‹ Essais orientauxChapitre 97 sur 109 · Inscription de Persépolis · texte numérisé non relu

Inscription de Persépolis

cause qui explique à la fois et les succès étonnants des Grecs et la formation des deux lé^'endes, et plus tard les succès non moins étonnants des Arabes et la chute sans retour de la religion nationale.

La légende anti-alexandrine était infiniment plus développée qu'il ne semblerait d'après les maigres renseignements des Parsis. L'on en retrouve les débris là où Ton ne devrait guère s'attendre à en trouver, dans les récits môme des chroniqueurs et des poètes musulmans qui ont donné à Alexandre un caractère de sainteté qu'il n'avait pas dans la légende ancienne , et qui , l'identifiant avec le Dhu-lqarnaïn du Coran , « le prophète aux deux cornes , » ont fait de lui un saint inspiré et le compagnon du prophète Elie. Rien d'odieux comme le rôle qu'il joue dans la Chronique de Tabari. Alexandre apprend que deux conseillers de Dârâ ont le projet de tuer leur maître ; il leur fait promettre des trésors s'ils réussissent. Ils essayent de le tuer dans la bataille , mais ne trouvent pas l'occasion : Alexandre est blessé et demande la paix. Dàrâ refuse sur l'avis de ses deux conseillers; la lutte recommence. Alexandre effrayé prend la fuite , mais pendant ce temps le poignard des assassins travaille pour lui , et le fuyard se trouve vainqueur. Alors il peut en sécurité, comme le César de Lucain, pleurer et venger son ennemi, et l^es Persans , touchés de sa générosité , l'acclament. Supposez un journal publié à Persépolis, après la mort de Darius, par un des dibirs du roi ; cette version sceptique n'y aurait pas été déplacée. Le crime de Bessus venait trop à propos pour ne pas éveiller les soupçons contre celui qui en profitait , et nous avons là une version parallèle à la version officielle et classique des historiens et du Pseudo-Callisthène , et qui peut-être n'est pas moins ancienne. Elle était si autorisée qu'elle s'impose , malgré les protestations de sa

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conscience , à Nizami : son Iskander, un prophète , un serviteur du Très-Haut , descendant d'Abraham , a quelque scrupule à accepter l'offre des satrapes; mais, comme général , il ne croit pas avoir le droit de rejeter l'avantage que lui offre la fortune, et il en profite. Il est plus diflBcile de savoir si ce que Nizami raconte de la destruction des temples du feu remonte à une source ancienne : il a pu aussi bien lui prêter, comme prophète et bon musulman , le mérite de cette œuvre pie que répéter les plaintes des Guèbres.

Si la légende anti-alexandrine a pénétré la légende alexandrine , Tinverse s'est produit également. Les Parses ont connu celle-ci , et l'ont transformée au gré de leur passion. De là, le curieux récit que les Guèbres d'Ispahan faisaient au Père du Chinon sur la naissance d'Alexandre : « Ils ne le mettent pas au rang des hommes , crainte de faire tort à la renommée de leurs héros, et dire avoir été subjugués par un qui fût du nombre des mortels. Ils le font fils du démon et conçu par son moyen en cette manière :

« Ils feignent l'aïeul maternel d'Alexandre avoir été tributaire de leurs rois, et qu'ayant été sollicité par celui qu'ils nomment Dârâb , qui est sans doute Darius, à lui envoyer sa fille en mariage , pour en avoir entendu faire beaucoup d'estime , à cause de sa beauté , il fut fort aise de cette recherche, qui ne lui pouvait être que très avantageuse , et plus honorable. Ce roi ayant donc envoyé sa fille à ce Dârâb, le diable en devint aussi amoureux ; et s'étant transformé en un tourbillon de vent , et d'une couleur aussi noire qu'on le dépeint, la fille fut enveloppée dans ce tourbillon ; ce qui la rendit fort noire, et son ventre fort enflé. Elle fut conduite en cet état devant Dârâb , roi des Gaures , qui perdit tout l'amour qu'il avait pour elle , la voyant en cet horrible état. Il la renvoya à son père,. et aussitôt elle enfanta un monstre de l'enfer, qui avait une

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figure hideuse , et surtout les oreilles d'âne. Ce fils fut nommé Alexandre, et vint ensuite en cette belle forme faire un horrible ravage dans toute TAsie , où il s'assujettit tous les pays, par une force qui n'eut pas été appréhendée d'eux, si elle n'eut été plus qu'humaine ^ » Il est aisé de retrouver les sources de ce récit bizarre : la première idée est tirée de Firdousi môme. Dans le Livre des Rois^ Dârâ renvoie Nahid le lendemain de ses noces , parce qu' « il trouvait que son haleine était mauvaise ^. » Cela devient une possession du diable, le gandagi étant un attribut et une création d'Ahriman. On profite de l'occasion pour rattacher quelqu'un des mythes du type Borée-Oreithyia, avec moins de grâce, il est vrai, que ne l'aurait fait un poète grec. Enfin les oreilles d'âne du conquérant sont la transformation humoristique des deux cornes dont lui ont fait présent les Arabes en l'identifiant à Dhu-lqarnaïn , et si, comme on le croit généralement, les cornes du prophète arabe dérivent des deux rayons lumineux dont la tradition rabbinique , d'après la Bible, fait resplendir le front de Moïse , c'est au verset 29 du chapitre xxxiv de V Exode qu'Alexandre de Macédoine doit d'avoir vu indéfiniment s'allonger ses oreilles.

Mais une autre action, d'un sens tout différent, s'est exercée dans les derniers siècles , qui tend , au moins chez une partie des Parses , à les réconcilier avec la mémoire d'Alexandre. Dans son livre sur les miracles de Zoroastre, Edal Dâru , grand prêtre des Parses de la secte des Rasamis , absout Alexandre de l'accusation élevée contre lui ^.

i . Loc. cit.

t. Livre des Rois , V. 57.

3. D'après Wilson, Journal of the Bombay branch Royal Asiatic Society^ I, p. 172, note.

Il s'appuie, dit-il, sur le témoignage du Farhdd-Ndmeh , ouvrage qui aurait été composé par un mobed du temps d'Ardeshîr, c'est-à-dire environ 550 ans après la mort d'Alexandre ; sur le témoignage du Dabistdn , ouvrage postérieur à l'empereur mongol Akbar, et du Shâristân, ouvrage analogue composé sous Akbar. Il y a sans doute erreur pour le Dabistdn; du moins, le texte connu en Europe par la traduction de Shea et Troyer ne contient rien de tel ; le Farhdd-Ndmeh aurait besoin d'être cité d'une façon plus explicite pour que Ton sache la nature et la valeur de son témoignage ; enfin, le témoignage du ShériS' tdn se réduit , paraît-il , à ce fait que l'auteur du livre déclare avoir vu en songe Alexandre , qui lui affirma son innocence. Cela ne suffit pas sans doute à l'établir ; cela suffit du moins à établir qu'il y a dans notre siècle un Parse qui y croit, et peut-être qu'il y en avait un au XVII® siècle qui y croyait. Mais si les raisons d'Edal Dàru et de l'auteur du Shdristdn ne sont pas bien décisives, ils pouvaient invoquer une autorité meilleure que celle d'un songe, celle d'un livre qui aujourd'hui passe, chez les Parses ou une partie d'entre eux , pour révélé , le Desatir. Le Desatir contient les prophéties des prophètes qui ont précédé Zoroastre durant des milliards de milliards de siècles et celles des prophètes qui le suivront ; il est écrit dans une langue que les homme ne comprennent pas, mais accompagné d'une traduction persane et d'un commentaire. Silvestre de Sacy a montré que cette langue , comprise de Dieu seul, comme celle des livres que brûla Alexandre, est une langue forgée par l'auteur. Quant au système, c'est un essai de concilier et de combiner les idées de l'Inde brahmanique, de la Perse mazdéenne et de la Perse musulmane ; le livre est relativement ancien et remonte au moins au XVII® siècle. Or, dans ce livre. Alexandre est un favori

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du Très-Haut , et à son intention un livre a été révélé à Zoroastre. « Quand les Iraniens se rendirent coupables d'actes criminels, dont l'un fut la révolte des deux ministres qui tuèrent Dârà, le roi Sikander, fils de Dâra , roi des rois, petit-fils de Bahman , roi des rois, de la race de Gushtasp, vint punir les Iraniens. A la fin, par Tordre de Dieu , du consentement des mobeds, il inséra son livre dans le Desatir. Ce livre est le livre inspiré que le prophète Zoroastre avait demandé à Dieu d'envoyer ici-bas, afin qu'Alexandre venu , les destours pussent le lui montrer et l'attacher par là plus étroitement à la foi pure. Dieu , approuvant la requête de son prophète, révéla une partie de sa parole sous forme d'avis à Sikander, et le livre fut déposé dans le trésor royal , scellé du sceau des destours. Quand Sikander devint maître de l'Iran, Peridoukht Roushenek (fille de Darius, femme d'Alexandre) lui remit le livre. Il en entendit la lecture , applaudit à la sainte religion d'Abad , loua la grandeur de Zoroastre et la vérité de Dieu et recommanda aux mobeds d'incorporer le livre dans le Desatir, Sikander fit ensuite traduire les livres des Iraniens en grec , et de là dériva la philosophie rationaliste des Grecs ^ . »

Ce récit est la combinaison d*une idée musulmane et d'une idée parsie. Aux Parses l'idée que c'est de leurs livres traduits par Alexandre que dérive la science grecque ; les Parsis ne le disent pas expressément, il est vrai, mais ils content qu'Alexandre a traduit leurs livres, et Hamzah d'Ispahan, qui travaille sur des documents parsis, nous apprend qu'il transporta en Occident les sciences de l'astronomie, de la médecine, de la philosophie et de

\. The Desatir (Bombay, 4818, éd. Miilla Firuz), The book of Shet the prophet Zerimht, §§ p5 ssq.

l'agriculture , dont il avait fait traduire les livres en grec et en égyptien : il était jaloux de la science des vaincus , car la science n'était cultivée nulle part ailleurs. Mais , d'autre part, l'auteur du Desatir, trouvant un prophète Alexandre chez les Musulmans , le tire à lui, ne veut pas le laisser en dehors de sa religion universelle. Les deux légendes, l'alexandrine et l'anti-alexandrine , se fondent donc ici , mais au profit de la première ; la tradition parse se noie et s'évanouit dans la légende gréco musulmane. Ainsi, sa bonne fortune a suivi Alexandre jusqu'au bout; la longue lutte engagée autour de son nom , depuis vingt et un siècles, parmi les descendants de Gayomert, entre le parti étranger et le parti national , se termine enfin par la victoire de l'étranger : le Roumi est relevé de l'anathème ; Zoroastre le revendique pour sien, et les flammes vont s'éteindre dont il brûlait dans l'enfer.

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