A U L E C T E U R . VII
Est-ce donc que je dis adieu à la poésie dès le commencement de ma carrière ? Pent-etre : je n'ose me l'avouer, et cependant je crois le i}ressentir. L'avenir "m'effraie : il me paraît bien sombre et p:ros d'orage. C)iniii' Il ('ij::':ile de la fal)!»» j'ai peuî-'^tri» trop rliauté dans la 1) die sais )ii ; et les fourmis bienveillantes, (|ui m'ont donné d' sa it's (,*ons.»i!s, (jne je n'ai pas suivis, me l"»M*m3ront la j))i-te an n 'z en s.' m xpiaiit de moi.
Qnediifois, dans un mom m! d'anu^ois-Ne et presque de désespoir, j'ai porté envi(^ aux fils d's autres paysans, mes amis et mes camarades d'enfance î Plus robustes et plus forts que moi, ils n'ont d'autres soucis que de faire une bonne journée de travail, et, le soir, ils reviennent un peu fatigués, peut-être, mais l'esprit en repos, le ca^'.nr gai et satisfait. Peu de choses suffisent à leur l)on!ieur : ils ne sont pas le jouet de leur imagination ; ils ne sont pas enchaînés, comme par enchantement, sur le bord d'un ruisseau, devant une fleur, lin arbre, un insecte ! Ils ne passent point une partie de leurs nuits à écouter le bourdonnement du feu dans la porte du poAle, ou du vent dans la cheminée : ils ne voient rien là qui puisse les dédommager de la perte d'une heure de sommeil ; et le sommeil leur est plus profitable.
Que de fois j'ai regretté de ne m'ètre pas accoutumé aux travaux des champs î ((ue de fois j'aurais voulu n'avoir jamais fait de vers ! Et pourtant suis-je coupable ? C'est si doux de rêver, de s'élever par la pensée. F]t qn'est-ce que l'homme sans la ])en-
VIII AULECTEUR.
sée ? Qu'est-ce que l'homme qui travaille du matin au soir, comme le mulet, et qui laisse son esprit s'abrutir, s'identifier, en quelque sorte, avec la matière dont il s'occupe sans cesse ? Quelle jouissance a-t-il de plus que l'animal dont il se sert pour labourer son champ ?
Il en est toutefois qui travaillent des bras et de l'intelligence; qui se délassent de leurs labeurs en lisant ou en pensant ; qui savent même méditer en travaillant : ceux-là sont des hommes dignes d'envie ; ils sont les favoris de la Providence. Mais autre chose enclore est d'élever de temps à autre, en se livrant aux travaux manuels, son esprit vers les choses supérieures, vers les mondes inconnus, vers ce ciel étonnant et magnifique qui se déroule sur nos têtes ; et autre chose de mettre de l'ordre dans ses pensées ; de châtier ses expressions, de polir ses phrases et de les soumettre au rhythme, à la mesure et à la mélodie du vers. On peut être penseur et laboureur ou artisan en même temps ; mais il est difficile d'être écrivain. Car celui qui revient à sa maison, le soir, après avoir fait de rudes travaux dans la journée, n'est guère disposé aux rêveries : il ne sent pas beaucoup la flamme poétique se réveiller dans son âme ; et si son imagination veut prendre son essor, elle retombe bientôt sur le sol durci, car elle est enchaînée en quelque sorte au corps fatigué ou souffrant qui la rappelle sans cesse auprès de lui. Alors s'il s'échappe un cri du cœur, c'est un cri de peine, une plainte amère, quelquefois une malédiction. L'âme se plaint et s'indigne d'être captive ; elle se sent faite pour une autre destinée ; ce corps dont