IX
E9))oir, doux souvenir», r^\M dclicieut ,
Vou» qu'il ftcmbip <*vm|urr, chercher niAme de<i yeui
A la voi\ (lu |H)Ctc , accourez fou» en foule !
Il oublie a\ec \ou» et l'instant qui s'écoule,
Et
11 sr r«*N(Mllp aii\ rns (j un Mcitlard clTraw-.
Qu'il aporrojt au loin , prt's d'un mur ap|)U>é:
Lamartine, >o>ant ses gestes d <^|>ou\ante.
S'approche du vieillard ; d'une voix rassurante*;
« Calmez-vous, lui dit-il , j'ai repris mon cheval;
« Il a\ait |>eur lui-mt'^me , et voilà tout le mal.
t Venez , père Dutemps , je le tiens par la bride. »
Et soudain rejirenant son air doux et timide :
« — Vous savez donc mon nom ? dit l'aveugle tout bas ;
« De KrAre si cela ne vous offense pas ,
« Avant de me quitter, dites-moi qui vous ôtcs.
« Depuis qu il a neigé, voyez-vous, sur ma t«^te ,
• Je ne reconnais plus les hommes qu'à leur voii :
« La vùtre. je l'entends pour la premii'^re fois;
a De vous connaître, aurais-je en ce jour l'avantage?
■ — Elle a changé . ma roix , ainsi que mon visage ,
Répond en souriant le noble voyageur.
Oui regarde l'aNougle en plaignant son malheur ;
• Ma voi\ , |»èn» Dti(emf)s , \ous parait inconnue,
• G*|>cndant , que <It» fois \nus l'ivez entiMultio,
« I,onu]uo, jpunos onror, nouH allions chaque jour « Scvouer It» sorbii'r plantr ilans votre cour ;
• Et lorsque de ur^ fruits notre main i^tait pleine , t A \otre femme alors , la lH»nno Madeleine .
« Nous allions les j>orler pour les faire mûrir. »
L'aveugle que ces mots paraissent attendrir (Car une larme roule au bord de sa paupière). Balbutie , et , faisant quelqu(*s pas en arrière , Ole son bonnet noir, réfliH-liit un moment , Puis, d un air où se peint son grand itomuMiMMit : « — Mais celui qui me parle csldunr monsieur Alphonse? Lui dit-il , et sans même attendre sa repon>e : a Oui , d'apK'S son lan^a^e , il faut (|ue ce soit luil a Car, de tous les mortels qui vivent aujourd hui , c Lui seul a pu connaître, helas ! ma pauxre femme, t Qui l'aimait, vovez-vous , mais de toute son âmel « Elle en |»arlait sans cesse : oh! oui, |Niur le revoir, ^ Madeleine eût donn«'' notre champ de blé noir, « Nus brebis , notre vache et notre maisonnette! € — A mon cœur, lui repond le sensible pm-te , « La voii de l'amitié ne parle (Miint en vain; « Cest moi, |)ère Dutemps, dunne/-moi votre main; « Donne/ . contre mou cœur, il faut que je la presse.
* — Ou"i reprend l*- \ inll.ird r.i\ oiiiiantd allrgresse, •C'est tou», monsieur Alphonse' csl-cc bien ^ rai, c'est vous ?
« Je parais inrrniuloî oli! c'est <|iie, voyez-vous, 0 L'on vous croyait l>icn loin, ià-bas, dans la grand'ville. a Où la |iai\ se fatigue à chercher un asile I « D après certains pajûcrs que nos Messieurs ont lus, « Chacun disait <|u'ici aous ne re\enie7. plus, « Qu'on >ous a>ait nommé roi delà république! t Que partout les marchands, dans la rue, en boutique, « Vendaient %otre portrait: puis, après ({uelquesjours, a Qu'on cherchait à % ous mettre en exil pour toujoursl « Ahl (pie sur voire compte on nous a dit de du»-'"- ' a II m'en sfunieiit , c était dans la saison des n c ArriNant de Paris , un pauvre colporteur, « Certain que votre nom lui porterait bonheur, a Un jour, avec l'aurore, entra dans le village, a Et la nuit l'y surprit à >endre votre image. € Puis il en >int un autre au temps de la moisson; a Mais celui-là , Monsieur, vendait une chanson « Faite, hélas! contre vous! Oh! qu'elle était horrible ! t J'en ai pleuré! Conmient , disais-je, est-il possible « Qu'il ait fait tant de mal, et répandu le sang « D un peuple dont le choix l'a mis au premier rang? t Et puis j'ap|iris plus tard (pie c'était par malice t Qu'on a\ ait dit cela. » — « Partout l'erreur se glisse, Lui répond Lauïartine.a Eh! pourquoi s'aflliger? c Laissons , laissons au temps le soin de nous juger! • £n vainonnousnoircit aux ycuxdequelqucs hommes: « A chacun d'eux le teuq)s dira ce que nous souunes!
« Bref sur cola , c'est trop nous occuper do nous , « C'est trop , pi?re Dutonips, parlons un |)ou do vous. 1. Vous avez , poursuit-il il'uno \o\\ fort l'uiuo, '< Vousa>ez tout à fait , lirlas! perdu la \ui'! a Du Sei'jneur. clia(|ue jour, le juste est (!»prou\é. € De|)uis quand ce malheur vous est-il arri>é? « Dcmcurex-vous toujours dans celte hurnblr rhaumière « Qu'enibaunie le goni^t , qu'entoure la hru>ère? a L'habitez-vous tout seul 1 avez-vous des voisins « Qui coupent votre blé, «jui cueillent >os raisins? « Votre vache, qui donc la garde , et vos ilnesses, « Quisend)laient de vos mains connaître les caresses? <i Et pour N ramcdir un peu Notre pain bis , < Qui \a traire le lait de vos blanches brebis? «I Une aimable gallé sur votre front rayonne. • Coramcnloccupi'i-vous le temps que Dieu vous donne? 1 Car Dieu >ous en a fait une bien large part. »
•i — J aimes quatre->ingts ans, lui répond le vieillard; « De nos brebis on a vendu sept fois la laine, a Depuis que j ai perdu ma pau\re MadeltMne. u Envers moi le destin sans doute a bien des torts , « Car, apr^s elle aussi , tous mes enfants sont morts, «I Oui, tous î monsieur .Vlphonse, excepté Marguerite, . Dont \ouH a\ez connu , jeune encor, le mérite. « Elle met son bonheur à soigner mes \iou\ ans , « A part ce qu'elle (loit h ses pau\res enfants,
Sans |H're, vo\ ez-vous, car .Marguerite est \euvc! t .Mais loin de murmurer de cette rude épreuve ,
« Owand je \oux lui j.arlrr de se remarier, « Si'chant alors ses {)leur.s avec son tablier : « Nonje vousainletrop,n1pdit-elle,(^^)on|>^re! » 0 C'est Marguerite aussi qui In^che notre terre , « Qui fait le pain de seigle , enfin qui me nourrit , « Avec ses deux enfants , qu'ici chacun chérit, w A garder nos bestiaux lun et l'autre s'exerce; « Nous leur avons cédé notre petit commerce. « Depuis (pie Mnruni rite et moi nous sommes veufs . « Seuls ils >oiit acheter des ch(Uai^nes, des œufs, « Et puis vont les re>endre ou dans le voisinage, « Ou bien à la pratique , en bas , dans le village, a Pour moi , je ne fais rien que ce que vous voyez , « Garder l'àne , ou plutôt , croyez Monsieur, croyez. M Quec'est l'Ane. à son tour, aujourd'hui qui me garde. tt De venir nous chercher, le soir, lorsqu'on retarde, « Il brait , ou vient frotter sa t*Me contre moi , « Ainsi qu'un |)etit chien, comprenant trop pour(|Uoi, u Je me lève à l'instant, et m appu)anl sur l'âne , « Nous nous en rcNenons ensemble à la cabane, « Où pour tous .Marguerite apprête le repas.
« — .Mais le leiiip^^, (j(U'lquefoi>, in- > «uisdurr-t-il pa».. « Toujours seul dans les champs? dit alors le porte. u — Jamais, reprend 1 a>eugle en remuant la tête; « Bien que je sois si près d'entrer dans Ietoml»eau, u Jamais je ne m'ennuie ; et puis, quand il fait beau,
- Outre un iiuir,au soleil, je \icns prendre une place, " Et là , dans mon esprit, chaque objet sereti.i' <•:
Je contemple à Ioi>ir le château , le clocher « Notre petit >illage, et, sans m'en approcher,
• Je \ois nii^nic d'ici chaque feu ({u'on allume
c Aux heures des repas, chaque maison qui fume;
Je \ois tout ce qu'a fait le Créateur des cieu\, ■ Comme je le voyais autrefois de mes )eux. ' Non , m<»n ;lme jamais ne demeure isolée ; M Je parcours en esprit la riante vallée
• Où je >ois pâturer liine à côté des bœufs ,
• Et I oiseau dans son nid , prêt à pondre ses œufs; « Je connais , à son vol , chaque petite béte ,
' Son nom et sa couleur sont gra\ésdans ma tête;
> Qu'elles planent dans I air ou sur l'épais gazon,
< De chacune la voix m'annonce la saison : Leur >oi\, croyez-le bien, rend mon iime contente. Et me sert d'almanach : lorsque le coucou chante , Je me dis tout de suite: aNril est sur sa (in ; Lorsque du rossignol j entends le doux refrain :
" Axv le mois de mai , Noici les (leurs i*closes ;
• Lorsque le hanneton bourdonne autour des roses : «( La Saint-Jean n'est pas loin,medis-jeenré*coutant;
• Quand la cigale va d'arbre en arbre en rhantnnt :
" Lenioisd aoiU >a >enir ; lorsque j'entends la gri\e:
« Avec les vendangeurs 1 automne, dis-je, arri>e;
• Quand la corneille, enfin, croasse aux alentours,
• Je dis : Voici I hiver, >oici les petits jours.
« Vous le voyez, Monsieur, jamais je ne m'ennuie,
0 Si je ne puis sortir à cause <le la pluie,
tt Eh! n'ai-je pas toujours un rha|>elel sur moi?
« Qui pourrait senruner en parlant à son Roi?
tt Ainsi, vers le toinlM>au, ralnie, je m'achemine. »
V — Mais l hi>er, lui <l«Miiini(i«' .« >nu tour L.irii.irtm»', « Que faites-vous?n — <( I/liiverV il nie dure bien (h'U , « Monsieur ; car je le passe assis auprès du feu , « Où j'écoute en silence et le bois (|ui pétille, u Et chacun des enfants ipii tra>aille ou babille, tt J'aime entendre surtout le bruit de leurs sabots , « Quand ils viennent au feu mettre de bons fagots; a Et puis , dans la maison, je sais me rendre utile « Quoicpie aveugle, pendant que Marguerite lile , ft J égraine le mais , ou j'écosse les pois. « Seulement , des amis j'aimerais (pielquefois , « Et surtout à présent , à revoir le ^isace. « Ahî dites, dites-moi, sans tarder da\antage, « Les avez-vous toujours, ces beaux che\eu\ châtains « Que bouclait votre mère, et que, tous les matins , « La brise é])arpillait sur vos blanches épaules, Quand vousvpnioz. nous voir, en courant sousics saules?
« — Hélas ! père Dutemps , que me dites-vous là? « Sur ces che\eux chîUins il a neigé déjà. « Tout, dans le jeune enfant, chance avec le*^ années; a Ainsi, par chaque hiver, les feuilles sont fanées. »
« Navcx-vous pas toujours, Monsieur, ces (ieu\ cljevaux • Si légers , si mignons , tous doux entin égaux , « Qui n'étaient , disait-on , ni rétifs ni sau\ages, « Et ramenés par >ous du paNS des rois mages?
« — Aux animaux lennui comme aux liommes fait mal; « Aussi , loin du soleil de leur pays natal , « El même, Unn de moi, bien plus cpie de >ieillesse, « PèreDutemps, ils sont tous deux morts de tristesse!
u — Et ces vignes , Monsieur, cette belle maison , « Ces prés fleuris , ces bois qui touchent l'horizon , « Dites, serait-il >rai tpie vous allez les vendre^ « Sans un |)rofond chagrin je ne saurais l'apprendre.
« — Dieu, voyez-vous, est DicuîCommehier, aujourd'hui, « Les terres , les maisons , les bois, tout est à lui ! « Et, s'il en est ainsi , qui donc peut se promettre « Quecesbiens n'auront |>asdemainchangéde maître? u De nous, jM^re Dutemps, lors(pi'on vous parlera, « Dites que nous voulons tout ce (pie Dieu voudra ! « El vous, qui nous aimez; de mon vertueux père fl Souvenez-vous toujours,demes sœurs, de ma mère,
« De ma femme , el de moi qui vous suis attaché
t Adieu, |MTe Dutem|)S, voire accueil ma touché. »
El, du vieux ccwpietier qui s'émeut el l'cVoute , Lamartine s'éloigne et se remet en route.
De penser au vieillard il ne »e lasse |K)inl ;
Mais voyant quelle est p^^s d'arriver k Saint-Poinl,
Saphir galo|>e; au bruit de ses pas sur les pierres,
Les jeunes étalons , li»s |>oulains et les mères,
De leur ige oubliant les divertissements ,
Viennent la saluer de leurs hennissi'ments;
Et , joveu\ de re>oir leur ancienne r
Aux portes de 1 enclos, cbacun d'eui i jk <tiii|..i^m'.
Mais le pw'te, hélas! nul au-de>ant de lui , l'our fêter son retour, ne s avance aujourd liui. Du chiUeau dont la porte est à demi fermée , On le voit s'approcher... Pas une voix aimée Ne répond à la sienne! Il n'est |>oint attendu 1 Seulement un vieux chien , sur le seuil étendu, Se lève, et jusqu'à lui |)éniblemenl se traîne : Pour mieux lui faire voir qu'il prend |»arl à sa |H?ine, 11 lui lèche les mains, et se met à gémir; L(»rs<pie, reconnaissant et son maître et Saphir^ Toute joyeuse alors , une vieille ser\anle , A Lamartine, enfin , en boitant se présente, Lt lui fait un accueil doux , tendre, familier ; Puis , posant sa quenouille au bas de l'escalier, A Saphir secouant son épaisse crinière , Sans se le faire dire, elle ouvre la barrière , La lance dans l'enclos, et revient sur ses pas. Après l'ordre donné pour son frugal repas.
Dans lo> a|)|iarteiiu'n(s Lamartine seul monte l«>ut triste, sans |M)UM»ir nu'^me se rendre compte Du trouble qui dès lors s'empare de ses sens. Il ouvre les >olets fermés depuis trois ans , Kt de pleurs à l'instant sa paupière est humide , Car, a\ec plus de jour, il en >oit mieux le >idel
11 descend a i enclos, le parcourt , et soudain ,
Pour y rt^ver à l'aise entre dans le jardin ,
Où chaque source entonne une note de joie ,
Ou en son rapide cours l'une à l'autre ren\oie.
Ces arbres pleins de nids, aux (juatre Nenls ouNerts,
('es raNons de soleil qu il chante dans ses vers,
De nu^me qu'autrefois le plongent dans l'ivresse,
Kt, pour s'y dérober, sous la feuillée épaisse
il se promené ; puis , à l'angle d'un tondK>au
De lierre tapissé , s arrête de nou>eau.
Il s'incline , et collant son front contre la pierre ,
Jusqu à la nuit tombante, en forme de prière,
A tout ce qu'il a\ait de plus cher ici-bas,
De parh'r à voix basse il ne se lasse pas!...
t'ourrion>-nous demander à la nuit , au silence.
De nous initier à celte confidence?
Le silence , la nuit, n'en savent rien ! Lecteurs ,
La tombe a ses secrets: ne troublons pas ses pleurs t
Juin 1850.
— no —
A MA MANSARDK,
DKDIKE A M. P. J. DF BKRAl^rr.RR
Je t'admin-, ô Paris, l)ellp et brin auto \i\\Q , Je tacJrnirrl et pourtant vers mon nio(leste asile . Un long sonjiir s'cruitli' à c!»a(JM<' iii«»!;iiif i]\\ îmir
O ma mansarde! Pour toi je garde Tout mon amour.
Des plaisirs de Paris je ne suis point a>ide. L'aspect des grands me trouble, et mon regard timide De leurs salons dorés n'ose faire le tour.
O ma mansarde!
pour toi jo garde Tout mon amour.
Beau pa) s de Provence 1 Ali ! que le temps me dure De reNoir ton ciel bleu, de tes champs la verdure. Ce souvenir m"in>ile à presser mon retour.
O ma mansarde!
Pour l(»ije garde Tout mon amour.
Dans ma chambrette, oh î point de rideaux en étoffe ; Mais lors(|u en plein lii>er le soleil la réchauffe, Klle fait presque envie aux riches d'alentour.
() ma mansarde I Pour toi je garde Tout mon amour.
La . ^.lll'^ même entr'ouvrir mon unique fenc^tre, Je Nois tomber la nuit, je vois le jour renaître, lit mon cœur sans témoin lr*s licnit tour à tour.
O ma mansarde !
Pour toi je garde Tout mon amour.
\ défaut de Sopha , sur ma chaise de paille , Du matin juscpi'au soir, assise, je traN aille, Mais aussi nul remords n'habite mon sijour.
O ma mansarde !
Pour toi je garde Tout mon amour.
Là, tranquille, je dors , et m'éveille contente,
En demandant à Dieu , dans mes vers que je chante ,
Juste ce qu'il me faut pour vivre au jour le jour.
0 ma mansarde!
Pour toi je garde Tout mon amour.
Paris ne remplit pas les vœux de tout poëte ; Retournons avec joie à mon humble retraite , Du bonheur, c'est pour moi le chemin le plus court.
O ma mansarde !
Pour toi je garde Tout mon amour.
Paris , 25 février 1851.