PLUS RIEN
Quand le calme profond succède au noir orage, Quand la lame paisible approche du rivage, Après l avoir battu se recule soudain, Quand le torrent uni reflète un ciel serein ; Ce repos est bien doux pour une âme naïve, Libre de passions et même un peu craintive;
Mais pour un cœur souffrant, vivant d'émotions,
La tempête répond à ses sensations.
Quand du ciel irrité des bruits sont le présage,
Quand de rouges éclairs sillonnent le nuage ;
Quand enfin le tonnerre et ses éclats bruyans,
Répétés par l'écho, prolongés par les vents,
Assourdissent, — pourtant à cette horreur sublime,
Je ne sens pas d'effroi, même en voyant l'abîme !
Le calme en me glaçant vient reserrer mon cœur;
Peut-il s'harmoniser avec tant de douleur?
Non, ce silence est fait pour un cœur jeune et tendre
Qui rêve l'avenir et se plaît à l'attendre ;
Mais quand manque la foi , qu'il ne reste plus rien,
L'âpre vérité rompt jusqu'au dernier lien !
Illusion charmante et chère
Qui charmes tout, jusqu'aux erreurs,
Tu dores ta chaîne légère
Dont les anneaux sont sous les fleurs !
Pour ces êtres dont la folie
Vient embellir tous les momens,
Tu fais pour eux ainsi la vie
Dont ils ignorent les tourmens :
Du plaisir les traces folâtres
Les suivent jusqu'en leur sommeil;
Sous la soie en reflets blanchâtres
S'amortit l'éclat du soleil;
Tout protège ainsi la mollesse
De ces heureux faits pour jouir ;
Plongés au sein de leur paresse,
A peine ont-ils un souvenir.
Ah ! pour moi tout retrace et peinfà ma pensée, D'un bonheur fugitif l'heure trop tôt passée,
Où je croyais encor qu'à mon cœur chaleureux Un cœur franc répondait, sensible et généreux! J entends sa voix encor, sa parole élégante, Pleine de feu, de grâce et toujours entraînante; La vertu qu'il peignait, il la faisait aimer, Cet apôtre du bien semblait fait pour charmer. Son badinage adroit le rendait redoutable :
Léger, grave parfois, mais en tout temps aimable; Il était tout esprit , — mais son cœur était froid. La-t-il jamais senti? Non, il n'était qu'adroit' Jour à jamais fatal qui déchira le voile De mes yeux étonnés... Ah! depuis, mon étoile N'a cessé de pâlir; et mon œil languissant Voit tout décoloré ; de mon cœur gémissant S'échappe un cri plaintif qu'arrache ma souffrance, Et que l'écho répète au milieu du silence.
Quand un songe flatteur me peint son cœur en bien, Le réveil le dissipe en me criant : — plus rien !
Tout s'embellit par l'espérance; C'est un de ces bienfaits du ciel Qu'un jour de fête, en sa clémence Nous fit descendre l'Éternel !
Il n'est point de maux sur la terre Qu'elle n'ait le don d'adoucir, Même celui du doux mystère Qui sait ici-bas tout régir.
Elle sait soulever nos chaînes Dans les cachots les plus secrets; Du destin des choses humaines Elle tempère les décrets !
Aux rêves roses de l'enfance Elle montre des séraphins :
A la beauté, c'est la constance Inscrite au livre des destins!
La cruelle raison vient et brise tout songe ,
Mieux il vaudrait pour nous croire encore au mensonge,
La vie est ainsi faite, espoir, déception;
C'est un vaisseau lancé voguant à l'horizon
Sur une mer unie et qui devient houleuse,
Dont le mirage montre une plage douteuse.
Et mille fois heureux celui qui touche au port,
Conservant sa vertu sous les rigueurs du sort ;
Le bonheur qui l'attend au sein de Dieu repose ;
Du sage c'est le prix et c'est l'apothéose !
Mais, hélas î ici-bas, trop pressés de jouir, Nous nous occupons peu d'un meilleur avenir : Nos tristes passions qui se heurtent, se froissent, Endurcissent noscœurset tous nos maux s accroissent : L'égoïsme surtout, dont l'univers est lui!
Est le vice odieux qui domine aujourd'hui ;
Chez les grands, chez le peuple, il est en toute classe, Tuant le dévoûment dans les âmes qu'il glace. Pourtant la sympathie au cœur des femmes vit, C'est le flambeau sacré dont la flamme surgit ! Plaignant les maux d autrui qu elles savent comprend r e , Elles sèchent des pleurs sans cesser d'en répandre ! Pour leur bonheur d'un jour on dore le lien, Souvent il est brisé... sans qu'il en reste rien!
Hélas! c'est donc une chimère
Que ce bonheur qu'il faut rêver?
C'est une image mensongère
Qu'on cherche et qu'on ne peut trouver :
Il vient s'offrir à la jeunesse
Sous mille formes de plaisirs;
Mais il surprend notre vieillesse,
S étant joué de nos désirs.
Quand un sentiment noble a cessé dans notre âme , Quand un calme glacé succède à cette flamme , De ce repos soudain on est surpris d'abord ; C'est l'arbre encor debout, pourtant frappé de mort ! Que la foudre a touché, qui pourtant se balance, Mais qui tombe bientôt dans la nuit du silence ! Le cœur ainsi blessé, déçu, n'a d'autre bien Que l'éternel sommeil! disant encor : — plus rien!