‹ Essais poétiquesChapitre 12 sur 61 · LA DERNIERE HEURE · texte numérisé non relu

LA DERNIERE HEURE

Mille insectes, vêtus d'un transparent corsage, Luisent, comme des fleurs, sur le sillon fumant, Traînent à leurs greniers quelque graine sauvage. S'abreuvent de rosée, ou gazouillent gaiment.

Les rameaux de la vigne, oii circule la sève, Versent l'ombre autour d'eux sur le champ diapré, Et le trèfle odorant, avec grâce relève. Au milieu du gazon, son front tout empourpré.

Le bouvreuil, en sifflant sa cantate si douce. Vole de cîme en cîme, au bord de la foret. Ou, pour tisser son nid, cueille des brins de mousse Emportés par le vent sur le tiède guérét.

134 DESCENTE DES IROQUOIS DANS L'iLE d'oRLÉANS.

Les Hurons matineux que la sueur inonde Ensemencent leur champs sans autre anxiété Que celle de savoir si la glèbe féconde Sera jaune d'épis au soleil de l'été.

De leur retraite, alors, les Iroquois farouches S'élancent en poussant d'épouvantables cris. La flamme est dans leurs yeux, l'outrage dans leurs Ils cernent les Hurons désarmés et surpris, [bouches.

Dans cet afî'reux combat, c'est l'autour qui se noie Dans le sang écumeux des timides agneaux ; C'est le tigre altéré qui déchire et qui broie Les cerfs inoffensifs qui boivent aux ruisseaux !

Le Iluron expirant de son sang tiède arrose Le grain qu'il a versé dans le nouveau sillon ; Et le cruel vainqueur, avec orgueil, repose. Sur son pâle cadavre un regard de démon.

Les cris et les sanglots des sauvages qui meurent Retentissent au loin sur l'onde et dans les bois ; Les mères, sur leur sein, pressent leurs fruits qui pleu- Et vers le champ de mort s'élancent à la fois. [rent,

La hache au dur tranchant et la flèche sifllante Frappent sans les troubler ces femmes aux cœurs forts.

DESCENTE DES IROQUOIS DANS l'iLE d'oRLÉANS. 135

Et la bande iroquoise, un moment chancelante. Recule de terreur en doublant ses efforts.

Mais en vain du Huron le courage s'embrase ; L'ennemi le retient dans un cercle fatal, Connue un puissant boa dans ses orbes écrase ' Le taureau mu<j:issant uni broute au fond d'un val.

En vengeant son époux, ici l'épouse tombe. Et vient grossir des morts le lugubre monceau ; Et deux frères, plus loin, trouvent la môme tombe, Gomme ils n'eurent tous deux que le même berceau.

Là, des vierges de l'île, Ondina, la plus belle, Ondina dont l'œil noir semble toujours rêver. Le sein deux fois percé d'une flèche mortelle. Meurt auprès de l'amant qu'elle a voulu sauver

Ainsi l'on voit tomber d'un rameau qui se casse Deux pommes que l'été commençait à mûrir ; Ainsi, près des ruisseaux, sous l'orage qui passe. Deux superbes iris se penchent pour mourir.

Et l'automne n'eut pas effeuillé ses journées Qu'ils se fussent unis au pied du saint autel. Souvent, près d'une source aux ondes détournées, On les vit à genoux, le regard vers le ciel.

136 DESCENTE DES IROQUOIS DANS l'iLE d'oRLÉANS.

Cependant les Hurons de toutes parts succombent. Ceux qu'épargnent la hache, hélas, sont enchaînés. Sous le tranchant scalpel les chevelures tombent.... Et les crânes toiit nus sous les pieds sont traînés.

Joyeux, ivres de sang, les Iroquois partirent, Cachant les prisonniers au fond de leurs canots. Des hauteurs de Québec les Blancs les entendirent.. Ils chantaient, en ramant, leurs exploits infernaux.

Page 1