ARTICLE XIV
Preuve de Vexistenee de Dieu tirée de son essence.
Gomme j'ai en moi la faculté de me représenter une
figure quelconque , un triangle équilatéral ^ par exemple, môme quand il n'en existerait aucun dans le monde de$ réalités, et qu'en imaginant ainsi cette figure, je ne puis pas ne pas concevoir, je ne puis pas ne pas être assuré, qu'elle a trois côtés d'égale longueur et trois angles égaux entre eux; de même aussi je puis me former l'idée d'ua être souverainement parfait , ou qui possède toutes les perfections imaginables, et dès lors il ne dépendra pas non plus de moi de lui dénier aucune des perfections , aucun des attributs qui appartiennent à l'idée , ou à la nature d'un pareil être. Or, dit Descartes , c'est une plus grande perfection d'exister, que de n'exister pas , ou de n'exister que dans l'entendement et en idée : donc il appartiendra à la nature ou à l'essence de cet être tout parfait d'exister réellement hors de l'entendement; donc en efièt il existe*
Il semble que tout ce que l'on peut conclure des prémisses de ce raisonnement , qui parait n'être qu'un sophisme, c'est que l'idée que nous nous formons d'un être souverainement parfait est inséparable de l'idée d'une existence réelle, sans qu'il s'ensuive que cet être existe en effet hors de nous. Mais c'est ce que je veux examiner de plus près.
D'abord , Descartes distingue , parmi les choses dont nous avons l'idée, celles qui ont une essence, ou nature, ou forme immuable et vraie, de toutes les autres* Celles-ci, dit-il, sont des fictions de notre esprit, et nous pouvons a volonté leur attribuer ou leur refuser telle ou telle perfection ou propriété; les autres ont des attributs que nous leur reconnaissons malgré nous, auxquels il ne dépend pas de* nous de rien changer, et par cela même il croit que leurs idées sont innées. Par exemple, un cheval ailé est une fiction de notre esprit et n'a point de nature immuable et vraie; un triangle, au contraire, a une essence vraie, une nature ou forme immuable^ qui existe de.toute éter-
nit^ y et son idée se trouve naturellement en nous : pourquoi cela ? parce qu'il ne dépend pas de nous de concevoir un triangle autrement qu'avec trois côtés et trois angles, tandis qu'il nous est libre d'imaginer un cheval avec des ailes ou sans ailes. Mais il me semble , d'une part , que les idées que Descartes appelle des fictions de notre esprit ont une nature tout aussi immuable que celles qu'il regarde comme innées;. car une fois que ma pensée est bien arrêtée sur une chose, ûu que je m'en suis formé une idée bien distincte y je la conçois nécessairement avec certains attributs, que je ne puis changer sans qu'elle devienne une autre chose; et que, d'une autre part, les idées qu'il appelle innées sont des fictions de notre esprit comme les au^ très , quand les choses qu'elles représentent n'existent point, ou que nous ignorons si elles existent. Ainsi , d'un côté, l'idée d'un triangle, ou de toute autre figure, dont nous n'aurions vu dans la nature aucun modèle, est une fiction de notre esprit tout aussi bien que l'idée d'un pégase ; et d'un autre, quoique je puisse concevoir un cheval avec des ailes ou sans cet attribut, il sera d'éternelle vérité qu'un cheval ailé a des ailes , et il ne dépend pas de moi de le concevoir autrement ; car, si je lui ôte cet attribut essentiel , il perdra , il est vrai, sa nature immuable, qui, si l'on peut ainsi dire, s'envolera sur ses ailes fictives dans les espaces imaginaires ; mais aussi mon pégase ne sera-t-il plus qu'une bête de somme, et non un cheval ailé tel que je le concevais d'abord; de même que si je change quelque chose à la figure que je me représente, elle deviendra aussitôt une autre figure , et ses propriétés changeront néces^ sairement avec elle. Il résulte de là que, si nous nous formons l'idée d'un être souverainement parfait, autrement que par de bonnes et solides raisons qui d'abord nous prouvent sa réelle existence, en même temps qu'elles nous le font concevoir simplement comme un être intelligent
autre que rhomme^ et qui ensuite nous révèlent successivement toutes ses perfections , tous ses attributs ; l'idée que nous nous formotis de cet être tout parfait^ c'est-à-dire d'un être qui réunirait toutes les perfections, n'est en effet qu'une fiction de notre esprit ; et que l'essence de la chose que cette idée représente, quoique aussi yraie et immuable que celle du triangle, ne Test pas plus que celle d'un pégase, ou de toute autre chimère.
Après cela , comme il est évident que la réelle existence d'une chose résulte de la réalité de tous ses attributs , de toutes ses perfections , de tous ses rapports, il s'ensuit que, si l'on suppose, ou si l'on peut démontrer, que telle chose dont . nous avons l'idée n'existe pas , par cela même on suppose ou l'on démontre que ses propriétés , ses rapports n'existent pas non plus. Je conyiens donc sans peine , qu'un être qui serait souverainement parfait existerait réellement, et qu'il ne serait point tout parfait s'il n'existait pas : mais ce n'est point parce que dans ce cas il lui manquerait quelque perfection ; c'est parce qu'il n'en aurait aucune. Certes, un homme auquel il ne manquerait qu'une seule perfection serait bien près de ressembler à Dieu; mais si cette perfection était l'existence , il serait au- dessous du cheval de Roland, qui pourtant avait un grand défaut, celui d'être mort; car que serait-ce qu'un homme auquel nous attribuerions toutes les perfections , même cette existence relative qu'on nomme ta vie y s'il lui manquait l'existence absolue qui le place hors du néant ? L'existence n'est donc pas une perfection particulière qu'une chose peut avoir ou n'avoir pas. Mais elle peut être considérée comme un attribut essentiel que supposent nécessairement tous les autres, comme une condition sans laquelle il n'y aurait ni attribut ni perfection : ainsi , quand nous avons quelque raison de croire qu'une chose n'existe réellement pas, qu'elle n'a point de réalité formelle, par là même nous
pensons que ses attributs et ses rapports ne sont qa'iiii;^* ginaires , et qu'ib n'ont , ainsi que la chose dont ils sont les attributs y qu^une réalité objectire , c^est-a-dire y qu'ils n'existent que par représentation dans i'entandement.
Il y a en effet, selon Descartes , plusieurs manières d'exister. Une chose peut exister formellement, ou à la manière des êtres réels. £lle peut exister objectivement, ou par représentation, dans Tentendement , ce qui veut dire en langue Tulgaire, qu alors nous avons l'idée de cette chose, soit qu'elle .existe ou non en réalité. Enfin, elle peut exister à la manière des essences, même quand elle n'existerait ni formellement, ni objectivement, comme on Ta tu à l'article VI ; mais quelle eA cette manière d^exister ? Je l'ignore absolument.
Quant à Texistence réelle , soit qu'cm la r^arde comme une perfection particulière , ou bien comme un attribut es-^ sentiel, on peut toujours demander si elle exista, comme on le demanderait de l'étendue ou de tout autre attribut ; et il n'y a là aucune difficulté; car, dire que Texistence d'une chose existe , c'est dire que l'existence ou la réalité formelle de cette chose est , ou que cette chose est réelle , en un mot, qu'elle existe. Mais il y a plus, et il importe de le remarquer, c'est que l'existence, comme tout autre attribixt , peut exister de trois manières , savoir formellement, objectivement et ^f^entsetf^meiU^ c'est-à-dire, comme être réel, comme idée et comme essence. Ainsi donc, quand on demande simplement si une chose existe, si elle est réelle , ou biai si son existence existe , c'est encore de^ mandm" si son existence ou sa réalité formelle existe réellement et formellement. Or c'est une question que l'on peut fiiire avec d'autant plus de raison , que , puisqu'en effet nous concevons ce que c'est que la réalité formelle d'une chose, que nous en avons l'idée, cette réalité peut donc aussi exister objectivement on par représentation dans