‹ Essais poétiquesChapitre 37 sur 61 · LA PRIERE D'UNE MERE · texte numérisé non relu

LA PRIERE D'UNE MERE

La nuit couvrait nos paisibles campagnes

D'un voile épais, Et les échos des bleuâtres montagnes

Dormaient en paix, Quand, tout à coup, une voix aussi tendre

Qu'un chant des flots.

Dans le silence, au loin, se fit entendre.

Disant ces mots :

« Bonne Madone, éloigne tout orage.

Tu le peux bien !

Tu vois aller l'espoir de mon vieil âge,

Mon seul soutien. Pour acheter le pain noir à sa mère

Qu'il aime tant.

Gomme il s'expose, hélas ! à la misère

Le pauvre enfant î

« Un frais zéphyr enflait la blanche voile

De son bateau :

Je le suivis des yeux tant que l'étoile

Trembla dans l'eau.

220 LA PRIÈRE d'une MÈRE.

Sou aviron se plongeait en cadence Dans les flots bleus ;

Do temps en temps il tournait en silence Vers moi ses yeux !

« A la cÀavlé d'une lune frivole

Je pouvais voir Glisser sur l'eau, comme un oiseau qui vole,

Son canot noir!

Mais, sous le vent, l'orme penche la tête

Avec grand bruit, Et le ciel noir présage la tempête

Pour cette nuit !

« Si je voyais de sa rame cassée

Quelques morceaux

Ou bien sa voile à peine rapiécée,

Toute en lambeaux, Par la tempête à la grève poussées

Demain matin !

Ah ! bonne vierge, éloigne ces pensées

Et ce destin !

« Que «on canot soit guidé par la brise

Loin de l'écueil :

Qu'il n'aille point là-bas où l'onde brise,

C'est le cercueil De son vieux père 0 Dieu ! je m'en rappelle

Encore bien !

J'aurais voulu, dans cette heure cruelle.

Qu'il fut le mien !

LA PRIÈRE d'une MERE. 221

« Ah I ne fais pas que je sois la première

Qui prie en vain !

Bonne Madone, écoute ma prière,

Et que demain Mon cher Léon, sur sa barque légère,

Et sans malheurs.

Vienne aborder à la rive où sa mère

L'attend en pleurs !

« Mais cependant si tu voulais entendre

Mes derniers vœux !...

« Que cette nuit Léon n'ose point tendre

« Ses filets neufs

« J'aimerais mieux manger sec, ô ma reine,

« Notre pain noir, « Et qu'il revint, pour adoucir ma peine,

« Môme ce soir ! »

Ainsi disait, comme un vent qui soupire,

Jja douce voix ; Elle tomba comme des sons de lyre

Au fond des bois.

Le vent brisa le voile de nuage.

L'étoile luit.

Et le pêcheur revint à son rivage

Pendant la nuit.

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