LE RÊVE D'UNE JEUNE HURONNE
Tout le monde sait que la vallée du Saint-Laurent aujourd'hui si riante et si belle avec ses maisons blanches, ses prairies vertes, ses moissons et ses vergers, était, il y a trois siècles, la retraite sauvage des enfants des bois ; que notre patrie, notre beau ciel étaient la patrie et le ciel des Algonquins, des Abénakis, des Hurons et de bien d'autres tribus sauvages. Tout le monde sait aussi qu'il ne reste plus guère de trace de ces nations guerrières que nos pères ont vaincues avec la croix ou qui se sont détruites entre elles : quelques Iroquois doux et paisibles au Sault Sainte-Marie ; quelques cabanes d' Abénakis sur les bords de la rivière Bécancourt; à Lorette, le petit village des Hurons. Les descendants des braves guerriers Hurons ne se sont pas éloignés de la ville de Ghamplain sous les murs de laquelle leurs pères vinrent chercher un abri contre la férocité de leurs ennemis ! Cependant ils vivent pauvres et délaissés comme s'ils n'avaient pas droit à |a compassion de leurs maîtres, eux ces rois d'autrefois, ces alliés fidèles, ces victimes innocentes ! Hs avaient quelques biens, mais on les leur ravit on 1797 pour eu f;nre
138 LE RÊVE d'une JEUNE HURONNE.
un domaine public. Ils avaient une église vieille d'un siècle et demi environ, et ils l'aimaient beaucoup, et chaque dimanche ils venaient y chanter dans la langue de leurs aïeux, les louanges du Grand Esprit ; mais un incendie désastreux la réduisit en cendres il y a deux ans
Quelques hommes pleins de zèle et de charité, touchés de l'état de désolation où se trouvent ces pauvres sauvages, ont entrepris d'éveiller les cœurs et l'attention des riches et des puissants, et de faire sortir le temple de ces ruines.
L'un de ces hommes toujours j)rets à mettre la main à une bonne œuvre m'a prié d'apporter aussi moi mon obole — une petite pierre à Tédifice — et cette obole qu'il demandait et que peut donner le poète oublié de la fortimp, la voici.
Quand de sombres forets recouvraient nos rivages. Va qu'au milieu du jour les animaux sauvages Vers le fleuve accouraient pour se désaltérer ; Quand le soleil levant ne venait point dorer Les blés d'un laboureur ni la croix d'une église ; Que l'illustre Cartier, de ses hardis vaisseaux N'était pas descendu sur la terre promise Qu'il voyait au-delà des eaux.
Un grand peuple régnait sur ces fertiles plaines Où nos pères, jadis, ont taillé leurs domaines ;
Un peuple de chasseurs, une tribu de rois ! Barbare et valeureux, libre et fier de ses droits, Ce peuple infortuné que la guerre décime ; Qui défend ses forêts dont nous sommes jaloux ; Qui reste notre ami, bien que notre victime ; Ce peuple est encor parmi nous î
Là-bas, sur les hauteurs, au pied des Laurentides, S'élève, solitaire, un modeste hameau ; La rivière Saint-Gharle, avec ses eaux limpides Que voile,en maints endroits, l'ombre d'un jeune ormeaii, Caresse, en murmurant, le seuil de ce village, Et, quand elle le quitte, on dirait que de rage, Sur son lit de cailloux, elle s'agite et fuit. Comme un daim effaré qu'une meute poursuit, Dans un gouffre profond qui tout à coup s'eutrouvre, L'onde vertigineuse arrive avec fureur, Rebondit sur le roc, le déchire et le couvre De Ilots d'écunie et jde vapeur.
Le village est paisible et son asj)ect est triste. Des enfants basanés à l'œil noir et mutin Y suivent, pas à pas, chaque nouveau touriste, Pour lui vendre un panier qu'ils ont fait le matin. Ou, pour avoir un sou, tendent une main sale. D'autres un peu plus grands, d'une fierté royale, Armés d'un arc de frêne et d'un léger carquois, Semblent chercher encor le féroce Troquois ;
Î4§ LE RÊVE d'une JEUNE HURONNE.
Car ces petits enfants au visage de cuivre Ont appris de l'aïeul à détester ce nom ; Et c'est dans ce hameau que nous voyons survivre Le descendant du fier Huron !
Naguère une chapelle à l'antique façade. Donnant un air joyeux à la pauvre bourgade, Enlevait vers le ciel la croix de son clocher. Les Hurons à la messe arrivaient le dimanche Avec leurs souliers mous et leur chemise blanche. Les femmes, comme ailleurs, promptes à s'approcher De la maison de Dieu dès qu'elle était ouverte, Revêtaient, ce jour-là, leur plus belle couverte. Bientôt un chant pieux montait vers le Seigneur Avec les flots d'encens et la voix du Pasteur.
Et sous la blanche voûte, avec une foi vive, Les sauvages chantaient, dans leur langue naïve, Les louanges d'un Dieu qu'en leur aveuglement Blasphémèrent, jadis, leurs barbares ancêtres, Alors qu'ils parcouraient ces rivages en maîtres. Et ce n'étaient qu'au pied de l'autel, seulement. Que ces fiers rejetons d'une race héroïque Voyaient de leur passé le souvenir magique. S'effacer, comme une ombre, auprès de la grandeur Du culte saint qui fut leur seul consolateur.
Mais, hélas ! aujourd'hui le béni sanctuaire
N'est qu'un mur délabré !
Le sauvage n'a plus son temple tutélaire,
Son refuge sacré !
Il erre, sombre et triste, au milieu des ruines
Que l'herbe vient couvrir, Cherchant de quel forfait les vengeances divines
Ont voulu le punir !
Il n'entend plus la voix de sa joyeuse cloche
Annonçant, tour à tour.
Que déjà du repos l'heure calme s'approche
Ou qu'enfin il est jour !
Il n'entend plus jamais les chants des brunes vierges
Elevant, vers le ciel.
Une âme toute en feu comme les pâles cierges
Qui brûlaient sur l'autel !
Le dimanche, autrefois, c'était fête au village : Aujourd'hui tout est deuil !
De son humble maison le timide sauvage Ne laisse plus le seuil !
m LE RÊVE d'une JEUNE HURONNE.
Son cœur se refroidit et sa vertu chancelle
Sous le vent du malheur, Gomme on voit chanceler une frôle nacelle
Sur la mer en fureur !
Et l'on dit que le soir, lorsque d'épaisses ombres
Enveloppent ce lieu.
On voit passer souvent, au milieu des décombres
De la maison de Dieu, Une forme suave, agile, et plus exquise
Que les plus douces fleurs ; Elle paraît s'asseoir sur une pierre grise
Et répandre des pleurs.
Et plus loin, sur le bord de la belle cascade,
Quand on approche un peu, On voit un spectre nain qui sautille et gambade.
Et, de ses yeux de feu Regarde fixement, riant avec malice.
Le saint temple détruit ; Puis, soudain, il s'élance au fond du précipice
Dès qu'une étoile luit.
Et l'on croit, au hameau, que cette forme exquise.
Ce fantôme brillant Qui visite, la nuit, les restes de l'église
Et s'assied en pleurant,
LE RÊVE d'une JEUNE HURONNE. 143
C'est l'ange à qui le ciel a confié la garde
Du village Huron, Et que le spectre affreux qui rit et le regarde
Est un méchant démon.
Qui donc sera vainqueur dans cette lutte étrange Entre l'Esprit céleste et le spectre maudit ? Le sourire du nain ou la larme de l'ange ? Ecoutez ce qu'un jour une femme entendit.
Une jeune Huronne allait seule, en silence, Pleurant son bien-aimé qui tardait à venir. Sous un feuillage épais que la brise balance Elle vient s'arrêter pour mieux se souvenir.
Gomme un saule rompu son front pâle s'incline ; Ses regards enivrés commencent à languir ! Tout flotte vaguement !... le jour au loin décline !. Elle entend des accords qui la font tressaillir :
« C'est en vain que tu veux, démon de la vengeance, « A ce peuple ravir sa plus chère espérance « Et le germe sacré de sa vieille croyance !
144 LE RÊVK d'une JEUNE HURONNE.
« De ses débris fumants le temple sortira ! « Au dessus du hameau la croix de fer luira î « Et sur le saint parvis le sauvage prira î
« Et la vierge Huronne ira dans la prairie
(( Cueillir, comme autrefois, la fleur la moins flétrie
« Pour orner, chaque jour, l'image de Marie !
« Car la vierge est pieuse avec simplicité : « Et sur ces bords heureux la douce charité « Auprès de l'indigence a toujours habité. »
Et ce chxTlit prophétique était comme un dictame Pour le cœur affligé de cette jeune femme !
Elle vit aussitôt l'ange tout radieux Essuyer sa paupière et remonter aux cieux !
Sur la chute elle vit le petit nain immonde Grincer des dents, rugir et s'enfoncer dans l'onde !
Elle vit s'élever, au milieu du hameau.
Sur les cendres du temple, un beau temple nouveau !
Que ton rêve était doux, jeune fille Huronne ! Ce temple que tu vis que. le ciel te le donne !