‹ Essais poétiquesChapitre 38 sur 61 · A MON AMI L. H. FRÉCHETTE · texte numérisé non relu

A MON AMI L. H. FRÉCHETTE

Le jour vient de s'éteindre ; Mais son dernier rayon N'a pas fini de teindre D'or et de vermillon La frange du nuage Qui court dans le ciel bleu Pour rendre son hommage, Son hommage à son Dieu.

Viens sur la rive Où l'onde vive

Traîne le sable d'or ; Viens au bocage Voilé d'ombrage.

Dans le feuillage

La brise joue encor.

Lorsque le jour s'élance Dans un ciel radieux.

Ou que le soir balance Son vol silencieux, Dans l'immense nature, Pour louer l'Eternel, Tout chante, tout murmure Un hymne solennel.

Vois, sous les voiles Semés d'étoiles

De la paisible nuit.

L'oiseau roucoule, Le ruisseau coule.

Et le vent roule

Le feuillage avec bruit.

Sur la verte colline D'où la brume descend, A son saint nom s'incline Le chêne frémissant ; La limpide fontaine Fait murmurer ses eaux Et la forêt lointaine Ses verdissants arceaux.

Le fleuve sombre

Penche dans l'ombre Son urne de saphyr.

Et la nacelle

Légère et frêle

Ouvre son àiiè Au souÊQ.e du zéphyr.

Souriante et coquette, A travers la foret, Là-bas la lune jette Un regard indiscret ; Parsemant la clairière De paillettes d'argent, Sa tremblante lumière Nous caresse en passant.

Gentille et pure, Dans la verdure,

Sourit la jeune fleur ; De sa corolle Sur l'aile molle Du vent s'envole

Une suave odeur.

Le matelot fredonne, Pour calmer son ennui, Un chant à la Madone Dont l'œil veille sur lui.

De sa flexible rame Un vieux pêcheur pensif Bat l'écumeuse lame Qui berce son esquif.

De chaque feuille ■ Le vent recueille Un son mystérieux ; Dans la prairie

Toute fleurie

L'insecte crie

Sous le gazon soyeux.

Et la mouche-luisante, Dans son vol inconstant, Par sa robe éclatante Trahie à chaque instant.

Paraît comme une étoile Qui s'échappe des cieux Et glisse sur le voile Des vais silencieux.

De tige en tige, Au loin voltige

Le papillon de nuit, Ou sur la rose, A l'aube éclose, Il se repose

Un moment et s'enfuit.

A genoux sur la terre, Au pied du peuplier, Près de sa jeune mère Un enfant va prier.

Le nuage qui passe Et les globes de feu Qui roulent dans l'espace Lui parlent de son Dieu.

Toute la terre,

Avec mystère Rend hommage au Seigneur î

Eclairs, orages,

Vents et nuages,

Fleurs et feuillages.

Tout chante en son honneur !

Et nous de notre Père Admirons les bienfaits :

En Lui notre âme espère :

A Lui gloire à jamais !

Que l'odorante brise, Que la nuit, que le jour, Que tout l'univers dise :

A Dieu louange, amour î

A travers les rameaux d'une forêt aride Les vents faisaient entendre un plaintif sifûement ; La neige, en tourbillons, tombait d'un ciel livide. Et les ombres du soir montaient au firmament.

Au bord de la foret était une chaumière Au toit garni d'écorce, obscure et triste à voir : Le jour, quatre carreaux lui donnaient la lumière, Et la lueur du poêle était sa lampe au soir.

Une femme encor jeune et dont un pâle voile De tristesse et de peine éclipsait la beauté, Etait assise seule à la porte du poêle, Et filait sa quenouille avec anxiété.

Auprès d'elle un enfant, sur un grabat de mousse, Doucement s'endormait en priant le bon Dieu. Ernest avait dix ans : sa parole était douce ; Il était le meilleur des enfants de ce lieu.

Et puis, de temps en temps, la solitaire femme Regardait une croix pendant aux murs noircis : Alors un long soupir s'échappait de son âme, Et sur sa main tombait son front plein de soucis.

De temps en temps aussi sa paupière baissée Laissait couler des pleurs, pleurs, hélas î superflus ! Elle n'espérait point. D'une voix oppressée Elle disait : Seigneur, il ne reviendra plus !

Et comme elle priait, unissant sa prière Aux longs mugissements des vents impétueux. Un homme vint frapper à la pauvre chaumière. Il entra s'appuyant sur un bâton noueux.

Elle trembla de peur ainsi qu'une colombe

A l'aspect imprévu d'un avide vautour,

— « Femme, » dit l'étranger, « de fatigue je tombe :

« Puis-je ici du matin attendre le retour ? »

Elle lui répondit : « Le Seigneur me préserve « De rester insensible à la voix du malheur î « Voyageur, assieds-toi ; que Jésus nous conserve ! « Qu'il te donne la paix et calme ma douleur ! »

L'étranger près du feu vint s'asseoir sans attendre ; De sa robuste épaule un grand manteau pendait,

Son œil, couleur du ciel, était brillant mais tendre, Sur son large estomac sa barbe descendait.

— « Femme, votre douleur est-elle sans remède ? « Votre cœur abattu ne peut-il espérer ? « Au temps, vous le savez, toute amertume cède, « Et la mort vient bientôt du deuil nous retirer. »

— « Hélas ! » reprit la femme, en versant une larme. « J'ai connu le bonheur et j'ai béni mon sort ; « Mais pour moi, maintenant, le jour n'a plus de charme ; « Je n'aime plus la vie et pourtant crains la mort !

« Par mon travail, pourtant, j'éloigne la misère,

« Et mon petit Ernest est si beau, si vermeil !

« Cet ange, il ne sait pas les larmes que sa mère « Verse pendant qu'il dort d'un paisible sommeil î

« Le pauvre enfant n'a point souvenir de son père, « Car il avait encor pour berceau mes genoux « Quand ce père chéri sur la rive étrangère, « Pour recueillir de l'or, s'en alla loin de nous.

« Qu'avions-nous donc besoin de ces richesses vaines, « Nous nous aimions tous deux et c'était le bonheur ? « Souvent la pauvreté voit des heures sereines, « Et l'or ne guérit point les blessures du cœur î

« Ah 1 si je le voyais avant que de descendre

« Dans le sombre tombeau que m'ouvrent les ennuis î

« Mais le ciel à mes vœux refuse de se rendre,

« Et les jours ont pour moi plus d'ombres que les nuits ! »

Elle disait ainsi les chagrins de sa vie, Et des larmes tombaient des yeux de l'inconnu ; Il se jette soudain dans ses bras, et s'écrie : « Emma, console-toi, ton époux est venu ! )i

Lorsque les ombres s'évaporent

A l'horizon que ses feux dorent

Le soleil reparaît toujours !

Les fleuves qui portent leurs ondes

A travers nos plaines fécondes

Ne s'arrêtent point dans leurs cours !

Mais l'homme, faible créature, Et pourtant roi de la nature, L'homme passe et ne paraît plus !

Il se dissipe comme une ombre !

Ses amertumes sont sans nombre Et ses plaintes sont superflus î

Pareille à la feuille sans sève Que la bise d'automne enlève Au bois par son souffle agité, Sa fragile nacelle arrive, D'orage en orage, à la rive De la terrible éternité \

Pourquoi donc quand un jour expire, Qu'une aube neuve vient sourire, Hélas 1 pourquoi donc chantons-nous ?

Sur la tombe à peine fermée Où dort une personne aimée Il faudrait prier à genoux !

Et qui sait si nous verrons naître La fleur qui sous notre fenêtre N'attend qu'un bienfaisant rayon ?

Qui sait si nous pourrons entendre, A demi caché sous la cendre, Le mélancolique grillon ?

Plus d'un qui, d'ivresse en ivresse, Croyait atteindre la vieillesse N'a pas marché tout son chemin !

Plus d'un qu'on crut digne d'envie A vu la coupe de la vie Tomber, tout à coup, de sa main !

Le temps fuit promptement !.,. n'importe !

Il faut chanter puisqu'il emporte

Et nos regrets et nos douleurs !

Il faut chanter puisqu'il efface,

Dans notre paupière, la trace

Qu'ont faite, un jour, de tristes pleurs !

C'est hier, je crois, à l'aurore, (Hier, car mon luth vibre encore) ' Que je chantais un nouvel an.

Et déjà cet an périssable Disparait comme un grain de sable Dans l'abîme de l'océan !

Qu'est-ce donc que la vie, ô mon Dieu ? Rien qu'un

[songe !

Un jour semé d'orage et de coup de soleil !

Un sommeil plein de trouble où notre âme se plonge

En attendant la mort, son radieux réveil i

L'ange du ToutrPuissant s'armera de son glaive Car le sang de l'agneau ne défend aucun seuil, Et plusieurs d'entre nous de cet an qui se lève Devront attendre, hélas ! la fin dans le cercueil !

Chantons, pourtant, chantons le temps qui reste à vivre 1 Chantons avec les voix qui rnurmurent dans l'air ! Avec les rameaux secs qui craquent sous le givre ! Avec les tourbillons que soulève l'hiver !

Chantons avec l'oiseau dans la forêt altière ! Chantons dans le bonheur, dans le deuil et l'ennui ! Chantons le Dieu qui verse, ainsi qu'une poussière, Les siècles devant Lui !

Salut 1 à toi, riante aurore D'un nouvel an qui vient d'éclore A la parole du Seigneur 1 Tout sourit à ton arrivée !

La plainte meurt inachevée Sur les lèvres de la douleur.

Qn'apportes-tu, nouvelle année t Viens-tu de roses couronnée Gomme la Vierge des amours ?

Ta main tient-elle le calice, Ou bien la coupe de délice Où devront s'abreuver nos jours ?

Viens-tu, de mille appâts suivie,

Donner à notre pauvre vie

De nouvelles illusions ?

Ou viens-tu comme un léger rêve,

Qui nous enivre, et qui s'achève

En amères déceptions ?

Au pauvre enfant pur comme un ange Dont le bonheur est sans mélange D'amertume ni de regrets ; Qui rit aux baisers de sa mère.

Murmure le nom de son père, Apportes-tu de beaux jouets ?

As-tu, pour la folle jeunesse, Une coupe pleine d'ivresse, Pleine d'espérance et d'amours ?

As-tu quelque limpide étoile Pour l'éclairer? Un large voile Pour jeter sur ses mauvais jours ?

Ou, sur ton aile diaphane.

Pour le jeune cœur qui se fane Au soufîle de l'iniquité.

As-tu quelques rayons de grâce, Un souvenir que rien n'efface Du droit chemin qu'il a quitté ?

As-tu quelque douce espérance.

Quelque baume pour la souffrance, De tout malheureux qui périt ?

Un appui pour la pauvre veuve ?

Pour l'orpheline qui s'abreuve De pleurs aujourd'hui que tout rit ?

Viens-tu, comme un nuage sombre Dont on regarde flotter l'ombre Sur les champs émaillés de fleurs, Nous apporter ces longs orages Qui sèment au loin leurs ravages, Sillonnent et brisent nos cœurs ?

Viens-tu tracer un nouveau ride Sur le front pensif et livide De l'homme qui vit malheureux ?

Briser la main qui le protège, Et mêler des rayons de neige, A Tébène de ses cheveux ?

Pour voguer avec nous sur l'onde, L'onde inconstante de ce monde, Parmi les écueils furieux.

Viens-tu redonner à notre âme Un ami, ce divin dictame Qui se cueille au jardin des cieux?

Hélas ! Nos rapides années Ressemblent aux feuilles fanées Que les vents roulent au vallon !

On les cueillit pour une fête.

On en couronna notre tête.

Puis on les foula du talon.

Pourquoi cette gaîté si vive Quand la nouvelle année arrive Et nous éloigne du berceau ?

Sommes-nous las de cette vie ?

Regardons-nous avec envie Ceux qui dorment dans le tombeau ?

Non î Non î faibles enfants des hommes, Ces pensers, comme des fantômes, Troubleraient nos esprits peureux !

Non ! Non ! il est si doux de vivre Quand l'espérance nous enivre, Même quand on est malheureux !

Chaque nouvel an nous enchante, Comme l'œil d'une vierge aimante, Comme le soupir de son cœur.

Nous tressaillons quand il se lève.

Car nous avons cru, dans un rêve.

Qu'il nous apportait le bonheur !

Bonheur ! illusion futile !

Songe trompeur I ombre fragile Qui fuit quand on croit la tenir !

Hélas ! l'attendrons-nous sans cesse Du temps qui passe avec vitesse.

Qui passe et ne peut revenir !

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