes et mélsnceliques, jusqu'au moment de la guérison. De là on conclut que la conception optimiste est corrélative A la 8unté normale, tandis que le pessimisme aurait

pour cause quelque maladie physique ou mentale. Aussi cherche-t-on chez les prophètes du pessimisme la source de leur conception dans quelque mal profond. Nous avons vu que celle de Byron est attribuée à son pied-bot, que le pessimisme de Leopardi est rattaché à sa tuberculose. Ces deux promoteurs du pessimisme du xix® siècle sont morts jeunes. Mais Bouddha et Schopenhaukr ont vécu longtemps et BLlrtmann vient de mourir à 64 ans. Leurs maladies, à l'époque où ils avaient conçu leurs théories, ne devaient donc pas être bien dangereuses et cependantils ont professé sur l'existence humaine les doctrines les plus sombres. Les nouvelles recherches historiques du D'' IwAN Bloch (1) rendent très probable que, dans sa jeunesse, ScHOPfcNHAUER avait pris la syphilis. On a retrouvé un carnet de notes du grand philosophe sur lequel il inscrivait les détails de la cure mercurielle intense qu'il avaitsubie. Mais cette maladie aété contractée plusieurs années après l'apparition de son grand traité pessimiste.

Tout en rendant justice à l'opinion qui établit un rapport entre la maladie et le pessimisme, il est facile de se convaincre que le problème est plus complexe qu'il ne parait de prime abord. Il est bien connu que les aveugles jouissent souvent d'une bonne humeur constante et même parmi les apôtres de l'optimisme on rencontre le philosophe Dlering (2) qui perdit la vue pendant sa jeunesse.

(i) Medicinische Klinik, 1906, n. i5 et 26.

l2) Der Werth des Lebens.

D'un autre cùté, il a été remarqué que des persoBOHi atteintes de maladies chroniques se distinguent sottvent par leur conception optimiste de la vie, tandis queles jeunea gens en pleine force deviennent tristes et mélancoliques et s'adonnent au pessimisme le plus outré. Ce contraste a été très bien tracé dans son roman, La joie df vivre, par Emile Zola, où un vieU arthritique, éprouvé par des crises atroces de goutte, conserve sa hiume humeur en face de son jeune fils qui, quoique vigoureux et bien portant, professe deê idées des plus pessimistes.

J'ai un cousin qui a perdu la vue étant très jeune. Arrivé à l'âge mûr il s'est développé une conceptïua de la vie des plus enviables. Il vit dans son imagination et tout lui parait bon et beau dans l'existence. S'étant marié, il se représente son épouse comme 11 plus belle femme du monde. Ausaî il ne redouterait rien autant que recouvrer sa ymc. Il s'est bien ad&ptj ù vivre sans voir et il est persuadé que la réalité Mt d^ beaucoup au-dessous de son Imagination. Il craîul que s'il arrivait à voir sa femm<>, elle lui paraîtrait moins belle qu'il ne la croit étant aveugle.

Je connais une iille de 26 ans qui est aveugle d^ naissance, atteinte de paralysie infantile et sujette à des crises d'épilepsie. Presque idiote, elle vit dans** voiture et voit la vie du meilleur côté. Elle est certainement le membre le plus heureux de toute U famille.

La bonne humour et la mégalomanie des paralyti* ques généraux est un fait suffisamment connu. Toai ces exemples démontrent qu'il n'est pas du tout facile

d'expliquer le pessimislue par les troubles de la santé. Pour jeter quelque lumière sur cette question, il est utile d'analyser de près Tétat d*àme d'un pessi* miste. Heureusement nous avons dans notre entourage immédiat Texemple d'une personne qui a traversé une phase de sa vie, empreinte des couleurs des plus sombres. La connaissance intime de cette personne nous permet d'utiliser nos observations dans le but que nous poursuivons.

L*enfant, né de parents bien portants, a été élevé dans un milieu d'aisance moyenne et en général dans de bonnes conditions. Echappé aux maladies d'enfance, grâce à la vie à la campagne, il s*est développé en bonne santé et a fait de bonnes études de collège et d'université. Pri;* d'amour pour la science et ayant Tambition de devenir un savant distingué, le jeune homme s'est mis avec beaucoup de zèle et de ténacité à poursuivre la carrière scientifique. Sa grande nervosité, qui l'aidait dans son travail, était en même temps la source d'une quantité de malheurs. Il voulait arriver très vite et les obstacles qu'il rencontrait sur sa route l'inclinaient fortement vers le pessimisme. Pensant qu'il était né avec du talent, il s'est mis en tète que c'était le devoir de ses aînés de lui faciliter son évolution. Aussi, en présence de l'indifférence bien naturelle et surtout très commune de la part des gens arrivés, notre jeune savant s'est imaginé qu'on tramait une intrigue contre lui et qu'on voulait faire avorter ses dispositions scientifiques. De là toute une série de collisions et de malheurs. Dans l'impossibilité d'en sortir aussi vite qu'il le voulait, il

382 ^Bi'-nkMK PARi-iG

a' est formé une concpption très pessimiste dps choses; Dans lu vie. s'esli-il dit, l'essentiel c'est de s'adiijiliT aux conditions extépieiires. Les Hran qui im peiiveni arriver âi (■«tle tin sont éliminés par la loi dfi lUtmin de sélection naturelle. Les survivants «g sont pas If» meilleurs, mais simplement les plus habiles. Ne voit* oit pas que. dans l'histoire du fdot>e, qiiantilé d'animaux inférieurs (mt de beaucoup sur\écu aux être».

dont l'organisation est incomparablement plus complexe et développée. Tandis que tant de matnmifén^s supérieurs, des plus rapprochés de riiomine, iinlpuar toujours disparu, des animaux simples, tels que les cafards puants, se sont c(mser\és dès une époque des plus éloignées et pullulent auloiir de l'homme sans étr* beaucoup fi;énés jiar tnul le qu'il fait pour les détruire. La série animale, de même que l'évolution humainf, démontrent que c'est l'aftinemeat du système nerveux avec le développement exagéré de la sensibilité qui empêchent l'adaptation et constituent une sourie de mal inépuisable. La moindre lésion d"ainour-|in)pre. un propos blessant de la part d'un camiirade, mettaient notre pessimiste dans un étu( des plus pénibles. Non, cela ne vaut pas la peine d'avoir de.» amis, si k chaque instant on est ex|K)sé à tant iltt blessures profondes. .\Jieux vaut s'isoler dans quelqui' coin abrité et vivre tranquille avec ses occupations scientifiques. Très sensible, notre jeune savant ad<i* rait la musique et de sa fréquentation à l'Opéra il H. entre autres, retenu surUuil cet air de la F/liln Piic/iaatée : « Si j'étais aussi petit qu'un escargot, je me retirerais dans ma cuquille >■.

L'hypersensibilité morale était jointe à une non moindre hyperesthésie physique. Les bruits de toutes sortes, tels cpie les sifflets des locomotives, les cris des marchands dans les rues, Taboiement des chiens, etc., etc., provoquaient chez notre savant des impressions extrêmement douloureuses. Le moindre trait de lumière pendant la nuit suffisait pour rendre le sommeil impossible. Le mauvais goût de la plupart des médicaments rendait inapplicable toute thérapeutique par des drogues. Oh, que les philosophes pessimistes ont donc mille fois raison — se disait-il — en proclamant que les sensations désagréables sont incomparablement plus intenses que tous les plaisirs. n n'avait pas besoin de faire des expériences sur des gusties ou des olfacties pour en être convaincu. 11 était persuadé que c'est l'organisation de notre corps qui était cause de ce que l'espèce humaine ne pouvait pas s'adapter aux conditions extérieures et que son sort devait être le même que celui des singes anthropoïdes et des mammouths qui ont disparu de l'Europe, incapables de cette adaptation.

Les circonstances de la vie n'ont fait que renforcer le pessimisme de notre ami. N'ayant pas de fortune et marié avec une femme atteinte de tuberculose, il s'est trouvé en face des plus grands maux do l'existence. Une jeune personne, jusque-là bien portante, attrapa dans une ville du nord une forte grippe. Ce n'est rien, disaient les médecins : la grippe court partout et personne n'y échappe ; un peu de patience et de repos et tout s'arrangera. Et cependant la « grippe » persista, ayant amené une faiblesse générale et un

amai^issemBnt visible. Otte fois, les médecins trouvent qu'en effft. ie sommet du poumon gauche donne un peu de matité ; il y a là évidemmenl quelque chose, mais, vu qu'il n'y a aucune tare héréditaire, il n'y a pas lieu de craindre. Inutile de décrire la suite. si bien connue de tont le monde. Cette grippe insignifiante, dégénérée en « catarrhe du sommet gauche ». u amené la mort au bout de quatre ans de souffrances indescriptibles. A la fin, lorsque tout l'organisme était délabré, la malade n'éprouvait de soulagement qu'en absorbant de la morphine. Sous l'influence de celle-ci, elle passait des heures relativement calmes, exemptes de sensations douloureuses, avec une imagination surexcitée qui lui dictait toutes sortes de représentations presque hallucinatoires.

Il n'est pas étonnant que cette mort ait produit sur notre ami une secousse terrible. Son pessimisme n'était plus à faire. Veuf à 28 ans, il s'est trouvé épuisé physiquement et moralement et, à l'exemple de sa femme, c'est dans la morphine qu'il cherchait le remède. La morphine, mais c'est un poison ! Ella finirait — se disait-il — par ruiner l'organisme et par compromettre sa vie de labeur. Mais & quoi bon vivi-e ? Puisque l'organisme humain est si mal fiiït que son adaptiition aux conditions extérieures ext chose impossible, au moins pour les hommes dont le système nerveux est trop sensible, ne vaiit-il pa« mieux faciliter n la scleeticm naturelle ■> et laisser lu place aux autres ? En etFet. l'absorption d'une nasej! forte dose de morphine faillit donner une solution & ftprobléme. Elle amena un état de béatitude extrs-

ordinaire et en même temps une prostration physique extrême... Petit à petit Tinstinct de la vie se réveilla et notre ami se remit à travailler. Mais le pessimisme continua à constituer le fond de son caractère. Non, la vie ne vaut pas la peine d'être soignée. Aussi serait-ce un vrai crime que de créer d'autres existences pour les vouer à l'élimination par la sélection naturelle. La sensibilité morale et physique, ne diminuant pas d'intensité, amena tant de mal que Ton ne voyait pas jusqu'où cela pouvait aboutir. L' u injustice » des gens qui ne voulaient pas le « comprendre » rendit la vie tout aussi pénible à notre savant qu*à son entourage. Les soins les plus dévoués, ainsi que le travail intensif, finirent par rendre l'existence plus tolérable, mais la conception pessimiste de la vie ne fléchit d'aucune façon. Aussi il n'en fallait pas beaucoup pour que notre ami demandât à la morphine d'apaiser la souffrance produite par quelque c injustice » ou contrariété, l'ne crise d'intoxication grave finit cependant par mettre un terme à cet abus. Des aimées se passèrent. En discutant avec ses proches le problème du but de l'existence humaine et des questions analogues, notre ami était toujours plein de verve pour soutenir la thèse pessimiste. Seulement il lui arrivait parfois de se demander si sa plaidoirie était réellement d'une absolue sincérité. Sincère et franc de nature, cette question qu'il posait à sa conscience lui paraissait bizarre. Une analyse des mouvements de son âme lui fit découvrir quelque chose de nouveau. Ce ne sont pas les idées qui s'étaient modifiées dans l'inters aile de tant d'années,

c'étai<;nt. plutôt les sentiments et les sfasation». Arrivé à l'â^e mûr, entre 4o et iiU ans, notre aim s'est aperçu d'un grand changement dans l'intensUé de ces dernières. Voilà que des sons désagréables ne l'affectaient plus autant qu'auparavant et il pouvait plus tranquillement entendre miauler un chat ou crier " maquerrreau » h à Irrrire » dans la rue. I^a sensibilité émoussée, le caractère est devenu plus tolérant. Les mêmes a injustices u ou piqûres d'amoor-propre qui autrefois étaient capables d'anmner des piqûres de morphine, no provoquaient plus aucune réaction pénible. Le mal pouvait être facilement caché et n'était plus ressenti avec la même violence. Aussi le caractère est devenu beaucoup plus supportable pour l'entourage et intinîment plus équilibré.

a C'est la vieillesse qui s'est emparée de moi ». s'est dit notre ami. « Je ressens moins vivement Im impressions pénibles, mais en même temps je suis aussi moins capable d'apprécier le bien. Les pro[>ortions doivent rester les mêmes, c'est-à-dire le mal doit tout de même provoquer uue impression beaucoup plus intense que le bien ». A force d'analyser ri de comparer ses émotions, notre savant s'est découvert quelque chose de nouveau, c'est l'appréciation des impressions pour ainsi dire neutres. Moins sensible aux bruits désharmonieux et en inênie temps moins friand d'impressions musicales venant du dehors, il se trouvait heureux dans le calme. Réveillé au milieu de la nuit, il éprouvait une sorte de béalilude qui Ini rappelait celle que provoquait jadis U

morphine, et qui consistait à n'entendre aucun son, ni doux, ni pénible. Moins dégoûté par les médicaments, notre ami est devenu indifférent à la bonne chère qu*il savait apprécier dans sa jeunesse. Mais en même temps il a pris plaisir à consommer les aliments les plus simples. Un morceau de pain noir et un verre d'eau sont devenus pour lui de vraies friandises. Les mets fades, autrefois méprisés, lui font maintenant le plus grand plaisir.

De même que, dans l'évolution de l'art, les couleurs criardes ont fait place aux teintes ternes de Puvis de Chavannes, que les paysages de champs et de prairies ont succédé aux montagnes et lacs ; de même que dans la littérature les scènes tragiques et romantiques ont été avec succès remplacées par les scènes de la vie quotidienne, dans le développement psychique de mon vieil ami il s'est produit un changement analogue. Au lieu de chercher du plaisir dans les montagnes ou sites pittoresques par excellence, il se contente de voir pousser des feuilles sur un arbre de son jardin ou d'observer un escargot en train de surmonter sa susceptibilité et de sortir ses tentacules. Les phénomènes qui paraissent des plus simples, tels le bégayement ou le sourire d'un nourrisson, les premières paroles et réflexions d'un enfant, sont devenus pour notre vieux savant autant de sources de réel bonheur.

Quel est le sens de tant de changements qui ont demandé pour s'accomplir un si grand nombre d'années ? C'est le développement du sens de la vie. Cet instinct est peu développé dans la jeunesse. De même

que les premiers at'roupletnonts. loin de procurer ilu plaisir k la jeiinp fpmnie, sont pour ellR une source de souffrance, He même que l'enfant pleure en naissant, de même les impressions de la vie. surtout quand nllcfl sont ressenties très vivement, procurent plus Je peine que de plaisir pendant une lonfîue pi^riode de l'existence humaine. Mais les sensations et les sentiments ne sont point des phénomènes stables ; ils ont leur évolution et lorsque celle-ci se produit plus ou moins normalement, elle aboutît l'i un état d'équilibre psyrhique. Aussi notre ami qui se cantonnait ai opiniâtrement dans son pessimisme, a Gni [)ar s'associer à notre théorie optimiste de la vie. Les (Jiocussions à ce sujet que nous menions pendant !>i longtemps ont abouti ii une entente parfaite. « Seiik'menl « — m'a dit mon ami — « pour eoniprendre Ih sens de la vie, il faut avoir vécu longtemps : sans (îela on se trouve dans la situation d'un aveugle dfl nnissnnee auquel on étale les beautés des couleurs ■, Kn un mot, de pessimiste qu'il était, mon ami est devenu, au terme de sa vie, un optimiste convaincu.

Cette évolution ne doit nullement être considéré» comme exceptionnelle. Nous avons déjà dit dan» nos Etudes sur la nature humaine que presque toutes lea théories pessimistes ont été conçues par des jeunes gens. Tels étaient Bovdoha. Bïhon, Lëopardi, Si;ho- PKMHAUER, Harthams, MAinLAENUtn. On pourrait y joindre un grand nombre d'autres noms, moins connus.

On a souvent demandé comment expliquer qo»

Scnoi'eNHAVKK. dont la philosophie était certainement tout & fait sincère et qui prêchait le retour au Nirvan-

nah, a fini par tenir si vivement à l'existence, au lieu de mettre fin à ses jours, comme Ta fait plus tard Mainlaender. C'est que le célèbre philosophe de Francfort a eu le temps d'évoluer jusqu'au développement suffisant du sens de la vie. Un savant aliéniste moderne bien connu, M. Mcebius (1), a étudié la biographie et les ouvrages de Schopenhauer avec beaucoup de soin et en a déduit que pendant sa vieillesse ses idées étaient teintes de couleurs optimistes. A l'occasion de son soixante-dixième anniversaire, il trouvait consolante l'idée que, d'après les Oupanischad hindous et l'opinion de Flourens, on pouvait vivre jusqu'à cent ans. Selon l'expression de M(£bius, ScbopeN' HAUER « a eu du plaisir à vivre vieux et n'était plus pessimiste de sentiment » (p. 94). Peu de temps avant sa mort il pensait qu'il pouvait vivre encore pendant vingt ans. Il est vrai que Scbopenhauer n'avait jamais renié son pessimisme juvénile, mais cela dépend probablement de ce qu'il n'avait pas conscience suffisante du sens réel de son évolution psychique.

En parcourant les ouvrages modernes de ps}xhologie, nous n'y avons pas trouvé l'exposé du cycle évolutif de l'âme humaine. Dans le travail si savant et si consciencieux de Kowalevsky sur la psychologie du pessimisme, nous avons remarqué un passage qui a particulièrement attiré notre attention. c< Les maux, tels que faim, maladie, mort, etc., sont au même degré terribles à tout âge et pour toutes les couches de la société » (p. 95) — dit cet auteur. Je constate

(1) Ueber Schopenhauer^ Leipzig, 1899.

ici la méconnaissjiiu-); d<3s iiiodilicationH émotionn^IlM dans lo courant de la vie, qui doîv«iit ôtre considôrm (.-omme unn des grandes lois de la naturo humaine. La peur de la mort n'est nulli^ment ressentie au môme degré dans toutes les phases de la vie. L*enfttnt ne s'en doute pas et n'en éprouve aueune crainte consciente. L'adolescent et le jeune homrae sentunt hien que la mort «al ime chose terrihle. mais ils sont loin d'en éprouver la terreur autant que la ressent un homme âg<^, chez lequel le sentiment de la vie est arrivé à son plein développement. C'est pour celtfl raison qne les jeunes sont si indilférentis et m^me hostiles h toute hvftif'ne. tandis que les vieux M plient très volontiers à ses préceptes. Cette dilTérenc* est certainement une des causes de la fréquence des pessimistes parmi les jeunes gens. Dans ses étudei psychiatriques, IM<i:biiis (I) a exprimé ta pensée que le pessimisme est une étape du jeune &gc qui plus tard fait place fi une conception plus sereine. » En théorie — dît-il — on peut rester pessimiste, mai», pour être pessimiste de sentiment, il faut frire jeune. Plus on avance en ilge, plus on tient à la rie ». t( Lorsqu'un homme âgé est exempt de mélancolip. d'après ses sentiments il n'est point pessimiste ».«0n ne peut expliquer suffisamment la psychologie ihl pessimisme des jeunes gens, mais il y a là un fond organique... et cet état d'âme doit être considnr^ comme une malatlie du jeune Age » (p. 182),

L'exemple de Schovkshaukh et du savant, dont nitu*

(1) Mœhiuk, (iœthe, vol. I. Ui|<r.i([, 11^03.

PKSSIMI8MB BT OPTIMISME 331

avons tracé révolution psychique, confirment pleinement les idées de Taliéiiiste de Leipzig.

La notion de l'évolution du sens de la vie dans le courant du développement de Thomme, constitue la vraie base de la philosophie optimiste. Et c'est à cause de sa grande importance qu'elle doit être étudiée avec le plus de précision possible. Nos sens, en général, sont capables d'un grand perfectionnement. Les artistes arrivent à développer leur sens des couleurs à un degré inconnu pour les gens ordinaires. Ils perçoivent des nuances là où quelqu'un qui n'est pas du métier ne remarque rien de particulier. L'ouïe, l'odorat et le goût sont également très perfectibles. Ainsi les dégustateurs déterminent la qualité des vins avec un art inaccessible aux simples mortels. Un mien ami qui n'a pas l'habitude de boire du vin, est incapable de distinguer le Bordeaux du Bourgogne autrement que par la forme de la bouteille. Par contre, buveur de thé, il reconnaîtra sans difficulté la marque de cette marchandise. Je ne sais si on naît dégustateur, mais il n'est pas douteux que l'on peut perfectionner le sens du goût.

Le développement des sens a surtout été remarqué chez des aveugles qui, privés de la vue, la remplacent par le raffinement des autres sens. Considérant cette question du perfectionnement des sensations comme très importante au point de vue de l'étude du problème de l'évolution du sens de la vie, nous avons cru trouver les meilleurs renseignements dans les documents sur les hommes privés de la vue. On parle si souvent de la grande sensibilité tactile des

aveugles que l'on pouvait croire cette assertion sur des faits irréprochables. Or, les recherches minutieuses, faites sur ee sujet, ont démontré !e contraire. En appliquant la méthode qui sert pour l'évaluation du sens du tact, ûriesbach (I) a constaté que l'acuité tactile n'est guère plus Une chez les aveugloa que chez les sujets normaux. Pour faire sentir les deux pointes du compas, il fallait les écarter chez les aveugles au moins autant que chez les personnes qui jouissent de la vue. M. le docteui- Javal (2), l'oculiste Lien connu devenu lui-même aveuf^le, exprime s* surprise devant le fait « que l'acuité tactile est moindre chez les aveugles que cheK les clairvoyants, -et cela dans une assez forte mesure. On trouvera pur exemple — dit-il — que, si l'on examine l'indox d'un aveugle grand lecteur, pour que les pointes du compas donnent nettement deux sensations, il faut les écarter de 3 millimètres au Heu de 2 qui suffisent au clairvoyant pour reconnaître la double sensation »

GaiESDACH va plus loin encore, en affirniant qun ni l'ouïe, ni l'odorat des aveugles ne sont plus développés que chez les gens normaux. Si ces sens arrivent à remplacer jusqu'il un certain degré la vue, cela tient simplement à l'utilisation des impressions aiixqnellM le clairvoyant n'attache aucune importance. Voyaal ce qui se passe autour de nous, nous ne Qxons nolK attention ni sur les bruits divers, ni sur les odeurs ua

(1) V. KuNK, Zur Blinifenphysiologie, Wiener média». Wochetuchr.. IHOi. n. i\.

(2) Physiologie de Iti lecture et de l'écriture. Paris, 19031.

autres phénomènes venant du dehors. L'aveugle, au contraire, y trouve le complément de Tabsence de la vue. Tel bruit lui indique que la porte cochère du voisin s*est ouverte pour laisser passer une voiture dont il faut se garer. Une odeur particulière le renseigne sur Tendroit où il se trouve : étable, cuisine, etc.

Au point de vue qui nous intéresse, ce n'est pas précisément Tacuité des sens qui a la plus grande importance. Cette acuité peut rester la même chez l'aveugle et chez le clairvoyant ; elle peut même être supérieure chez le dernier, et cependant il n'y aura que l'aveugle qui déchiffrera sans difficulté des points en relief et comprendra leur sens, de même que le clairvoyant lisant un livre. Cette faculté de l'aveugle ne s'est développée qu'après un apprentissage et repose sur l'appréciation d'impressions tactiles très délicates. Il faut bien dire aussi que la méthode à l'aide de compas ne renseigne que sur un côté du sens tactile et non pas sur sa généralité.

Mais, même en acceptant que les aveugles ne gagnent rien quant aux quatre sens qui leur restent, il se produit chez eux un véritable développement de sensibilité particulière. On parle chez eux d'un sixième sens ou c sens des obstacles ». Les aveugles, surtout ceux qui ont perdu la vue très jeunes, acquièrent une faculté étonnante d'éviter les obstacles et de reconnaître à distance les objets qui les entourent. Ainsi <les enfants aveugles peuvent courir dans le jardin sans se heurter aux arbres. Le docteur Javal (1)

(1) Entre aveugles, Paris, 1903.

334 SEPTIÈME PArTIE

raconte que certainH aveu^^Iea sont capalilos. pi» plissant (luviiot une maison, i]e L'orEipter les fon^-lrts du rez-ile-nhaiiflsée. Un iirofesfteur. devnnii aveu);|p depuis l'Agw de quatre ans, so [iromène smil dans «n jiinlin. sans jamais se heurter k un arbre ou à un [lotean. Il sent nn miir à la dintanoe de deux mètn's. Un Jour, pénétrant pour la prumiérc fuis dans une pièrt! spaciensc, il sentit au milien la présence d'un ffriind meuble, ijVi'i) su|iposa être un liillard.

Un antro avciijilt!, se promonant dans la rue, distinguait nettement les maisons dos bon tiquas et comptait le nombre de portes et de fendtrL>>i. L'exls: tence du sens des obsUirles eut biisée sur une si grande quantité de Taits précis qu'à son sujet le douli? n'est pas possible. Autre chose est l'explicatiDn ila mt'canisme qui le met en jeu, car là-dcssiis les opinions sont ■tr^s variées. Le docteur Zeli. (I) peuw qu'il ne s'agit pas d'un sons particulier aux aveu^lwi et « que les clairvoyants peuvent aussi l'acquwrip par l'exei-cice, parce qii'il existe presque chez tout le monde sans que Ton s'en uppri,'oive ». bit cependant il y a «i^me des aveu>,'les qui, pendant des année*, n'arrivent pas t\ lo dévelojiper. Tel, par exnmpK M. Javal qui ii bien appris à lire avec ses dotgb, niaits qui n'a jamais pu dislin^'ucr les ubuttcli^s 4 distance.

Ii'hypotbése la ptui4 vraisemblable attribue l" sixiiNme sens k l'action de la membrane tympaniqu^ fil le raltacbe A l'ouïe. Il est riiimu que les lirniU

(1) Drr niindrnfmuul. Viiésnev \W\.

PESSlUlSllB KT OPTIMISME 335

empêchent de percevoir les obstacles ; la neige agit dans le même sens, car elle assourdit le bruit des pas. Les accordeurs aveugles, dont l'ouïe est très développée, possèdent à un haut degré le n sixième sens ».

Les exemples cités nous montrent que dans la nature humaine il existe des sens qui ne se manifestent que dans des conditions particulières et qui demandent une éducation spéciale. Le « sens de la vie » rentre jusqu'à un certain point dans cette catégorie. Il y a des gens chez lesquels il ne se développe que d'une façon très imparfaite. Le plus souvent il ne commence à se manifester que tardivement, mais quelquefois il apparaît plus tôt sous l'impulsion donnée par une maladie ou un autre danger de perdre la vie. Il arrive que, chez des personnes qui tentent de se suicider, se réveille brusquement un fort instinct de la vie qui les pousse à chercher le salut à tout prix.

Dans ces conditions, on conçoit que le sens de la vie peut se développer tantôt chez des hommes sains, tantôt au contraire chez des malades aigus ou chroniques. Ces diverses variations peuvent être mises en parallèle avec le développement du sens génésique. Quelquefois complètement absent, il ne se développe chez beaucoup de femmes qu'assez tardivement. Dans certains cas, il faut pour le réveiller des conditions particulières, telles qu'un accouchement, un état maladif, etc.

Puisque le sens de la vie est capable de développement, l'éducation doit être dirigée vers ce but, de

même que pour le perfectionnement des sens vicarfants chez les aveugles. Aussi il ne faut jamais négliger de professer aux jeunes gens, enclins au pessimisme, que leur état d'âme n'est que passager et qu'il doit, d'après les lois de la nature humaine, céder la place à une conception optimiste de la vie.

Jeunesse de Gœthe. — Pessimisme du jeune âge. ~ Werther. — Tendance vers le suicide. — Travail et amour. — Conception de la vie à l'âge mûr de Gœthe.

Dans Tétude de la nature humaine, Tanalyse de la biographie des grands hommes est une source d'enseignements précieux. Notre choix est tombé sur licETHE pour plusieurs raisons. Cet homme de génie s'est distingué par son universalité. Poète et dramaturge de premier ordre, il possédait des connaissances très variées et a lait progresser les sciences naturelles. Comme ministre et directeur de théâtre, il a pris part à la vie pratique. Ayant vécu 83 ans, il a parcouru plusieurs étapes de l'existence dans des conditions relativement normales et dans ses nombreux écrits il a laissé un grand nombre de données précieuses, capables de projeter une vive lumière sur sa nature et sa vie. Par-dessus tout, le culte qu'il a inspiré à ses compatriotes a donné lieu à une telle quantité de documents biographiques, qu'il n'en- existe

338 HUITIÈME PABTIE

pas de semblables sur aucun être humain. Aspirant à une « existence supérieure )», il était préoccupé des problèmes les plus élevés de la vie humaine, dont il poursuivit la solution pendant toute sa vie.

On conçoit que ij^ns de pareille^ conditions le choix de OutTHË était tout indiqué pour nos études. Sa biographie, étant connue de tout le monde, au moins dans ses grandes lignes, nous n'avons pas besoin de la reproduire ici.

Elevé dans des conditions très favorables sous tous les rapports, dès Tenfance il a manifesté des dispositioris remarquables. Doué d'une excellente mémoire et d*une imagination prodigieuse, Tétude des langues anciennes et modernes, ainsi que les autres disciplines classiques, étaient pour lui une sorte d'amusement. Entouré dans la bibliothèque de son père de livres de toutes sortes, de bonne heure le jeune Wolfgang s'adonna à- la littérature avec Tenthousiasme et la passion qui étaient les traits dominants de son caractère. Avant Tâge de quinze ans, il commença à composer des vers, quoiqu'il ne se sentit pas encore destiné à devenir poète. Il avait plutôt Tintention d'être savant et il avait en vue la carrière de professeur.

Dans rintention de faire des études scientifiques sérieuses, il devint à 16 ans étudiant à l'Université de Leipzig. Le droit et la philosophie ne le contentèrent pas beaucoup ; il s'intéresse à la médecine et aux sciences naturelles, mais ses études étaient plutôt superficielles. De caractère vif et très remuant, il fit beaucoup de connaissances, fréquenta les théAtres et

s'adonna flassionnf'ment à toutes sortes de distractions. Quelques extraits de ses lettres, écrites à cette époque, représentent bien le genre de vie qu'il menait. Btudiant de 18 ans, il écrit à son ami : « Bonne nuit, je suis saoul comme une brute x>. Un mois plus tard il résuBie sa situation dans une autre lettre au même ami, lui écrivant : « Délire dans les bras de Jetty ».

Après avoir obtenu son diplôme de licencié en droit à Strasbourg, U choisit la carrière d'avocat, mais ne se sentant pas hiH pour elle, il devint homme de lettres, encouragé par le grand succès de ses premiers essais littéraires.

Le jeune homme, en sa qualité de littérateur, cherchait des impressions de toutes sortes. Il s'occupait de littérature et de sciences, s'adonnait même aux sciences occultes, fréquentait le théâtre et la société. U éprouvait un plaisir tout particulier aux choses d'imagination et ne s'arrêtait que peu de temps aux problèmes scientifiques, qu'il traitait d'une fa(;on superficielle. « Le mouvement m'est toujours nécessaire », écrivait-il dans son cahier de notes.

De caractère passionné, le jeune (iiitiTHË était sujet à des attaques de colère des plus violentes. Les contemporains racontent que lorsqu'il se mettait (»n colère, il détruisait les tableaux et déchiraitses livressur sa table de travail. De bonne heure il devint pessimiste. Cet état d'àme a trouvé sa meilleure expression dans « les souffrances du jeune Wkrther », ce roman quia valu

(1) Gœihé's Werke. Edition de Geiger, vol. V, 4883. Trad. l'ranç. de P . Leroux.

uno si grande gloire à son auteur et dans lequel il décrit sa façon de concevoir la vie. En voici quelques extraits, capables de donner une idée exacte surTétat d'&me intime d*un jeune pessimiste (I). « N'être pas compris, c'est le sort de certains hommes » (p. 52). « La vie humaine est un songe ; d'autres Tout dit avant moi, mais cette idée me suit partout. Quand je considère les bornes étroites dans lesquelles sont circonscrites les facultés de Thomme, son activité et son intelligence ; quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu'à prolonger notre misérable existence ; que notre tranquillité sur bien des questions n'est qu'une résignation fondée sur des revers, semblable à celle de prisonniers qui auraient couvert de peintures variées et de récentes perspectives les murs de leur cachot; tout cola, mon ami, me rend muet » (p. Hi), « Que les enfants ignorent pourquoi ils ont des désirs, là-dessus tons les savants pédagogues sont unanimes ; mais que les hommes faits s'agitent sur la terre coimn<^ les enfants et comme eux ne savent pas d'où ils viennent ni où ils vont, connue eux agissent aussi peu vers de.sbuts récris et peuvent être gouvernés par des biscuits, d(îs gâteaux et (l(»s verges ; u cela personne» n<* veut (îroinî et cependant il me semble que cette véril»'* est à j)ortée de la main. Je t'accorde bien volontiers (car je sais va\ (jue tu vas me dire) que les hommes les plus heureux sont <muix qui vivcint au jour le jour romme h^s enfants qui promèiHMit, habillent et déshabillejit leurs poupées, (jui tournent avec un grand resjxM't devant l(^ tiroir où maman a enfermé le^pain

d'épice et qui lorsqu'ils ont obtenu ce qu'ils ont désiré et qu'ils ont la bouche pleine, en réclament encore ! Oui, voilà des êtres heureux » (173, de l'original).

Werther professait ces idées pessimistes bien avant son roman avec Charlotte et c'est à cause de cette conception de la vie que son amour a pris une tournure si malheureuse. Le grand retontissiMuent qu'a eu cette œuvre de Goethe tient non pas à la fin tragique du jeune amoureux, mais précisément à ses idées générales, qui correspondaient parfaitement à la façon de concevoir les choses d'ici-bas chez l'élite des gens de son temps. On reconnaît bien qu(* le byronisme naquit avant Byron.

Werther peut servir de bonne illustration à la désharmonie de l'évolution des facultés psychiques de l'homme. L'envie, les désirs se développent d'une façon très intense et beaucoup plus tôt que la volonté. De même que dans l'évolution d(* hi fonction génitale, les divers actes se développ(*nt d'une façon inégale et désharmonique, ainsi que nous l'avons démontré dans nos Eludes sur la nature humaine, de même il y a inégalité et désharmonie dans le développement des fonctions psychiques les plus élevées. La sensibilité sexuelle et l'attraction vague vers le sexe opposé se manifestent à une époque de la vie où il ne peut être question d'un fonctionnement génital tant soit peu normal. De là une série de malheurs qui se font sentir pendant une longue période de la jeunesse. Le développement précoce de la sensibilité amène une sorte d'hypéresthésie générale qui devient une autre source de malheurs. L'enfant désire prendre tout ce

qu'il voit devant lui, il tend les bras vers la luneetse sent malheureux dans Timpuissance de satisfaire ses désirs. Chez les jeunes gens, cette désharmo^ie n'est pas moins accusée. Incapables de se rendre compte des rapports réels des choses, ils formulent de bonne heure leurs desiderata, sans comprendre que leur force est loin d'être suffisante pour les réaliser, la volonté étant une des facultés humaines qui se développe le plus tardivement.

Epris d'amour pour une personne d'un caractère sympathique, Werther s'adonna à sa passion, saos tenir compte des circonstances, Charlotte étant déjà la fiancée d'un autre. Do là tout ce roman tragique qui se termine par lo suicide du jeune héros, miné parle pessimisme. N'ayant pas la volonté de contenir ses sentiments, il tombe dans un état d'inactivité et, se sentant fatigué de la vie, il no trouve rien de mieux que de se brûler lacorvello.

Nous n'avons pas besoin de nous arrêter ici sur cette dernière phase do l'histoire de Werther, car cVst la ])orsonnalito de GfKTHE qui nous intéresse avant tout. Or, (îi*:thk a su maîtriser sa passion pour Lotte et, après beaucoup de chagrins amoureux, il se consola on s'éprenant d'une autre femme. Malgré cette différence, il est incontestable que, dans Wer TUER, G()i:the raconte une partie de sa propre jeunesse. Ceci est certifié par G(ETHE lui-même qui, dans une lettre à Kestner, lui dit « qu'il travaille à la reproduction artistique de sa propre situation ». Cette lettre a été écrite en juillet 1773, lorsque Goethe, écrivain de 24 ans, raconUiit les souffrances du jeune Werther.

La portée générale de cette œuvre a été très bien caractérisée par Carlyle: (1). « Werther — dit-il — n'est autre chose que Texpression d'une profonde et sourde douleur que ressentaient tous les hommes pensants de la génération de Gikthe ; Weriher est la souffrance générale, l'expression du mai d*àme universel. C'est pour cela que les voix et les eceurs de toute l'Europe l'ont approuvé avec une si grande unanimité ». Werther « était le premier son de cette terrible plainte, qui depuis a parcouru tous les pays et qui remplit tellement l'oreille des hommes qu'ils étaient devenus sourds à tout le reste ».

Pendant la période pessimiste de sa vie, (mkthe nourrissait souvent l'idée du suicide. Il raconte dans son autobiographie que, justement à cette époque, il posait sur sa table de nuit un poignard aiguisé et qu'à plusieurs reprises il essaya de se l'enfoncer dans la poitrine. En se souvenant de ce temps il écrivait à son ami Zelter : « Je sais combien il m'a coûté de décision et d'effort pour échapper aux vagues <le la mort » (2). Le suicide de Jérusalem qui lui a fourni la matière pour la lin de son roman, a profondément impressionné GiKTHE. Bien qu'il ait surmonté sa passion pour Charlotte, sa conception de la vie garde encore pendant plusieurs années une teinte pessimiste : aussi inscrit-il dans son cahier de notes, en 1778, les paroles suivantes : « Je ne suis pas fait pour ce monde »> (3).

(1) Miscellanées, vol. I, p. 272. Cité par Lewes.

(2) Briefivechsel swischen Gœthe u . Zeltku . Lettre du 3 décembre 4812.

(3) Cité par Mœbius, Gœthe, II, p. 80.

Pour une époque où Ton n'avait pas encore d'idées précises sur Fadaptation de l'organisme et du caractère aux conditions extérieures, ces paroles sont très caractéristiques. Gcethe, avec sa sensibilité trop raffinée, ne se sentait pas bien adapté aux circonstances qui l'entouraient.

Il est très intéressant de suivre l'évolution ultérieure de la vie de Goethe et la métamorphose qui transforma le jeune pessimiste en optimiste non moins accusé.

Le remède contre ses crises douloureuses, Gcethc le trouvait dans la création poétique, le travail fl l'amour. Il avouait qu'en traçant sur du papier le récit de ses douleurs, il ressentait déjà un grand soulagement. Les larmes qui coulent de leurs yeux soulagent les enfants et les femmes ; la poésie qui exprime les souffrances console le poète. Son roman avec Charlotte n'était pas encore terminé, lorsqu'il se sentit déjà prêt pour aimer sa sœur Hélène. G^jcthe écrit à KEST>tR en décembre 1772 : « J'étais en train de vous demander si Hélène était arrivée, lorsque je reçois la lettre qui m'annonce son retour »<. >- A juger d'après son portrait, elle doit être très gentille, même mieux que IJiarlotte... Or, je suis libre et j'ai soif d'amour »■. « Je sui-i d*f nouveau à Francfort avec de nouveaux pn^jet.>. de nouveaux rêves, rien de cela ne serait arrivé >i j'avai-i un >ujet pour aimer ». Peu de temps aprH>. il dit daa> une nouvelle lettre à Kest^eb: « Ilil*-^ à Charlotte nue j'ai trouvé ioi une tille que j'aime J»? tj.mt nion MfMir : -i j'avai'-i envie de me marier, je la préfér^nu-* .1 t,i>«il"ps l**< autres *.

GŒTHB ET FAUST 345

Ne se rendant pas encore compte de sa véritable vocation, Gcethe devint ministre à la cour de Weimar. Il s'adonne avec tant de zèle à ses nouvelles fonctions, qu'elles le mènent bien au delà du travail d'un homme d'Etat ordinaire. Voulant approfondir Tétude des problèmes de son administration, la construction des routes et l'exploitation des mines, il est conduit à la minéralogie et à la géologie qu'il apprend avec une vraie maîtrise. L'administration des forêts et de l'agriculture le porta à faire des études très sérieuses de botanique etla gérance de l'école de dessin lui suggère le besoin d'apprendre l'anatomie. Ces travaux si variés lui ont donné un goût véritable pour la science. 11 s'y adonne non pas superficiellement comme pendant son séjour aux universités de Leipzig et de Strasbourg, mais d'une façon tellement sérieuse qu'elle le conduit à des découvertes importantes, devenues classiques.

Mais toutes ces occupations n'absorbent pas encore son génie prodigieux. A ses moments de liberté, il fait de la poésie et de la prose. Absorbé par tant de travaux, il se sent heureux. La découverte de l'os intermaxillaire chez riionime lui procure « une joie qui fait tressaillir ses entrailles ». Cette activité intense est soutenue par son amour pour Madame von Stein qu'il désigne comme « la ceinture de liège qui le maintient sur l'eau». Quelques heures d'entretien avec elle pendant la soirée lui dégagent l'Ame.

Le grand rôle qu'a joué Tamour dans toute la vie de Goethe se fait sentir d'une façon particulière pendant cette période de son existence, qui est la transition entre la jeunesse ])essinnste et l'ûge mûr opti-

miste. Obligé de se séparer de Madame voi* Stein, il éprouve un chagrin qui le ramène aux plus mauvais jours de sa vie. Pour la seconde fois il retombe, à Tàge de 37 ans, dans une crise semblable à celle de l'époque de Werther. wJe trouve — dit-il en 1786 — que l'auteur (de Werther) a mal fait de ne pas s'être brûlé la cervelle après avoir terminé son œuvre ». Quelque temps après il déclare « qu*àsa vie des dernières années il préférerait la mort » (1).

Ces retours de sentiments pessimistes n'étaient ce* pendant que de courte durée et leur intensité était loin d'avoir la force d'autrefois. Le plus souvent il .éprouvait la joie de l'existence et le sens de la vie se manifestait entre autres par la crainte de la mort. Ayant à * peine dépassé l'âge de trente ans, il prend déjà des mesures pour l'éventualité de sa mort. Il écrit à Lava- TËR : «Je n ai pas de temps à perdre, je suis déjà avancé dans Page et il se peut que le sort me brise au milieu (le ma vie ». De tous cotés perce son désir de vivre et son chagrin de voir Tapprocho de la mort, (^est à cette période, quelques jours après son trente et unième anniversaire, qu'il écrit sur la hauteur de Gickelhahn, sur le mur d'une [>etite chaumière, ces vers célèbres qui comptent parmi ses meilleures poésies et ([ui se terminent pur le pressentiment de sa mort : « Attends un peu, bientôt tu te reposeras aussi ».

La crise qu'il traverse à l'âge de 37 ans, sous l'impn»ssion de la séparation d'avec Madame von Stein et peut-être aussi à la suite du surmenage cérébral, se

(i) HiKLscHowsKv, (lŒTiiE. Quatnèmc édit., 1904, p. 368.

dénoue par sa disparition brusque de Weimar et par un long voyage en Italie. Ici il renatt à la vie, tout l'intéresse : archéologie, art, nature. Il éprouve une grande joie de vivre et il ne tarde pas à se consoler de i'amour perdu de la savante baronne dans les bras d'une jolie Milanaise aux yeux bleus, Maddalena Rigci. Cette fille était aussi fiancée à un autre comme Charlotte. Seulement, cette circonstance n'amène pas le grand mal d'autrefois. Même, après la rupture de l'italienne avec son prétendant. G<ethe ne se décide pas à lier son sort au sien et il l'abandonne définitivement. H préféra s'attacher à Faustine, une autre Italienne, avec laquelle il se lia pendant la dernière période de son séjour à Rome. Cet amour, moins idéal et beaucoup moins compliqué que celui qu'il professait pour Madame vo?i Stein, a été dépeint dans les Elégies tofnaines. qui jettent une vive lumière sur le tempérament du célèbre poète. En voici quelques extraits des plus caractéristiques.

« Un saint enthousiasme manime sur ce sol classique ; le monde passé, le monde contemporain, me parlent à voix haute et m'attirent. Ici je poursuis la pensée, je feuillette les œuvres des anciens sans que lua main se repose et tant que dure le jour, avec des fouissances nouvelles. La nuit l'amour m'appelle à d'autres soins : et si je ne suis savant qu'à demi, je 5^uis deux fois heureux. Et ne puis-je pas dire aussi que je m'instruis lorsque j'épie les formes du sein amoureux, lorsque je laisse errer ma main le long des hanches ? Alors seulement je comprends le marbre, je pense et compare, je vois d'un œil qui touche,

je touche d'une main qui voit » « Souvent j'ai

rime dans ses bras ; souvent, d'un doigt badin, j*ai compté doucement sur son dos le nombre de Thexamètre. En son gentil sommeil, elle respire, et son haleine m'embrase dans le plus profond de mon sein » (I).

Le séjour en Italie a transformé définitivement GiETiiE en homme mûr. Laissons la parole, sur cott»' période si importante de sa vie, à son biographe. BiELSCHowsKY : « Le voyage en Italie fit de lui un homme nouveau. Le ccMé maladif et nerveux avait disparu. La mélancolie qui le faisait penser à sa mort prématurée et qui lui montrait la mort préférable aux conditions de sa vie antérieure, avait fait place à une sérénité sublime et à la joie de vivre. L'homme pn»occupé et taciturne qui n'abandonnait, même pas en société, ses pensées graves, est devenu joyeux comme un enfant » (Vol. L p. 412). « A partir de cette cjmv que il panourt avec une- sécurité enviable le cyolf* vital qui parut à la plupart des gens plein de mystènv (■(KTHK devient cet Olympien calme, si admiré par la postérité, tandis ([ue beaucoup de ses contemponiins ne reconnaissaient plus eu lui rhomine dévoué W <M)inpatissant (rautr(»fois » (M/V/., p. 417).

(Vest après (juarante ans que rmcTiiR est entré dans la phase optimiste de son (existence.

(1) Cinquièmo élégie romaine, traduct. parBLAzs, 1873, p. IH6. Quelques biographes de (iœtiie, parmi lesquels G. -II. Lewes, |ieoseul (jue ces vers se rapportent à la femme do Gœthe, Chrislioe. C'est une erreur, car il est incontestable qu'ils s'adressent à Faustine (v. h ce sujet Bielschowsky, 1, p. 517).

GŒTHB ET FAUST 349

Période optimiste de Gtœthe. — Genre de vie à cette époque de son existence. — Rôle de Tamour dans la production artistique. — Les penchants artistiques doivent être rangés dans la catégorie des caractères sexuels secondaires. — Amour sénile de GcBTHE. — Rapports entre le génie et la fonction sexuelle.

L'équilibre moral du grand écrivain ne s'établit pas d'un seul coup. Il eut dans son existence encore quelques retours de pessimisme, mais passagers, après quoi GcETHE devint cet homme aussi complet et aussi harmonieux qu'on pouvait Têtre dans les conditions où il a vécu. Il a atteint une vieillesse sereine et son activité ne se lassa pas jusqu'après quatre-vingts ans, époque de sa mort.

Ainsi que nous l'avons dit, le sens de la vie se développa chez Gokthk d'assez bonne heure. Devenu optimiste, il éprouvait la joie de l'existence et il désirait voir se prolonger celle-ci aussi parfaite que possible. Déjà vieux, il exprime la pensée que « la vie ressemble aux livres de la Sibylle et devient pour nous d'autant plus précieuse qu'il nous reste moins de temps à vivre » (I). 11 s'est ])roduit en lui un développement qui rentre dans le cadre normal de l'évolution de la nature humaine. Et cependant les condi-

(i) J'ai trouvé ces paroles citées dans la biographie de Gœthe» faite par Lewes, p. 339 du vol. II de la traduction russe.

lions où vivait G^^the étaient loin d'être parfaites. Sa santé laissait beaucoup à désirer. Atteint dans sa jeunesse d'une forte hémorragie, d'origine très probablement tuberculeuse, il fut pendant toute sa vie sujet à des troubles plus ou moins sérieiix, tels que gôûttç, coliiques, néphl*èliques, affections intestinales, etc. ^oii hygiène était défectueuse. Elevé dans une région, v.inicole,. dès sa jeunesse il se mit k boire du vin dans des proportions sûrement nuisibles à la santé. Il s'en aperçut lui-même et, à Fàge de 31 àm, après le réveil de Tinstinct de la vie, il se préoccupe beaucoup de cette question. « Si je pouvais m'abstenir du vin, je serais très heureux », écrivait-il dans son cahier de notes. Quelques semaines plus tard il mettait au même endroit : « Je ne bois presque plus de vin ». Mais il n'a pas la force de caractère suffisante pour se maintenir dans la tempérance et, peu de mois après sa décision, le voilà pris d'une hémorragie nasale qu'il attribue entre autres « à plusieurs verres de vin » (1). Jusqu'à son dernier jour il ne cessa d'en boire et il en abusa même dans ses vieux jours. J.-H. WoLFF qui dîna avec lui à Weimar, lorsque G(KTHK avait atteint ses 79 ans, a été étonné de scm appétit et de la quantité de vin qu'il absorbe: « Entre autres choses, il consomma une portion «'»norme de rûti d'oi(» et but avec cela une bouteille enlièr(î de vin rouge » (2). Dans les si intéressant

(t) Cette citation, ainsi que les précédentes, sont empruntées i Mœbius, Gœthe, vol. H, pp. 84, 87.

(2) Ce fait est cité par Bode : Gœthe's LebenskunsL Berlin. 1905, p. 59.

récits d^EJcKKRMANN sur les dernières dix années de la vie de Goethe (1822-1832), il est très souvent question de vin. Goethe saisissait n*importe quel prétexte pour en boire. Tantôt c'était la visite d'un étranger, tantôt l'envoi de bons crus par des amis. On assure qu'il buvait une à deux bouteilles de vin par jour (Mikbiis). Et cependant il était toujours persuadé que le vin ne favorise pas le travail intellectuel. 11 avait remarqué que lorsque son ami Schiller buvait plus que d'habitude soi-disant pour se donner des forces et stimuler sa production littéraire, le résultat en était déplorable. € Cela ruinait sa santé » disait-il à ëckkhman.n (18 janvier 1827) « et c'était aussi nuisible à ses œuvres. C'est à cette source que j'attribue les défauts que lui reprochaient ses critiques ». Dans une autre conversation (11 mars 1828) il afiirnia que les choses écrites sous l'influence du vin ont un caractère anormal, forcé, et que par conséquent elles doivent être évitées.

C'est l'amour qui était le plus grand stimulant du génie de Goethe. Tout le monde connaît les histoires amoureuses dont est remplie sa biographie. Beaucoup de gens en ont été très choqués ; d'autres ont essayé de les justifier. On a invoqué le besoin de sa nature de communiquer ses sentiments et de chercher la sympathie d'autres personnes, ou bien on aftirniait que son amour pour les femmes n'était qu'une manifestation d'un sentiment purement artistique qui n'avait rien à faire avec l'amour proprement dit.

La vérité est que le génie artistique et peut-être le génie en général sont très intimement liés a la fonc-

tioii sexuelle. Nous trouvons très juste la formule Ju docteur M^bils (1) que « les penchants arttstjquiw doivent être probablement considérés comme des caractères sexuels sectindaiies >i. De même que lu barbe et certain» autres attributs physique» «le l'homme se sont développés comme moyens de séduction sur le sexe féminin, de même la force musculaire, la forte voix et beaucoup de talents doivent Être allribués au besoin d'accomplir la fonction amoureuse. Dans les conditions primitives, la femme travaille plus que l'homme ; l'excédent de la force physique de celui-ci lui sert surtout dans la lutto ftvec \f» autres hommes, lutte dont le ^rand motif est la possession de la femme. De même qu'un lutteur viclorieux aime avcHr comme spectatrice la femme qu'il aime, de même un orateur parle mieux en présencfl de colle qui lui est parlicuUéremont sympathique. Le chanteur et le poète sont stimulés diins leur arl pur l'iimour qu'ils éprouvent. Le yénie poétique estdoiii' nécessairement lié à la fonction sexuelle. Aussi la et»tration est un moyen efficace pour le combattre. Ue même que les animaux, après être châtrés, restent capables de travail physique, mais changent profondément de caractère et perdent leur temiiérnmeni lutteur, de même un homme de génie perd beaucoup avec sa fonction sexuelle. Parmi un grand nombre de castrats connus, on ne mentionne qu'un seul pointe. Abëladi). Mdis il n'a perdu ses organes génitaux qui l'ilfie de iO ans et après l'accident qui i'H a ét«^ 1»

(I) Ueberdie \Virkun(ien d . Ciistralwii, Halle, 1903, |>. 8î.

GŒTHB BT FAVST 353

cause, il cessa de faire de la poésie. Les chanteurs châtrés sont fréquents , mais ils ne sont que de simples exécutants dont Tart n'a rien à faire avec le génie créateur. On cite quelques compositeurs de musique parmi les castrats, mais tous ont été des talents médiocres et sont tombés dans Foubli. Lorsque la castration a été pratiquée de bonne heure, son influence sur le génie et les caractères sexuels secondaires est beaucoup plus accusée que chez les castrats tardifs.

Nous plaçant au point de vue naturaliste, nous ne pouvons nullement partager Tavis des moralistes qui blâment Ggethë d* avoir beaucoup aimé, non plus que l'opinion de ses défenseurs qui ont voulu soit nier les faits, soit les expliquer autrement que par l'amour sexuel.

Nous avons vu dans les extraits des Elégies romaities quel était le vrai caractère de son amour. On cite souvent les sentiments de Goethe pour la baronne von Steiw comme exemple d'amour purement idéaliste. Or, dans certaines des lettres qu'il lui avait adressées et dans lesquelles il la tutoie, « le caractère erotique est incontestable» (Mcebius, Gœthe, II, p. 89). L'amour qu'il professait pour Minna Hërzlieb, celle qui a inspiré les « affinités électives » {Wahlverwandschaften), a été exposé par GdirHE dans un poème erotique tellement cru qu'il n'a jamais pu être publié (Lewes, II, p. 314).

Un fait sur lequel nous devons particulièrement insister, c'est que ce tempérament du grand homme s'est conservé jusqu'à son âge le plus avancé, car tout

HUITIEME PAnriB

]e monde a été étonné de la vigueur de son génie poétique même à lii période ultime de sa vie.

On a beaucoup raillé Goetbe de son amour pour lu toute jeune L'LRiQtE db Lbwktïow. de laquelle il a été profondément épris à i'tVge de 74 ans. Et cependaal, cette page de sa biographie mérite une attention des plus sérieuses, comme exemple lyjiiiiiu- druiioiir sénile chez im homme de génie.

Pendant son séjour à t^arUbad, Goethe fait connaissance d'une jolie fille de 17 ans, aux beaux yeux bleus, aux cheveux bruns, de caractère chaleureux, bon et gai. Les deux premières saisons les choses se pansunt sans rien de particulier. Mais, le troisième ét^, â Marienbad. G(£tiie devient passionnément amoureux d'Ulrique, âgée alors de 19 ans, en plein épanouisspmenl de sa beauté fé,minine. Cet amour le rajeunit ; il passe de.s heures avec la jeune fille et se met k danser comme un jeune homme. « J'avoue volontiers — écrivail-il à son lils — qnedepnis longtemps je ne jouissais pas d'une pareille santé du corps et d'imi- > (3() août 1823). La passion prend une tournurfl lelkment grave que le grand duc de Saxe-Woimar demande pour son ami la main de Mademoisell'' di* Lewetzow, La réponse de la mère est évasive et les choses restent en suspens, traînent longtemps, pnur u-boutir à un refus. Rentré dans sa famille, GtKTUKrencontra une opposition énergique oontre ses projetsdf mariage.

Toute cette mésaventure troubla si profondéniut le vieux poète, qu'il en devint malade. 11 éprouva u douleur dans la région du cœur et se sentit moralp-l

GŒTHB BT FAUST 355

ment très atteint. Il se plaignait à Eckermann qu'il < ne pouvait rien faire, qu il lui était impossible de mettre quoi que ce soit en œuvre et que son esprit n avait plus de force i». « Je ne peux plus travailler » — disait-il — « je ne peux pas lire et même je ne réussis à penser que pendant les moments heureux, lorsque je me sens un peu soulagé » (Eckermann-, 16 novembre 1823). A propos de cet état de Tillustre vieillard, Eckermann ajoute la réflexion suivante ; <r Son mal ne parait pas être seulement de nature physique. Il parait plutôt que l'inclination passionnée dont il a été saisi cet été à Marienbad pour une jeune dame, inclination contre laquelle il lutte en ce moment, doit être considérée comme la cause principale de sa maladie actuelle» (17 novembre 1823).

Comme dans toutes ses autres crises, Gœthe cherchait la consolation dans la poésie et Tamour. En quittant Marienbad en voiture, il se met aussitôt à rédiger des vers qui dénotent une vigueur et une passion étonnantes pour un vieillard de cet âge. Aussi son élégie de Marienbad est considérée comme une de ses meilleures œuvres poétiques. En voici quelques extraits qui peuvent donner une idée de Tétat de son âme à ce moment.

« Un désir invincible m'égare : plus de ressource que de pleurs éternels. Coulez donc, coulez sans relâche ! Mais ils ne pourraient jamais éteindre la flamme qui me brûle. Déjà il est furieux, il est déchiré, ce cœur où la mort et la vie se livrent un horrible comr bat ». € Pour moi, l'univers est perdu, je suis perdu pour moi-même, qui naguère encore étais le favori

des dieux ; ils m'ont éprouvé, ils m"ont prêté Pandow, ■si riche en trésors, puis riche en dangereuses sédiietions ; ils m'ont enivré dps !)aisers de sa bouche; qui donne avec délices ; ils m'amiclient de ses bras et me frappent de mort ".

GrttTHE cacha pendant quelque temps cette élégie qu'il gardait comme une chose sainte, mais ïl se décida plus tard k la donner à Eckermann. La création poétique n'a calmé que momentanément sa grande douleur. Sa nature demandait ailleurs une consolation efficace. Aussi, peu de semaines après la séparation, il se plaint amèrement de l'absence de la comteRse JtLiï VON EuLOFFSTKi^, de qui il a bien besoin. « Elle ne sait pas du tout ce qu'elle me retire et ce qu'elle me fait perdre, de même qu'elle ignore comment je l'aime et k quel point je m'occupe d'elle dans mon Ame i. H trouve une certaine compensation dans les visiteii de Madame Sztmanowska que Gqethk admirait a non seulement comme une grande virtuose, mai» aussi comme une jolie femme "(EcKRHMASN, 3novemi)re 1823), "Je suis profondément reconnaissant k cette channaotf femme o. disait-il au chancelier, « car par sa beauté, sa doucflur et son art elle a calmé mon ereur fougueux u (BoDE, p. 151), Il a renouvelé aussi ses rapports avec l'ancienne actrice et danseuse Maaimm .luNfi. « Puisque Goethk a été obligé de détourner se* pensées d'Utrique, l'image de In belle propriétaire de Gerbermûhle occupait de nouveau son esprit. 1/ séjour avec elle, ainsi que leur correspondance intime, ont rendu le calme à son cœur si avide d'amour ! " {BrHLSCHOWSKT, II, 487).

GŒTHB ET FAUST 357

L'amour pour Ulrique fut sa dernière passion aiguë ; néanmoins, jusqu à la fin de ses jours, Gûethk éprouvait le besoin d'être entouré de jolies femmes. En sa qualité de directeur de théâtre, il entrait en relation avec beaucoup de jeunes femmes qui désiraient être admises sur la scène. Il avoua à Eckermann qu*il lui fallait beaucoup de volonté pour résister au charme féminin qui le poussait à être injuste en faveur des solliciteuses qui étaient les plus jolies « Si je me laissais , pousser vers une intrigue galante, je deviendrais comme une boussole incapable d'indiquer le nord quand elle a à côté d'elle un aimant actif » (Eckerma.nn, 22 mars 1825).

La sœur de sa bru raconte que Giethe uiniait beaucoup que des jeunes filles restent dans son cabinet pendant qu*il travaillait. Elles ne devaient alors exécuter aucun ouvrage manuel et devaient se tenir muettes, ce qui leur était souvent très difficile (Bode,

Même le dernier jour de sa vie, au milieu de son délire, il s'est écrié : « Voyez quelle jolie tète de femme aux boucles noires sur un fond noir » (Lewes, U, 372). Après quelques autres phrases plus ou moins incohérentes, il rendit le dernier soupir.

Les faits dont nous avons entretenu le lecteur dans la partie de ce livre qui traite de la vieillesse, expliquent suffisamment la longue persistance du sens sexuel chez Thonime. Puisque les testicules se défendent de l'atrophie mieux que la plupart des organes et sont encore à Tage le plus avancé capables de produire les éléments fécondants, il est tout naturel

.'(-"■8 HlriTIËMH l'AIITIB

qm.' It^iir fou(!lii>tinem(>nl sa nspercule Bur l'étHt géni-inl dn rnrgaaisnie et auacitn des sentmieQbd'uinuiir, Si, (jour uni! raison quelconque, Giethb uvaît perdu de bonne hi3ure i-ea organes, il est plus que probable qu'il ne soruil jamais devenu co qu'il était. Lbs murnliste», cboqués par ses intri^uns amoureuses, en sertufint tms contents, iriais le monde aurait purdu nn de sus jitus grands génies. Du reste. tidUTMe ne fait point ex- .C'-pUon parmi les écrivains. Tout le mundecoonait i» tempérament de Victor Hugo et son attachement au sexe féminin jusqu'il la lin de ses vieux jours. RécL'iument après la mort iI'Iuskn, le.s révélations sur scm ainonr poui' Mademoiselle Bahdacii qui inspira son génie pendant la dernière période de sa vie. ont produit une profonde sensation.

Ce n'BHl paK seulement lu création poétique qui est on rapport intime avec la fonction sexuelle, lus autres manifestations de génie le sont aussi. Un philosophe génial, iSiiHoi'KNHjiiiKH, a fait loi-squ'il était Agé de 33 ans et se ti'ùuvait en pleine éhullitiou créatrice, la réflexion suivante : « Aux jours et aux heures, oiii l'instinct de la viilu[ité est le plus fort,., une aviditi^ brûlante... c'est justement alors que les pins grandes forces de l'esprit, et aussi la plus grande conuaissance, «ont pMtes k la plus intense activité... ». « Oansccs moments se manifeste vraiment la vie la plus forti- l'I ta plus active, eur les deux pAles agissent avec la plu» grande énergie : cela se voit chex (les honiiiies particulièroincnt intelligents. Pendant ces heures on vil plus que pendant des années d'état passif » (Cité Aan» MiKBius, SchupniJiutter, p. W'S). D'après cela << la eréa*

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tion intellectuelle a été liée chez Schopenhauer à Texcitation erotique » {Ibid., p. 57).

Des faits de cet ordre ont suggéré à Brown-Séquard ridée de renforcer l'activité cérébrale par des injections de substance testiculaire. Dans le but d'obtenir le même effet, il préconisait un autre moyen dont Tefficacité a été constatée pendant plusieurs années sur deux individus, âgés de 45 à 50 ans. « Sur mon conseil — dit-il (1) — chaque fois qu'ils avaient à exécuter un grand travail physique ou intellectuel, ils se mettaient dans un état de vive surexcitation sexuelle ». « Les glandes testiculaires acquéraient alors temporairement une grande activité fonctionnelle, qui était bientôt suivie de Taugmentation désirée dans la puissance des centres nerveux » .

Si nous insistons sur les rapports incontestables qui existent entre l'activité intellectuelle et la fonction sexuelle, cela ne veut dire nullement qu'il n'y ait point d'hommes faisant exception à la règle.

. Après avoir indiqué certains facteurs qui ont joué un rôle important dans la manifestation du génie de GoKTHE, nous pouvons passer à l'étude de son éUit d'àme pendant la période ultime de sa vie, dont la splendeur et l'harmonie ont été si souvent admirées.

(1) Comptes rendus de la Soc de Biologie, 1889, p. 4:?0.

Vieillesse de Gœthe. — Force physique et vigueur intellectaelle du vieillard. — Conception optimiste de la vie. — Joie de vivre à la dernière époque de la vie.

Les buveurs de vin peuvent citer l'exemple de (Iœthe comme un argument contre les idées de tempérancp. Malgré l'état maladif de sa jeunesse, une forte consommation de vin ne Ta point empêché d'atteindre une vieillesse pleine de force et remplie par le travail intellectuel. HIckermann, fidèle et constant compagnon des dix dernières années de la vie de (iqkthis, ne sp lasse pas d'exprimer son étonnement et son enthousiasme devant la vigueur physique et morale du célèbre vieillard. Il le trouve rentré à léna à 7i ans dans uu état qui « inspire la joie à le voir ». « Il est bien [)()rtant et fort, de sorte qu'il peut marcher pendant [)lusieurs heures » (lo se[)tembre 1823) ; ses yeux étaient brillants, reflétant la lumière et « toute son ex[)ressiou était joie, force et jeunesse » (29 octobre). Kn marchant avec Kckkhmann, (i(»:thk le devançait rapidiuneut et manifestait une*, vigueur qui faisait la joie (l(» sou compaguou (mars 1824^ Sa voix était |)leine (rex[)ressiou et de force (30 mars 182i) et sa parole» pleine (l(^ vie (9 juillet 1827).

Peudant uue conversation ([ui a eu lieu entre G(frrHK et KcKKHMANN, lopsquc l(^ |ueruier était Agé dv, presque

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79 ans, « le son de sa voix et la flamme qui éclatait de ses yeux étaient d'une telle vigueur, qu'on les eût dit enflammés par la force de sa meilleure jeunesse » (11 mars 1828). Ces qualités étaient conservées jusqu'à la fin de la vie du grand homme et, quelques mois avant sa mort, Ecrermann notait dans son livre qu'il « le voyait tous les jours en pleine force et fraîcheur, ce qui le faisait penser qu'un pareil état pouvait se prolonger indéfiniment » (21 décembre 1831). Au commencement du printemps suivant, Goethe, pris d'une « fièvre catarrhale », qui devait être une pneumonie, succomba probablement par faiblesse du cœur. La maladie dura une semaine. S'il n'avait pas été buveur de vin, il aurait pu surmonter cette attaque et vivre plus longtemps encore.

La vigueur intellectuelle de Ggethe était encore beaucoup plus grande et bien plus remarquable que ses forces physiques. 11 s'intéressait à une foule de choses et sa soif d'apprendre ne tarissait jamais. Le voyant absorbé avec le plus grand intérêt à écouter d'Alton décrire en détail le squelette des rongeurs, EcKERMANN exprime son étonnement que cet homme qui aura bientôt quatre-vingts ans « ne se lasse pas de chercher et de gagner en expérience. Dans aucune de ses directions, il ne s'arrête et ne finit ; il veut toujours aller plus loin et encore plus loin ! toujours apprendre, toujours apprendre ! et par cela il se présente comme un homme d'une jeunesse éternelle et intarissable » (16 avril 1823). L'aptitude à saisir les choses et la mémoire do Ouethe étaient phénoménales. Vieillard de plus de 81 ans, il étonnait son auditoire

« parle courant ininterrompu de ses idées ainsi que par la richesse extraordinaire de ses inventions » (7 octobrç 1828).

(( La vieillese de Goethe est la preuve la plus éclatante de la force extraordinaire de sa nature », dit son biographe médical, le docteur Mokbius. « Les œuvres de son âge le plus avancé sont pour la plupart audessus de tout éloge, autant par leur forme accomplie que par leur sagesse et leur sentiment. Quand un homme de 80 ans a-t-il écrit quelque chose de semblable ? Au point de vue physiologique, l'étonnement qu'évoquent les œuvres du vieUlard est presque plus grand que celui qu'inspire son activité juvénile » (McKBius, Gœthe, I, 200, 201).

Bien que le caractère de Goethe, de fougueux et vif qu'il était dans sa jeunesse, fût devenu beaucoup plus calme, il lui arrivait encore d'avoir des moments d'emportement et de A ivacité. Il avait certaines manies de vieillard et manifestait souvent son caractère despotique au sujet duquel il existe une quantité d'anecdotes. Mais son humeur est devenue plus sereine dans la vieillesse et sa conception des choses beaucoup plus optimiste. En dehors de quelques crises de courte durée, il se sentait heureux de vivre. Retiré en 1828 H Dornburg, il y passe une existence calme. « Je reste |)resque toute la journée dehors et je mène des conversations à deux avec les branches flexibles des vi^^nes qui m'expriment des bonnes pensées, au sujet <lesqiielles j'aurais pu vous communiquer — disait-il à KcKKRMANN — (15 juiu 1828) des choses merveilleuses. Je compose aussi des vers qui ne sont pas mau-

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vais et je voudrais qu'il me soit accordé de vivre encore dans cet état ». u Je suis content — disait^il à son collaborateur — lorsqu'à présent, au commencement du printemps, je trouve les premières feuilles vertes, satisfait en observant comment une feuille après l'autre forme la tige de semaine en semaine ; je suis content lorsque je vois en mai un bourgeon de fleur et je me trouve heureux, lorsqu'enfin en juin une rose se présente à moi dans toute sa splendeur et avec tout son parfum » (Eckermann, 27 avril 1825). La joie de vivre à cette époque s'exprime aussi dans sa nombreuse correspondance. « Je peux te souffler dans l'oreille ceci », écrivait-il à Zelter, le 29 avril 1830 : « Je suis heureux qu'à mon grand âge m'arrivent des idées dont la poursuite et la réalisation mériteraient la répétition de la vie ».

La conception de la vie a bien changé depuis l'époque de Werther. Goethe disait lui-même : « Quand on est vieux, on pense des choses de ce monde autrement que lorsqu'on était jeune » (Eckermann, 6 décembre 1829). La sensibilité juvénile qui le faisait tellement souffrir pendant sa jeunesse, s'est notablement émoussée. Eckermann a été étonné de sa façon d'accepter les blessures d'amour-propre. Il est arrivé que son plan du nouveau théâtre de VVeimar fut abandonné au milieu de la construction et remplacé par un autre, exécuté en dehors de (jcethe. BIckermann en fut très ému et entra chez Goethe plein d'appréhension. « J'avais peur — dit-il — que la mesure si inattendue n'offensât profondément G(*:the. Eh bien, pas du tout ! Je l'ai trouvé dans l'humeur la plus douce et la plus

sBreinc, ahisnlutuftit iui-ik*ssii» du tuulesuaL'0|itil)ilili'Mi (l"iiiai 182IS).

Après Bvoir iitli'uil ses quutru'vii)),!;t& tins. (liKrm: n'éprouva tuiciinH InsHilude (1r lu vie. Pendant !<ii derni^re muludiij. il ne inanifiiHta pas Il« inuindre df-sir du ntourtr ; il cnmptiiit plutôt jj^ui^rir el pt>n»itît i|m> Inp* proche <1l' la bulle »ai»oii lui rendrait sus forces. 11 avait donc encorn le désir de vivre. Cependant il se rendait cuinpt« que son cycle vital était u(.'eoinpii. et s'il n'épruuviiil. pan la satiété delà vio, il Mentait itéjii une sorte de satisfactioii d'avoir vécu, « Lorsque qui'lqu'un, comme moi. u dépassé ites 80 ans — ditiuit-il — il a à p«fine encore lo droit de vivre ; il doit U)ui Ibs jours ôtro prêt à mourir et doit penner à mottrn en ordre sa maison .■ (ErKKHMANN, 13 mai 1831). 11 eontinuiiit malgré cela k poursuivre son «■uvr*' pI à rédiger le» deux dernierH chapitres de lasecuiidi' pafti« de Faust. Après l'avoir terminé. Uiktak «p «enlil heureux au plus hiint defjr^*. • .le peux considérer lus jours qui m<' restent Kueore ». disait-il. « comme us vi'ritahle cadeau, et au fond il ent tout h. fait Indiff^reuLsijo fai« encore quelque chose et c<! que M^rmtt ces productions u (Eckkiihakn. Ojuin IH.")!).

(iiKTne assignait A «on Kaurt cent ans do vie. Il rat |u-cihahlc f|u'il se réservait ce tf.*rme pour lui-mériii'. Ne l'ayant pas atteint, il s'en était asscx ntpprocbé, après avoir inoni' une vie des plus actives, capnhletlD servir d'ensei|;nemenl précieux k la postérité.

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Faust est Tautobiographie de Gœthe. — Les trois monologues de la première partie. — Pessimisme de Faust. — La fatigue cérébrale qui cherche son remède dans l'amour. • Le roman avec Margaerite et son aénouement malheureux.

« GcKTHE était Faust, Faust était Gikthe », dit le biographe du grand poète (Biklschowsky, II, 645). C'est une opinion généralement admise que dans Faust Goethe voulait se représenter lui-même, d'une façon plus étendue et beaucoup plus complète que dans Werther. Puisqu'il en est ainsi, on peut se demander à quoi peut serWr une étude sur Faust après celle sur Goethe, basée sur des données plus précises. C'est que dans ce chef-d'œuvre on trouve, à côté des actes qui répètent la vie du poète, beaucoup d'idées, capables de projeter une lumière sur sa conception générale des choses. La vie de Gcethe sert pour expliquer Faust, de même que celui-ci peut servir pour comprendre l'âme de son auteur. Or, nous avons vu que pour l'étude de la nature humaine un personnage de cette envergure présente le plus grand intérêt.

Les deux parties de Faust correspondent à deux grandes époques de la vie de son auteur. Dans la première partie Faust est pessimiste, dans la seconde il tourne vers l'optimisme. Mais, quoique plusieurs hauts problèmes qui préoccupent les hommes y aient

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