‹ Essais poétiquesChapitre 36 sur 61 · EUGÉNIE · texte numérisé non relu

EUGÉNIE

Vieux beffroi du village, Eveille le rivage Par ton chant solennel ; Un ange de la terre Remonte avec mystère, Aux pieds de l'Eternel !

L'AVEUGLE DE LOTBINIERE

Sur le riant rivage où s'endort l'onde pure, Au pied d'un peuplier où la brise murmure

A l'approche du soir, Un vieillard au front chauve et sillonné de rides, Aux lèvres sans souris, tremblantes et livides,

Vient quelquefois s'asseoir.

Sa fille à ses côtés, sur l'herbe molle et dense. Aussi pure qu'un lis, l'œil brillant d'innocence,

Lui parle sur les cieux ; A ses jours d'amertume elle donne des charmes. Elle essuie, en priant, les douloureuses larmes

Qui tombent de ses yeux.

Thérèse n'est plus jeune, et son âme naïve PoTu- son Dieu seulement d'une tendresse vive

Garda la douce ardeur :

Jamais pour le jeune homme elle n'eut un sourire ; Dans son humble regard en vain l'on voudrait lire

Le secret de sort cœur.

218 l'aveugle de lotbinière.

Le vieillard ne voit plus le soleil qui se lève,

Ni la vapeur des monts qu'un frais zéphyr enlève,

Ni les champs diaprés !

Il ne voit point, non plus, l'épi qui se balance, Les bois mystérieux ni l'oiseau qui s'élance

Vers les cieux empourprés !

Car le doigt du Seigneur a touché sa paupière. Gomme une lampe éteinte est resté sans lumière

Son orbite profond.

Et les hommes ont dit : «Voyez le misérable Qui nous trompa longtemps par sa ruse exécrable.

Comme Dieu le confond ! »

Mais l'Aveugle est en paix et garde le silence Pendant qu'on le poursuit, le provoque et lui lance

Des ti-aits envenimés ; Il ne refuse point, dans sa triste infortune. De supporter la haine et l'ardente rancune

D'ennemis animés.

Et quand la mâle voix de la cloche sonore A bénir le Seigneu^ au lever de l'aurore,

Invite le mortel, L* Aveugle, tous les jours, au temple solitaire S'en vient à pas tremblants, égrener son rosaire

Au pied du saint autel.

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