LÉGENDE
Chez nous le Saint-Laurent, reculant son rivap% S'en vient, au fond d'une anse à Taspect fort sauvage
Lécher le pied d'un grand coteau.
Des arbres, du gazon, des réseaux de fougères, Fleurissant au soleil, de leurs ombres légères,
Le voilent comme d'un manteau.
Parfois, lorsque la nuit, dans un morne silence. Ouvre une aile plus noire, et longtemps se balance
Sur notre jjaisible hameau, On croit entendre, auprès, un vent léger qui brame Et le bruit cadencé d'une flexible rame
Qui plonge et replonge dans l'eau.
On croit entendre encore une voix plus amère, Comme le chant plaintif de quelque jeune mère
Sur le tombeau de son enfant ; Et puis un cri sinistre éclate sur la rive, Comme un cri de hibou lorsque le jour arrive,
Ou comme un arbre qui se fend.
Or, voici ce qu'un jour me raconta Jean-Pierre Dont la cendre, là-bas, repose au cimetière.
Sous la garde d'une humble croix.
A vous qui de l'amante êtes le vrai modèle J'ofTre ce court récit : que votre amour fidèle
Le croie ainsi (lue je le crois.
« Sur ces bords souriants que le fleuve submerge. Jadis, près de sa mère, une pieuse vierge
Coulait des jours heureux.
Léonard, le pécheur de la côte voisine, Faisait rêver son cœur. Souvent, sur la colline,
On les voyait tous deux.
« Mais un autre adorait cette enfant douce et belle François était son nom. Il nourrissait pour elle
Une coupable ardeur ; Et toujours dédaigné, n'ayant plus d'espérance. Il tramait, dans son âme, une noire vengeance,
En feignant la candeur.
LA VENGEANCK. 197
« Un matin, tous les bois agitaient leur ramure. Et la brise du jour commençait son murmure,
L'oiseau, ses chants d'espoir ; Sur les toits du hameau serpentait la fumée, La fleur berçait au vent sa coupe parfumée,
Gomme un riche encensoir :
u Les pei'les du ruisseau scintillaient dans la plaine Fa les iris d'azur, i)enchés sur la fontaine,
Se miraient tour à tour ; Déployant, gracieux, ses deux ailes de soie. Le léger papillon volait, dansait de joie
Dans un rayon de jour;
u Sur les bancs de gazon de ('ette âpre colline
Qu'un frais ruisseau va ceindre et qu'un bosquet domine,
Clémence vint s'asseoir, Et d'ime voix émue, à la plaine sauvage, Elle redit ces mots que le vent du rivage
Chante encor chaque soir:
« Que fais-tu loin de moi, toi que mon âme adore ? « De la vive alouette, à la rive sonore,
« J'entends vibrer la voix !
« Que fais-tu loin de moi pendant que je t'appelle ? « Les nids chantent partout, et l'aurore ruisselle
« Sur la mousse des bois !
« Je t'attends, Léonard, sur la verte colline, « A l'heure où le roseau se réveille et s'incline
« Pour saluer le jour !
« Le Zéphire embaumé qui promène la nue, « Et le chantre dos l)nis, lors((nc je snis veniip,
K N'étnienI \)o'u\\ de rotonr !
«J'ai ])i'avé, ])onr venir, l'ombre qui m'intimide, <( Et j'ai mouillé mon piod sur la pelouse humide
'( Des larmes de la nuit!
« Pour venir j'ai trompé ton rival implacable : <( J'ai fui le fier François dont le regard m'accable
<( Et partout me poursuit !
« Ah ! pendant que j'attends, agitée, iu(iuiète, (( Sur la branche fleurie, au dessus de ma tête,
« L'oiseau dit son bonheur !
i( Les heures, lentement, emportent ma soutfrance; « Avec l'ombre qui fuit s'en va mon espérance,
«i Et la paix de mon cœur !
« Hâte-toi, Léonard, le bonheur qui se lève,
« Bientôt, dans le passé, ne semble plus qu'un rêve
« Qui ne peut revenir î '( Viens redire à mon cœur une tendre parole ! « Viens t'asseoir près de moi : ton regard me console.
« J'ai peur de l'avenir î '.
« L'onde qui retentit en tombant goutte à goutte ; « L'insecte aux ailes d'or qui sillonne sa route
« Dans la pourpre des cieux ; « La lampe solitaire avec sa pâle llamme, « Quand je suis loin de toi, ne charment pas mon âme,
« N'enchantent pas mes yeux !
« Mais qii'entends-je tout près? Les feuillages pal-
[pitent !
'( Sous les bois frémissants des pas se précipitent !
« Léonard, est-ce toi ?
« Viens-tu jouir encor du réveil de la terre ? « Rien ne trouble le cœur en ce lieu solitaire,
« Et Mon Dieu ! sauvez-moi ! »
Elle avait vu François brandir, sous la bruyère,
Un poignard tout sanglant dans sa main meurtrière...
Devinant son dessein, Elle voulut s'enfuir ; mais le fer homicide, Du sang de son amant encore tout humide.
Se plongea dans son sein.
Et depuis on entend, au milieu du silence, Quand il fait noir au ciel, que la nuit se balance
Sur notre paisible hameau, Ce cri sinistre et bref, ce vent léger qui brame. Et ce bruit cadencé d'une flexible rame
Qui plonge et replonge dans l'eau.
Vois-tu, in'ës de la ville, Dans cette anse tranquille, Ce superbe bateau.
Avec sa longue chaîne Et son beau mât de chêne Plus haut que le coteau ?
Sur la vergue sa voile.
De la plus blanche toile Est roulée avec soin.
Et la brise déploie Son pavillon de soie Qu'on reconnaît de loin.
(1) Le Richelieu, ici, n'est p^s la rivière Richelieu, mais un endroit du fleuve qui se trouve en haut du Platon. Le courant y est très rapide et le chtmal resserré entre des bancs de roches.
Ce n'est pas aujourd'hui que je descendais ainsi le Richelieu à bord d'un de ces bateaux légers qui coHrent sur les côtes du grand fleuve, butinant Pomme drs abeilles ; mais qji'importe un jour on un an dans le passé ? Jamais je n'oublierai les émotions que je ressentis en voyant prier ces pieux matelots pendant que le bateau glissait comme une flèche le long des rochers sonores où les vagues se tordaient comme des serpents. Je demandai si c'était la coutume parmi les marins de réciter les litanies de la Ste. Vierge en passant le Richelieu. Le mousse, qui était en même temps le second me répondit : " C'est une coutume assez fidèlement observée même par ceux qui ne prient point en d'autres temps, car voyez-vous, le danger rend dévot ; cependant, ajouta-t-il, en riant d'un rire narquois, on ne prie ainsi que lorsque le bateau est bien chargé."
Ce matin, à l'aurore, Il sillonnait encore, Incliné sur le flanc, La petite rivière Où ma vieille chaumière Mire son toit tout blanc.
Mais le vent favorable Fit courir sur le sable Un sillon murmurant, Le bateau, voile ouverte Entra dans l'urne verte Du vaste Saint-Laurent.
Sur le gaillard d'arrière Assis avec mon frère Vieux marin de vingt ans, Les yeux vers le rivage.
J'écoutais le ramage Du vent dans les haubans.
Oh ! que j'aimais la brise Et l'onde verte ou grise Modulant des accords !
Voix tendres, angéliques, Hymnes et saints cantiques Que répétaient les bords.
Ces brises qui frémissent.
Ces vagues qui gémissent Et s'en vont tour à tour, C'est l'homme qui soupire, Qui chante, pleure, expire Et passe sans retoui- ?
Près d'un roc qu'il évite Le bateau glisse vite Et vogue en plein milieu :
« A genoux ! » dit mon frère, (( A genoux ! téméraire :
« Voici le RicheUou ! »
Et le fleuve, en écume Comme un volcan qui fume, Bouillonnait sur l'écueil. Un bruit sourd et sublime S'élevait de l'abime Gomme d'uu noir cercueil.
Et, pour prier la Vierge, Sur le i)ont de la berge Nous étions à genoux.
Chaque parole sainte Semblait chasser la crainte Et recueil loin de nous.
Mon âme était émue Comme un flot où remue Quelque rayon des cieux ; Ma voix était tremblante, Une larme brûlante S'échappait de mes yeux.
Touchant et saint usage D'un peuple heureux et sage Sois cher aux matelots, Tant que l'écueil perfide Du Saint-Laurent limpide Tourmentera les flots!
. . . Je vous laisserai moins souvent deviner que je vous aime.
— Et j'étais là rêveur, assis auprès de Pâtre, Seul avec cette enfant que mon âme idolâtre ; Elle écoutait la bise et tressaillait d'effroi, Gomme au long tintement du lugubre betfroi : Son pied où retombaient les replis de sa robe, Se cachait à demi, comme un fruit que dérobe, Aux regards du passant, le feuillage discret. Sa jeune âme, pour moi, n'avait plus de secret. Un doux rayon du feu qui flambait sur la pierre, Venait rire et jouer sous sa chaste paupière : J'entendais les soupirs de son cœur virginal ; Et son sein ondulait comme au vent matinal Ondule un flot d'argent sur le bord du rivage Qui s'éveille et module une plainte sauvage. Et puis elle disait en me pressant la main : « Toi qui m'aimes ce soir, m'aimeras-tu demain ? » Et cachant son beau front dans ses deux mains brû-
[lantes ; Honteuse, elle attendait mes paroles trop lentes,
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Un soupir, un regard, quelques tendres serments... Et le feu pétillait en rongeant les sarments ; Et, sur l'angle du toit la raffale d'automne, Murmurait tristement son refrain monotone ; Et j'écoutais encor, toujours sombre et rêveur, Cette voix enfantine et pleine de saveur Qui vibrait dans mon âme, au milieu du silence, Comme un épis doré que la brise balance.
Une larme tomba sur son front radieux.
— « Serait-ce, ô mon ami, le dernier des adieux, »
Dit-elle en soupirant et d'une voix timide ?
Et, reposant sur moi son regard tout humide.
Elle semblait attendre, avec espoir et peur,
Un mot qui vient du ciel quand il n'est pas trompeur.
Et mon cœur débordait d'une ivresse suprême.
Et je lui dis tout bas : « Tu sais bien que je t'aime !...
Je t'aime, ange béni qui sèmes, sur mes pas.
Des fleurs que les hivers ne déracinent pas !
Qui chasses de mon front les sinistres pensées !
Qui viens rendre à mon cœur ses ivresses passées!
Qui dissipes mon trouble et mes rêves trompeurs.
Comme un vent du matin dissipe les vapeurs !
Je t'aime, ô douce enfant, comme la jeune abeille Aime la vive fleur qu'épanche la corbeille, La corbeille de Mai sur la rive des eaux ! Je t'aime, tu le sais, comme nos doux oiseaux Aiment les feux du jour qui vont, de feuille en feuille, Jusqu'au frais nid de mousse où leur chant se recueille ! Comme les moissonneurs, sous le chêne assemblés. Aiment un beau soleil qui dore au loin les blés ! Dis-moi, dis-molle feu dont ta jeune âme est pleine î
Ne crains rien. Si le vent qui souille sur la plaine, Emporte, loin de nous, les fleurs que nous aimons ; Si la brume s'efface à la cime des monts ; Si le nuage d'or disparait dans l'espace ; Si le flot écumeux s'avance, chante et passe. Pour ne plus revenir aux bords qu'il a quittés ; Ne crains rien, pauvre enfant : Les douces voluptés Que ton sourire d'ange et que tes yeux de flamme. Peut-être, à ton insu, font naître un jour dans l'âme. Ne s'éteignent jamais ! Tu sais toujours charmer ; Et le cœur qui t'aima ne peut cesser d'aimer ! »
Et pendant que ces mots, comme une douce ondée Qui fait verdir, au loin, la terre fécondée, Rendaient la joie au cœur de cette chère enfant, Une larme roulait dans son œil triomphant. Et tombait sur sa main comme une riche opale ; Le rayon du foyer devenait froid et pâle ; La bise, par degrés, dans le ciel s'apaisait ; Et près du feu mourant le grillon se taisait.
« Mais vois, lui dis-je encor : le feu dort sous la cendre ! Là-bas, à l'horizon,^ vois la lune descendre ! Ecoute ! on n'entend plus les murmures du vent ! Et le grillon plaintif nous parle moins souvent !
Regarde autour de nous ! tout fleurit puis se fane! ...
La phalène qui tend son aile diaphane ! Et la fleur du vallon qu'elle va butiner !
Et l'insecte joyeux que tu vois trottiner !
Nous aussi, pauvre enfant, puisqu'il faut que tout
[meure.
Nous aussi laisserons cette aimable demeure.
Témoin de nos plaisirs, témoin de ce beau jour ! Mais nous la quitterons pour un autre séjour, Où, sans doute, parfois, nous nous souviendrons d'elle Un séjour où l'on aime, où l'on reste fidèle,
Fidèle à son ami, comme fidèle à Dieu !
Là, plus de longue attente ou de pénible adieu ! Là, plus de mauvais jours, ni d'amères alarmes ! Là, plus d'amis ingrats, de haines, ni de larmes ! Mais tout chante et s'unit en d'éternels accords ! Un éclat merveilleux illumine nos corps ; Et l'amour seul survit dans ce lieu d'allégresse. Le cœur est embrasé par un transport d'ivresse Plus suave et plus pur que la chaste douceur Que ressent l'orphelin retrouvant une sœur ! Plus doux que le bonheur d'une mère ravie Qui voit son premier né souriant à la vie ! Plus doux, ange d'amour, que le tendre baiser Qu'au front pur d'un enfant elle aime à déposer !...»
Et pendant que ces mots, comme une douce ondée
Qui fait verdir au loin la terre fécondée,
Rendaient la joie au cœur de cette chère enfant.
Une larme roulait dans son œil triomphant,
Et tombait sur sa main comme une riche opale ;
Le rayon du foyer devenait froid et pâle ;
La bise, par degrés, dans le ciel s'apaisait ;
Et près du feu mourant le grillon se taisait