L'AVEUGLE DE LOTBINIÈRE
Le vieillard ne voit plus le soleil qui se lève,
Ni la vapeur des monts qu’un frais zéphyr enlève, Ni les champs diaprés !
Il ne voit point, non plus, l’épi qui se balance,
Les bois mystérieux ni l'oiseau qui s’élance Vers les cieux empourprés !
Car le doigt du Seigneur a touché sa paupière.
Comme une lampe éteinte est resté sans lumière Son orbite profond.
Et les hommes ont dit : « Voyez le misérable
Qui nous trompa longtemps par sa ruse exécrable, Comme Dieu le confond !»
Mais l’Aveugle est en paix et garde le silence Pendant qu'on le poursuit, le provoque et lui lance Des traits envenimés ;
Il ne refuse point, dans sa triste infortune, De supporter la haïne et l’ardente rancune D’ennemis animés.
Et quand la mâle voix de la cloche sonore À bénir le Seigneur, au lever de l'aurore, Invite le mortel, | L’Aveugle, tous les jours, au temple solitaire S'en vient à pas tremblants, égrener son rosaire Au pied du saint autel.
LA PRIÈRE D'UNE MÈRE
La nuit couvrait nos paisibles campagnes D'un voile épais,
Et les échos des bleuâtres montagnes Dormaient en paix,
Quand, tout à coup, une voix aussi tendre Qu'un chant des flots,
Dans le silence, au loin, se fit entendre, Disant ces mots :
« Bonne Madone, éloigne tout orage, Tu le peux bien ! |
Tu vois aller l'espoir de mon vieil âge, Mon seul soutien.
Pour acheter le pain noir à sa mère Qu'il aime tant,
Comme il s'expose, hélas ! à la misère Le pauvre enfant !
«Un frais zéphyr enflait la blanche voile De son bateau :
LA PRIÈRE D'UNE MÈRE
Je le suivis des yeux tant que l'étoile Trembla dans l’eau.
Son aviron se plongeaït en cadence Dans les flots bleus ;
De temps en temps il tournait en silence Vers moi ses yeux!
«À la clarté d’une lune frivole Je pouvais voir
Glisser sur l’eau, comme un oiseau qui vole, Son canot noir |...
Maïs, sous le vent, l’orme penche la tête Avec grand bruit,
Et le ciel noir présage la tempête Pour cette nuit!
« Si je voyais de sa rame cassée Quelques morceaux
Ou bien sa voile à peine rapiécée, Toute en lambeaux,
Par la tempête à la grève poussées
emain matin |...
Ah ! bonne vierge, éloigne ces pensées
Et ce destin ! |
« Que son canot soit guidé par la brise - Loin de l’éeueil :
LA PRIÈRE D'UNÉIMÈRE,
Qu'il n’aille point là-bas où l’onde brise, C'est le cercueil
De son vieux père... O Dieu ! je m'en rappelle Encore bien !
J'aurais voulu, dans cette heure cruelle, Qu'il fut le mien !
« Ah ! ne fais pas que je sois la première Qui prie en vain !
Bonne Madone, écoute ma prière, Et que demain
Mon cher Léon, sur sa barque légère, Et sans malheurs,
Vienne aborder à la rive où sa mère
L’attend en pleurs!
« Maïs cependant si tu voulais entendre Mes derniers vœux !.…
« Que cette nuit Léon n’ose point tendre « Ses filets neufs
« J'aimerais mieux manger sec, Ô ma reine, « Notre pain noir,
« Et qu'il revint, pour adoucir ma peine, « Même ce soir !»
Aïnsi disait, comme un vent qui soupire, La douce Voix ; us
appelle
LA PRIÈRE D’'UNE MÈRE
Elle tomba comme des sons de lyre Au fond des bois.
Le vent brisa le voile de nuage, L'étoile luit,
Et le pêcheur revint à son rivage Pendant la nuit.
= Li *
NN ET Ve ee)
HARMONIE