AU LECTEUR. IX
elle partage la souffrance lui devient odieux et à charge ; elle voudrait s'en débarrasser : elle envie le sort des riches ; elle trouve injuste la part de ceux qui ont des biens et qui n'ont point d'intelligence, ou qui, s'ils en ont, la laisse se flétrir et se perdre dans la paresse et dans l'oisiveté !
Non, ceux qui écrivent des livres ne sont pas obligés de travailler de leurs mains, du matin au soir, pour subvenir aux besoins de leur famille. Quelques-uns peuvent être pauvres ; mais ceux-là n'ont point de famille à soutenir, et ils aiment mieux manger leur pain sec et boire de l'eau froide que de renoncer au travail de l'intelligence : et ils ont raison.
Ceux pour qui le chemin de la vie n'est pas tout semé de roses ; ceux qui sont nés sous un modeste toit, au milieu des champs, qui connaissent les privations et les labeurs ; ceux qui souffrent, qui sont rejetés par le monde, et qui se plaisent aux idées de tristesse, et qui se réfugient dans la solitude de leur cœur pour attendre, en pleurant, le jour de la délivrance, ceux-là trouveront quelque charme à la lecture de mes poésies. Ils trouveront peut-être un adoucissement à leur peine, un délassement de leur travail, un baume qui calmera la douleur de leur blessure.
Les riches et les heureux n'aiment guère d'ordinaire les plaintes et les gémissements de ceux que l'infor-
Urne poursuit de ses rigueurs : les tableaux sombres et pénibles troublent leur félicité ; la pensée de la mort leiir donne le vertige : qu'ils me pardonnent, ceuxlà, d'avoir moins cherché à leur plaire. Ils ont tant (\o moyens de se procni'pr des jouissances et (rcmbellir leur vie !
Ce n'est pas l'espérance d'un gain pécuniaire (|ui m'a amené à publier ce livi'c. L'exemple de mon ami et conl'rère en poésie, M. Fréchette, est là ponr m'avertir. C'est un joli petit recueil de vers (jue «Mes Loisirs;» cependant l'auteur a-t-il rencontré les déboursés (pril a faits pour le publier?
Je sais bien (jne dans notre jeune pays on n'est guère épris de la lecture, ce pain de l'inlelligence ; et si l'on veut lire un livre on l'emprunte de son ami plutôt que d'en otfrir le prix au malheureux qui a sué sang et eau poui* l'écrire.
Toutefois je dois avouer que les pièces de vers que j'ai publiées ont été accueillies avec bien de la faveur: quelquefois même avec une indulgence et une sympathie étonnantes. Mais, Dieu merci, j'ai eu le soin de ne pas m'aveugler trop profondément ; et j'ai reconnu plusieurs défauts dans un bon nombre de mes vers, et j'ai remis mon ouvrage sur le métier, selon le précepte du grand critique, et l'ai repoli de nouveau.
La moitié du livre que je publie aujourd'hui se compose de morceaux inédits. Évangéline, voilà surtout l'ouvrage avec lequel je me présente devant le monde