Essais poétiques
Les uns m'ont dit : « Ne faites plils de vers ; renoncez à la poésie : vous perdez votre avenir et vous vous préparez bien des déboires : vous n'êtes pas riche, et ce n'est pas en rimant que vous ferez entrer l'aisance à votre foyer. » Les autres, à leur tour, m'ont dit aussi : « Chacun doit faire profiter le talent que le bon Dieu lui a confié. Vous avez quelques-unes des qualités qui font les poètes, cultivez la poésie et charmez nos loisirs ; le reste vous viendra comme par surcroît. »
Qui donc avait raison ? Les uns et les autres jusqu'à un certain point, mais surtout les premiers : du moins aujourd'hui je suis forcé, de le croire. Et je n'ai pas suivi leurs conseils ! Mais est-ce bien ma faute, à moi, si je suis sous l'empire du dieu ou du démon de la poésie? Depuis mon enfance je n'ai fait que rêver! Puis-je laisser sans regrets aujourd'hui les régions mystérieuses où mon esprit s'est plu à demeurer, pour me plonger, corps et âme, dans les choses purement matérielles ? Puis-je imposer silence à cette voix impérieuse et ravissante qui s'élève dans mon âme, et qui
TI A II L E CT E U n .
me dicte des paroles que je ne puis saisir qu'à demi, et dont, hélas ! je ne puis rendre qu'imparfaitement la douceur et la mélodie ? Oh ! il m'en coûtera de descendre à la vie réelle ; de travailler depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher pour gagner un morceau de pain ; de couper les ailes à mon imagination, cette délicieuse folle du logis ! Et cependant il faudra probablement faire cela ; car la misère est à ma porte, et je ne suis pas seul de ma famille au monde.
Ah ! si je n'avais qu'à pourvoir àmesbesoins, non je ne vous abandonnerais pas, charmantes rêveries, contemplationssuaves et mystérieuses ! Je passerais encore des heures debout, les bras croisés sur la poitrine, écoutant le bruissement ineffable et magique des feuilles sous les agaceries du vent ; regardant couler sous les aunes verts les vagues limpides des jjetits ruisseaux ; admil'ant l'éclat et la richesse des nuages que le soleil, à son coucher, borde d'une frange d'or, ou inonde tout entiers de lueurs inouïes ; cherchant à deviner quelque chose de la mystérieuse puissance, de la bonté incompréhensible de Celui par qui tout vit, tout s'anime, tout tressaille et palpite ; demandant à l'étoile sereine et à tous les mondes étonnants que la main du Créateur a jetés dans l'espace, comme une poussière d'étincelles, leurs mystères et leurs secrets ! Peu m'importerait que mon pain fut blanc ou noir ! mon habit tout neuf ou râpé ! je rêverais toujours ! je chanterais toujours ! Mais je me dois à ma famille : il me faut travailler pour la soutenir.