MÉLINA
Les derniers feux du soir empourpraient le nuage Et les oiseaux, perchés sur le rameau discl'et^ Faisaient de leur babil retentir le feuillage Où la brise berçait leur doux nid de duvet.
Mélina jeune et belle ainsi que la verveine Tenait sur ses genoux une charmante enfant : La brise parfumée agitait en passant Les longs cheveux dorés de la petite Hélène.
Mélina n'avait plus son vertueux époux ! Elle voyait, hélas ! du seuil de sa chaumière La croix qui protégeait sa mortelle poussière Dans l'enceinte sacrée où les morts dorment tous.
Et puis ce souvenir de sa mélancolie Nourrissait l'amertume et les tendres langueurs : Elle se consumait comme une fleur jolie Pour qui le frais matin n'aurait jamais de pleurs.
Sur ses genoux, devant le perron solitaire, Elle berça sa fille et se mit à chanter. Sa douce et triste voix n'était point de la terre : Les mères d'alentour sortaient pour l'écouter :
« Gomme on voit dans le ciel une brillante étoile
« Percer de ses doux feux le voile noir des nuits,
« Ainsi ton œil d'azur perce le sombre voile
« Qui couvre ma pauvre âme, hélas ! pleine d'ennuis !
« Repose encor sur moi tes doux yeux je t'en prie,
« Objet tendre et sacré pour qui j'aime le jour !
« Et le cœur de ta mère, ô ma fille chérie,
« Toujours te répondra par un soupir d'amour !
« Gomme une belle fleur, au lever de l'aurore,
« Vient charmer nos regards par son frais coloris,
« Ainsi me charme en toi, jeune fleur que j'adore,
« Gette bouche de rose où joue un doux souris !
« Souris-moi ! souris-moi ! gentille et jeune mie,
« Ton souris m'est plus doux que l'aspect d'un beau jour !
« Et le cœur de ta mère, ô ma fille chérie,
« Toujours te répondra par un soupir d'amour î
« Gomme les bruissements des flots sur le rivage, « Ou de la fraîche brise à travers les roseaux, « Ta voix est ravissante ! et ton charmant ramage « Est plus beau que celui de nos petits oiseaux ! <( Parle-moi ! parle-moi î f entendre c'est ma vie ! « Parle-moi donc encore avant la fin du jour ! « Et le cœur de ta mère, ô ma fille chérie, « Toujours te répondra par un soupir d'amour ! «.
Elle se tut soudain et demeura pensive. Alors l'enfant lui dit de cette voix naïve
Qui sait charmer, Demain tu chanteras, maman : « Beauté suprême,
« C'est ma voix même
« Qui dit : « Je t'aime,
« Veux-tu m'ainier ? »
Un vent léger soufflait ; la feuille, en la vallée, Crépitait vivement au faîte de l'ormeau ; La lune dans le ciel avait pris sa volée ; Sa coquette clarté se reflétait dans l'eau.
Aux nuages donnant maints contours fantastiques Elle en faisait des ponts, des rochers, des arceaux, Et des temples de marbre, et de brillants portiques Qui se brisaient toujours et renaissaient plus beaux.
L'oiseau chantait encor sur la branche de l'orme ; Et la grenouille, au bord de ses fangeux marais, Croassait son refrain rude, rauque, uniforme. Annonçant de la pluie aux arides guérets.
A la molle lueur de la lune sereine Mélina vint s'asseoir sur le gazon soyeux. Et puis elle chanta la romance qu'Hélène Lui demandait hier, en fermant ses beaux yeux.