‹ Essais poétiques [microforme]Chapitre 64 sur 93 · LE ROI ROBERT DE SICILE · texte numérisé non relu

LE ROI ROBERT DE SICILE

D'une main incertaine effleurant la paroi,

Il cherche pour sortir la porte accoutumée :

Mais il la trouve, hélas ! soigneusement fermée.

C'est en vain qu’il appelle et qu'il jure par Dieu, Personne ne l'entend en dehors du saint lieu ;

Et ses cris redoublés font tressaillir les dalles

Comme des prêtres morts qui riraient dans les stalles!

Cependant ses clameurs ont enfin réveillé

Le pieux sacristain qui court, tout effrayé,

Pensant que des voleurs ont envahi l’église ;

Et sa lampe qu'agite une légère brise,

Dans chaque angle lui montre un fantôme qui fuit : —( Qui va là ? Répondez. D'où provient tout ce bruit ? » Ditil, mais d’une voix que la frayeur altère.

Le roi Robert répond, enflammé de colère :

—( Pourquoi cette demande ? Ouvre ; c’est moi, le roi !.... « Ouvre donc ; as-tu peur ? Je te Le dis, c’est moi!» —« C'est quelque vagabond dans un état d'ivresse :

« Puisse Dieu le punir de sa scélératesse !»

Grommela, tout ému, le pauvre sacristain :

Puis la porte roula sur ses vieux gonds d’airain.

Un homme alors parut marchant d’un pas rapide, Sans chapeau, sans habit, presque nu, l'œil livide ;

Il ne dit pas un mot en franchissant le seuil :

Ne tourna point son front que relevait l’orgueil ; Mais il glissa sans bruit, à travers la nuit sombre, Comme un spectre lugubre, et disparut dans l’ombre.

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le roi !....

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PSS :

LE ROI ROBERT DE SICILE

De ses habits royaux tristement dépouillé ; Recouvert à demi d’un haillon tout souillé,

Le frère de Valmond empereur d'Allemagne

Et du grand pape Urbain souverain de Romagne, Robert roi de Sicile arrive à son palais,

Renverse avec fureur les timides valets

Que le bruit fait partout venir sur son passage : La honte et le dépit sont peints sur son visage : Il entre dans la cour ; il monte l’escalier,

Et le flambeau qui brille au-dessus du palier

Fait reluire son front d’une pâleur affreuse : Sans écouter les cris d’une foule nombreuse, | Dans les longs corridors il s’élance en courant. Rien ne peut l'arrêter, et d’un bond il se rend Au salon des banquets que La lumière inonde Et qu’il trouve rempli de plaisirs et de monde.

Là sur son trône d’or il voit un roi nouveau Qui porte sa couronne et son royal manteau.

Ce roi ressemble en tout à Robert de Sicile + Mème voix, mêmes traits et même abord facile, Mais avec un rayon de céleste clarté :

C'était un ange. Et, bien que sa mâle beauté Remplit l'appartement d’une lumière étrange, Personne ne croyait que ce roi fut un ange.

Après quelques instants d’une morne stupeur Le monarque sans trône est saisi de fureur,

238 LE ROI ROBERT LE SICILE

Et sur l'ange impassible il fixe un œil de flame ; Mais l’ange, souriant du trouble de son âme,

Lui dit: « Quel est ton nom ? Que viers-tu faire ici ? » Robert, plus furieux, feint de sourire aussi,

Mais d’un souris moqueur et rempli de malice :

—« Tu veux savoir mon nom, homme plein d'artifice ? «Je suis Robert! et toi, tu n'es qu'un imposteur !

« Je réclame mon trône et de toi n’ai point peur !»

La foule, en entendant ces atroces injures,

Fit retentir, au loin, de menaçants murmures ;

Et les grands de la cour, pour punir l’isolent, Tirèrent du fourreau le glaive étincelant.

Mais l'ange, reprenant aussitôt la parole,

En le raillant lui dit sur un ton bénévole :

—14 Non, tu n’es pas le roi ; tu n’es que son bouffon.

« Tu porteras demain le collet en feston,

« Les grelots éveillés et le chapeau conique ; «Tu prendras des leçons d’un vieux singe comique : « À tous mes serviteurs tu devras le respect, « Et tu seras soumis au plus hurable valet.»

C'est en vain que Robert jure, prie et menace,

On est sourd à ses cris ; il ne trouve point grâce:

On le pousse, en riant, au bas des escaliers ;

Un groupe jovial de petits écuyers

Court au-devant de lui se moquant de ses larmes ; Puis, au moment qu'il sort, les soldats, sous les armes, Par un rire éclatant font défaillir son cœur.

Alors on applaudit. et puis un cri moqueur :

res;

LE ROI ROBERT DE SICILE

« Vive le roi ! » s'élève au milieu de la foule, Et d'échos en échos sous les toits ce cri roule.

Quand les premiers reflets du matin radieux

Avec l'odeur des prés montèrent vers les cieux, Robert se réveilla, se disant en lui-même :

« Le rève que j'ai fait est d’une horreur extrême! » Mais lorsqu'il se tourna sur son dur oreiller

Pour fuir ce rève horrible et mieux se réveiller, Il entendit frémir la paille de sa couche.

Alors il entr'ouvrit un œil sombre et farouche,

Et vit, à ses côtés, Le casque et les grelots,

Et les coursier. fougueux qui de leurs durs sabots Battaient, en hennissant, le pavé de l’étable ;

Il vit, dans un des coins de ce lieu détestable, Accroupi près du mur et grugeant un quignon, Le singe qu’il avait alors pour compagnon.

Ce n’était pas un rève ! et sa gloire première S'était, dans un moment, en allée en poussière !

Plus d’un jour s'écoula. La Sicile eut encor, | Comme au temps de Saturne, un heureux âge d'or! :1} Chaque automne on avait, sous le règne de l’Ange, 1: : Champs couverts de moissons et féconde vendange !: } Et l'antique géant que Jupin enchaina, | y Encelade dormait sous le brûlant Etna !

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Mais Robert cependant voyait fuir les journées Sans que rien n’adoucit ses tristes destinées.

Il était sombre et dur, et portait les chiffons

Dont on avait toujours affublé les bouffons.

Pour se moquer de lui les valets et les pages Venaient lui demander si ces beaux apanages Avaient toujours été ses vêtements royaux.

Sur sa table on portait les plus mauvais morceaux. . Les superbes coursiers et le vieux singe immonde Etaient les seuls amis qu’il connut dans le monde. Il n’en était pourtant guère moins orgueilleux. Lorsqu'il Se promenait, pensif et malheureux, Souvent l’ange, prenant une démarche grave, Venait à sa rencontre, et d’une voix suave

Mais d’un ton qui pouvait lui causer de l’effroi,

En se penchant vers lui, disait : « Es-tu le roi ? » Alors une rougeur couvrait ses traits livides,

Il relevait son front sillonné par les rides,

Et puis lui répondait avec rage et hauteur :

—( Oui ! oui! je suis le roi! Tu n’es qu’un imposteur ! »

Trois ans étaient passés. Une riche ambassade Vint s'arrêter, un soir, devant la colonnade

De l'antique palais des rois siciliens,

Après avoir quitté les bords danubiens.

Elle se composait de brillants personnages, Nobles et fiers porteurs de gracieux messages Que l’empereur Valmond à Robert envoyait, Pour lui dire qu'Urbain leur frère le priait

) }} À LE ROI ROBERT DB SICILE

D'oublier, un moment, les soucis du royaume, Et de venir passer la Grand'Semaine à Rome, Afin d’être témoin de la solennité

Que l’on apporte au culte en la sainte cité.

L'Ange reçut alors, avec magnificence,

Ces nobles envoyés d’une grande puissance.

Il les fêta, leur fit les présents les plus beaux :

De riches bracelets, de superbes anneaux,

Des manteaux de velours bordés de peaux d’herriine, Et des habits brodés d’une étoffe très-fine.

Il partit avec eux, et les légers vaisseaux,

Toutes voiles au vent, sillonnèrent les eaux.

Sur le sol italien la noble cavalcade

Fièrement chevaucha, de bourgade en bourgade, Avec éperons d'or et vigoureux coursiers, Grands panaches de plume et brillants étriers.

Assis comiquement sur une vieille rosse

Dont le poil rude et long défiait toute brosse ; Qui, tour à tour, amblait, galoppait, trottinait,

A la suite des grands le roi Robert venait.

Ses légers oripeaux voltigeaient à la.brise ;

Le singe, à ses côtés, grimaçait à sa guise ;

Et des troupes d'enfants ricaneux et bavards, Pour le voir chevaucher, venaient de toutes parts.

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Le pape reçut bien ses hôtes magnifiques,

Et vint au-devant d'eux sous ses vastes portiques. val Dans l’église Saint-Pierre, avec émotion, Fa. À chacun il donna sa bénédiction. Et1 De ses musiciens la bande réunie Cr Fit résonner les airs d’une douce harmonie. = At

Len Or pendarit qu'avec l’Ange il conversait gaîiment, ni L Robert le vieux bouffon s’avance hardiment, Puis Range la multitude et s’écrie à voix haute : | Il ds —« Je suis le roi Robert! Chasse, bien loin, cet hôte ! I qe « C'est un vil scélérat qui se déyuise en roi ! | Et. : « Le seul roi de Sicile, à saint Père, c’est moi! Le ñ

« Si je suis malheureux, ma pénible misère

« Ne doit pas empècher de reconnaitre un frère!» Surpris de ce discours le vénérable Urbain Interroge des yeux le visage serein

De l'Ange qui sourit et ne veut rien lui dire.

Mais l’empereur Valmond, en éclatant de rire :

—( C'est vraiment, reprit-il, une belle f«çon

« De garder à ta cour un vrai fou pour bouffon ! » Et le pauvre Robert, honteux, la tête basse,

Est bientôt relégué parmi la populace.

Cependant l’on chôma, dans l’illustre cité, La Sublime Semaine avec solennité ; Et, le samedi-saint, une vive lumière Resplendit dans le ciel d’une étrange manière.

LE ROÏI ROBERT DE SICILE

La présence de l’ange, avant que le soleil

N'eut doré les coteaux de son éclat vermeil, Faisait briller les airs d’une divine teinte,

Et les chrétiens, remplis de ferveur et.de crainte, Croyaient que le Sauveur, sorti de son tombeau, Sélevait triomphant vers le eiel de nouveau!

Le malheureux bouffon sur sa couche de cendre Vit, dans le même temps, quelques rayons descendre Et remplir son tandis d’une grande splendeur ; Puis, une voix du ciel vint lui parler au cœur.

Il entendit frémir, dans l'air limpide et calme, Les replis d’un linceul, les feuilles d’une palme ; Et, tombant à genoux, navré par les douleurs,

Le front contre le sol, il versa bien des pleurs.

Après un mois passé sous le beau ciel de Rome

Les deux frères d'Urbain vinrent dans leur royaume Le monarque Valmond, aux bords Danubiens

Fut avec allégresse aceueilli par les siens ;

Et l'ange dirigea ses pompeux équipages

Jusques à Salerno qui dort sur les rivages ;

Et de là ses vaisseaux fendant le flot amer, Voguèrent vers Palerme au-delà de la mer.

Longtemps æprès, un jour qu'il était sur son trône, Le sceptre dans la main, sur le front la couronne, Il entendit sonner, au clocher du couvent,

La prière du soir que les ailes du vent

244 LE ROI ROBERT DE SICILE

Ou les anges de Dieu portaient, avec mystère,

Et de la terre au ciel et du ciel à la terre.

Il invita sa cour à sortir un moment,

Et fit dire au bouffon de venir promptement.

Et quand ils furent seuls dans la salle splendide

Il lui dit de nouveau d’un ton doux et candide :

« Es-tu le roi ?» Robert courbant la tête alors, Et poussant un soupir, l’âme en proie aux remords, Répondit humblement aux paroles de l’ange :

«Je ne suis qu'un méchant dont le Très-Haut se venge ! « Mon orgueil a tourné contre moi le Seigneur !

« L'aspect de mon péché me remplit de terreur : «J'entrerai dans un cloître et ferai pénitence !

« Et, jusqu’à ce que j'aie expié mon offense,

« Je monterai, pieds-nus, devant le monde entier

« Du ciel qui me punit le douloureux sentier ! »

Et pendant qu’il parlait, plus suave que l'ambre, Un céleste parfum remplit toute la chambre.

D'un éclat merveilleux l’ange saint resplendit.

Et par une fenêtre alors on entendit,

Malgré tout le fracas et les cris de la place,

Le chant alternatif plein de force et de grâce

Des bons religieux du vieux cloître voisin

Qui chantaient ce verset du cantique divin :

Deposuil potentes de sede, et exaltavit humiles !

« Son bras a renversé les puissants de leur siége,

« Elevé le mortel que l’infortune assiége ! »

Et plus haut que ce chant retentit une voix

Douce comme les chœurs des oiseaux sous les bois. Les murmures joyeux d’une vive fontaine.

BE ROI ROBERT DE SICILE

Ou les vibrations d’une cloche lointaine :

— «Robert, je suis un ange, et vous êtes le roi !» En entendant ces mots Robert, saisi d’effroi, Pour voir l'ange leva son humide paupière.

Hélas, il était seul ! Et l’ange de lumière, Vers le divin séjour avait pris son essor !

Il était revêtu d’un manteau de drap d’or ; Son noble front portait la couronne royale !

Et quand les courtisans entrèrent dans la saile Ils le trouvèrent seul qui priait humblement A genoux et plongé dans le recueillement !

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