GRANDES DÉCODVBRTBS DE L'ORIENTALISME MODERNE
Quelques années avant la guerre, de, 1870, au moment où l'Allemagne ramassait toutes ses forces. dans l'attente d'un effort suprême dont elle sentait approcher l'instant, l'Académie des sciences de Munich entreprit, sous les auspices du roi de Bavière, une histoire générale des scien<:es: en Allemagne. Les auteurs ne semblent pas avoir échappé aux dangers du genre : c'est un chant de gloire, — UU peu lourd parfois, — en vingt volumes : chaque page respire un orgueil dç conquérant. L'Allemagne se couron-
^uait d'avance dans. ses savants, avant de saisir la couronne impériale par le fer et le feu ; et telle page écrite en 1869 sur L'hégémonie intellectuelle du peuple, allemand, qui
.n'éveillait à cette date qu'un sourire indulgent, prend un Siens nouveau et tragique, relue à la lumière de l'année suivante.' L'on ne peut nier qu'il n'y eût dans cette entreprise, une pensée haute;et forte, et .ceux qui la dirigeaient
..mataient hiea qu'une. nation de quarante millions d'âmes,
qui serait réellement à là tête de la science, serait par cela môme à la tâte du monde.
La France pourrait, elle aussi et sans peine, par le simple récit de ce qu'elle a fait pour la science, s*élever un monument durable et non sans éclat. Cette histoire n'a pas encore été faite d'ensemble, et pour l'écrire mieux vaut peut-être attendre une vingtaine d'années encore, quand le puissant effort qui se produit ici depuis quelques années dans toutes les branches de la science aura porté ses fruits et donné à la période nouvelle son caractère propre. Je n'essaye point dans les pages qui suivent un chapitre de cette histoire : je veux seulement mettre en lumière une partie de notre œuvre scientifique qui n'a pas été appréciée à sa juste valeur ni à l'étranger ni chez nous même : je veux parler de la part qui revient à la France dans cet ensemble de grandes découvertes qui, depuis un peu plus d'un siècle , ont élargi le domaine des études orientales d'une façon si inattendue et si merveilleuse.
On sait quelles étaient les limites étroites de ce domaine au commencement du siècle dernier. Il comprenait l'étude des trois langues dites « langues orientales » par excellence : l'hébreu , l'arabe et le turc. Quelques-uns y ajoutaient le chinois. Un seul et même homme pouvait alors, avec une certaine puissance de travail , embrasser l'ensemble des études orientales , sans en être écrasé : tel fut le savant anglais Thomas Hyde , qui est le type parfait de rorientaliste de cette période paisible. En 1758, la découverte du Zend-Avesta par Anquetil-Duperron ouvre l'ère des grandes trouvailles, et une série d'exhumations fait entrer dans la science, des langues, des littératures, des religions, des civilisations dont quelques-unes incon-
L ORIENTALISME EN FRANCE
nues même de nom aux orientalistes d'avitrefoiç. Les cadres anciens éclatent sans faire place à des x^dre^ nouveaux; car, derrière les révélations du jour, nous sentons des inconnus qui débordent et n'attendent que le hasard d'unxoup .de pioche ou d*un voyageur qui passe pqyr faire invasion dans la science. ^
On s'imagine généralement dans le public que Torientalisme est une création essentiellement allemande et; le nom d'orientaliste éveille tout d'abord l'image d'un Priv^t- Docent de Gœttingue qui vient copier des manuscrits sanscrits à la Bibliothèque nationale ou des papyrus au Louvre. Il y a là une confusion : le public lettré, qui n'a pas des idées bien nettes sur toutes ces choses , ne dis-s tingue pas trop entre l'orientalisme et la grammaire comparée, laquelle est en effet une science tout allemande d'origine, bien que depuis une quinzaine d'années, d'ailleurs, elle ait cessé d'être exclusivement allemande et qu'il se soit formé une école française iqui.a sa méthode, son style et ses doctrines propres. Il est juste pourtant de dire que, dans cette impression du public français, -il y^a quelque. fond de vérité. Si l'on rangeait d'un côté tous les orientalistes de l'Allemagne moderne et de l'autre tous ceux du reste de l'Europe, en y joignant ceu» de l'Inde anglaise et des États-Unis, c'est encore du côté des Allemands que seraient les gros bataillons. Prenez un de ces catalogues des publications scientifiques courantes que les grandes maisons de librairie publient chaque mois .à Leipzig ou Berlin : ce sont , à chaque pas , des publications de textes arabes, sanscrits, pâlis, chinois ; des traductions, des commentaires ; des lexiques, des index ; des dissertations sur la date de tel roi. égyptien ; des polémiques acerbes sur l'antiquité de tel morceau de poterie trouvé en Moab, sur la lecture d'un idéogramme assyrien, sur la
transcription d*un caractère de l'alphabet zend, et des BeUrœge et desNaùhtrœge à n'en plus finir ; puis, de temps en temps, des synthèses en trois ou quatre mille pages inoctavo, petit texte, résumant, sans en omettre un seul, tous les faits connus de Thistôire de tel peuple ancien.
L'Allemagne est le grand laboratoire des études orientales, et, si du jour au lendemain ses savants se mettaient en grève , la plupart des branches de Torientalisme , du caup, tomberaient en langueur : d'aucun autre pays on n'en pourrait dire autant. Cela tient à beaucoup de causes : d abord, à une curiosité générale parmi le public qui sait que dans la vie intellectuelle d'une nation les sciences ^historiques valent autant que les sciences dites exactes; puis, à une organisation plus large de l'enseignement qui reste ouvert à toute science nouvelle, sans qu'il soit besoin de décrets d'en haut; enfin, à des traditions de discipline intellectuelle qui font de chaque étudiant des séminaires un instrument docile sous la main du maître, qui lui fixe sa tâche et sa manœuvre, suivant les besoins présents de la recherche, et utilise pour l'avancement de la science les vocations les plus modestes et les plus humbles intelligences.
Cependant, malgré cette supériorité évidente et incontestée de l'Allemagne, si nous avons la curiosité de nous demander d'où sont venues les découvertes décisives qui ont constitué l'orientalisme moderne, et quelles sont les mains qui ont fourni à la science la matière nouvelle sur laquelle elle opère à présent, ce sont presque partout des noms français que nous trouvons à l'origine. Les grandes civilisations dont la résurrection ^ fait la gloire de la science moderne sont, dans l'ordre des découvertes qui les ont révélées ou éclairées, celles de la Perse ancienne, de rinde ancienne, de TÉgypte, de TAssyrie et du Cambodge.
L ORIENTALISME EN FRANCE
La Perse ancienne, l^Égypte, l'Assyrie et le Cambodge ont été révélés au monde par des Français : si l'Inde ancienne a été retrouvée par l'Angleterre, dans l'œuvre de restauration, c'est un Français, Burnouf, qui a laissé la trace la plus profonde.