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CHAPITRE VI

CONCLUSION

Telle est la part de la France dans la constitution de l'orientalisme moderne. Dans quatre domaines sur cinq , la découverte initiale lui appartient, et dans tous, la plupart des pas décisifs ont été faits par un savant français. Je désire vivement que Ton ne se méprenne point sur ma pensée; je n'ai pas entrepris de démontrer une thèse patriotique et de revendiquer contre la science étrangère les droits d'honneur de la science nationale : je veux seulement montrer au public français même , que ces études orientales , que quelques lettrés délicats ne seraient pas loin de proscrire comme contraires au génie de notre pays et de renvoyer superbement aux savants en us des Universités allemandes , sont aussi nationales que possible , puisque leurs plus fortes racines sont sorties de notre sol, et leurs plus belles fleurs du génie français.

La démonstration poiirrait se poursuivre encore à travers bien des domaines, si, après les branches nouvelles de l'orientalisme, nous passions en revue les branches anciennes , c'est-à-dire celles qui datent du commencement même des études orientales. De ces branches anciennes ,

l'une est de formation française : le chinois et la Chine ont été étudiés tout d'abord par nos missionnaires des deux derniers siècles, qui se trouvent à présent, que ce soit éloge ou blâme , avoir plus fait pour l'avancement de la science que pour la propagation de la foi. La grammaire chinoise a été pour la première fois comprise dans son vrai caractère par le Père Prémare , dont l'œuvre, retrouvée au commencement du siècle par Rémusat, n'a pas encore été dépassée; l'histoire de la Chine a été ouverte par le Père Gaubil : deux noms qui mériteraient de trouver place dans la liste des créateurs , si les préoccupations étrangères et souvent étranges qui se mêlaient à leurs travaux scientifiques n'en avaient voilé la valeur véritable au public conune à eux-mêmes. De nos jours , la philologie du chinois trouva son expression la plus haute en Stanislas Julien , qui , en découvrant les lois de la transcription des mots étrangers en chinois , ouvrit cette mine inépuisable de renseignements sur l'histoire de toute l'Asie, renfermée dans une littérature qui est la plus vaste , la plus précise, la plus ancienne de toutes, et qui, pour nombre de peuples asiatiques, supplée au défaut ou comble les lacunes des annales nationales.

La philologie turque , née des besoins de la politique et bornée longtemps à renseignement pratique, s'étend et devient le noyau d'une science immense avec Abel Rémusat : génie original, restaurateur des études chinoises , tombées à la fin du siècle dernier dans le discrédit et le ridicule, précurseur de Julien dans l'emploi de la littérature chinoise comme source générale d'histoire, Rémusat organise l'étude comparative de la famille turque dans ses admirables Recherches sur les langues tartares.

L'étude des langues sémitiques avait son centre à Paris dans le premier tiers du siècle , avec Silvestre de Sacy et

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Quatremère. Le développement considérable qu'elles ont pris depuis en Allemagne a enlevé à la France cette supériorité : mais il est toute une branche nouvelle de ces études dont elle est Tinitiatrice et où elle est restée maîtresse incontestée ; c'est Tépigraphie sémitique. L'exploration de Phénicie par M. Renan , de la Judée par M. Clermont-Ganneau , de la vieille terre punique par nos colons et nos officiers d'Algérie , a rassemblé dans nos musées des richesses sans égales que demain la Tunisie est destinée à accroître : dans le nombre , ces trois pierres incomparables, le tombeau d'Eschmunazar, l'inscription de Marseille, et cette inscription de Mescha, roi de Moab, un chapitre inédit de la Bible. En 1843, un pharmacien français , Arnaud , découvre dans le Yémen les restes de cette vieille civilisation himyarite qui n'avait laissé qu'un souvenir de légende , le nom de la reine de Saba : en 1 869 , la mission de M. Halévy vient ajouter près de six cents textes aux soixante-dix inscriptions ramassées péniblement en cinquante ans. Ajoutez à cela Tépigraphie de Palmyre qui, fondée au siècle dernier par Barthélémy, est accrue, jusqu'à se renouveler de fond en comble, par MM. de Vogué et Waddington; les inscriptions du Saflfa, découvertes par M. de Vogué, déchiffrées par M. Halévy; l'épigraphie berbère, débrouillée par M. de Saulcy. Tout cet immense travail vient enfin se coordonner et se fondre dans ce moniunent, qui sera une des grandes œuvres de l'Institut de France, le Corpus Inscriptionum Semiticarum, Après plus de dix années de travaux préparatoires, poursuivis sous la direction du grand savant et du grand artiste dont le nom personnifie le progrès des études sémitiques en France , vient enfin de paraître la première partie de cet immense recueil , qui sera le plus puissant instrument de travail et de découverte qu'aucune branche de

l'érudition orientale ait encore eu à son service. Les progrès que le Corpus de Bœckh a fait faire à l'étude de l'antiquité grecque ne donnent qu'une idée imparfaite de ce que Ton est en droit d'attendre du Corpus sémitique, qui rassemble, non un seul monde comme le livre de Bœckh, mais cinq ou six mondes, à la fois différents les uns des autres et étroitement solidaires.

Je m'arrête, car mon intention n'est point de faire ni même d'esquisser l'histoire des études orientales en France. J'ai dû laisser de côté nombre de découvertes partielles , nombre de noms bien connus et qui devraient trouver place dans un tableau d'ensemble, si sommaire qu'il fût. J'ai voulu seulement marquer la part de la France dans les découvertes capitales, dans les constitutions de science, dans les fondations d'empires, et l'histoire de ces empires nouveaux nous a appris que la plupart de leurs fondateurs sont des Français. Il n'y a pas de là à tirer une leçon d'orgueil pour le passé, mais une leçon de devoir pour l'avenir. La noblesse scientifique est comme toutes les autres : elle ne se conserve qu'en se recréant sans cesse à nouveau, et pendant longtemps, sur plus d'un domaine, la France a gaspillé son héritage de science comme elle gaspillait son héritage politique. Pendant des années , les esprits d'élite , qui conservaient la tradition et essayaient de rallumer l'étincelle, se sont vus isolés et perdus dans ce torrent de frivolité qui emportait tout. La science aussi a eu ses cinq qui n'ont pas faibli , et l'ennemi contre lequel ils avaient à lutter était de ceux qu'il faut être bien trempé pour affronter sans crainte : le ridicule. Essayez d'intéresser à ces grandes choses un public qui n'a d'oreilles que pour la poésie de café-concert , qui n'a d'yeux que pour les ballets d'opéra et ne connaît de l'Orient que les houris et les bayadères. Essayez d'enrôler dans la

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science une Jeunesse qui a appris que le meilleur moyen d'arriver à la fortune et à la gloire est de brosser un premier- Paris venimeux ou un roman malpropre. L'érudition n'était pas seule atteinte : toutes les sciences étaient frappées du même coup ; celles-là seules qui étaient susceptibles de rendre des services matériels , directs et palpables, purent vivre ou végéter, sauvées et dégradées par leur utilité pratique ; la théorie et la spéculation furent proscrites par l'esprit du siècle ; on était devenu sérieux : à quoi bon des sciences qui coûtent et ne rapportent pas ? A présent qu'un souffle plus pur, à la suite des tempêtes d'hier, a passé sur Tespritdela nation, la France reprend les nobles traditions de curiosité désintéressée qui firent la gloire delà Restauration, et dans toutes les branches de la science, elle reprend la marche en avant. C'est donc le moment de rappeler en France , aux esprits curieux qui chei-chent leur voie , que ce champ de l'Orient , si vaste , et chaque jom* accru , qui a tant donné déjà avec si peu de travailleurs et a des trésors enfouis pour des siècles de recherches , a été ouvert dans presque toutes ses avenues par des pionniers français. Que le gouvernement donne son concours , le public sa sympathie , la jeunesse des écoles ses recrues , et la France reprendi'a bientôt le premier rôle dans ce beau drame de la science orientale , où elle a été tant de fois le chef de chœur.

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