‹ Essais philosophiquesChapitre 52 sur 54 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Tentendement , à la manière des idées ^ ce qui n'est pas exister formellement^ ou à la manière des êtres réek; et, puisque les idées représentent les essences , l'existence oa la réalité formelle d'une' diose peut de même exister à la manière des essences , sans exister formellement ou en réalité. D'où il semble qu'il ne s'ensuivrait pas, de ce qae Texistence ou la réalité formelle appartiendrait , même nécessairement , à l'essence de Dieu, que cette existence formelle et nécessaire existerait formellement , où à la manière des êtres réels ; mais seulement qu'elle existerait à la manière des idées et des essences.

D'ailleurs , l'existence nécessaire ne difiere point par sa nature de l'existence pure et simple , de l'existence contingente ou possible. Mais il y a une grande différence entre se représenter une chose comme existant nécessairement, et se la représenter nécessairement comme existante. Or, Descartes^ à ce qu'il semble du moins , ne distingue pointées choses, et, parce qu'il estyrai que nous nous représentons Dieu comme existant nécessairement , en tant que nous supposons qu'il a créé tout ce qui existe, et que Dieu seul es t dans ce cas , il croit que nous nous le représentons aussi nécessairement comme existant , et qu'il n'y a encore que lui qui soit dans ce cas , ce qui n'est point exact ; car^ suivant le sens qu'on attachera à ce mot nécessairement , ou l'on pourra dire de tous les êtres, réels ou imaginaires, que nous nous les représentons nécessairement comme existans, ou cela ne pourra se dire d'aucun être, quel qu'il soit, et, k cet égard , Dieu ne diflfere point des autres choses.

Quoi qu'il en soit, supposé que j'aie l'idée d'une chose quelconque, et qu'elle soit telle que je me la représente comme existant nécessairement, je pourrai dire de cette chose, que son existence formelle et nécessaire, dont j'ai une idée très-distincte, existe objectivement ou par représentation dans mon entendement j que cette existence for-

melle et nécessaire existe, mais à la manière des idées, dans le monde ou la région des idées ; sans qu'il s'ensuiye que cette chose existe formellement et nécessairement , ni en moi , car ri^i n'existe formellement en moi , c'est-a-dire dans mon ent^idement ; ni hors de moi , car il ne s'ensuit pas de ce que j'ai Tidée d'une chose , qu'elle existe en effet. De même, puisque l'idée que j'ai de cette chose, ou de ses perfections , de ses attributs , parmi lesquels l'existence formelle et nécessaire se trouve comprise, est représentative de Tessence de cette chose , cette existence formelle et nécessaire existe aussi dans la région des essences i, et à la manière des essences j d'où l'on ne pourra pas non plus conclure que cette chose existe formellement et nécessairement, ni dans la région des essences , ni hors de ce monde intelligible. Or , pour qu'une chose existe réellement et en efifet, il faut que l'on puisse dire que son existence formelle existe formellement; sans cela cette existence formelle n'est qu'imaginaire, elle n'existe que dans le monde des. idées, et dans celui des essences, ce qui n'est pas exister dans le monde des réalités.

Enfin , qu'entend-ôn par exister à la manière des essences? Est-ce exister objectivement ou d'une façon plus émi*nente dans l'entendement divin ? nous n'en savons rien , d'autant que l'existence de Dieu est censée n'être pas démontrée, puisque c'est l'objet qu'on se propose : nous savons seulement que les essences des choses, s'il en faut croire Descartes , sont des natures particulières et immuables qui existent de toute éternité , d^une manière quelconque. Or, il suit bien de là que l'essence de Dieu, ou que son existence réelle et nécessaire, qui fait partie de cette essence, existe en effet d'une manière quelconque, d'autant que nous avons vu qu'elle existait déjà objectivement dans l'entendement humain , ce qui est aussi exister d'une manière quelconque : mais ce n'est pas une conséquence que

DÎ6U ou $e» attributs existent fovmeUetteiit ^ h la mamèrc des êtres réels qui sont en efiSbt et actu^ement dans k monde des réalités. Seulement îL faudra conebire, que si Dieu existe on efièt> il aura toutes les pcrfectiona cpi on lui attribue, parmi lesquelles est rexistence nécessaire} car si lexistence pure et simple n'est pas une perfectioa particulière j. l'existence néœsaatre ^ ou la nécessité d'exister en est une.

Desçartes ramène son argument à la forme régulière du syllogisme^ ainsi qu'il suit :

« Ce que nous concevons clairement et distinctcmcpt appartenir à la nature ou à ressence ou à la forme immuabk et vraie de quelque dbose > cela peut être dit ou affirmé avec vérité de cette cbeâc.

)i Mais après que nous avons soigneusement recherché ce que c'est que Dieu ^ nous concevons clairement et distinctement qu'il appartient à sa vraie et immuable naSurs qu'il existe.

» Donc alors nous pouvons affînner avec vérité qu'il existe. »

On ne peut nier la majeure^ pourvu qa'oa lève l'équivoque qu'elle présente et qu'on t'exprime ainsi ;

Ce que nous concevonsappartenir à La nature d'une chose fui emiêtt réeUementj lui appartient en effet ; ou ^ ce que nous concevons appartenir à la nature d'une chose ^ loi appartient en efiet, si réellement cette chose existe : ouenr fin ^ ce que nous concevons appartenir à la nature d'une chose qui existe objectivement oa par représentation dans notre entendement ^ c'est-à-dire dont l'idée e^^iste ennous^ de quelque manière que nous l'ajons acquise , appartient réeUement à cette chose^ si elle existe formellement hors de nous.

Alors I la mineure restant la méme^ la. conséquence devra être modifiée en c^te sorte : donC|. si Dieu existe

formelloMieiit hors de itou» ^ ce que nous cotlcevons loi appartenir ^ et paiiiculièrracient Fe^j^istence fionneUe ^ lui ^ appartient eu e^t ; ce qui ne conclut rien .

ARTICLB XVé

De Vtmsteme de Dieu, et delà distincUen 0ntre l'esprit et te eorps^ démêniréee à ta manière des géoMetres.

Dans ce dernier cbapitre^ Tauteur des Méditations , pour satisfaire à une demande qu on lui a faite , démontre par la Yoie de composition ^ ou de la synthèse^ ce qu'il ayait démontré dans son ouvrage par 1 analyse^ à laquelle il donne la préférence. D'abord il indique ^.dans un préam* bule fort bien lait , en quoi consitte la . diflerence de ces deux méthodes , dont se servent également les géomètres^ et quels sont les avantages de chacune d'elles. Ensuite , et avant d'en venir à ses trois preuves de l'existence de Dieu et à celle de l'immatérialité de Tame^ il pose vingt-sept pro^ positions qui en sont comme les fondemens, et qu'il divise en définitions j demandes et axiomes. De façon que ce chapitre^ qui peut servir de récapitulation et de conclusion à cette œuvre de métaphysique^ en est un précis très-exact , dans lequel Tordre le plus méthodique est observé. J'ai cherché en quelque sorte à combattre ^ d^ns cette préface , quelques-unes des ces propositions^ en résumant les objections qu'on leur a opposées , et je n'y reviendrai pas. Si ces objections étaient fondées^ s'il fallait en croire ceux qui les ont imaginées ^ ou du moins quelques-uns d'entre eux , il n'y aurait dans ces sublimes Méditations que des sophismes , des paralogismes ^ des pétitions de principes , de la battologiej et l'auteur, sans avoir rien démontré, nous aurait fait parcourir un grand cercle avec beaucoup de fatigue, pour nous ramener au même point d'où nous étions

partis. Mais qa'on se garde bien d'en juger ayant d'avoir lu à plusieurs reprises^ et très- attentivement , les réponses de Descartes. Je regrette de n'avoir pas pu en donner une analyse succincte : mais il n'est personne qui ne sache ^ que^ si le plus souvent un mot suffit pour faire naître une difficulté 9 il faut presque toujours^ pour l'éclaircir ou la résoudre ^.des explications^ des distinctions ^ dé longs détaib^ qu'il ne serait pas possible d'abréger sans les affaiblir^ et conséquemment sans faire tort à Fauteur. Au reste ^ il pourra résulter de là deux* avantages j le premier^ c'est que la curiosité du lecteur en sera plus vivement piquée, et qu'il lira avec d'autant plus d'attentiop et de fruit les réponses de Descartes à ces objections; et le deuxième, c'est qu'il pourra, s'il le juge à propos, les chercher par lui-même, ce qui serait peut-être la meilleure étude philosophique que l'on pût se proposer.

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