‹ Essais politiques et philosophiquesChapitre 1 sur 13 · BOLLEVAUD DES ITALIENS, 13, AU COIN DE LA RLE DE GUAMMOXT · texte numérisé non relu

BOLLEVAUD DES ITALIENS, 13, AU COIN DE LA RLE DE GUAMMOXT

Tous droits réserves

f^AR-i ^■'

in 2010 witii funding from

University of Ottawa

littp://www.archive.org/details/essaispolitiquesOOmaca

ET

— HABS 18Î7. —

Œuvres complètes de Machiavel, traduites par J. V. Périer. Pahis, 1825.

Ceux qui ont accordé quelque attention aux pratiques de notre tribunal littéraire se sont assurément aperçus qu'au moyen de certaines fictions légales semblables à celles de Westminster-Hall, nous arrivons souvent à prendre connaissance d'affaires qui ne rentrent pas strictement dans les limites de notre compétence primitive. Nous avons donc à peine besoin de dire que, dans le cas présent, M. Périer est uniquement un Richard Roe (I) dont il ne sera plus fait mention dans aucune des phases

(1) Richard Roe, défendeur fictif qu'on faisait intervenir autrefois en Angleterre dans certaines procédures, pour transformer en actions personnelles, recevables devant toutes les hautes Cours de justice, des actions réelles qui, suivant la rigueur de l'ancien droit, étaient soumises à des formalités souvent impossibles, et ne pouvaient s'exercer

que devant la Cour des Plaids communs.

{Noie du traducteur.)

i ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.

successives de la procédure et dont le nom n'est introduit ici qu'à seule fin d'amener Machiavel devant la Cour.

Nous doutons, que, dans l'histoire littéraire, aucun nom soit aussi généralement odieux quecelui de l'homme dont nous nous proposons aujourd'hui d'examiner le caractère et les écrits. Les expressions qu'on emploie d'ordinaire pour le désigner semblent impliquer qu'il a été le tentateur, le mauvais esprit, le révélateur de l'ambition et de la vengeance, l'inventeur original du parjure, et qu'avant la publication du Prince, son œuvre fatale, il n'y avait jamais eu ni un hypocrite, ni un tyran, ni un traître, ni une vertu simulée, ni un crirne utilitaire. Un auteur assure gravement que Maurice de Saxe avait appris dans cet exécrable volume toute sa politique frauduleuse. Un autre a remarqué que, depuis la traduction de ce livre en turc, les sultans se sont beaucoup plus adonnés que par le passé à l'usage d'étrangler leurs frères. Lord Lyttelton rend le pauvre Florentin responsable des trahisons répétées delà maison de Guise et du massacre de la Saint-Barlhélemy. Divers écrivains ont donné à entendre que la conspiration des poudres doit être principalement attribuée à ses doctrines, et ils semblent penser que son effigie devrait être substituée à celle de Guy Faux, dans ces processions par lesquelles la spirituelle jeunesse de l'Angleterre célèbre l'anniversaire de la conservation des trois pouvoirs. L'Église de Rome a maudit ses ouvrages; et quant à nos compatriotes , ils ne sont point restés en arrière dans leur façon de manifester ce qu'ils pensent de ses mérites. Ils ont pris son nom de famille pour en forger une épithète à l'adresse des fourbes, et ils oui

MACHïAVKL. 3

donné son nom de baptême pour synonyme à celui du Diable (i).

Il est en effet presque impossible à ceux qui ne sont pas bien instruits de l'histoire et de la littérature ilaliennes, de lire sans horreur et sans stupéfaction le célèbre traité qui a attiré tant d'attaques sur le nom de Machiavel. Un tel étalage d'une perversité si nue, et pourtant si peu honteuse d'elle-même, une atrocité h ce point froide, judicieuse, réduite en science, paraissent être d'un démon plutôt que d'un homme, fût-il le plus dépravé des hommes. Des principes que le scélérat le plus endurci oserait à peine invoquer par un sous-entendu, devant le mieux éprouvé de ses complices, ou qu'il ne s'avouerait point à lui-même sans les déguiser sous quelque sophisme atténuant, sont professés sans la moindre circonlocution et pris pour axiomes fondamentaux de la science politique tout entière.

II n'est pas singulier que les lecteurs ordinaires considèrent l'auteur d'un tel livre comme la plus dépravée et la plus éhonf ée des créatures humaines. Mais les hommes sages ont toujours été enclins à regarder de près, et d'un œil très-méfiant, les anges et les démons que fait la multitude; et dans le cas qui nous occupe, diverses circonstances ont conduit des observateurs même superficiels h mettre en question la justice de la décision vul-

(ij « Nick Machiavel had ne'er sucha trick,

« Tho' lie gave his name to ourold Niik. »

Hudihraf, part. III, canto l.

« Jamais Nick Machiavel ne joua pareil tour, quoique ce soit lui qui ait donné son nom à notre vieux Nick. »

Mais, malgré l'autorité de l'auteur de ffurUhms, nous croyons qu'il y a schisme sur ce point entre les antiqu;iires.

gaire. 11 est notoire que Machiavel ful^ pendant toute sa vie, un zélé républicain. Dans le cours de l'année môme où il composa son manuel de l'art de régner, il subit l'emprisonnement el la torture pour la cause des libertés publiques. Il se.nble inconcevable que le martyr de la liberté ait pu se poser, de propos délibéré, en apôtre de la tyrannie. Aussi, plusieurs auteurs éminenls ontils cherché à découvrir, dans cette œuvre malheureuse, un sens caché, plus conciliable avec le caractère et la conduite de l'auteur que le sens qui se révèle à première vue.

Une des hypothèses consiste à dire que Machiavel a voulu user envers le jeune Laurent de Médicis d'une ruse semblable à celle que Sunderland employa, dit-on, contre noire Jacques II, et qu'il a poussé son disciple à des mesures violentes et perfides, parce que ce moyen lui semblait le plus sûr pour accélérer le moment de la délivrance el de la vengeance. D'autres ont supposé, et lord Bacon paraît appuyer cet avis, que ce traité était purement une œuvre d'ironie grave, destinée à mettre les nations en garde contre les artifices des ambitieux. II serait aisé de montrer que ni l'une ni l'autre de ces solutions ne s'accorde avec un grand nombre de passages du livre lui-môme. Mais la réfutation la plus décisive est fournie par les autres ouvrages de Machiavel. Dans tous les écrits qu'il a donnés au public, el dans tous ceux que les recherches de ses éditeurs ont mis au jour depuis trois siècles, dans ses comédies destinées au divertissement de la multitude, dans ses Commentaires sur Tite-Live écrits à l'usage des patriotes florentins les plus enthousiastes, dans son Histoire dédiée à l'un des plus aimables et des plus estimables d'entre les papes, dans ses dépêches pu-

bliques, dans ses notes pailiciiliùres, partout on discerne plus ou moins celte même déviation du principe moral qui est si sévèrement reprochée au Prince, et nous doutons qu'il soit possible de découvrir, dans la volumineuse collection de ses œuvres, une seule expression d'où l'on puisse conclure que la trahison ou la feinte ait jamais produit sur lui l'effet d'un acte déshonorant.

Cela dit, il peut sembler ridicule d'affirmer que nous connaissons peu d'écrits où se manifeste une aussi grande élévation de sentiments que dans ceux de Machiavel, un zèle aussi pur et aussi chaleureux pour le bien public, des vues plus justes sur les devoirs et les droits des citoyens. C'est pourtant un fait, et nous pourrions extraire du Prince même bien des passages à l'appui de celte remarque. Une telle inconséquence est parfaitement propre à mettre aux abois un lecteur de notre temps et de notre pays. L'homme tout entier, en Machiavel, semble n'être qu'une énigme, un grotesque assemblage de qualités incongrues. Égoïsme et générosité, cruauté et bienveillance, ruse et simplicité, bassesse abjecte et héroïsme romanesque. Voilà une phrase qu'un vétéran de la diplomatie écrirait à peine en chiffres pour l'instruction de son espion le plus confidentiel ; et tout de suite après, en voici une autre qui semble extraite d'un discours composé sur la mort de Léonidas par un ardent écolier. Un acte d'adroite perfidie et un acte de dévouement patriotique provoquent la môme sorte et la môme mesure de respectueuse admiration. Le sens moral de l'écrivain semble à la fois maladivement émoussé et maladivement aiguisé. Deux natures de tout point dissemblables sont unies en lui. Elles ne sont pas seulement jointes, elles bonleulrelacées. L'une est la chaîne^ l'autre est la trame

de son esprit; et leur combinaison, comme celle des fils variés dans le taffetas chatoyant, donne à tout le tissu une apparence mobile et multiple. L'explication serait facile à donner si Machiavel avait été un homme trèsfaible ou très-affecté. Mais il n'était évidemment ni l'un ni l'autre. Ses œuvres prouvent sans réplique que son intelligence était puissante, son goût pur, et son sens du. ridicule fin jusqu'à être exquis.

Cela est fort étrange ; mais voici qui est plus étrange encore. Il n'y a aucune raison de croire que ceux parmi lesquels il a vécu aient vu dans ses écrits quoi que ce soit de choquant ou d'inconvenant. On a conservé d'abondantes preuves de la haute estime où ses œuvres et sa personne étaient tenues par les plus respectables de ses contemporains. Clément VII fut, lors de leur publication, le patron de ces mêmes livres que le Concile de Trente devait, à la génération suivante, déclarer impropres à être lus par des chrétiens. Quelques membres du parti démocratique blâmèrent le Secrétaire d'avoir dédié le Prince à un patron qui portait le nom impopulaire de Médicis. Mais il ne paraît pas qu'aucune réserve ail été faite contre ces doctrines immorales qui ont suscité plus lard une répréhension si sévère. Le cri qui s'éleva contre elles prit naissance de l'autre côté des Alpes, et semble avoir été entendu d'abord avec élomiement en Italie. Celui qui les attaqua le premier l'ut, si nous ne nous trompons, un de nos compatriotes, le cardinal Pôle. L'auteur de VAnti- Machiavel fui un protestant français.

C'est donc dans l'état des sentiments moraux parmi les Ilaliens du temps que nous devons chercher l'explication vraie de ce qui semble le plus mystérieux dans la

vie et les écrits de cet homme remarquable, et comme c'est là un sujet qui suggère beaucoup de considcialions intéressantes, tant en politique qu'en métaphysique, nous ne nous excuserons pas de le discuter un peu longuement.

Pendant les siècles sombres et désastreux qui suivirent la chute de l'Empire romain, les traces de l'ancieune civilisation restèrent beaucoup plus marquées en Italie que dans tout le reste de l'Europe occidentale. La nuit qui vint sur elle fut comme une nuit d'été au pôle arctique. Le crépuscule commença à reparaître avant que les derniers reflets du soleil couchant se fussent effacés à l'horizon. C'est au temps des Mérovingiens de France et de l'Heptarchie saxonne que l'ignorance et la férocité semblent avoir été à leur comble. Alors même, cependant, les provinces napolitaines qui reconnaissaient l'autorité de l'empereur d'Orient, conservaient quelque chose du savoir et des raffinements orientaux. Rome, protégée par le caractère sacré de ses pontifes, jouissait d'une sécurité et d'un repos au moins relalifs, et jusque dans les régions où les sanguinaires Lombards avaient établi leur monarchie, il y avait incomparablement plus de richesse, d'instruction, de bien-être matériel et d'ordre social qu'en Gaule, en Bretagne ou en Germanie.

Ce qui distingua surtout l'Italie des pays voisins, ce fut l'importance que la population des villes commença de très-bonne heure à y acquérir. Quelques cités avaient été fondées dans des positions retirées et sauvages , par des fugitifs qui avaient échappé à la rage des barbares. Telles furent Venise et Gènes, qui durent leur liberté à leur obscurité jusqu'au jour où elles furent capables de ne la devoii' qu'à leur fuice. D'autres cités paraissent

avoir gardé, sons les dynasties sans cesse changeantes des envahisseurs, sous Odoacre et Théodoric, sous Narsès et Alboin, les institutions municipales qui leur avaient été conférées par la politique libérale de la grande République. Dans les provinces que le gouvernement central était trop faible pour protéger ou pour opprimer, ces institutions acquirent graduellement de la stabilité et de la vigueur. Les citoyens, défendus par leurs murs, gouvernés par leurs propres magistrats et leur propre droit coûtumier, avaient une large part d'indépendance républicaine. Ainsi fut mis en œuvre un esprit démocratique très-puissant. Les souverains carlovingiens furent trop faibles pour le dompter. La politique généreuse d'Olhon Tencouragea. Peut-être une coalition étroite entre l'Église et l'Empire aurait-elle pu l'étouffer. Mais leurs disputes l'entretinrent et le fortifièrent. Au douzième siècle, il avait atteint sa pleine vigueur, et, après une lutte longue et d'abord douteuse, il triompha de l'habileté et du courage de la maison de Souabe,

L'appui du pouvoir ecclésiastique avait grandement contribué au succès des Guelfes. Ce succès, pourtant, n'aurait été qu'un bonheur fort douteux, s'il n'avait eu pour effet que de substituer une servitude morale à une servitude politique, et de grandir les Papes aux dépens des Césars. Heureusement l'esprit public en Italie portait depuis longtemps en son sein le germe des opinions libres, germe qui se développa bientôt rapidement sous la féconde influence des institutions libres. Les hommes de ce pays avaient observé trop longtemps, et de trop près pour en être dupes, tout le mécanisme de l'Église, ses saints et ses miracles, ses prétentions hautaines et ses splendides cérémonies, ses bénédictions inutiles et

ses innocentes malédictions. Les îlaliens étaient dans la coulisse, derrière la scène que d'autres contemplaient avec un effroi et un intérêt puérils. Ils assistaient au jeu des poulies et à la fabrication des tonnerres. Ils voyaient les visages naturels, ils entendaient les voix naturelles des acteurs. Les nations lointaines regardaient le Pape comme le vicaire du Tout-Puissant, l'oracle de la Sagesse éternelle, l'arbitre dont les décisions, dans les disputes des théologiens ou des rois, devaient être souveraines et sans appel pour un chrétien. Les Italiens, dans Ye Pape, connaissaient l'homme ; ils connaissaient toutes les folies de sa jeunesse et tous les artifices malhonnêtes par lesquels il était arrivé au pouvoir. Ils savaient combien de fois il s'était servi des clefs de l'Église pour se délier luimême des engagements les plus sacrés, et des biens de l'Église pour rassasier ses maîtresses et ses neveux. Ils traitaient avec un décent respect les doctrines et les rites de la religion établie. Mais tout en s'appelant encore catholiques, ils avaient cessé d'être papistes. Ces armes spirituelles, qui portaient la terreur dans les palais et les camps des plus fiers souverains, n'excitaient que le mépris dans le voisinage immédiat du Vatican. Alexandre III, lorsqu'il somma Henri II de se soumettre à recevoir la discipline devant la tombe d'un sujet rebelle, était lui-même en exil. Les Romains, craignant qu'il ne nourrît de mauvais desseins contre leurs libertés, l'avaient chassé de leur cité; et bien qu'il promît solennellement de se renfermer à l'avenir dans les limites de ses fonctions spirituelles, ils refusaient encore de l'admettre de nouveau.

Dans tout le reste de l'Europe, une classe privilégiée, nombreuse et puissante, écrasait le peuple et défiait le

10 i:SSAIS POLITIQUES li T PHILOSOPHIQUES.

gouvenienieiil. Mais dans les parties les plus llorissanles de l'Italie, la noblesse féodale était relativement réduite à rinsignifiance. Dans quelques districts les nobles allaient chercher un abri sous la protection des puissantes républiques contre lesquelles ils n'étaient pas en état de lutter, et peu à peu ils se confondaient avec la masse des bourgeois. Ailleurs ils possédaient une grande influence ; mais c'était une influence bien différente de celle qu'exerçait l'aristocratie d'un royaume transalpin. Ce n'étaient pas de petits princes, c'étaient des citoyens éminents. Au lieu de fortifier leurs donjons dans les montagnes, ils embellissaient leurs palais sur la place du marciié. L'état social, dans les provinces napolitaines et dans celles de l'Église, ressemblait davantage à celui des grandes monarchies occidentales. Mais les gouvernements de Lombardie et de Toscane conservaient, à travers toutes leurs révolutions, un caractère fort différent. Un peuple, quand il est rassemblé dans une ville, est bien plus formidable pour ses maîtres que lorsqu'il est dispersé sur une grande étendue de pays. Les plus arbitraires des Césars sentirent la nécessité de nourrir et de divertir aux dépens des provinces les habitants de leur incommode capitale. Les citoyens de Madrid ont plus d'une fois assiégé leur souverain dans son propre palais, et lui ont extorqué les concessions les plus humiliantes. Les sultans ont été souvent contraints d'apaiser la populace furieuse de Constantinople, par la fêle d'un vizir impopulaire. Pour la même cause, il y avait une certaine teinte de démocratie dans les monarchies et les aristocraties de l'Italie septentrionale.

C'est ainsi que la liberté, une liberté imparfaite et peu durable sans doute, vint de nouveau visiter l'Italie; et

1VCC elle le commerce et l'empire, la science et le goût, loules les jouissances, tous les ornements de la vie. Les croisades, qui ne rapportèrent aux habitants des autres pays que des reliques et des blessures, amenèrent pour les républiques naissantes de l'Adriatique et de la mer ïyrrhénienue, un grand accroissement de richesse, de pouvoir et de savoir. La situation morale et géographique de ces républiques leur permit de profiler à la fois de la barbarie occidentale et de la civilisation orientale. Des vaisseaux italiens couvraient toutes les mers; des comptoirs italiens s'élevaient sur toutes les côtes. Les tables des changeurs italiens s'établissaient dans toutes les cités. Les manufactures florissaient. Des banques se fondaient. Les opérations commerciales étaient facilitées par des inventions ingénieuses et utiles. Je doute qu'aucun pays en Europe, si ce n'est le nôtre, ait atteint aujourd'hui le degré de richesse et de civilisation auquel certaines parties de l'Italie étaient parvenues il y a quatre cents ans. Les historiens descendent rarement à ces détails qui seuls peuvent donner une idée de la condition réelle d'un État. La postérité est ainsi souvent trompée par les vagues hyperboles des poètes et des rhétoriciens, qui prennent la splendeur d'une cour pour la félicité d'un peuple. Heureusement Jean Villani nous a donné un exposé à la fois ample et précis de l'état de Florence, au commencement du quatorzième siècle. Le revenu de la république s'élevait à trois cent mille llorins, somme qui équivaut au moins à six cent mille livres sterling (si nous tenons compte de la dépréciation des métaux précieux), somme supérieure à celle que l'Angleterre et l'Irlande fournissaient annuellement à Elisabeth il y a deux siècles. L'industrie de la laine occupait

seule deux cenls établissements et trente mille ouvriers. Les tissus produitsannuellementsevendaienten moyenne douze cent mille florins, ce qui représente au moins deux millions cinq cent mille livres sterling. Quatre cent mille florins étaient annuellement frappés. Quatrevingts banques dirigeaient les opérations commerciales, non-seulement de Florence, mais de l'Europe entière. Les affaires entreprises par ces établissements avaient parfois une grandeur qui pourrait surprendre les contemporains eux-mêmes des Barings et des Rothschilds. Deux maisons avancèrent à Edouard III d'Angleterre plus de trois cent mille marcs, à une époque où le marc renfermait plus d'argent que cinquante de nosschellings, et où la valeur de l'argent était au moins quatre fois plus grande qu'aujourd'hui. La cité et ses environs renfermaient cent soixante-dix mille habitants. Dix mille enfants apprenaient à lire dans les diverses écoles; douze cents étudiaient l'arithmétique; six cents recevaient une éducation libérale.

Le progrès des arts et des lettres était proportionné à celui de la prospérité publique. Sous les despotiques successeurs d'Auguste, tous les champs de l'intelligence avaient été changés en déserts arides, divisés encore par les vieux bornages, portant encore les traces d'une ancienne culture, mais ne produisant plus ni fleurs ni fruits. Le déluge de la barbarie arriva. Il renversa toutes les divisions. Il effaça toute trace de culture. Mais il fertilisa en dévastant. Lorsque le flot se retira, le désert devint comme le jardin de Dieu. Partout des réjouissances, des rires, des battements de mains, une production abondante et spontanée de tout ce qui brille, de tout ce qui parfume, de tout ce qui nourrit. Un nouveau lan-

gage, que caracléiisenl à la fois une simple douceur et une simple énergie, avait atteint la perfection. Jamais idiome n'avait fourni à la poésie des teintes plus vives et plus magnifiques, et bientôt se présenta un poëte digne de les manier. Le commencement du quatorzième siècle vit apparaître la Divine Comédie, sans comparaison la plus grande œuvre d'imagination, depuis les poèmes d'Homère. La génération suivante ne produisit pas, il est vrai, un second Dante; mais elle se distingua, au plus haut degré, par une activité intellectuelle générale. L'étude des écrivains latins n'avait jamais été tout à fait négligée en Italie. Mais Pétrarque introduisit une érudition plus profonde, plus libérale, plus élégante, et il communiqua à ses concitoyens cet enthousiasme pour la littérature, l'histoire et les antiquités de Rome, qui le disputa, dans son propre cœur, à une glaciale maîtresse et à une Muse plus glaciale encore. Boccace attira leur attention vers les modèles plus sublimes et plus gracieux de la Grèce. A partir de cette époque, le culte des lettres et du génie devint presque idolâtre parmi les Italiens. Les rois et les républiques, les cardinaux et les doges comblaient Pétrarque d'honneurs et de flatteries, à l'envi les uns des autres. Les ambassadeurs des Étals rivaux sollicitaient l'honneur de ses instructions. Son couronnement agita la cour de Naples et le peuple de Rome aussi profondément que les plus grandes questions politiques. Réunir des livres et des antiques, fonder des chaires, patronner des hommes de lettres, ce fut une mode presque universelle parmi les grands. L'esprit de curiosité littéraire s'associait à l'esprit d'entreprise commerciale. Tous les lieux où les principaux marchands de Florence étendaient leur gigantesque trafic,

depuis les bazars du Tigre jusqu'aux monastères de la Clyde, étaient fouillés pour y découvrir des médailles et des manuscrits. L'architecture, la peinture, la sculpture étaient magnifiquement encouragées; si bien qu'il serait difficile de nommer un Italien de quelque importance, à l'époque dont nous parlons, qui n'ait pas au moins affecté l'amour des lettres et des arts.

Le savoir et la prospérité publique continuèrent à marcher du même pas. Ils furent à leur apogée au siècle de Laurent le Magnifique. Nous ne pouvons résister à la tentation de reproduire l'admirable passage, dans lequel le Thucydide toscan décrit l'état de l'Italie à cette époque : « Ridolta tutta in somma pace e tranquillità, coltivata non meno ne' luoghi più montuosi e piii sterili che nelle pianure e regioni piîi fertili, ne soltoposta ad altro imperio che de' suoi medesimi, non solo era abbondantissima d'abitatori e di ricchezze ; ma illustrata sommamente dalla magnificenza di molti principi, dallo splendore di moite nobilissime e bellissirae citlà, dalla sedia e maestà délia religione, fioriva d'uomini prestantissimi nell' amministrazione délie cose pubbliche, e d'ingegni molto nobili in tutte le scienze, ed in qualunque arte preclara ed industriosa(l).)) Quand on parcourt cette

(1) « Ramenée toute entière à une paix et à une tranquillité profondes, non moins cultivée dans les lieux les plus montueux et les plus stériles que dans les plaines et les régions les plus fertiles, indépendante de toute autre autorité que celle des siens, non-seulement elle était très-abondante en richesses et en habitants ; mais, grandement illustrée par la magnificence de beaucoup de princes, par la splendeur de beaucoup de villes très-nobles et très-belles, par le siège et la majesté de la religion, elle produisait avec éclat des hommes très-éminents dans l'administration des choses publiques, de nobles esprits versés dans toutes les sciences, et elle était insigne et industrieuse dans tous les arts. » (Guichardin, liv. l"""^, cli. i^'.)

description si magnifique et si exacte, on a peine h se convaincre qn'il s'agit d'un temps pendant lequel les annales de l'Angleterre et de la France ne présentent que d'effroyables spectacles de pauvreté, de barbarie et d'ignorance. Après avoir assisté h \â tyrannie de maîtres illettrés et aux souffrances de paysans dégradés, il est délicieux de tourner son regard vers les États opulents et éclairés de l'Italie, vers ces vastes et magnifiques cités, ces ports, ces arsenaux, ces villas, ces musées, ces bibliothèques, ces marchés remplis de tous les'éléments du luxe et du bien-être, ces manufactures fourmillant d'ouvriers, ces Apennins couverts jusqu'à leurs sommets de riches cultures, ce Pô portant les moissons de la Lombardie aux greniers de Venise, et amenant en retour dans les palais de Milan, les soies du Bengale et les fourrures de la Sibérie. Tout esprit cultivé doit surtout reposer sa vue avec un plaisir particulier sur la belle, l'heureuse, la glorieuse Florence, sur les salles que fit retentir la gaieté de Pulci, sur la cellule où scintilla la lampe de Politien, sur les statues que le jeune Michel- Ange dévora du regard avec la frénésie d'une inspiration parente de celle qui les avait créées, sur les jardins où Laurent composa des chants étincelants pour accompagner, le premier de mai, les danses des vierges élruriennes. Hélas! il faut pleurer sur cette belle cité! Hélasîil faut pleurer sur l'esprit et le savoir, le génie et l'amour!

o Le donne, e i cavalier, gli affanni e gli agi, n Che ne 'nvogliava amore e cortesia, t Là dove i cuor son fatti si malvagi (J) »

(I) « Sur les dames et les chevaliers, les travaux et les plaisirs qu'enveloppaient l'amour et la courtoisie, là où les cœurs sont devenus si mauvais. » Dante, Purgnlohr^ chant xiv.

Le temps était proche où les sept coupes de l'Apocalypse allaient être versées et secouées sur ce charmant pays, temps de massacre, de famine, de misère, d'infamie, d'esclavage, de désespoir.

Dans les États italiens, comme dans beaucoup de corps naturels, une décrépitude prématurée fut la peine d'une maturité précoce. C'est à la même cause, c'est à la prépondérance que les villes avaient acquise dans le système politique, qu'il faut attribuer principalement et leur jeune grandeur et leur jeune déclin.

Dans une société de chasseurs et de bergers, tout homme devient aisément et nécessairement un soldat. Les occupations habituelles sont parfaitement compatibles avec tous les devoirs du service militaire. Quelque lointaine que soit l'expédition dont il est chargé, il trouve facile de transporter avec lui le capital d'oii il tire sa subsistance. Tout le peuple est une armée, toute l'année est une marche. Tel fut l'état social qui facilita les conquêtes gigantesques d'Attila et de Tamerlan.

Mais un peuple qui vit de la culture du sol, est dans une situation très-différente. Le paysan est lié à la terre qu'il laboure. Une longue campagne serait une ruine pour lui. Cependant les travaux auxquels il se livre sont de nature à donner à son tempérament cette faculté énergique d'agir et de souffrir qui est nécessaire au soldat. Et d'ailleurs ces travaux n'exigent pas de lui, au moins dans l'enfance de la science agricole, une constante attention. A certaines époques de l'année, il a du loisir, et il peut, sans se faire tort, trouver le temps nécessaire à de courtes expéditions. C'est ainsi que les légions de Rome se formaient dans les premières guerres. La saison pendant laquelle les champs ne réclamaient point la présence dos

cultivateurs, suffisait à de courtes incursions et h une bataille. Ces opérations, trop souvent interrompues pour produire des résultats décisifs, servaient cependant à entretenir dans le peuple un degré de discipline et de courage, qui non-seulennent lui donnait la sécurité, mais le rendait formidable. Les archers et les piquiers du moyen âge, qui, portant sur leurs dos des provisions pour quarante jours, quittaient les champs pour les camps, étaient des troupes de même nature.

Mais lorsque le commerce et l'industrie commencent à fleurir, un grand changement se produit. Les habitudes sédentaires que l'on contracte devant un bureau ou derrière un métier, rendent insupportables les travaux et les fatigues de la guerre. Les affaires des négociants et des artisans demandent une présence et une attention constantes. Dans une telle société, il n'y a point de temps superflu; et il y a au contraire un grand superflu d'argent. On en vient donc à louer quelques membres de la communauté pour affranchir les autres d'une lâche incompatible avec leurs habitudes et leurs occupations.

L'histoire de Grèce est, sur ce point comme sur tant d'autres, le meilleur commentaire de l'histoire d'Italie. Cinq cents ans avant l'ère chrétienne, les citoyens des républiques de la mer Egée formaient peut-être la plus belle milice qui ait jamais existé. Mais à mesure que la richesse et le luxe se développèrent, le système subit une altération graduelle. Les États ioniens furent les premiers dans lesquels le commerce et les arts grandirent, et les premiers dans lesquels l'ancienne discipline déchut. Quatre-vingts ans environ après la bataille de Platée, c'étaient des troupes mercenaires qui partout se chargeaient des batailles et des sièges. Au temps de

Déiiioslhènes, il était à peine possible d'entraîner ou de contraindre les Athéniens à servir au dehors. Les lois de Lycurgue proscrivaient le commerce et les manufactures. Aussi les Spartiates conservèrent-ils une armée nationale, longtemps après que leurs voisins eurent commencé à louer des soldats. Mais leur esprit militaire déclina en même temps que leurs singulières institutions. Au second siècle avant Jésus-Christ, la Grèce ne contenait plus qu'une seule nation de guerriers, les sauvages montagnards de l'Étolie, dont la civilisation et l'intelligence étaient de plusieurs générations en retard sur leurs compatriotes.

Toutes les causes qui produisirent ces effets parmi les Grecs, agirent avec plus de force encore sur les Italiens modernes. Au lieu d'une puissance essentiellement militaire comme Sparte, ils avaient, au milieu d'eux, un État ecclésiastique essentiellement pacifique. Dans les sociétés où les esclaves abondent, tout homme libre est poussé par les motifs les plus impérieux à se familiariser avec l'usage des armes. Les républiques italiennes ne fourmillaient pas, comme la Grèce, de ces milliers d'ennemis intérieurs. Et enfin la manière de faire la guerre, au temps de la prospérité italienne, était particulièrement défavorable à la formation d'une milice efficace. Des hommes bardés de fer de la tête aux pieds, armés de lances pesantes, montés sur d'énormes coursiers, voilà ce qu'on regardait comme le nerf d'une armée. On ne faisait relativement que fort peu de cas de l'infanterie, et on la négligeait tant, qu'elle perdait en efl'et toute valeur. Cette tactique resta, pendant des siècles, maîtresse du terrain dans la plus grande partie de l'Europe. Les hommes de pied pabsèrc'Lil pour être incapables de rt;si>ler aux

charges de la grosse cavalerie, jusqu'au jour où, vers la lin du quinzième siècle, les rudes montagnards de la Suisse rompirent le charme, et renversèrent les idées des généraux les plus expérimentés, en recevant le choc si redouté de la cavalerie sur une forêt impénétrable de piques. Le maniement du javelot grec, de Tépée romaine, de la baïonnette moderne, n'est point trop malaisé à apprendre. Mais un exercice quotidien et prolongé pouvait seul former l'homme d'armes à porter toute sa massive panoplie, et à brandir sa lourde lance. Dans toute l'Europe, cette branche importante de la guerre devint une profession à part. Au delà des Alpes, il est vrai, c'était une profession, ce n'était pas un trafic; c'était le devoir et le plaisir des gentilshommes ; c'était le service que leur imposaient leurs fiefs, et le divertissement qui, en l'absence de toute ressource intellectuelle, charmait leurs loisirs. Mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, la puissance croissante des villes avait, dans l'Italie septentrionale, transformé cette classe d'hommes, partout où elle ne l'avait pas anéantie. L'usage d'avoir recours aux bras des mercenaires y devint donc universel, à une époque où cet usage était presque inconnu dans les autres pays.

Quand la guerre devient le métier d'une classe particulière, le parti le moins dangereux que puisse prendre un gouvernement, c'est de transformer cette classe en armée permanente. Il est presque impossible que des hommes passent leur vie au service d'un État, sans prendre intérêt à sa grandeur. Ses victoires sont leurs victoires. Ses défaites sont leurs défaites. Le marché perd quelque chose de son caractère vénal. Le soldat en vient à prendre ses services pour les effets d'un zèle patriotique.

20 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, cl sa solde pour le tribut de la reconnaissance nationale. Trahir le pouvoir qui l'emploie, ou rnCme mettre quelque négligence à le servir, cela devient à ses yeux le plus atroce et le plus déshonorant des crimes.

Quand les princes et les républiques d'Italie comment cèrent à prendre des troupes à bail, ils auraient dû les organiser en corps séparés. Malheureusement ils n'en firent rien. Les guerriers mercenaires de la Péninsule, au lieu d'être attachés au service de telle ou telle puissance, étaient regardés comme une propriété commune à toutes. Le lien entre l'État et ses défenseurs se réduisait au trafic le plus simple et le moins dissimulé. L'aventurier venait offrir sur le marché son cheval, ses armes, sa force, son expérience. Peu lui importait de conclure avec le roi de Naples ou avec le duc de Milan, avec le Pape ou avec la seigneurie de Florence. La préférence était acquise aux gages les plus élevés et au plus long bail. Quand la campagne pour laquelle il avait traité était terminée, il n'y avait pour lui ni loi ni point d'honneur qui l'empêchassent de tourner immédiatement ses armes contre ses derniers maîtres. La personne du soldat et celle du citoyen ou du sujet étaient parfaitement distinctes.

Les conséquences naturelles s'ensuivirent. La guerre était conduite par des hommes sans dévouement pour ceux qu'ils défendaient et sans haine pour ceux qu'ils combattaient, souvent plus attachés à l'armée ennemie qu'à leur maître, toujours intéressés à la prolongation de la lutte, La guerre changea de naturfc. Tout homme prenait la campagne avec le sentiment que, peu de jours après, il pourrait être à la solde de la puissance contre laquelle il du'igeait ses coups, et batailler contre ses camarades dans les rangs de ses ennemis. Les intérêts les plus puissants

concouraient avec les senlimenls les plus puissants à mitiger rtiostilité réciproque de ceux qui avaient été frères d'armes et qui pouvaient le redevenir. Leur profession commune formait entre eux un lien çi^u'ils ne pouvaient oublier, même lorsqu'ils étaient au service de belligérants opposés. Aussi jamais l'histoire n'a-t-elle raconté des opérations plus languissantes et moins décisives. Des marches et des contre-marches, des contrées mises au pillage et des blocus, des capitulations et des rencontres sans la moindre effusion de sang, c'est là toute l'histoire militaire de Tltalie, pendant le cours de deux siècles. D'énormes armées combattent du lever du soleil à son coucher; de grandes victoires se gagnent; des milliers de soldats sont faits prisonniers; et c'est à peine s'il y a mort d'homme. Les batailles rangées étaient vraiment moins dangereuses que les troubles civils les plus ordinaires.

Le courage n'était pas nécessaire pour faire un soldat. Des hommes vieillissaient sous le harnais, et acquéraient le plus grand renom par leurs exploits guerriers, sans avoir eu à braver une seule fois un danger sérieux. Les conséquences politiques de ce fait ne sont que trop connues. La partie la plus riche et la plus éclairée du monde resta sans défense contre les envahissements de tous les barbares, contre la brutalité de la Suisse, contre l'insolence de la France, contre la férocité rapace de l'Aragou. Les effets moraux qui résultèrent de cet état de choses furent plus remarquables encore.

Au sein des rudes nations qui habitaient de l'autre côté des Alpes, la valeur était indispensable. Sans elle, point de grandeur, point de sécurité. La couardise était donc naturellement regardée comme la plus ignominieuse

des hontes. Parmi ces Italiens si policés, enrichis pnr le commerce, soumis à l'empire des lois, et passionnément attachés aux lettres, tout s'accomplissait par la supériorité de l'esprit. Leurs guerres elles-mêmes, plus pacifiques que la paix de leurs voisins, demandaient plutôt des qualités politiques que des qualités militaires. Aussi, de même que le courage était le point d'honneur dans les autres pays, l'habileté devint le point d'honneur en Italie.

Deux systèmes opposés de moralité élégante sortirent de ces principes par des procédésexactement semblables. Dans la plus grande partie de l'Europe, les vices qui sont particuliers aux tempéraments timides et qui sont la défense naturelle des faibles, la fraude et l'hypocrisie, ont toujours passé pour les plus déshonorants. Les excès des caractères entreprenants et hautains ont toujours au contraire excité l'indulgence et même un certain respect. Les Italiens appréciaient avec une complaisance correspondante les crimes qui exigent un certain empire sur soi-même, de l'adresse, de la promptitude d'esprit, une invention fertile, et une profonde connaissance du cœur humain.

Un prince comme notre Henri V devait être l'idole du Nord. Les folies do sa jeunesse, l'égoïste ambition de son âge mûr, les LoUards brûlés à petit feu, les prisonniers massacrés sur le lieu du combat, le bail expirant de l'autorité cléricale prolongé de cent ans, une guerre sans cause et sans espoir léguée à un peuple qui n'y avait aucun intérêt, tout est oublié sauf la bataille d'Azincourt. François Sforza, c'est là, d'un autre côlé, le modèle des héros italiens. Il fit également servira sa fortune ses maîtres et ses rivaux. Il commença par écraser ses ennemis déclarés, à l'aide d'alliés sans foi ; puis il s'arma contre

ces alliés des dépouilles arrachées à ses ennemis. Avec une incomparable dextérité, il s'éleva de la situation précaire et dépendante d'aventurier militaire au premier trône d'Italie. A un tel homme ses compatriotes pouvaient beaucoup pardonner, et les amitiés trompeuses, et les lâches inimitiés, et la foi violée. Voilà les erreurs opposées auxquelles les hommes se livrent, lorsque la moralité est pour eux affaire, non de science, mais de goût, et lorsqu'ils abandonnent les principes éternels pour des fantaisies accidentelles.

Nous avons emprunté à l'histoire des exemples destinés à nous faire comprendre. Nous allons en trouver dans la fiction. Othello tue sa femme ; il donne l'ordre de tuer son lieutenant ; il finit par se tuer lui-même. Et pourtant, dans le Nord, il ne perd ni l'estime ni l'affection des lecteurs. Son caractère intrépide et ardent rachète tout. Le confiant abandon avec lequel il écoute son conseiller, l'angoisse avec laquelle il se débat contre la pensée de la honte, l'orage de passion au milieu duquel il commet ses crimes, le courage hautain avec lequel il les avoue, tout crée en sa faveur un intérêt extraordinaire. lago est au contraire l'objet de la malédiction universelle. Beaucoup de gens vont même jusqu'à penser que Shakspeare s'est laissé entraîner à une exagération qui ne lui est point habituelle, et qu'il a créé un monstre sans exemple dans la nature humaine. Je crois qu'un auditeur italien du quinzième siècle aurait senti tout différemment. Othello ne lui aurait inspiré que de l'horreur et du mépris. La folie avec laquelle il se confie aux protestations amicales d'un homme dont il a dérangé l'avancement, la crédulité avec laquelle il accepte pour des preuves évidentes des conjectures sans base et descir-

24 ESSAIS rOLITIQUKS ET PHILOSOPHIQUES, constances triviales, la violence avec laquelle il repousse la justification, jusqu'au moment où la justification ne peut qu'aggraver son désespoir, auraient excité l'horreur et le dégoût des spectateurs. Ils auraient sans doute condamné la conduite de lago ; mais ils l'auraient condamnée comme nous condamnons celle de sa victime. Un certain intérêt, un certain respect se seraient mêlés à leur improbation. La présence d'esprit du traître, la iietteté de son jugement, l'habileté avec laquelle il pénètre les dispositions d'autrui et cache les siennes propres, lui auraient assuré une part de leur estime.

La différence entre les Italiens et leurs voisins était grande, on le voit. Il y avait eu des différences de même nature entre les Grecs du second siècle avant Jésus- Christ, et leurs maîtres les Romains. Braves et résolus, fidèles à leur parole et dominés par le sentiment religieux, les conquérants étaient à la fois ignorants, arbitraires et cruels. Les vaincus avaient seuls le dépôt des arts, de la science et de la littérature dans le monde occidental. Ils étaient sans rivaux en poésie, en philosophie, en peinture, en architecture, en sculpture. Leurs manières était polies, leur esprit était pénétrant, inventif, prompt; ils étaient tolérants, affables, humains, mais absolument dépourvus de courage et de sincérité. Le plus grossier centurion se consolait de son infériorité intellectuelle, en remarquant que Je savoir et le goût ne semblaient produire que des athées, des poltrons et des esclaves. La séparation resta longtemps marquée, et elle fournit un admirable sujet aux impitoyables sarcasmes de Juvénal.

Le citoyen d'une république italienne était à la fois le Grec du temps de Juvénal et le Grec du temps de Péri-

c\ès. Timide, souple, arlificieiix et vil, comme le premier, il avait, comme le second, une patrie dont l'indépendance et la prospérité lui étaient chères ; son caractère, dégradé par les crimes les plus bas, était en môme temps ennobli par un certain esprit public, et par une honorable ambition.

Un vice que l'opinion générale sanctionne n'est qu'un vice ; c'est un mal qui prend (in avec soi. Mais un vice que l'opinion générale condamne produit sur le caractère les effets les plus pernicieux. Le premier n'est qu'une maladie locale ; le second est un poison qui infecte toute laconslitution.Quandlecoupableestperduderéputation, il lui arrive souvent de rejeter dans son désespoir tout ce qui lui reste de vertu. Le gentilhomme montagnard de l'Ecosse qui vivait, il va un siècle, en levant contribution sur ses voisins, commettait le crime pour lequel Wild fut poursuivi jusqu'à Tyburn par les huées de deux cent mille personnes. Et pourtant, il n'est pas douteux que c'était un homme bien moins dépravé que Wild. Le fait pour lequel madame Brownrigg fut pendue n'est rien en comparaison de la conduite du Romain qui donnait eu offrande au public la vie de deux cents gladiateurs. Et cependant, nous ferions grand tort au Romain, en le soupçonnant d'avoir été, par nature, aussi cruel que madame Brownrigg. Dans notre pays, une femme se perd de réputation par un acte qui, chez un homme, n'est communément regardé que comme une honorable distinction, ou tout au plus comme un péché véniel. La conséquence est évidente. Les principes moraux d'une femme sont fréquemment bien plus entamés par une seule faute que ceux d'un homme par vingt années d'intrigues, L'anti- 'quilé classique nous fournirait des exemples plus frap-

paiits encore, si possible, que ceux-auxquels nousavoDS eu recours.

Il faut appliquer ce principe au cas que nous examinons. De notre temps et dans notre pays, l'habitude de la dissimulation et du mensonge imprime sans doute au front d'un homme la marque de la corruption et de l'infamie. Mais il ne s'ensuit point qu'un jugement semblable soit équitable lorsqu'il s'agit des Italiens du moyen âge. Chez eux, au contraire, nous trouvons souvent les défauts que nous sommes habitués à regarder comme les indices de la dépravation, en compagnie de bonnes et grandes qualités, de la générosité, de la bienveillance, du désintéressement. Palamèdes, dans l'admirable dialogue d'Hume, aurait pu tirer d'un tel état social des arguments aussi frappants en faveur de sa thèse que ceux que lui présente Fourli. Ce ne sont point là, je le sais, les leçons que les historiens se montrent en général le plus jaloux de donner, et les lecteurs d'entendre. Mais elles n'en sont pas moins utiles. Comment Philippe a-t-il disposé ses troupes à la bataille de Chéronée? En quel lieu Annibal a-t-il traversé les Alpes? Marie a-t-elle ou non fait sauter Darnley? Siquier a-t-il tué Charles XII? Questions sans importance! Problèmes amusants dont la solution ne peut nous rendre plus sages ! Celui-là seul sait lire l'histoire qui, observant combien les circonstances agissent sur les passions et les opinions des hommes, combien le vice est pris souvent pour la vertu et le paradoxe pour l'axiome, apprend à distinguer, dans la nature humaine, ce qui est accidentel et transitoire, de ce qui est essentiel et immuable.

Aucune histoire ne peut suggérer à ce sujet des réflexions plus importantes que celle des républiques de la

Toscane et de la Lombardie. A première vue, le caraclère d'un homme d'État italien paraît un ensemble impossible de contradictions : fantôme aussi monstrueux que la portière de l'enfer dans Milton, moitié divinité, moitié serpent, il est majestueux et beau dans les parties supérieures, il est rampant et venimeux par en bas. Nous voyons un homme dont les pensées et les paroles n'ont aucun lien entre elles, qui n'hésite jamais à prêter un serment lorsqu'il veut séduire, qui ne manque jamais d'un prétexte lorsqu'il est disposé à trahir. Ses cruautés ont pour principe, non la chaleur du sang ou la démence d'un pouvoir sans contrôle, mais de profondes et froides méditations. Ses passions, comme des troupes exercées, sont impétueuses par discipline, et n'oublient jamais, dans leur plus opiniâtre furie, la règle à laquelle elles se sont soumises. Des plans d'ambition vastes et compliqués occupent toute son âme, et cependant il n'a sur son visage et dans son langage qu'une modération philosophique. La haine et la vengeance dévorent son cœur, et chacun de ses regards contientun sourire cordial, chacun de ses gestes est une caresse familière. Jamais il n'excite le soupçon de son ennemi par de petites provocations. Son dessein ne se dévoile que lorsqu'il est accompli. Son visage est calme, ses discours sont courtois jusqu'au jour où la vigilance s'endort, où l'adversaire se découvre, où l'occasion de viser sûrement se présente, et alors il frappe pour la première et la dernière fois. Quant au courage militaire, l'orgueil du lourd Allemand, du frivole cl bavard Français, de l'arrogant et romanesque Espagnol, il ne l'a pas, il ne l'estime pas. Il évite le danger, non parce qu'il est insensible à la honte, mais parce que, dans la société où il vit, la timidité a cessé d'être

2S ESSAIS POLITIQCKS KT PlII LOSOI'H IQl ES.

honteuse. Faire le mal ouvertement n'est pas moins coupable à ses yenx, tout en étant moins utile, que de le faire secrètement. Pour lui, les moyens les plus honorables sont les plus sûrs, les plus prompts, les plus ténébreux. Il ne saurait comprendre qu'on hésite à tromper ceux qu'on n'hésile pas à détruire. 11 se regarderait comme un sot de déclarer ouvertement la guerre à des rivaux qu'il peut poignarder au milieu d'un embrassement amical, ou empoisonner dans une hostie consacrée.

Et cependant, cet homme noirci des vices que nous regardons comme les plus odieux, traître, hypocrite, poltron, assassin, n'était nullement dénué de ces vertus qui nous paraissent en général les indices d'une élévation de caractère tout à fait supérieure. Ces barbares guerriers qui, sur les champs de bataille et sur la brèche, n'avaient point de rivaux, étaient de beaucoup ses inférieurs en courage civil, en persévérance, en présence d'esprit. Ces dangers mêmes qu'il évitait avec une prudence presque pusillanime, ne troublaient jamais son jugement, ne paralysaient jamais son esprit d'invention, n'arrachaient jamais un secret h sa langue toujours muette, à son front toujours impénétrable. Ennemi dangereux, complice plus dangereux encore, il pouvait être néanmoins un magistrat juste et bienfaisant. En môme temps que sa politique était profondément injuste, il avait, à un degré rare, de la justice dans l'esprit. Indiflérent à la vérité dans les affaires de la vie, il recherchait honnêtement la vérité dans les méditations spéculatives. I! n'était pas cruel de gaieté de cœur. La susceptibilité de ses nerfs et l'activité de son imagination le portaient à entrer en sympathie avec les émotions d'autrui et à trouver son plaisir dans les aimables délicatesses de la vie sociale.

Descendant sans ce?se à des aclions qui paraissent porter la marque d'un esprit profondément perverti, il avait cependant un sentiment exquis de tout ce que la nature ou la morale offrent de sublime, de tout ce qui est gracieux ou élevé dans l'ordre intellectuel. L'habitude des petites intrigues et delà dissimulation auraitpu le rendre incapable de vues grandes et générales, si l'influence élargissante de ses études philosophiques n'avait triomphé de cette tendance à se rétrécir. L'esprit, l'éloquence, la poésie lui procuraient les joies les plus vives. Les beauxarts profilaient également de la sévérité de son goût et de la libéralité de son patronage. Les portraits des Italiens les plus remarquables de celte époque sont en parfaite harmonie avec celte description. Des fronts larges et majestueux, des sourcils noirs et accentués qui ne se froncent jamais, des yeux dont le regard calme et plein n'exprime rien et semble tout voir, des joues pâlies par la pensée et par une vie sédentaire, des lèvres d'une délicatesse féminine, comprimées avec une fermeté plus que masculine, tous ces traits indiquent des hommes à la fois entreprenants et timides, aussi habiles à démêler les intentions d'autrui qu'à dissimuler les leurs propres, ennemis formidables, amis peu sûrs, mais en même temps d'humeur douce et équitable, et d'un esprit assez grand et assez fin pour les rendre aussi éminents dans la vie active que dans la vie contemplative, et aussi propres à gouverner l'humanitô-qu'à l'instruire.

Chaque temps, chaque nation a certains vices caractéristiques qui prévalent presque universellement, que chacun hésite à peine à avouer; et que les moralistes les plus rigides ne censurent que mollement. Les générations qui se succèdent changent de mode en morale, comme

30 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, en chapellerie et en carrosserie. Elles prennent sous leur patronage de nouveaux genres de perversité, et elles s'étonnent de la dépravation de leurs ancêtres. Ce n'est pas tout; la postérité, cette cour suprême d'appel qui ne se lasse jamais de louer sa propre justice et son propre discernement, agit, en semblable circonstance, comme un dictateur romain après une sédition générale. Trouvant les délinquants trop nombreux pour les punir tous, elle prend au hasard quelques hommes parmi eux, et fait porter sur leur tête tout le poids d'une offense dont ils ne sont pas plus coupables que ceux qui échappent. Je ne sais si la décimationest un bon mode de châtiment militaire, mais je proteste contre son introduction dans la philosophie de l'histoire.

Dans le cas dont il s'agit, le sort est tombé sur Machiavel, homme dont la conduite publique fut loyale et honorable, dont les vues sur la morale, si elles diffèrent de celles qui étaient professées autour de lui, diffèrent en mieux, et dont la seule faute est d'avoir exposé plus clairement et exprimé plus fortement que tout autre écrivain, les maximes qui étaient généralement reçues de son temps et qu'il avait adoptées.

Après avoir un peu blanchi, je l'espère, le caractère personnel de Machiavel, je passe à l'examen de ses ouvrages. Comme poëte, il n'a pas droit à une grande place ; mais ses comédies méritent l'attention.

La Mandragore, en particulier, est supérieure aux meilleures pièces de Goldoni et n'est inférieure qu'aux meilleures de Molière. C'est l'œuvre d'un homme qui, s'il s'était consacré au drame, aurait probablement atteint les plus hauts sommets de l'art, et qui aurait produit un effet durable et salutaire sur le goût national.

C'est là un jugement que nous fondons sur le genre plutôt que sur la mesure de son mérite. Il est des œuvres qui indiquent encore plus de talent, et qu'on lit avecplus de plaisir encore, mais d'où nous aurions tiré une tout autre conclusion. Les livres qui n'ont aucune valeur ne font aucun tort aux lettres, et le signe certain de la décadence générale d'un art, c'est le retour fréquent, non pas de certaines fautes choquantes, mais de certaines beautés déplacées. En thèse générale, la tragédie est viciée par l'éloquence, la comédie par l'esprit.

Le but véritable du drame est de mettre en spectacle les caractères de la nature humaine. Ce n'est pas là, à nos yeux, une règle arbitraire, qui doive son origine à un concours de circonstances locales et temporaires, comme les règles qui décident quel nombre d'actes doit contenir une pièce ou quel nombre de syllabes doit renfermer un vers. Toute autre règle est subordonnée à cette loi fondamentale. Les situations qui permettent le mieux à un caractère de se développer, fournissent la meilleure trame. La langue naturelle des passions est le meilleur style.

Bien compris, ce principe n'interdit au poëte aucune grâce de composition. Il n'est pas de style dans lequel, telle circonstance étant donnée, un homme ne puisse avoir à s'exprimer. Il n'est donc pas de style que le drame rejette ; il n'est pas de style qu'à telle heure il ne puisse exiger. Ce qui manque aux artistes d'un ordre inférieur, c'est de savoir discerner le lieu, le moment et la personne. La rapsodie fantastique de Mercutio, la déclamation travaillée d'Antoine sont naturelles et agréables là où Shakspeare les a placées. Mais Dryden aurait mis dans la bouche de Mercutio, lorsqu'il défie Tybalt, des hyperboles aussi fantastiques que celles qu'il emploie

pour décrire le chariot de Mab. Corneille nous aurait représenté Antoine grondant et cajolant Cléopâtre avec toute l'éloquence mesurée d'une oraison funèbre.

Personne n'a fait plus de mal à la comédie anglaise que Congreve et Sheridan. Tous deux étaient des hommes d'un esprit brillant et d'un goût élégant. Malheureusement, tous leurs caractères sont faits à leur propre hnage. Leurs œuvres ressemblent au vrai drame comme un transparent ressemble h un tableau. Point de touches délicates, de nuances se fondant imperceptiblement les unes dans les autres ; le tout brille d'un éclat universel. Les contours et les teintes sont oubliés dans la lumière éblouissante qui illumine le tout. Les fleurs et les fruits de l'esprit y abondent, mais c'est l'abondance d'un fourré, non d'un jardin, abondance malsaine, étourdissante, inutile par excès de richesse, nauséabonde par excès d'odeur. Tous les fats, tous les rustres, tous les valets sont gens d'esprit. Les dupes et les plastrons eux-mêmes, Taltle, Wilwould, Puff, Acres, éclipsent l'hôtel Rambouillet. Pour prouver combien est erroné dans son ensemble le système de celte école, il suffit d'employer le procédé qui fit évanouir Florimel et ses enchantements, de mettre la vraie Thalie en présence de la fausse, d'opposer les caractères les plus célèbres retracés par les écrivains dont nous parlons, au bâtard du roi Jean, ou à la nourrice de Roméo et Julielle. Ce n'était sûrement pas par manque d'esprit que Shakspeare avait adopté une manière si différente. Benedick et Béatrice jettent dans l'ombre Mirabel et Millamant. On aurait pu, sans rien gâter dans le seul rôle de Falslalf, cflacer tous les bons mois pronoacés dans les lacélicuses maisons d'Absolute et de Surface. Ce fécond

Gjénic aurait facilement pu donner à Bardolph et à Shallow autant d'esprit qu'au prince Hal, et semer de brillantes épigrammes les discussions de Dogberry et de Verges. Mais il savait qu'une prodigalité si banale allait, pour nous servir de son admirable langage, « contre le but de la comédie qui, jadis comme aujourd'hui, a servi et sert, pour ainsi dire, à tenir le miroir en face de la nature. »

Celte digression aidera mes lecteurs à comprendre ce que j'entends quand je dis que, dans la Mandragoj'e, Machiavel a prouvé qu'il comprenait parfaitement la nature de l'art dramatique, et possédait des facultés qui lui auraient permis d'y exceller. Par sa peinture correcte cl vigoureuse de la nature humaine, il sait produire l'intérêt sans intrigue habile ou agréable; il fait rire sans viser à l'esprit. L'amant, qui n'est ni bien délicat ni bien généreux, et son conseiller le parasite, sont vivement peints. Le confesseur hypocrite est un portrait admirable. Il est, si je ne me trompe, l'original du père Dominique, le meilleur rôle comique de Dryden. Mais le vieux Nicias est le chef-d'œuvre de la pièce. Je ne me rappelle rien qui lui ressemble. Les sottises que Molière couvre de ridicule sont les sottises de l'affectation, non de la fatuité. Son gibier, ce sont les freluquets et les pédants, non les francs imbéciles. Shakspeare a une belle collection de sols; mais, si ma mémoire ne me trompe pas, on n'y rencontre pas l'espèce exacte dont je parle. Shallow est un sot. Mais son entrain naturel remplace l'esprit jusqu'à un certain point. Sa conversation est à celle de Sir John ce que l'eau de Sellz est au vin de Champagne. Elle a l'effervescence sans avoirni le corps ni le parfum. Slender et Sir Andrew Aguccheek sont des

34 ESSAIS POLITIQUES ET PH FEOSOPIIIQUES. sols, poursuivis p.'u- i;n v.iguc scntimcnl de Icursntlise, senlimenl qui produit chez le dernier la douceur et l'hnmilité, chez le premier, la maladresse, renlêtement et la ruine. Clolen est un sot arrogant, Osric un sot faquin, Ajax un sot féroce, mais Nicias est, comme l'est Palrocle au (lire de Thersite, un sot tout court. Son âme n'est occupée d'aucun sentiment vigoureux; elle reçoit toutes les empreintes snns en conserver aucune; son aspect varie, non par l'eirct des passions, mais par des semblants de passions, faibles et transitoires; fausse joie, fausse peur, faux amour, faux orgueil qui courent les uns après les autres sur sa surface comme des ombres, et s'évanouissent dès qu'ils ont paru. Il est tout juste assez idiot pour exciter, non la pitié ou l'horreur, mais le ridicule. Il ressemble un peu à ce pauvre Calandrino dont les mésaventures, racontées par Boccace, ont fait rire toute l'Europe pendant plus de quatre siècles. Il ressemble peut-être encore plus à Simon de Villa, auquel Bruno et Buffalamacco promettent l'amour de la comtesse Civillari. Comme Simon, Nicias appartient à une profession savante ; et la dignité avec laquelle il porte la robe de docteur, rend ses absurdités infiniment plus grotesques. Le vieux langage toscan convient admiirablement à un tel personnage. La grande simplicité de cet idiome donne au raisonnement le plus solide et à l'esprit le plus brillant un air enfantin, presque toujours charmant, mais parfois un peu risible pour un lecteur étranger. Les héros et les hommes d'État ont l'air de bégayer quand ils en font iisiige. Il convient à Nicias d'une façon incomparable, et rend sa niais(M'ie infiniment plus niaise encore.

J'ajoute que les vers qu'on rencontre çà et là dans la Moiidragare, me paraissent éiro ce que Machiavel a

écrit de plus animé et de plus correct en poésie. Il était évidemment de cet avis; car il en a replacé plusieurs dans d'aulres endroits de ses ouvrages. Les contemporains de Fauteur ne méconnurent pas les mérites de celte remarquable pièce. On la joua à Florence avec le plus grand succès. Léon X était au nombre de ses admirateurs^ et par son ordre elle fut représentée à Rome (d).

La Clizia est une imitation de la Casina de Plante, qui est elle-même une imitation des xX-zipou^svci de Dipbile qui sont perdus pour nous. Plaute est incontestablement l'un des meilleurs écrivains latins ; mais la Casina n'est pas une de ses meilleures pièces, et n'offre pas non plus de grandes facilités à un imitateur. L'intrigue est aussi étrangère aux babitudes de la vie moderne que la manière dont elle est développée est étrangère aux règles de la composition moderne. L^imoureux reste à la campagne et l'héroïne reste dans sa chambre pendant toute la durée de l'action, et ils laissent décider de leur sort par un père parfaitement sot, une mère très-rusée, et des serviteurs corrompus. Machiavel s'est acquitté de sa tâche avec jugement et bon goût. Il a accommodé l'intrigue à un état de société différent, et l'a très-adroitement rattachée à l'histoire de son propre temps. Le récit du tour joué au vieil amoureux radoteur est parfaitement drôle. Il est bien supérieur au passage correspondant de la comédie latine, et cède à peine le pas au récit fj'.ie fait Falstaff de son plongeon.

Deux autres comédies sans titre, l'une en prose, l'autre

(1) Il est évident que Paul Jove désigne la Mandragore snus le n'im de Nicias. Nous n'aurions pas relevé une méprise si évidente et i-i naturelle, sans la grossii're erreur où elle a fait tomber le sagace et é; udit Bayle.

36 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPIII OTES.

en vers, sont comptées au nombre des œuvres de Macliinvel. La premiùre est très-courte, assez animée, mais sans glande valeur. Quant à la dernière, nous avons peine à crou'e qu'elle soit authentique. Ni ses mériles ni ses défauts ne nous rappellent le célèbre auteur. Elle fut imprimée pour la première fois en 4706, d'après un manuscrit découvert dans la célèbre bibIiol\ieque des Slrozzi. On m'a assuré que son aulbenticité ne reposait que sur la similitude des écritures. Ce qui confirme nos soupçons, c'est que ce manuscrit contenait également une description de la peste de 1327, qui, en conséquence, a été ajoutée aux œuvres de Machiavel. Quant à cette (linnière composition, c'est à peine si les preuves matérielles les plus plausibles pourraient nous amènera l'en croire coupable. On n'a jamais rien écrit de plus détestable, pour le fond et pour la forme. Les narrations, les réflexions, les plaisanteries, les lamentations sont de la plus mauvaise école, à la fois vulgaires et affectées; ce sont de vraies guenilles tirées des boutiques de fripiers littéraires. Un mauvais écolier pourrait écrire une pareille pièce, et croire, en la relisant, quil a fait quelque chose de beaucoup plus beau que l'incomparable introduction du Décaméron. Mais on ne saurait concevoir qu'à près de soixante ans, un grand homme d'État, dont les premiers ouvrages se font remarquer par la virilité du slylc et CiO la pensée, ait pu s'abaisser h une pareille puérilité.

La petite nouvelle de Bciphègor est agréablement conçue, et agréablenîcnt dite. Mais l'extravagonce de la satire nuit en quelque mesure h son effet. Machiavel était malheureux en ménage , et dans son désir de venger sa propre cause cî celle de ses compagnons d'infortune, il

s'est laissé entraîner hors des bornes permises à la fiction. Jonson semble avoir combiné quelques données de celle nouvelle avec d'autres tirées de Boccace , dans l'inlrigue de sa pièce Le diable est un âne, pièce qui, sans avoir le fini de ses autres compositions, est peut-être celle où il a montré le plus de génie.

La correspondance politique deMachiavel , publiée pour la première fois en 1767, est incontestablement authentique et Irès-précieuse. Les malheureuses circonstances où son pays se trouva placé pendant la plus grande partie de sa vie publique étaient de nature à développer exlraordinairementles talents diplomatiques. A dater du jour où Charles VIII descendit des Alpes, le caractère de la politique italienne changea complètement. Les gouvernenienls de la Péninsule cessèrent de former un système indépendant. Attirés hors de leur ancien orbite par la puissance des corps supérieurs qui s'approchaient d'eux, ils devinrent de purs satellites de la France et de l'Espagne. L'influence étrangère décida de toutes leurs disputes, au dedans comme au dehors. Les intérêts des ûictions rivales se discutaient, non plus dans la salle du Sénat ou sur la place du marché, mais dans l'antichambre gc Louis et de Ferdinand. Dans de telles circonstances, la prospérité des États italiens dépendait beaucoup plus de l'habileté de leurs agents étrangers que de la conduite de ceux qui étaient chargés de l'administration intérieure. L'ambassadeur avait à remplir des fonctions bien plus délicates que celle de transmettre des ordres de chevalerie, de présenter des touristes ou d'envoyer à ses collègues l'hommage de sa haute considération. C'était un avocat chargé de veiller aux plus chers intérêts de ses clients, un espion icvêlu d'un caractère inviolable. Au lieu de se borner à

38 ESSAIS POLITIQUES ET PtilLOSOFUIQUES.

maintenir, par ses manières réservées et son style ambigu, la dignité de ceux qu'il représentait, il devait se plonger dans toutes les intrigues de la cour où il résidait, découvrir et flatter toutes les faiblesses du prince, celles du favoii qui gouvernait le prince, et celles du valet qui gouvernait le favori. Il fallait flatter la maîtresse et gagner le confesseur, louer ou supplier, rire ou pleurer, s^'accomniotler à tous les caprices^ apaiser tous les soupçons, recueillir tous les on-dit, faire tous les métiers, remarquer tout, supporter tout. A quelque degré que fût parvenu l'art de rinlrigue politique en Italie, le temps en réclamait tout l'emploi.

Machiavel fut fréquemment appelé à remplir ces difficiles missions. Il fut envoyé auprès du roi des Romains et du duc de Valentinois. Il fut deux fois ambassadeur à la cour de Rome et trois fois à la cour de France. Il s'acquitta de ces missions et de quelques autres de moindre importance avec une grande habileté. Ses dépêches forment une des collections les plus amusantes et les plus instructives qu'on puisse lire. Les récits sont clairs et agréablement écrits; les remarques sur les hommes et les choses sont spirituelles et judicieuses. Les conversations sont rapportées avec vigueur et entrain. Nous nous trouvons en présence des hommes qui, pendant vingt années remplies de grands événements, régnèrent sur les destinées de l'Europe. Nous voyons leur esprit et leur folie, leurs accès de gaieté et d'humeur. Nous pouvons entendre leurs bavardages et étudier leurs gestes habituels. Il est intéressant et curieux de reconnaître, dans des circonstances qui échappent à l'attention des historiens, la faible violence et la value ruse de Louis XII; la médiocrité affairée de Maximilien, poursuivi d'une dé-

mangeaison impuissanle de renommée, à la fois audacieux et timide, obstiné et inconslant, toujours pressé et toujours en retard ; la cruelle et hautaine énergie qui donnait de la dignité aux excentricités de Jules II; les manières gracieuses et douces qui cachaient l'insatiable ambition et la haine implacable de César Borgia.

J'ai prononcé le nom de César Borgia. Il est impossible de ne pas donner un moment d'attention à l'homme dans lequel s'est personnifiée si fortement la moralité politique de l'Italie mêlée à certains traits plus sévères du caractère espagnol. Rlachiavel le vit dans deux occasions importantes; une fois, au moment où la splendide scélératesse de César remportait son plus éclatant triomphe, et où il prenait au même piège et anéantissait du même coup ses plus formidables rivaux; et une autre fois, lorsque épuisé parla maladie et écrasé sous le poids d'infortunes que nulle prudence humaine n'aurait pu empêcher, il était le prisonnier de l'ennemi le plus acharné de sa maison. Ces entrevues entre le plus grand homme d'État spéculatif et le plus grand homme d'État pratique du siècle sont racontées tout au long dans la correspondance, et en forment la portion la plus intéressante. D'après quelques passages du Prince^ et peut-être aussi d'après quelques vagues traditions, certains écrivains ont cru aune liaison beaucoup plus étroite entre ces hommes remarquables qu'elle ne l'a été réellement. On a accusé l'envoyé d'avoir inspiré les crimes de l'habile et féroce tyran. Mais, d'après les documents officiels, il est clair que leurs rapports, en apparence amicaux, furent en réalité hostiles. Cependant il n'est pas douteux que Machiavel eut l'esprit vivement frappé par César Borgia, et qu'on retrouve, dans ses écrits sur le gouvernement, des traces derimpressiou que

produisirent sur lui le singulier caractère et le sort également singulier d'un homme qui, entravé par tant d'obstacles, fit pourtant de si grandes choses; qui, las d'une sensualité variée jusqu'à l'infini, etn'y trouvant plus de stimulant pour son âme blasée, suttrouveruu plaisir plus durable et plus puissant dans la passion de l'empire et de la vengeance; qui sortit du luxe et de l'indolence de la pourpre romaine pour devenir le premier prince et le premier général du siècle; qui, grandi dans une profession pacifique, sut former une vaillante armée avec la lie d'un peuple peu belliqueux; qui, après avoir acquis la souveraineté en détruisant ses ennemis, acquit la popularité en détruisant ses instruments; qui commença à employer dans les vues les plus utiles le pouvoir qu'il avait obtenu parles plus atroces moyens; qui ne toléra dans la sphère de son inflexible despotisme d'autre pillard ni d'aulre oppresseur que lui-même, et qui tomba enfin au milieu des malédictions et des regrets d'un peuple que son génie avait étonné, et qu'il aurait pu sauver. Pai-mi les crimes de Borgia, il en est qui nous paraissent plus odieux que tous les autres, et qui, par les motifs que nous avons déjà signalés, n'auraient pas excité la môme horreur chez un Italien du quinzième siècle. Le sentiment patriotique pouvait aussi induire Machiavel à donner un souvenir d'indulgence et de regret à la mémoire du seul homme qui eût pu défendre l'indépendance de l'Italie contre les pillards confédérés de Cambrai.

Celait une cause que Machiavel avait à cœur. A vrai dire, tous les grands esprits de l'Italie rêvaient l'expulsion des tyrans étrangers, elle retour du siècle d'or qui avait précédé l'invasion de Charles Vlll. Cette éclatante vision charma l'esprit puissant mais mal réglé de Jules II.

Elle disputa aux manuscrits et aux sauces, aux peintres et aux foucons, l'attention du frivole Léon. Elle inspira la généreuse trahison de Morone. Elle donna une énergie passagère à l'esprit et au corps débiles du dernier Sforza. Elle excita un moment quelque honnéle ambition dans le perfide cœur de Pescara. La férocité et l'insolence n'étaient pas au nombre des vices nationaux. Le code moral des Italiens jugeait avec trop d'indulgence les cruautés intelligentes des politiques qui s'attaquaient pour de grands desseins à de grandes victimes. Mais quoiqu'ils eussent parfois recours à la barbarie comme à un expédient, elle n'était pas pour eux un stimulant nécessaire. Ils détestaient les féroces étrangers qui semblaient verser le sang par plaisir, qui, non contents de subjuguer, avaient la passion de détruire, qui trouvaient une joie diabolique araser des cités magnifiques, à massacrer les ennemis qui leur demandaient quartier, ou à suffoquer par milliers des habitants désarmés dans les cavernes où ils étaient venus se réfugier.Telles étaient les cruautés qui excitaient chaquejour la terreur et le dégoût d'un peuple chez qui, jusqu'alors, un soldat n'avait eu à redouter, dans une bataille rangée, que la perte de son cheval et les frais de sa rançon. L'intempérance grossière de la Suisse, l'avarice sordide de l'Espagne, la brutale licence des Français qui ne respectaient ni l'hospitalité, ni la décence, ni l'amour même, l'inhumanité barbare qui était commune à tous les envahisseurs, avaient inspiré aux habitants de la Péninsule une mortelle haine. Ses richesses, qui s'étaient accumulées pendant des siècles de prospérité et de repos, s'évanouissaient rapidement. La supériorité intellectuelle du peuple opprimé lui rendait encore plus poignante sa dégradation politique. La littérature et le bon

goùl cachaient encore par un éclat fiévreux les ravages d'un mal incurable. Le fer n'avait pas encore pénétré jusqu'à l'âme. Le temps n'était pas encore venu oii on devait. bâillonner l'cloquence et bander les yeux à la raison, où le poëtc n'aurait plus qu'à suspendre sa harpe aux saules de l'Arno, el oii le peinire devrait condamner sa main droilc à oublier son art. Cependant un œil perspicace pouvait voir, même alors, que le génie et la science ne survivraient pas longtemps à l'état de choses qui les avait produits, et que les grands hommes dont le talent donnait de l'éclat à cette triste époque, formés jadis sous l'influence de jours plus heureux, ne laisseraient point après eux de successeurs. Les siècles les plus brillants de l'histoire littéraire ne sont pas toujours ceux auxquels l'esprit humain doit le plus. On peut se convaincre de ce fait, en comparant la génération qui les suit à celle qui les a précédés. Les premiers fruits qu'on recueille d'un mauvais régime viennent souvent de graines semées sous un bon. Il en futainsi, sous quelques rapports, du siècle d'Auguste. Il en futainsi du siècle de Ilaphaël et de l'Arioste, d'Aide et de Vida.

Machiavel regrettait amèrement les malheurs de son pays; il en discernait clairement la cause et le remède. C'était le système militaire du peuple italien qui avait éteint sa valeur et sa discipline, et avait fait de ses trésors une proie accessible à tous les spoliateurs étrangers. Machiavel forma un projet qui fait également honneur à son cœur et à son intelligence, celui d'abolir les troupes mercenaires, et d'organiser une milice nationale.

Les elforts qu'il lit pour arriver à ce grand but devraient seuls mettre son nom à l'abri de la honte. Pacilique par habitude et par situation, il étudia avec la plus

JIACUIAVEL. 43

grande assiduité la théorie de la guerre. Il s'en rendit maître dans tous ses détails. Le gouvernement ilorentin entra dans ses vues. On nomma un conseil de guerre. On ordonna des levées. L'infatigable ministre parcourut tout le pays pour veiller à Texécution de ses plans. Le moment était, sous plusieurs rapports, favorable à l'expérience. Le système de la tactique militaire avait subi une grande révolution. On ne regardait plus la cavalerie comme la force principale d'une armée. Le temps qu'un citoyen pouvait dérober à ses travaux ordinaires, bien qu'insuffisant pour le familiariser avec les exercices d'un homme d'armes, suffisait pour en faire un bon fantassin. La crainte du joug étranger, du pillage, du massacre et de l'incendie, aurait pu vaincre l'aversion pour la carrière militaire qu'engendrent généralement l'industrie et l'oisiveté des grandes villes. Pendant quelque temps la mesure eut un bon effet. Les nouveaux soldats se conduisirent convenablement sur le champ de bataille. Machiavel contemplait avec un orgueil de père les bons résultats de ses plans, et commençait à espérer que les armes italiennes pourraient encore une fois faire reculer les barbares du Tage et du Rhin. Mais le floi monta avant qu'on eût pu élever les barrières destinées à le repousser. Pendant quelque temps, à la vérité, Florence fut particulièrement heureuse. La famine, le fer et la peste avaient dévasté les plaines fertiles et les puissantes cités que traverse le Pô. Toutes les malédictions prononcées jadis contre ïyr semblaient être tombées sur Venise. Les négociants se tenaient déjà à l'écart, pleurantsur leur grande cilé. On pouvait se croire arrive au jour où les herbes marines croîtraient le long de son ilialto silencieux, et où le p6-

44 ESfAlS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.

cheur laverait ses filets dans son arsenal désert. Quatre fois Naples avait été conquise et reconquise par des tyrans égalementpeu soucieux desonbonheur, également avides de ses dépouilles. Florence avait encore à subir la dégradation et le vol, à se soumettre aux ordres de puissances étrangères, à racheter et à racheter encore, à un prix énorme, ce qui lui appartenait légitimement, à remercier ceux qui la pillaient, et à s'excuser d'avoir raison. Elle fut enfin privée même des bénédictions de cet infâme et servile repos. Ses institutions politiques et militaires disparurent à la fois. Les Médicis revinrent de leur long exil, à la suite d'envahisseurs étrangers. On abandonna la politique de Machiavel ; la pauvreté, l'emprisonnement et la torture se chargèrent de le récompenser des services qu'il avait rendus à son pays.

Après sa chute, le grand homme d'État poursuivit son projet avec une ardeur infatigable. Dans le but de répondre à quelques objections populaires, et aussi de réfuter quelques erreurs alors fort répandues au sujet de la science militaire, il écrivit ses sept livres sur l'art de la guerre. Cet excellent ouvrage a la forme d'un dialogue. Les opinions de l'auteur sont placées dans la bouche de Fabrizio Colonna, seigneur puissant des États de l'Église et officier remarquable au service du roi d'Espagne. Colonna visite Florence en revenant de Lombardie pour retourner chez lui. Il rencontre quelques amis chez Cosimo Ruccellai. jeune homme aimable et distingué, dont Machiiv£l déplore avec émotion la f;n prématurée. Après un élégant festin, ils se retirenc dans les parties les plus ombragées du jardin, pour éviter la chaleur. Fabrizio y remarque quelques plantes rares. Cosimo dit que, bie» qu'elles soient rares dans les temps

modernes, les auteurs classiques en font souvent mention, et que son grand-père, comme beaucoup d'autres Italiens, s'amusait à mettre en pratique les anciennes méthodes de jardinage. Fabrizio exprime son regret de voir ceux qui veulent affecter les mœurs des anciens Romains, choisir pour leur ressembler les occupations les plus frivoles. Ceci mène à une conversation sur le déclin de la discipline militaire et sur les meilleurs moyens de la rétablir. L'institution de la milice florentine est vigoureusement défendue, et l'on suggère diverses améliorations de détail.

Les Suisses et les Espagnols étaient regardés, à cette (!;poque, comme les meilleurs soldats de l'Europe. Le bataillon suisse se composait depiquiers, et ressemblait beaucoup à la phalange grecque. Les Espagnols, comme jadis les sodats de Rome, étaient armés de l'épée et du bouclier. Les victoires de Flamininus et de Paul Emile sur les rois macédoniens semolent prouver la supériorité des armes employées par les légions. La même expérience avait été récemment suivie du même résultat à la bataille de Ravenne, un de ces jours néfastes où la folie et la méchanceté humaines entassent les ravages d'une famine ou d'une peste. Dans ce mémorable conflit, l'infanterie d'Aragon, les vieux compagnons de Gonsalve, abandonnés par tous leurs alliés, se firent un passage au plus épais des piques impériales, et effectuèrent leur retraite dans un ordre parfait, en face de la gendarmerie do Foix et de la célèbre artillerie d'Esté. Fabrizio, on plutôt Machiavel, propose de combiner les deux systèmes, d'armer les premiers rangs d'une pique destinée à repousser la cavalerie, et les derniers rangs d'une épée, arme utile à tout autre emploi. Dans tout son ouvrage,

l'aulenr exprime sa profonde admiration pour la science militaire des anciens Romains, et son grand mépris pour les maximes qui étaient en vogue parmi les militaires italiens de la génération précédente. Il préfère l'infanterie à la cavalerie, et les camps fortifiés aux villes fortiliées. Il est disposé à remplacer les longues et molles opérations de ses compatriotes par des mouvements rapides et des engagements décisifs. Il attache très-peu d'importance à l'invention de la poudre. Il semble même croire qu'elle ne doit changer h peu près rien à la manière d'armer ou de distribuer les troupes. Le témoignage général des historiens semble prouver, il faut l'avouer, que l'artillerie mal construite et mal servie de cette époque, quoique utile dans un siège, rendait peu de services sur le champ de bataille.

Je ne me hasarderai pas h donner un avis sur la tactique de Machiavel, mais je sais que son livre est plein de mérite et d'intérêt. C'est un ouvrage inappréciable, en sa qualité de commentaire sur l'histoire de son temps. La finesse, la grâce et la clarté du style, l'éloquence et l'animation de certains passages, doivent plaire même aux lecteurs qui ne s'intéressent pas au sujet en question.

Le Prince et les Disco2irs sur Tite-Live ont été écrits après la chute du gouvernement républicain. Le premier fut dédié au jeune Laurent de JMédicis. Cette circonstance semble avoir indigné les contemporains de l'auteur, bien plus que les doctrines qui, plus lard, firent détester le nom même de cet ouvrage. On \ crut voir la preuve d'une apostasie politique. Ce qui paraît certain, c'est! que Machiavel, désespérant de la liberté de Florence, était disposée soutenir tout gouvernement de nature à garantir son indépendance. L'intervalle qui sépa-

MACHIAVEL. Al

raît une démocratie d'un pouvoir dpspoliquc, Sodoriiii de Laurent, semblait disparaître quand on le comparait à la différence entre l'état ancien et l'état présent de ritalie, entre la sécurité, l'opulence, le repos dont elle avait joui sous son gouvernement national, et la misère 011 elle était plongée, depuis la fatale année ofi le premier tyran étranger était descendu des Alpes. La noble et pathétique exhortation qui sert de conclusion au Prince, prouve combien l'écrivain était ému à cette pensée.

Le Prince raconte l'histoire d'un homme ambitieux, \qs Discours racontent l'histoire d'un peuple ambitieux. Les principes qui servent à expliquer, dans le premier ouvrage, l'élévation d'un individu, sont appliqués, dans le second, à la durée plus étendue, et à l'intérêt plus complexe d'une société. Un homme d'État moderne peut trouver puérile la forme des discours. En réalité, Tite- Live n'est pas un hislorien auquel on puisse ajouter implicitement foi, même dans les circonstances où il a dû posséder les renseignements les plus importants. La première décade, à laquelle s'est borné Machiavel, mérite h peine plus de foi que notre chronique des rois bretons qui régnaient avant l'invasion des Romains. Mais le commentateur n'a guère emprunté à Tite-Live qu'un petit nombre de textes qu'il aurait aussi bien pu extraire de la Vulgate ou du Décaméron. Toutes les pensées sont originales.

Nous avons déjà longuement donné notre avis sur le genre d'immoralité qui a rendu le Prince impopulaire, et qu'on retrouve à un degré presque égal dans les Discours. Nous avons essayé de montrer qu'elle venait du temps plutôt que de l'homme, que c'était une corruption partielle, non une preuve de dépravation totale. Cepen-

4S ESSAIS POLITIQUES ET l'IIl LOSÔPIIIQUES.

(larit nous ne pouvons nier que ce ne soit une tache bien lâcheuse ; elle nuit considérablement au plaisir que pourraient procurer ces ouvrages h tout homme intelligent.

Il est vraiment impossible d'imaginer un esprit plus sainement et plus vigoureusement constitué que celui quia produit ces ouvrages. Les qualités cferhomnjed'Élat pratique et de l'homme d'État conternplatif se trouvaient évidemment unies chez l'auteur dans une rare et parfaite harmonie. Son habileté dans le détail des affaires ne s'était pas développée aux dépens de ses facultés générales. Son esprit n'était i)as devenu moins vaste, mais ses méditations étaient plus correctes, et possédaient ce caractère vivant et pratique qui les distingue si complètement des vagues théories de la plupart des philosophes politiques.

Tous ceux qui ont vu le monde savent que rien n'est aussi inutile qu'une maxime générale. Si elle est très-morale ou très-vraie, on peut la donner comme modèle d'écriture dans les écoles gratuites. Si elle est, comme celles de La Uochefoucauld, singulière et frappante, elle peut devenir une excellente épigraphe pour un essai. Mais parmi tous les sages apophthegmes qui ont été prononcés, depuis le temps des sept sages de la Grèce jusqu'à celui d» Bonhomme Richard, il en est bien peu qui aient empêché une seule sottise. Nous accordons aux préceptes de Machiavel le plus grand et le plus rare de tous les éloges, en disant qu'ils peuvent souvent servir à régler la conduite, non parce qu'ils sont plus justes ou plus profonds que ceux qu'on peut extraire d'autres auteurs, lîîais parce qu'on peut plus facilement les appliquer aux problèmes de la vie réelle.

Il y a des erreurs dans ces ouvrages. Mais ce sont des erreurs qu'un écrivain, dans la situation de Machiavel,

pouvail difficilement éviter. Elles viennent, pour la plupart, d'un seul défaut qui nous semble exister dans tout son système. Il a, dans ses plans politiques, beaucoup plus mûrement pesé les moyens que les résultats. Il n'a pas établi assez clairement que les sociétés et les lois n'existent que dans le but d'augmenter le bonheur individuel. Il semble avoir en vue le bien du corps social, indépendamment du bien des membres de ce corps, parfois même à leurs dépens. Parmi toutes les erreurs poliliqnes, c'est peut-être celle qui a fait le plus de mal et qui a étendu le plus loin ses ravages. Dans les petites républiques de la Grèce, l'état de la société, l'étroite union et la dépendance mutuelle des citoyens, la sévérité des lois de la guerre, tendaient à encourager une opinion qu'on oserait à peine blâmer, en de telles circonstances. Les intérêts de chaque individu étaient étroitement liés aux intérêts de l'État. Une invasion détruisait ses récoltes et ses vignes, le chassait de sa demeure, et le foiçait à affronter toutes les rigueurs de la vie militaire. Un traité de paix lui rendait la sécurité et le bien-être. Une victoire doublait le nombre de ses esclaves. Une défaite faisait peut-être de lui un esclave. Quand Périclès dit aux Athéniens, dans la guerre du Péloponèse, que, si leur pays triomphait, les pertes des particuliers seraient promptement réparées, mais que, s'ils étaient vaincus, tous les individus seraient probablement ruinés, il ne disait que la vérité. Il parlait à des hommes auxquels les tributs des nations vaincues assuraient la nourriture et le vêlement, le luxe du bain et les amusements des théâtres, qui grandissaient avec leur pays, et devant lesquels tremblaient les citoye;:s de nations moins prospères ; à des hommes qui aurai at pour le moins perdu, en cas de

50 ESSAIS rOLlTFQUKS ET PHILOSOPHIQUES.

revers pour leur pays, tous les plaisirs cl tons les privilèges dont ils jouissaient. Les calamités nationales pouvaient les condamner à être massacrés sur les ruines fumantes de leur ville, à être conduits enchaînés sur un marché d'esclaves, à se voir enlever leurs enfants, les uns pour travailler dans les carrières de la Sicile, et les autres pour garder les harems de Persépolis. Chez les Grecs, le patriotisme devint un principe dominant, ou plutôt une passion indomptable. Leurs législateurs et leursphilosophes imaginèrent qu'en pourvoyantà la grandeur et à la force de l'État, ils pourvoyaient suffisamment au bonheur du peuple. Les écrivains de Tempire romain vivaient sous des despotes qui avaient absorbe dans leur empire des centaines de nations, et dont les jardins auraient couvert les petites républiques de Phlius et de Platée. Cependant ils continuaient à employer le même langage, et à discourir sur le devoir de sacrifier tout à un pays auquel ils ne devaient rien.

Des causes semblables à celles qui avaient exercé leur inlluence sur les Grecs agirent puissamment sur le caractère moins vigoureux et moins audacieux des Italiens. Comme les Grecs, les Ilaliens faisaient partie de peliles communautés. Chaque individu était vivement intéressé au bien-être de la société à laquelle il appartenait; il avait part à sa richesse et à sa pauvreté, à sa gloire et à sa honte. Cela était particulièrement vrai dans le siècle de Machiavel. Les événements publics avaient été pour les simples citoyens la cause de malheurs immenses. Les envahisseurs du Nord avaient ruiné leurs patrimoines, souillé leurs couches nuptiales, incendié leurs maisons, égorgé leurs enfants. Il était naturel que (les hommes vivant à une pareille époque fussent dis-

posés h s'exagérer l'imporlance des mesures an moyen desquelles une nation se fait craindre de ses voisins, et à déprécier celles qui lui assurent la prospérité intérieure.

Itien n'est plus remarquable dans les traités politiques de Machiavel que la parfaite loyauté d'esprit dont il y fait preuve. Elle est presque aussi frappante quand l'auteur est dans son tort que lorsqu'il a raison. Il n'avance jamais une opinion fausse parce qu'elle est nouvelle ou éclatante, parce qu'il peut la couvrir d'une belle phrase, ou la défendre par un ingénieux sophisme. Ses erreurs peuvent toujours s'expliquer parles circonstances au milieu desquelles il est placé. Il ne les a évidemment pas cherchées; elles se trouvaient sur son chemin, et elles étaient difficiles à éviter. Au début d'une science, de telles fautes doivent être nécessairement commises.

Sous ce rapport, -il est amusant de comparer le Prince et les Discoin^s à l'Esprit des lois. Montesquieu jouit pcut- 6lrc d'une plus grande célébrité qu'aucun écrivain politique de l'Europe moderne. Il doit sans doute quelque chose à son mérite, mais il doit bien plus à la fortune. Il eut la chance pour lui. Il se fît remarquer par la France, au moment oij elle se réveillait du long sommeil de la bigoterie religieuse et politique, et par la force des choses il devint un favori. A cette époque, les Anglais regardaient un Français parlant de contrôle constitutionnel et de lois fondamentales comme un prodige non moins étonnant que le cochon savant ouïe nourrisson musicien. Spécieux mais superficiel, visant à l'effet, indifférent à la vérilé, préoccupé de construire un système, mais oubliant qu'il faut des matériaux pour construire quelque chose de s.olidc et de durable, le spirituel président créait des théories avec autant de rapidité et de légèreté qu'on peut en

62 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPIIiQr L:S.

mettre à élever des châteaux de cartes aussitôt finis que projetés, aussitôt délruiîs que finis, aussitôt oubliés que détruits. Machiavel se trompe parce que son expérience, empruntée à un état tout particulier delà sociéié, n'a pas toujours pu le mettre à môme de juger l'effet d'inslitutions autres que celles dont il avait observé la marche. ATontesquieu se trompe parce qu'il a quelque chose de beau à dire, et qu'il veut le dire. Si le phénomène qu'il rencontre n'entre pas dans son plan, il fouille dans l'histoire universelle. S'il ne peut découvrir ou mutiler un seul témoignage authentique qui vienne à l'appui de ses hypothèses à la Procuste, il va chercher quelque fable monstrueuse sur le Siam, le Bantam ou le Japon, racontée par des écrivains auprès desquels Lucien et Gulliver étaient véridiques, pas des écrivains menteurs à double litre, comme voyageurs et comme jésuites.

La justesse de la pensée et la justesse de l'expression sont généralement réunies. L'obscurité et l'affectation sont les deux plus grands défauts de style. L'obscurité dans les mots vient presque toujours de la confusion dans les idées, et le désir d'éblouir à tout prix qui produit l'affectation dans la manière d'un écrivain, engendre habituellement des sophisrnes. L'esprit ouvert et judicieux de IMachiavel se reflète dans son langage lumineux, poli et viril. Le style de Montesquieu au contraire montre à chaque page un esprit animé et ingénieux, mais sans justesse. Toutes les habiletés d'expression, depuis la mystérieuse concision d'un oracle jusqu'à la légèreté d'un fit parisien, lui servent h déguiser la fausseté de quelques-uns de ses raisonnements, et la vulgarité de quelques autres. Les absurdités prennent la brillante forme d'épigrammes; les idées rebattues s'enveloppent danj

fies énigmes. L'œil le plus exercé a quelque peine k supporter l'éclat répandu sur certaines parties, ou à pénétrer les ténèbres qui en enveloppent d'autres.

Ce qui donne un intérêt tout parliculier aux œuvres poliliques de Machiavel, c'est la douloureuse ardeur dont il est rempli, chaque fois qu'il aborde un sujet ayant rapport aux calamités de sa patrie. Il est difncile de concevoir une situation plus triste que celle d'un grand homme, condamné à voir la lente agonie d'un pays épuisé, à le soigner pendant les accès alternatifs de stupéfaction et de délire qui précèdent sa dissolution, et à voir disparaître peu à peu les symptômes de vitalité, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le froid glacial, les ténèbres et la corruption. Machiavel eut à remplir cet ingrat et pénible devoir. Pour employer l'énergique langage du prophète, il était « fou de la vue que voyaient ses yeux, » la désunion dans le conseil , la mollesse dans les camps, la liberté éteinte, le commerce en déclin, l'honneur national souillé, un peuple éclairé et florissant abandonné à la férocité de sauvages ignorants. Quoique ses opinions n'eussent pas échappé à la contagion de l'immoralité politique qui était répandue chez ses concitoyens, il était naturellement sévère et impétueux plutôt que souple et artificieux. Quand le souvenir de la dégradation de Florence et de l'infâme outrage qu'il a subi lui reviennent à l'esprit, il abandonne la douceur rusée de sa profession et de son pays pour s'abandonner à l'honnôte amertume du mépris et de la colère. Il parle comme un homme dégoûté du temps malheureux et du peuple abject au milieu desquels il doit vivre. Il soupire après la force et la gloire de l'antique Home, après les faisceaux de Drutus et l'épce do Scipion^ après la gravité de lu

chaise curule, et la sanglante pompe du sacrifice triomphal. Il semble revenir aux jours oii huit cent mille guerriers italien.* couraient aux armes, sur le bruit d'une invasion gauloise. Il a hérité de l'esprit de ces intrépides et hautains sénateurs qui oubliaient les liens les plus chers de la nature pour ne songer qu'à leurs vertus publiques, qui regardaient avec dédain les éléphanls et Tor de Pyrrhus, et écoutaient avec un calme inaltérable les désastreuses nouvelles de la bataille de Cannes. Semblable à un temple antique que gâte la barbare architecture d'un siècle postérieur, son caractère acquiert un nouvel intérêt des circonstances mêmes qui le dénaturent. Les proportions originales ne sont que plus frappantes par suite du contraste qui existe entre elles et des additions aussi mesquines que défectueuses.

L'influence de ces sentiments ne se retrouve pas seulement dans les écrits de Machiavel. Son enthousiasme, ne trouvant pas un libre cours dans la carrière qu'il avait choisie, semble s'être transformé en une légèreté pleine de désespoir. Il trouvait un vindicatif plaisir ù outrager les opinions d'une société qu'il méprisait. Il ne tenait plus compte des convenances naturelles à un homme qui avait occupé un rang si élevé dans le monde littéraire et politique. L'amertume sarcastique de sa conversation dégoûtait ceux qui étaient plus disposés à accuser sa licence que leur propre abaissement, et qui ne pouvaient concevoir la puissance des émotions cachées sous les plaisanteries des malheureux et sous les folies des sages.'

Nous avons encore à nous occuper des œuvres historiques de Machiavel. Sa vie de Castruccio Castracani ne nous prendra qu'un moment; elle mériterait à peine notre attention, si elle n'avait été plus remarquée par le

public qu'elle ne le mérite. Peu de livres, à la vérité, auraient pu être plus intéressants qu'une histoire approfondie et judicieuse où Machiavel aurait raconté la vie de l'illustre prince de Lucques, du plus éminent de ces chefs italiens qui, semblables à Pisistrate et à Gélon, acquirent un pouvoir plus facile h sentir qu'à voir, un pouvoir basé, non sur des lois ou des règlements, mais sur la faveur publique et sur leurs grandes qualités personnelles. Un tel ouvrage nous montrerait la nature réelle de cette sorte de souveraineté, si singulière et si souvent mal comprise, que les Grecs appelaient tyrannie, et qui, modifiée sous quelques rapports par le système féodal, reparut dans les républiques de la Lombardie et de la Toscane. Mais celte petite composition de Machiavel n'est aucunement une histoire. Elle ne prétend pas à la fidélité. C'est une fantaisie, et une fantaisie sans grand mérite. Elle est à peine plus authentique que la nouvelle de Belphégor, et elle est beaucoup plus ennuyeuse.

Le dernier grand ouvrage de cet homme illustre fut l'histoire de sa ville natale. Il l'écrivit par ordre du pape, qui, comme chef de la maison de Médicis, était alors souverain de Florence. Cependant Côme, Pierre et Laurent de Médicis y sont jugés avec une liberté et une impartialité qui font également honneur à l'écrivain et .à son patron. Les misères et les humiliations de la dépendance, le pain qui est plus amer que toute autre nourriture, l'escalier qui est plus pénible à monter que toujt autre, n'avaient pas accablé Machiavel. Le poste le plus corrupteur dans une profession corruptrice n'avait pas perverti Ifi noble cceurde Clément.

Celle histoire ne parait pas être le fruit de beaucoup de travail ou de recherches. Elle manque positivement

56 LSSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, d'exaclilude. Mais elle est élégante, animée, pittoresque plus qu'aucune autre en italien. Le lecteur y puise, je crois, une impression plus vivante et plus fidèle des mœurs et du caractère national que dans des récits plus corrects. Le fait est que ce livre appartient plutôt à la littérature ancienne qu'à la littérature moderne. Il est écrit dans le genre, non de Davila et de Clarendon, mais d'Hérodote et de Tacite. On pourrait presque dire que les histoires classiques sont des romans basés sur des faits. Sans aucun doute, le récit est strictement vrai sur tous les points principaux. Mais les nombreux petits incidents qui ajoutent à l'intérêt, les mots, les gestes, les regards, sont évidemment dus à l'imagination de l'auteur. De nos jours, on agit différemment; l'écrivain donne un récit plus exact. Je ne sais si le lecteur en reçoit de ])lus exactes notions. Les meilleurs portraits sont peutêtre ceux où il y a une légère nuance de caricature, et je ne suis pas sûr que les meilleures histoires ne soient pas celles oîi on emploie judicieusement un peu de l'exagération d'une fiction. L'exactitude y perd quelque chose, mais l'effet y gagne beaucoup. On néglige les lignes secondaires, mais les grands traits caractéristiques se gravent ù jamais dans l'esprit.

L'histoire finità la mort de Laurent deMédicis. Il paraît que Machiavel avait l'intention de continuer son récit. Riais la mort l'empêcha de réaliser ce projet, et ce fut Guichardip 4ui eut la triste tâche de raconter la désolation et la honte de l'Italie.

Machiavel vécut assez longtemps pour voir le (lornicr effort tenté par les Florentins eu faveur de la liberté. Peu de temps après sa mort, la monarchie fut définitivement établie, non pus une monarchie seuiblable à celle dont

Côme de Médicis avait profondément établi les fondements dans les institutions et dans les cœurs de ses compatriotes, et que Laurent avait ornée de tous les trophées dé la science et des arts, mais une tyrannie révoltante, orgueilleuse el vile, cruelle et faible, bigote et licencieuse. Le caraclère de Machiavel était odieux aux nouveaux maîtres, et les portions de sa théorie qui s'accordaient parfaitement avec leur pratique journalière fournirent un prétexte pour noircir sa mémoire. Ses œuvres furent dénaturées par les savants, mal comprises par les ignorants, censurées par l'Église, honnies avec loule la rancune d'une feinte vertu par les instruments d'un gouvernement méprisable, et par les prêtres d'une superstition plus méprisable encore. Le nom de l'homme dont le génie avait illuminé les ténèbres de la politique, et dont la sagesse patriotique avait valu à un peuple opprimé une dernière chance d'émancipation et de vengeance, devint proverbialement infâme. Pendant plus de deux siècles, ses cendres restèrent dans l'oubli. Eulin un grand seigneur anglais rendit les derniers honneurs au plus grand des hommes d'État de Florence. Dans l'église de Santa Croce, on éleva un monument à sa mémoire, monument que contemplent avec respect tous ceux qui savent distinguer les vertus d'un grand cœur à travers la corruption d'un siècle dégénéré, et qu'entoureront des hommages encore plus profonds, le jour où le but auquel il avait voué sa vie publique sera atteint, le jour où le joug étranger aura été brisé, où un second Procida vengera les malheurs de Naplcs, où un llienzi ptus heureux rendra à Piome la prospérité; le jour où les rues de Florence et de Bologne retentiront de nouveau de lei.r ancicii cri de guerre : Populo, l'opob; muoiano i (irannil

LOED BACON

Page 1