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Gabnieb et Deupobte , Exploration du Mékhong

son œuvre. Cette œuvre a été jusqu'ici l'honneur exclusif de nos officiers de marine. La première exploration systématique des monuments est due au capitaine Doudart de Lagrée , à qui la France doit encore l'établissement de son protectorat sur le Cambodge. Nommé représentant de la France à la cour de Pnom-penh, il avait su amener, à force d'habileté et de tact, les débris du Cambodge , bien déchu de son ancienne splendeur et écrasé entre le Siam et TAnnam, à chercher enfin abri et protection contre ses terribles voisins sous le drapeau de la France. Le 3 juin 1864, le mandarin siamois, qui représentait à Pnom-penh la suzeraineté de la cour de Bangkok , quitta pour toujoure la cour du roi du Cambodge , et les insignes royaux , jusque-là en dépôt à Bangkok, et que le Siam envoyait à Pnom-penh pour le couronnement de chaque nouveau roi, y revinrent pour y rester.

Installée au Cambodge, la France pouvait à présent l'explorer à loisir. Le capitaine de Lagrée avait déjà profité de son séjour à Pnom-penh pour étudier Tart khmer et il avait découvert plusieurs groupes de ruines que Mouhot n'avait pas signalés. En 1866, mis à la tète de la mission scientifique chargée de remonter le cours du Mékhong et de rechercher si le fleuve pouvait servir de route commerciale entre la Cochinchine et les provinces du Céleste-Empire , il recueillit sur la route tous les documents archéologiques qu'il rencontra et étudia en particulier tout le groupe d' Angkor. L'exploration du Mékhong aboutit à un résultat négatif au point de vue économique , car elle démontra que le grand fleuve de la presqu'île ne peut servir d'artère commerciale ; mais les résultats qu'elle livra à la géographie, à l'histoire naturelle et àl'art payèrent et au delà les peines de la mission. Mais M. de Lagrée devait , comme Mouhot , tomber à la peine : du moins , plus heureux que

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lui, il ne succomba qu'après avoir atteint le but, à deux jours de marche du grand fleuve de Chine , le Yang-tsekiang, qui était le terme de l'expédition. Il laissait deux héritiers de sa pensée , les lieutenants Delaporte et Francis Garnier, qui ramenèrent l'expédition et publièrent les résultats de la mission. Garnier publia encore une traduction inédite, faite par M. de Lagrée, de la chronique royale du Cambodge , le premier ouvrage cambodgien qui ait été traduit en une langue européenne et qui contient les annales du pays durant les six derniers siècles : c'est rhistoire de la décadence du Cambodge. Garnier lui-même périt à son tour avant Theure, dans l'héroïque et glorieuse aventure du Tonkin , perte doublement fatale , pour la science comme pour le pays, car tout ce que Garnier a laissé porte l'empreinte de cet esprit de méthode et de discipline intellectuelle, si rare même chez les érudits de profession , et il avait les facultés de l'homme de science dans l'âme du héros.

L'exploration archéologique ne s'est pas arrêtée : la mission de 1874, commencée par le lieutenant Delaporte, achevée par un ingénieur de Cochinchine, M. Faraut, a servi à former le noyau du premier musée de Tart cambodgien , le fameux musée khmer de Compiègne , à présent malheureusement relégué dans les caves du Trocadéro, d'où il faut espérer qu il sortira bientôt. Une quarantaine de groupes monumentaux ont été découverts au cours de cette mission : l'un d'eux, découvert par M. Faraut, celui dePonteai-Chma, rivalise avec celui d'Angkor. Cette année même* voit se poursuivre une nouvelle exploration , dirigée par M. Delaporte et le docteur Ernault : il est permis d'espérer que bientôt toutes les richesses archéologiques

du Cambodge auront été reconnues et relevées. Un regret se mêle à ces espérances : c'est que , par une bévue de sa diplomatie , la France ait bénévolement abandonné la perle de ce trésor, les ruines d'Angkor. En 1867, afin d'obtenir que le roi de Siam voulût bien reconnaître le protectorat de la France sur le Cambodge , le gouvernement impérial détacha du Cambodge la province d'Angkor qui lui avait appartenu de temps immémorial et la céda au Siam. Il suffira d'un caprice de barbare, — et le Siam a fait ses preuves , — pour faire disparaître Tœuvre du Roi des Anges.

Mais l'exploration archéologique ne suffit pas , car elle ne peut tout révéler : la pierre parle , mais un langage vite épuisé. Les monuments révèlent l'existence et quelquefois l'origine d'une civilisation , mais il est rare qu'ils suffisent à en dire l'histoire; ils ne donnent d'ailleurs que des ensembles et non les détails. Les monuments du Cambodge nous apprennent que la civilisation qui les a élevés est d'origine indoue , car c'est le style indou qui y domine, et ce sont les dieux de l'Inde ancienne, brahmaniques et bouddhiques , qui veillent sur ses palais ; c'est Bouddha, ce sont Siva, Vichnou, Brahma; c'est Râmaet son allié, le vaillant singe Hanouman; c'est Airâvata, l'éléphant d'Indra; ce sont les Nàgas, lesGaroudas; vingt bas-reliefs sont des pages du Râmâyana. Nous avons ici un incident détaché , mais d'un intérêt exceptionnel , de cette grande et obscure histoire de l'expansion aryenne sur les presqu'îles et les îles de l'Océan Indien.

Mais quand, comment, par qui cette civilisation indienne a-t-elle été portée aux bords duMékhong? Ici l'archéologie est muette , c'est à l'épigraphie à répondre. Or, il se trouve que les ruines du Cambodge sont couvertes d'innombrables inscriptions qui, certainement, répondront au moins en partie à ces questions. Quelques-unes seulement

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ont été recueillies jusqu'ici; elles appartiennent à deux langues ; l'une d'elles est bien connue , elle n'est autre que le sanscrit , qui était la langue savante et oflBcielle des anciens rois du Cambodge , et qui , aujourd'hui encore , fournit une partie de son vocabulaire à la langue de la cour ; l'autre est la langue ancienne du Cambodge , langue encore inconnue , que les lettrés du pays savent lire , mais qu'ils ne comprennent plus. C'est à la philologie à présent à entrer en scène.

Elle a déjà commencé son œuvre. Ici encore, l'historien de ces études nouvelles se heurte à une tombe prématurée. Le nom de Jeanneau vient s'ajouter à la liste funèbre de Mouhot, Doudart de Lagrée, Francis Garnier; on meurt vite dans cette province nouvelle de la science. Jeanneau s'était engagé dans le régiment de marine au moment de la guerre d'Annam ; quand il arriva , la guerre était terminée ; on demandait des jeunes gens de bonne volonté pour interprètes : Jeanneau s'offrit. Une fois maître de l'annamite, dont l'étude est relativement facile, car il a été étudié par les Européens depuis un siècle ou deux , il se tourna vers le cambodgien. Là, tout était à créer; point de livres , point de secours , ni européens , ni indigènes; Jeanneau, envoyé au Cambodge comme inspecteur des affaires indigènes , étudia seul pendant sept ans , sous un climat dévorant; en 1870 , il publia le premier manuel de la langue cambodgienne : la nouvelle de sa mort arriva en Europe avec les premiers exemplaires de son livre.

Janneau trouva heureusement un digne et habile successeur, le lieutenant Aymonier. M. Aymonier, dès son arrivée en Cochinchine , se voua exclusivement à l'étude du cambodgien , et son dictionnaire français-cambodgien reçut les honneurs du prix Volney en 1875. Nommé représentant du gouvernement français à la cour du roi

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Norodon , il put recueillir sur place tous les renseignements de nature à remonter dans le passé philologique du Cambodge. A la fin de Tannée dernière , le gouvernement le chargea, sur la demande de l'Institut, de recueillir tous les documents épigraphiques épars dans le Cambodge : on dit qu'ils peuvent s'élever à un total de quinze cents inscriptions ; il est à l'œuvre à l'heure où nous écrivons. Les difficultés que pourra présenter le déchiJFrement des inscriptions conçues dans la langue archaïque du Cambodge ne sont rien en comparaison de celles que présentait le déchiffrement de l'assyrien , et qui ont pourtant cédé à la puissance des méthodes modernes ; le vieux cambodgien n'est pas compris, mais il est lu, et pour pénétrer dans le sens de la langue on a deux instruments : d'une part, le cambodgien moderne qui est connu; d'autre part, le sanscrit. Dans le nombre immense d'inscriptions, on en trouvera probablement qui contiennent le même texte dans les deux langues, et, dans ces conditions, une langue inconnue ne résiste pas longtemps à l'effort de la philologie.

Les rares inscriptions qui sont à présent dans nos mains ont déjà fourni quelques résultats importants. La voie a été ouverte par M. Aymonier lui-même, par M. Kern, Téminent indianiste de Leyde, le premier étranger que nous rencontrions sur ce domaine , et par MM. Bergaigne et Barth. Les inscriptions ont déjà fourni la succession à peu près complète des rois du Cambodge depuis le milieu du septième siècle de notre ère jusqu'à la fin du onzième, et donnent le cadre de l'histoire ancienne du pays. Elles nous enseignent que l'ère de splendeur d'Angkor la Grande s'étend vers le dixième et le onzième siècle de notre ère. Elles nous enseignent que le Brahmanisme , lui aussi , a eu sa période d'expansion et de pro-

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pagande, car il a précédé le Bouddhisme sur la terre du Cambodge et les textes les plus anciens sont brahmaniques et non bouddhistes. Elles nous enseignent que le Bouddhisme et le Brahmanisme vivaient alors côte à côte, fraternellement ; telle inscription sanscrite invoque Siva à la première stance et Bouddha à la suivante : les basreliefs le disaient déjà, les stèles le répètent en toutes lettres. Il en était ainsi, à la même époque, dans la péninsule indienne , où l'on voyait des princes répartir impartialement leurs faveurs entre les prêtres de Siva , de Vichnou et de Bouddha. Des deux parts, une des deux grandes religions rivales fut éliminée à la longue , soit par la persécution, soit par la lente usure de la concurrence vitale : le Bouddhisme de Tlnde, le Brahmanisme du Cambodge. Enfin, elles nous apprennent que le Bouddhisme qui a jadis régné au Cambodge n'est point le même qui y règne aujourd'hui : le premier avait pour langue sacrée le sanscrit, et appartient par suite au groupe du Nord , à celui du Népal et du Tibet ; Tautre appartient au groupe du Sud , à celui de Siam et de Ceylan ; il y a eu là , semble-t-il, après l'évolution qui a fait triompher le Bouddhisme, une révolution qui, dans Tintérieur même du Bouddhisme, a substitué la forme du Sud à l'ancienne forme nationale , celle du Nord , révolution qui coïncide probablement avec la décadence politique de la race khmère et l'ascendant grandissant de Siam. Mais il serait imprudent de se lancer dans l'hypothèse , à la veille d'une heure où les faits vont affluer : nous sommes ici en pleine histoire. Un beau chapitre est à la veille de s'écrire dans l'histoire des religions et de l'art indien , dans l'histoire des races qui ont peuplé la péninsule indo-chinoise , enfin dans l'histoire des langues qui s'y parlent : une, au moins, de

ces langues , le khmer, aura bientôt peut-être sa grammaire historique.

Cette nouvelle branche de Torientalisme , si pleine d'intérêt par les promesses dont elle est riche et par le pittoresque du milieu et des circonstances où elle a pris naissance , a déjà cessé d'être le monopole exclusif de la France. IiC champ , d'ailleurs , n'est point si étroit qu'il n'y ait place pour plusieurs. Que la France se rappelle , du moins , qu'ayant été là la première à la peine et à l'honneur, elle s'est fait un devoir d'y rester jusqu'au bout et en première ligne.

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