DÉTRESSE ET CHARITÉ
Le soleil descendait derrière les montagnes,
Et l'Orient devenait noir :
Quel(|ues rayons encor, glissant snr les campagnes.
Se mêlaient aux ombres du soir.
J'étais seul et pleurais ma dernière espérance.
Bientôt un doigt mystérieux Vint fermer ma paupière et jeter, en silence.
Un sombre voile sur mes yeux.
Et par delà les mers, sur un lointain rivage.
Je vis une femme à genoux :
La pâleur de la faim déparait son visage ;
Elle tendait ses mains vers nous.
Et les flots qui passaient répétaient sa j)rière ;
Et ses accents étaient plaintifs Gomme le bruit du vent à travers la bruyère,
Gomme le bruit sourd des récifs î
Gette femme à genoux, hélas ! c'était la France, La France chère à nos aïeux !.
Elle versait des pleurs en voyant la souffrance De ses enfants laborieux î
tid DÉTRESSE ET CHARITÉ.
Et, près de moi, je vis, au même instant, un ange
Venu du céleste séjour :
L'empreinte de ses pas laissait un baume étrange,
Ses yeux brillaient comme le jour.
Il allait empressé, demandant une obole,
A chaque seuil, au nom de Dieu.
Riche ou pauvre, touché de sa douce parole.
Pour l'indigent donnait un peu.
« Regardez, disait-il, regardez sur la rive
« La femme qui vous tend les bras :
« Vos pères l'aimaient bien î Quand un malheur arrive,
(( Enfants, ne sojet point ingrats !
« Mais laissez-vous toucher par Tailguste infortune
« De ceux que frappe le Seigneur.
« Malheur à celui-là qu'une larme importune,
« Et qui s'aveugle en son bonheur !
« Tout finit ici-bas ! et les jours de la vie
« Sont tour à tour ombre et clarté ; « Et peut-être, demain, porterez-vous envie
« Au pauvre aujourd'hui rejeté !
« Ecoutez les soupirs d'un enfant qui s'éveille « Et qui demande un peu de pain !
« Il n'a pas souvenir d'avoir mangé la veille ! « Il pleure ! il pleure ! et c'est en vain !
« Ecoutez les sanglots d'une mère encor jeune « Qui tient, contre son sein tari,
IJ É T R E s s E E T C H A H II É . 211
« Le fruit de ses amours qu'un cruel et long jeûne « A déjà pour jamais flétri !
« Enfants du Saint-Laurent, c'est la voix de la France
« Qui vous demande du secours !
« Si jadis elle n'eut pour vous qu'indifférence,
« Vengez-vous en l'aimant toujours.
« Quand la sombre Tamise, un jour, vous dit sa peine,
« Vous ne fûtes point oublieux
« Vous verriez sans regrets, sur les bords de la Seine,
*< SoulFrir les fils de vos aïeux î
« Vous, riches citadins, qui n'avez rien à craindre
« De l'approche du lendemain ; « Vous qui n'avez jamais aperçu, sans le plaindre,
« Le pauvre sur votre chemin, « Femmes, donnez un sou pour l'ouvrier qui tombe
« En demandant quelque travail !
« Oh ! vendez, s'il le faut, pour lui fermer la tombe,
« Vos bijoux d'or et votre émail !
« Donnez ! et le Seigneur qui voit le sacrifice,
« Mères, fécondera vos flancs !
« Donnez ! et vos enfants feront votre délice ;
« Ils béniront vos cheveux blancs.
« Donnez pour que le champ, à l'automne, se noie
« Sous les flots d'or de la moisson î « Donnez pour que toujours une divine joie
« Habite dans votre maison !