JUILLET
OEuvres (le François Dacon, lord chancelier d'Angleterre. — Nouvelle édition, par M. Basil Montagu : 10 vol, in-8. Londres. 1825-1834.
Nous remercions sincèrement M. Montagu de cet ouvrage vraiment plein de valeur. Nous sommes souvent d'un avis opposé à celui qu'il exprime comme biographe ; mais on ne saurait mettre en question le talent aveclequel il a su réunir les matériaux sur lesquels se fondent ses opinions; et nous sommes tout prêts à reconnaître que nous devons, en grande partie, à ses recherches exactes et minutieuses les moyens de réfuter ce que nous ne pouvons regarder que comme des erreurs.
Ce travail a été, pour M. Montagu, un travail accompli avec amour. L'écrivain est évidemment épris de son sujet. Il en a le cœur plein; on le retrouve constamment dans sa bouche et sous sa plume. Ceux qui fréquentent les cours où M. Montagu se fait si souvent remarquer par son talent et par ses succès, savent combien il lui arrive souvent d'animer la discussion d'un point de droit, en citant quelque puissant aphorisme, ou quelque brillant commentaire, tiré du De Augmentis ou du Novum Or ganum. La biographie de Bacon que nous avons sous les yeux, doit sans aucun doute beaucoup de sa valeur ù
l'honnôte et généreux enthousiasme de celui qui Ta écrite. Ce sentiment a stimulé son activité et soutenu §,a persévérance; il l'a poussé à déployer toute son habileté et toute son éloquence; mais aussi, je suis forcé de le dire, il a puissamment contribué à fausser son jugement. Je ne suis nullement dépourvu de sympalhie pour M. Montagu, ou même pour ses faiblesses. Il y a peu d'erreurs qui méritent plus d'indulgence que celle qui porte un homme à revêtir de toutes les qualités morales ceux qui ont laissé des monuments impérissables de leur génie. Les causes de cette illusion preiinent naissance dans les replis les plus cachés de la nature humaine. Nous sommes tous disposés à jugpr les autres à n.otre point de vue personnel. L'opinion que nous nous formons d'un caractère dépend beaucoup de la façon dont ce caractère touche à nos propres intérêts et à nos propres passions. Nous avons de la peiue à penser favorablement de ceux qui fiOi}S jcontrarient ou qui nous dépriment, et nous sommes prêts à trouver mille excuses pour les vices de ceux qui nous sont utiles ou agréables. C'est là, selon moi, une des illusions auxquelles la ra,ce tsumaine tout entière est sujette, et que l'expérience et la réflexion ne peuvent détruire qu'en partie. C'est, pour me servir .diC la phraséologie de Bacon, un^ erreur qui fait partie de Vidola tribus. De là vient l'indulgence extraordinaire avec laquelle les contemporains jugent souvent, et la postérité juge presque toujours le caractère moral d'un homme éminent dans les lettres ou dans les beaux-arts. Le monde jouit et profite des travaux d'un tel homme. Le nombre de ceux qui souffrent de ses vices personnels est petit, même de son vivant, lorsqu'on le compare au iiomlpre dg i?<eux poyr I^sqwjels &es talents &oût ime source
eo tSSAlS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
de jouissance. Au bout de quelques années, tous ceux auxquels il a fait du tort ont disparu. Mais ses œuvres demeurent, et sont une source de délices pour des milliers d'individus. Le génie de Salluste est encore au milieu de nous. Mais les Numides qu'il pillait, et les infortunés maris qui le trouvaient dans leurs maisons à des heures indues, sont oubliés. Nous nous laissons charmer par la finesse des observations de Clarendon et par la sobre majesté de son style, au point de ne plus voir que l'historien et d'oublier l'oppresseur et le bigot. Falslaff et Tom Jones ont survécu aux gardes-chasse que Shakspeare bâtonnait, et aux hôtesses que Fielding escroquait. Un grand écrivain est l'ami et le bienfaiteur de ses lecteurs; ils ne peuvent le juger que sous la trompeuse influence de leur amitié et de leur reconnaissance. Nous savons tous combien nous répugnons à admeltre toute histoire pouvant porter atteinte à l'honneur de ceux dont nous aimons la société et dont nous avons reçu service, combien nous luttons contre l'évidence, et, lorsque les faits sont incontestables, avec quelle ardeur nous nous rattachons à l'espoir qu'il est quelque explication ou quelque circonstance atténuante ignorée de nous. Tel est le sentiment qu'éprouve naturellement à l'égard des grands esprits du passé, un homme qui a reçu une éducation libérale. Il ne saurait calculer le montant de sa dette envers eux. Ils l'ont guidé vers la vérité. Ils ont rempli son âme de nobles et gracieuses images. Ils lui ont clé fidèles dans toutes les vicissitudes de la vie, ils l'ont consolé dans ses épreuves, ils l'ont soigné dans ses maladies, ils l'ont entouré dans ses heures de solitude. Ces sortes d'amitiés ne sont exposées à aucune des chances qui peuvent allaiblir ou détruire d'autres allacheuienls.
Le temps s'enfuit, la forlune est inconstante, les caractères s'aigrissent; des liens qui semblaient indissolubles sont rompus chaque jour par l'intérêt, par Témulation ou par le caprice. Mais rien de tout cela ne saurait atteindre nos relations silencieuses avec les plus grands esprits. Ces tranquilles rapports ne sont troublés ni par la jalousie ni par le ressentiment. Ce sont d'anciens amis qui ne changent jamais de visage, qui sont les mêmes dans la richesse et dans la misère, dans la gloire et dans l'obscurité. Les morts ne sont pas des rivaux. Les morts ne changent pas. Platon n'est jamais maussade. Cervantes n'est jamais emporté. Démosthène ne vient jamais mal à propos. Dante ne reste jamais trop longtemps. Il n'est pas de division politique qui puisse brouiller avec Cicéron. Il n'est pas d'hérésie qui puisse donnerl'horreur deBossuet.
Il est donc parfaitement naturel qu'une personne douée de sensibilité et d'imagination éprouve un sentiment d'affectueux respect pour les grands hommes avec l'esprit desquels elle vit dans une communion journalière. Cependant, il est bien positif que ces grands hommes n'ont pas toujours mérité le respect ou l'affection. Parmi les écrivains dont les ouvrages continueront à instruire et à charmer l'humanité jusque dans les siècles les plus éloignés, il en est qui ont vécu dans des situations telles que nous connaissons leurs actions et leurs motifs aussi bien qu'un homme peut connaître les actions et les motifs d'un autre homme; et malheureusement leur conduite n'a pas toujours été de nature à mériter l'approbation d'un juge impartial. Mais le fanatisme d'un dévot adorateur du génie résiste à toutes les preuves cl à tous les arguments. Le caractère de son idole est pour lui un article de foi, et la raison ne saurait envahir
éi ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
le domaine de la foi. Il mainlient sa superstition avec une rrcdiilité aussi illimitée et un zèle aussi peu scrnpulciix que ceux qu'on rencontre chez les hommes de parti les plus ardents au sein des factions religieuses ou politiques. Il rejette les preuves les plus décisives; îl met de côlé les règles de morale les plus élémentaires; il fiilsifie complètement des portions importantes et considérables de l'histoire. L'enthousiaste dénature les faits avec toute l'effronterie d'un avocat, et confond le bien et le mal avec toute la dextérité d'un jésuite, îe tout pour assurer à un homme qui repose dans son tombeau depuis plusieurs siècles, une meilleure répulalion que celle qu'il mérite. La Vie de Ciccron, par ?iIiddleton, est une preuve frappante de l'influence qu'exerce ce genre de partialité. Jamais il n'y eut de nature p'us facile à comprendre que celle de Cicéron. Jamais il n'y eut d'esprit plus pénétrant ou plus critique que celui de Middlelon. Si le biographe a\ait apporté à l'examen de la conduite de son homme d'État favori iine très-petite parcelle de la finesse et de la sévérité dont il a fait preuve dans ses recherches sur les grandes prétentions d'Épiphane et de Justin Martyr, il n'aurait pu manquer de produire une histoire très-précieuse d'une époque très-intéressante. Mais cet homme si spirituel et si savant, cet homme, « si prudent et si sage, qu'à peine, disait-on, il prenait pour parole d'Évangile ce que croyait l'Église (t), » avait une juperslition qui lui était propre. Ce grand Iconoclaste était luimême un idolâtre. Tandis que ce grand avvocato dcl ff/flt'o/o discutait, non sans habileté, les droits de Cyprien
(1) « So •wary held niid wise
« That, as't was said, lie scarce roccivcd « For Gospel wlial tlic Cliurcli bcllcved. »
et d'Alhanasc à une place dans le Calendrier, il composait lui-même une légende mensongère en l'honneur do saintTullius.il représentait comme un modèle de toutes les vertus, un homme dont on ne saurait, à la vérité, placer trop haut les talents et les connaissances, et qui n'était nullement dépourvu de qualités aimables, mais dont l'âme tout entière était en proie à une vanité féminine et à une ignoble lâcheté. Le biographe de Cicéron qualifie de sages, de vertueuses, d'héroïques, des actions pour lesquelles Cicéron lui-même, le plus éloquent et le plus habile des avocats, n'a pas su trouver d'excuse, des actions qu'il ne mentionne dans sa correspondance conûdentielle qu'avec honte et remords. Toute l'histoire de cette grande révolution qui renversa l'aristocratie romaine, tout l'état des partis, le caractère de tous les hommes publics, sont dénaturés avec art, afin d'arriver à quelque chose qui ressemble à un plaidoyer en faveur d'une très-éloquente et très-aimable girouette.
Le volume qui nous occupe aujourd'hui nous rappelle parfois la Vie de Cicéron. Il y a cependant entre les deux livres une différence importante. Le docteur Middleton avait évidemment une conscience déplaisante de la faiblesse de sa cause ; aussi avait-il recours aux ruses les moins honnêtes; tantôt il dénaturait les faits d'une façon impardonnable, tantôt il les supprimait. La foi de M.Monlagu est sincère et implicite. Il ne se permet pas la moindre tricherie. Il ne cache rien. Il place les faits sous nos yeux, dans la pleine confiance qu'ils produiront sur nos esprits l'effet qu'ils ont produit sur le sien. Ce n'est que lorsqu'il passe des actes aux motifs des actes que sa partialité se révèle, et alors il laisse Middleton bien loin derrière lui. Il part de ce point que Bacon était un homme
Ci ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, éminemment vertueux. M. Monl;ip;u juge le fruit d'après l'arbre. Il est forcé de raconter bien des actions que personne n'aurait songé à défendre, si un antre que Bacon les avait commises, des actions qu'il est facile d'expliquer tout à fait, 61 l'on admet que Bacon était un homme sans principes solides et sans élévation de cœur, des actions qu'on ne saurait expliquer d'une autre façon, à moins d'avoir recours à quelque hypothèse grotesque pour laquelle il n'y a pas trace de preuves. Mais, aux yeux de M. Montagu, toute hypothèse est plus probable que celle que son héios ail jamais pu faillir gravement.
Celle manière de défendre Bacon ne me semble nullement baconimne. Prendre comme établi le caractère d'un homme, et puis déduire de son caractère la nature morale de toutes ses actions, c'est sans contredit une méthode parfaitement opposée à celle que recommande le Novum Organum. Le zèle pour la gloire de son maître a seul pu, j'en suis convaincu, porter M. Montagu à s'écarter ainsi des préceptes de son maître. Je suivrai une marche toute différente. J'essaierai, avec les seconrs précieux dont je suis redevable à M. Montagu, de donner à mes lecteurs un aperçu de la vie do Bacon qui les mette à même d'apprécier exactement son caractère.
Il est à peine nécessaire de dire que François Bacon était fils de Sir Nicholas Bacon qui conserva le grand sceau d'Angleterre pendant les vingt premières années du règne d'Elisabeth. La renommée du père a été jetée dans l'ombre par celle du fils. Mais Sir Nicholas n'était pas un politique ordinaire. Il appartenait h une classe d'hommes qu'il est plus aisé de dépeindre collectivement que séparément, à une classe d'hommes dont les esprits avaient été formés sous une môme discipline, qui app.ir-
LOUD DACON. GK
tenaitMil au môme rang dans hi sociélé, à la même uiiiversité, au même parti, à la même secte, à la même administration, et dont les facultés, les opinions, les habitudes, la fortune se ressemblaient tellement, qu'en retraçant le caractère, j'allais dire la vie de l'un d'entre eux, on fait, nour ainsi dire, leur portrait à tous.
Ce fut la première génération d'hommes d'État de profession que produisit l'Angleterre. Avant eux, la division du travail avait été, sous ce rapport, très-imparfaite. Ceux qui avaient dirigé les affaires publiques avaient été, sauf quelques exceptions, des guerriers ou des prêtres; des guerriers dont le rude courage n'était ni guidé par la science, ni adouci par l'humanité; des prêtres qui vouaient habituellement leur science et leurs facultés à la défense de la tyrannie et de l'imposture. Les Hotspur, les Neville, les Cliflbrd étaient des natures rudes, incultes et irréfléchies ; ils apportaient dans la salle du conseil la disposition cruelle et impérieuse qu'ils avaient acquise au milieu du tumulte de la guerre et du pillage, dans le sombre repos de leurs forteresses entourées de fossés et de sentinelles. D'un autre côté, était le prélat, calme et souple, versé dans tout ce qu'on regardait alors comme de la science, formé, dans les écoles, à l'art de gouverner sa langue, et dans le confessionnal à celui de gouverner les cœurs, rarement superstitieux, mais habile à se servir de la superstition des autres; perfide, comme cela était naturel de la part d'un homme contraint par sa profession à être un hypocrite s'il n'était pas un saint ; égoïste, comme cela était naturel de la part d'un homme qui ne pouvait ni former des liens domcsliques ni nourrir l'espoir d'une postérité légitime; plus attaché h son ordre qu'à son pays, et jetant constamment sur Ilonie un
CG ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, regard fiulii; loul en din-oanl la poliliquo de l'Angleterre.
Maisraccroissement do la richesse, le progrès de la science, et la réforme religieuse produisirent un grand changement. Les nohles cessèrent d'être des chefs militaires ; les prêtres cessèrent de posséder le monopole de la science, et l'on vit apparaître une nouvelle et remarquable espèce de politiques.
Ces hommes n'appartenaient à aucune des classes de la société qui avaient jusqu'alors presque exclusivement fourni des ministres à l'Élal. Ils étaient tous laïques; cependant ils étaient tous hommes de savoir, et tous hommes de paix. Ils ne ftiisaient pas partie de l'aristocratie. Ils n'avaient trouvé, dans leur patrimoine, ni titres, ni grands domaines, ni armées de serviteurs, ni châteaux fortifiés. Cependant ils n'appartenaient pas à la classe inférieure, comme ceux que des princes, jaloux de la puissance d'une noblesse, ont parfois tirés d'une forge ou d'une boutique de savetier pour les placer au rang le plus élevé. Ils étaient tous bien nés. Ils avaient tous reçu une éducation libérale. Ils étaient tous, chose remarquable, membres de la même université. Les deux grands centres nationaux d'instruction avaient déjà à cette époque le caractère qu'ils conservent encore aujourd'hui. L'inslilulion la moins ancienne et la moins splcndide était alors ce qu'elle est toujours restée depuis, la première en activité intellectuelle, et la plus disposée à entrer dans la voie du progrès. Cambridge avait l'honneur d'élever les célèbres évêques protestants qu'Oxford avait l'honneur d^ brûler, et c'était à Caniljridge que se formait l'esprit des hommes d'État auxquels on doit principalement attribuer le solide éla-
LORD DACON. C7
blissement de la religion réformée dans le nord de l'Europe.
Les hommes d'Élat dont je parle, avaient passé leur jeunesse au milieu du tumulte incessant de la controveise Ihéologique. Les opinions étaient encore dans un état de chaos anarchique, s'enlremôlant, se séparant, avançant, reculant. Parfois l'opiniâtre bigoterie des conservateurs semblait devoir l'emporter. Puis l'impétueux élan des réformateurs triomphait un moment de tous les obstacles. Mais alors la masse, qui résistait, s'opposait si fortement au courant qu'elle l'arrêtait, et le forçait à rétrograder lentement. La vacillation qui parut à cette époque dans la législation anglaise, et qu'il a été à la mode d'attribuer au caprice et à la puissance d'un ou deux individus, fat véritablement une vacillation nationale. Ce n'était pas seulement dans l'esprit d'Henri VIII que la nouvelle théologie prenait un jour l'ascendant, puis que les leçons de la nourrice et du prêtre regagnaient le lendemain leur influence. Ce n'était pas seulement dans la maison de Tudor que le mari était exaspéré de l'opposition de la femme, que le fils s'écartait des opinions du père, que le frère persécutait la sœur, que les sœurs se persécutaient mutuellement. La lutte entre les principes de conservation et les principes de réforme était engagée partout, dans toutes les congrégations, dans toutes les écoles savantes, autour du foyer domestique, et dans les derniers replis de tous les esprits capables de réflexion. Ce fut au Tiilieu de cette fermentation que se développèrent les hommes dont je parle. Ils étaient nés réformateurs. Ils appartenaient naturellement à cette espèce d'hommes qui sont toujours au premier rang dans le grand progrès intellectuel. Par conséquent, ils étaient
C8 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES. tons protestants. Cependant, bien qu'il n'y ait aucun nnotif (le douter de leur sincérité, leur zèle religieux n'était pas grand. Parmi eux, pas un ne voulut courir le moindre risque personnel pendant le règne de Marie; pas un ne seconda la malheureuse tentative de Northumberiand en faveur de sa belle-fille; pas un ne prit part aux desseins désespérés de Wyatt. Ils s'arrangèrent pour avoir affaire sur le continent; ou bien, s'ils ne purent quitter l'Angleterre, ils entendirent la messe et observèrent le carême avec un parfait décorum. Lorsque ces ténébreuses et périlleuses années eurent pris fin, et que la couronne eut passé à une nouvelle souverains, ils furent les premiers à s'occuper de la réforme de l'Église. M;iis ils procéaùrent avec la calme résolution d'hommes d'Élat,non avec rimpéluosilé de théologiens. Ils agirent, non en hommes qui regardaient la religion romaine comme un système trop offensant pour Dieu et trop nuisible au salut des âmes pour qu'on pût le tolérer une heure, mais en hommes qui regardaient les points en litige parmi les chrétiens comme peu importants par euxmêmes, et qui ne se faisaient nul scrupule de professer, de même qu'ils l'avaient fait auparavant, la foi catholique de Marie, la foi protestante d'Edouard, ou quelque autre des nombreuses combinaisons intermédiaires que le caprice d'Henri VIH et la politique servile de Cranmer avaient su extraire des doctrines des partis hostiles. Ils étucfièrent attentivement l'état de leur propre pays et celui du continent; ils virent de quel côté inclinait l'esprit public; puis ils choisirent leur voie. Ils se mirent à la tête des protestants européens, et firent dépendre toute leur gloire et leur fortune du succès de leur parti.
II est inutile de raconter avec quelle dextérité, quelle résolution et quelle gloire ils dirigèrent la politique de l'Angleterre, pendant les mémorables années qui suivirent leur arrivée au pouvoir ; comment ils parvinrent à réunir leurs amis et à séparer leurs ennemis, comment ils humilièrent l'orgueil de Philippe, comnisnt ils vinrent en aide à l'indomptable courage de Coligny, comment ils sauvèrent la Hollande opprimée, comment ils fondèrent la grandeur maritime de leur pays, comment ils surpassèrent en ruse les habiles politiques de l'Italie, et apprivoisèrent les farouches chefs des Highlands. Il est impossible de nier qu'ils aient commis bien des actes de nature à faire peser sur un homme d'État de notre temps le blâme le plus sévère. Mais si l'on considère le niveau de la moralité à cette époque, et le caractère peu scrupuleux des adversaires contre lesquels ils avaient à combattre, on sera forcé de reconnaître que ce n'est pas sans motif que leurs noms sont encore l'objet de la vénération de leurs compatriotes.
Il y avait, sans doute, de grandes diversités dans leur nature morale et intellectuelle. Mais il y avait pourtant entre eux un grand air de famille. C'étaient des esprits remarquablement sains. On ne voyait pas en eux de facultés particulières développées d'une façon remarquable, mais une vigueur et une santé virile régnaient dans tout leur être. Ils étaient des lettrés. La nature et l'exercice avaient rendu leurs esprits très-propres aux recherches spéculatives. Ils furent entraînés par les circonstances, bien plus que par leur inclination naturelle, à jouer un rôle important dans la vie active. Toutefois, dans la vie active, ils se monlrèrent entièrement exempts des difaiits communs aux théoriciens et aux pédants. Jamais
on n'observa plus soigneusement les signes des temps. Jamais on n'eut une plus grande connaissance pratique de la nature humaine. Leur politique se fit généralement remarquer bien plutôt par sa vigilance, sa modération et sa fermeté, que par son invention ou son esprit d'entreprise.
Ils parlaient et ils écrivaient d'une manière digne de leurexcellent jugement. Leur éloquenceétaitmoinsabondante et moins ingénieuse, mais bien plus pure et plus virile que celle de la génération qui les suivit. C'était l'éloquence d'hommes qui avaient vécu avec les premiers traducteurs de la Bible, et avec les auteurs de la liturgie anglicane. C'était une éloquence lumineuse, digne, solide, et à peine empreinte de l'affectation qui gale le style des hommes les plus éminents du siècle suivant. Et lorsque, parfois, ces politiques se voyaient forcés de prendre part aux controverses théologiques dans lesquelles étaient alors engagés les plus précieux intérêts des États, ils s'en acquittaient comme s'ils avaient passé leur vie dans les écoles et dans l'assemblée de la Convocation (1).
Ces hommes célèbres possédèrent une qualité qui les préserva de l'inconstance proverbiale de la cour et de la multitude. Ni intrigue ni coalition de rivaux ne purent leur enlever la confiance de leur souverain. Jamais un parlement n'attaqua leur influence. Jamais la foule n'associa leurs noms à quelque odieux grief. Leur pouvoir ne cessa qu'avec leur vie. Sous ce rapport, leur sort prosente un contraste bien frappant avec celui des politiques brillants et entreprenants de la génération précédenle et de la génération suivante. Burleigh fut ministre pendant quarante ans. Sir Nicholas Bacon conserva le
(1) \.ACo)<)'ocatwn est, en Angletcite, l'asscniblcc des représentauls du clergé. (Noie du traducteur.)
grand sceau pendant plus de vingt ans. Sir Waller Mildmay fut chancelier de l'Échiquier pendant vingt-lrois ans. Sir Thomas Smith fut dix-huit ans secrélaire d'État; Sir Francis Walsingham, à peu près aussi longtemps. Ils moururent tous au pouvoir, entourés du respect public et de la faveur royale. Le sort de Wolsey, de Cromvvell, de Norfolk, de Somerset el de Norlhumberland avait été bien différent. Bien différent aussi, fut le sort d'Essex, de Raleigh et de l'homme encore plus illustre dont je me propose d'examiner la vie.
Peul-ôlre peut-on trouver l'explication de celte circonstance dans la devise que Sir Nicholas Bacon avait fait placer sur son château de Gorhambury : « Mediocria firma. » C'était une maxime que ni lui ni ses collègues ne perdaient jamais de vue. Ils étaient plus jaloux de donner à leur pouvoir de profondes assises que d'élever l'édifice à une hauteur imposante, mais dangereuse. Jamais aucun d'eux n'aspira à être seul ministre. Jamais aucun d'eux n'excita l'envie en déployant avec ostentation sa richesse et son influence. Jamais aucun d'eux n'affecta d'éclipser l'ancienne aristocratie du royaume. Ils se montrèrent exempts de ce puéril amour des litres qui caractérise les courtisans en crédit de la génération qui les précéda et de celle qui les suivit. Un seul, parmi tous ceux que nous avons nommés, fut fait pair; et il se contenta du degré de noblesse le moins élevé. Quanta l'argent, on ne saurait équitablement les accuser de rapacité, vu l'époque où ils vécurent. Quelques-uns d'entre eux mériteraient des éloges, môme aujourd'hui, umt leur désintéressement fut grand. Leur fidélité envers l'Élatétait incorruptible : leurs n^œurs sans tache, leurs familles régulières et bien gouvernées.
72 ESSAIS POLITIQUES ET PIllLOSOI'HIQL'ES.
Parmi ces hommes d'État, sir Nicholas Bacon occupait le second rang, et venait après Burleigh. Camden l'appelle « Sacris conciliis allerum columen; » et George Buchanan,
« diù britannici « Regni secundum columen. »
La seconde femme de sir Nicholas et la mère de François Bacon fut Anne Cooke, l'une des filles de Sir Anthony Cooke, homme d'un grand savoirqui avait été précepteur d'Edouard YI. Sir Anthony s'était beaucoup occupé de l'éducation de ses filles, et il vécut assez pour les voir toutes grandement et heureusement mariées. Leurs connaissances classiques les faisaient remarquer, même parmi les femmes à la mode de leur temps. Catherine, qui devint lady Killigrew, écrivait des hexamètres et des pentamètres latins qui figureraient avec honneur dans les Musœ Etonenses. Mildred, femme de lord Burleigh, était, au dire de Robert Ascham, la jeune femme qui savait le mieux le grec en Angleterre Lady Jane Grey toujours exceptée. Anne, la mère de Fra./Çois Bacon, était versée dans l'étude des langues et de la théologie. Elle correspondait en grec avec l'évéque Jewel, et elle traduisit si correctement du latin son yl/;o/o^/a que ni lui ni l'archevêque Parker ne purent suggérer un seul changement. Elle traduisit aussi du toscan une série de sermons sur la falalilé et le libre arbitre composés par Bernardo Ochino. Ce fait est d'autant plus curieux qu'Ochino appartenait à celte bande peu nombreuse mais remplie d'audace, de réformateurs italiens, à laquelle la secte des sociniens dnit son origine, et qui encourut les analhùmesà la fois de Wittembcrg, de Genève, de Zurich, et de Rome.
LOlîD BACON. 73
A la mode de son temps, Lady Bacon était, sans aucun doute, une personne de l'esprit le plus cultivé. Mais il ne faut cependant pas nous laisser aller à croire qu'elle et ses sœurs fussent des femmes plus distinguées que beaucoup de celles qui vivent de nos jours. C'est, je crois, une erreur fort répandue. J'ai souvent entendu des hommes qui désirent, comme le fait tout homme de sens, voir donner aux femmes une éducation forte, parler avec enthousiasme des dames anglaises du seizième siècle, et regretter de ne pouvoir trouver aujourd'hui une jeune fille qui ressemble à ces belles élèves d'Ascham et d'Ayli;;er, qui, tout en brodant, comparaient le style d'Isociale et celui de Lysias, et qui, tandis que les cors sonnaient et que les chiens chassaient, restaient seules dans leur petite chambre, les yeux attachés sur celte page immortelle qui raconte avec quel tranquille et doux courage le premier grand martyr de la liberté intellectuelle ])ril la coupe des mains de son geôlier désolé. Mais assurément de telles plaintes sont sans fondement. Je n'ai pas la moindre envie de rabaisser les dames du seizième siècle et leurs travaux. Mais je crois que ceux qui les vantent aux dépens des femmes de notre temps, oublient une circonstance remarquable et très-importante. Du temps d'Henri VIII et d'Edouard VI, toute personne qui ne pouvait lire ni grec ni latin, ne pouvait rien lire, ou à peu près rien. L'italien était la seule langue moderne qui possédât quelque chose d'analogue à une littérature. Tous les livres précieux qui existaient alors dans toutes les langues nationales de l'Europe auraient à peine rempli une étagère. L'Angleterre ne possédait ni les pièces de Siiakspeare, ni la Reine des Fées : la France n'avait pas Icù Esbais de Montaigne ; l'Espagne no connaissait pas Dou
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Quichotte. En parcourant une bibliothèque bien fournie, combien trouverions-nous de livres anglais ou français qui fussent déjà publiés, à l'époque où Lady Jane Grey et la Reine Elisabeth reçurent leur éducation? Chaucer, Gower, Froissart;, Comines, Rabelais, forment à peu près toute la liste. Il était donc absolument nécessaire, ou qu'une femme reçût une éducation classique, ou qu'elle n'en reçût aucune. Lorsqu'on ignorait les langues anciennes, il était impossible d'avoir une idée nette de ce qui se passait dans le monde politique, littéraire ou religieux. Le latin était, au seizième siècle, tout ce que fut le français au dix-huitième, peut-être même plus encore. C'était la langue des cours aussi bien que celle des écoles. C'était la langue de la diplomatie; c'était la langue de la controverse politique et théologique. Le latin était une langue fixée, à une époque où les langues vivantes étaient dans un état de fluctuation; il était universellementconnu des savants et de la société polie; aussi, presque tous les écrivains qui aspiraient à une réputation grande et durable écrivaient-ils en latin. Ceux qui l'ignoraient ne pouvaient élargir le cercle de leurs connaissances; et ce n'était pas seulement à lire Gicérùn et Virgile, ou de gros traités sur le droit canon et sur la théologie, qu'ils devaient renoncer : les mémoires les plus intéressants, les papiers d'État, les pamphlets du temps, et même les poésies les plus célèbres ou les plaisanteries les plus populaires paraissant sur les affaires du jour, les vers complimenteurs de Buchanan, les dialogues d'Érasme, les épîtres de Hutten leur restaient absolument étrangers. Il n'en est plus ainsi. Toute la controverse politique et religieuse se fait maintenant dans les langues modernes. On n'emploie plus les langues anciennes que pour com-
menlcr les anciens écrivains. Les grandes productions du génie d'Athènes et de Rome sont toujours les mômes. Mais bien que leur valeur positive n'ait pas changé, leur valeur relative a toujours été s'amoindrissant^ \orsqu'on la compare à la grande masse de richesse intellectuelle que possède l'humanité. Ils étaient le tout intellectuel de nos ancêtres. Ils ne sont qu'une partie de nos trésors. Quelle tragédie aurait fait verser des larmes à Lady Jane Grcy, quelle comédie l'aurait fait sourire, si elle n'avait pas eu dans sa bibliothèque les anciens auteurs dramatiques? Un lecteur moderne peut se passer d'OEdipe et de Médée, maintenant qu'il possède Othello et Hamlet. S'il ne sait rien de PjTgopolynice et de Thrason, il connaît intimement Bobadil, et Dessus, et Pistol, et Parollcs. S'il ne peut jouir de la délicieuse ironie de Platon, il peut trouver quelque compensation dans celle de Pascal. S'il est banni de Néphélococcygia, il peut se réfugier àLilliput. Je ne me rends coupable, j'espère, d'aucune irrévérence envers les grandes nations auxquelles la race humaine doit les arts, la science, le goût, la liberté civile et intellectuelle, quand je dis que les richesses qu'elles nous ont léguées ont été si soigneusement administrées que l'intérêt accumulé dépasse aujourd'hui le capital. Je crois que les livres qui ont été écrits dr.ns les langues de l'Europe occidentale, depuis deux cent cinquante ans (j'y compren(ls.,écessairemcnt les traductions des langues anciennes), ont plus de valeur que tous les ouvrages qui existaient avant celte époque. Les femmes anglaises savent au moins aussi bien les langues modernes de l'Europe que leurs frères ou leurs maris. Aussi, quand je compare les connaissances de Lady Jane Grey avec celles d'une jeune femme insliuilc de notre temps, je n'hésite
pas à donner la supériorité à la dernière. J'espère que mes lecteurs me pardonneront cette digression. Elle est longue, mais elle n'est pas trop déplacée, je crois, si elle réussit à les convaincre qu'ils ont tort de penser que les arrière-arrière-grand'méres de leurs arrière -arrièregrand'mères étaient des femmes supérieures à leurs sœurs et à leurs femmes.
François Bacon, le plus jeune fils de sir Nicholas, naquit à York-House, demeure de son père dans le Strand, le 22 janvier 4561. La santé de François était très-délicate, et c'est à cette circonstance qu'on peut attribuer, en partie, ce port grave et ce goût des occupations sédentaires qui le distinguaient de ses camarades. Tout le monde sait combien sa précoce promptitude d'esprit et le sérieux de ses manières amusaient la Reine, et comment elle l'appelait son jeune garde des sceaux. On raconte qu'encore tout enfant, il quitta ses compagnons de jeu, pour aller étudier, sous une voûte située dans Saint- James' Fields, la cause d'un singulier écho qu'il y avait remarqué. Il est certain qu'à l'âge de douze ans, il se livra à de très-ingénieuses recherches sur l'art des jongleurs, sujet qui mérite, comme le remarque très-justement le professeur Dugald Stewart, toute l'attention des philosophes. Ce ne sont que des bagatelles. Mais la grande destinée de Bacon leur donne de l'intérêt.
A treize ans, il entra au Collège de la Trinité, à Cambridge. Cette célèbre école de science jouissait de la faveur spéciale du Lord trésorier et du Lord garde des sceaux, et précisément un mois après l'admission de François Bacon, elle reconnaissait, dans une lettre publique, tons les avantages que lui valait leur patronage. Le dircclc'ur du collège était Whilgift, plus tard arche-
vtîque de Cantorbéry, prêtre lyrannique et bas, d'un esprit étroit, qui devint puissant à force de servilité et d'adulation, et qui employa sa puissance à persécuter simultanément ceux qui pensaient comme Calvin sur le gouvernement de l'Église, et ceux qui ne partageaient pas la doctrine de Calvin sur la réprobation. Il était alors dans l'état de la chrysalide qui quitte la forme de ver pour prendre celle de papillon ; une sorte de nymphe intermédiaire entre le sycophante et l'oppresseur. Il se dédommageait de la cour qu'il était forcé de faire aux ministres, en exerçant^ dans l'enceinte de son collège, une mesquine tyrannie. Cependant il serait injuste de ne pas reconnaître, à son éloge, qu'il rendit vers cette époque un grand service aux lettres. Il résista courageusemont à ceux qui voulaient faire du Collège de la Trinité, une simple succursale de l'École de Westminster, et par cet acte, le seul bon, je crois, de sa longue vie publique, il préserva le plus noble établissement d'éducation qu'il y ait dans toute l'Angleterre, du sort dégradant qui fut le partage du Collège du Roi et du Nouveau Collège.
On a souvent dit que Bacon était encore au Collège de la Trinité, lorsqu'il conçut le plan de la grande révolution intellectuelle à laquelle son nom est irrévocablement attaché. Cependant les preuves de ce fait ne sont pas suffisantes pour l'établir ; et il est bien peu probable qu'un projet positif de celte nature ait pu avoir été formé si tôt, môme par un esprit aussi puissant et aussi actif. Mais il est certain que Bacon quitta l'université, après y avoir résidé trois ans, emportant de Cambridge un profond mépris pour le système d'éludés qu'on y suivait, ur.e conviction arrêtée que l'éducation académique en Angleterre était radicalement vicieuse, un juste dédain pour
les misères sur lesquelles s'(5puisaient les seclateurs d'A-
rislote, et un respect médiocre pour Arislote lui-môme.
Il avait atteint sa seizième année lorsqu'il se rendit à Paris, et il y resta quelque temps, sous la surveillance de Sir Amias Paulet, ministre d'Elisabeth à la cour de France, et Vun des plus habiles et des plus intègres parmi les excellents serviteurs qu'elle employait. La France était alors dans un déplorable état d'agitation. Les huguenots et les catholiques recueillaient toutes leurs forces pour la plus violente et la plus longue de leurs luttes tant de fois renouvelées, tandis que le prince qui aurait dû les proléger et les contenir, s'était tellement avili par ses vices et ses folies qu'il n'avait plus d'autorité sur personne. Bacon parcourut plusieurs provinces, et s'arrêta quelque temps à Poitiers. Nous avons des preuves abondantes du zèle qu'il apporta aux études littéraires et scientifiques pendant son séjour sur le continent ; mais son attention semble avoiç été principalement dirigée vers la statistique et la diplomatie. Ce fut h cette époque qu'il écrivit les notes sur l'état de l'Europe qui sont imprimées dans ses ouvrages. Il étudia les principes de l'art du chiffre avec beaucoup d'intérêt, et inventa un chiffre si ingénieux que, bien des années après, il le crut digne d'une place dans le De augmentis. Il était occupé de ces divers travaux, lorsqu'en février 1380, il apprit la mort presque subite de son père, et retourna aussitôt en Angleterre.
Cet événement vint assombrir ses perspectives d'avenir. 11 désirait vivement obtenir une situation qui lui permît de se vouer.à la littérature et à la politique. 11 s'adressa au gouvernement, et il est étrange que sa demande soit restée sans résultat. Ses désirs étaient modérés. 11
avait des droits héréditaires à la bienveillance de Tadministralion. avait été lui-même remarqué favorablement par la Reine. Son oncle était premier ministre. Son mérite personnel était si grand que tout ministre aurait dû s'empresser de l'attacher au service du pays. Mais ses sollicitations furent infructueuses. Le fait est que les Cecil ne l'aimaient pas, et qu'ils firent tout ce qu'ils purent décemment pour l'empêcher de s'élever. On n'a jamais dit que Bacon eût rien fait pour mériter leur antipathie. Il est peu probable qu'un homme doué d'un caractère naturellement doux, de manières courtoises, et qui fut toute sa vie prodigieusement préoccupé de son avenir, un homme qui poussait à l'extrême la crainte d'offenser les gens puissants, eût jamais donné de justes causes de déplaisir à l'un de ses parents qui pouvait, soit lui rendre des services essentiels, soit lui faire un tort irréparable. Voici, je crois, la vraie explication : Robert Cecil, second filsdu trésorier, avait quelques mois de moins que Bacon. Il avait été élevé avec le plus grand soin ; son père l'avait initié, dès l'enfance, aux mystères de la diplomatie ci des intrigues de cour ; il allait paraître sur la scène de la vie publique. Burleigh souhaitait passionnément que sa propre grandeur passât à son enfant de prédilection. Mais toute la partialité paternelle de Burleigli ne pouvait l'empôcher de voir que Robert n'était pas, en dé[)it de ses facultés et de sa science, l'égal do son cousin François. Gela me paraît la seule explication raisonnable de la co"Juilc du trésorier. M. Monlagii est plus charitable. 11 sujiposc que Burleigh ne se laissa influencer que par sr»n affection pour son neveu, et (jue ce fut à cause de cela qu'il l'encouragea h compter sur lui-même plutôt que sur les autres, et qu'il lui conseilla de choisir
eo ESSAIS roi.r;ir>uî:s et rHiLOsopiiiQrrs. I:i sûre carrière du droit, pliilôl que de s'aventurer sur le sable mouvant de la politique. Si tel était le sentiment de Burleigh, on a quelque peine h comprendre qu'il ait laissé son fds s'aventurer sur ces sables mouvants dont il avait si soigneusement préservé son neveu. Si Burleigh l'avait voulu^ il lui aurait été facile d'assurer à Bacon une situation agréable et sûre. Il est certain qu'il se montra aussi peu disposé à donner à son neveu une profession qui l'aidât à faire son chemin, qu'à lui fournir le moyen de vivre sans profession. Il n'est pas douteux pour moi que Bacon lui-môme attribuait la conduite de ses parents à la jalousie que leur inspirait la supériorité de son mérite. Dans une lettre écrite bien des années après à Villiers, il s'exprime ainsi : a Aidez, encouragez et faites avancer les hommes distingués dans toutes les situations, dans toutes les professions, car du temps des Cecil, père et fils, on supprimait volonlairerement et par plaisir les hommes distingués. »
Quels que pussent être les motifs de Burleigh, il resta inébranlable dans son dessein. François adressa à son oncle et à sa tante des supplications pressantes, humbles, presque serviles. Il était le jeune homme le plus distingué de son temps, celui qui promettait le plus pour l'avenir. Son père avait été le beau-frère, le collègue le plus utile, l'ami le plus intime du ministre. Mais tout cela ne servit de rien au pauvre François. Il fut contraint, bien contre son gré, de s'adonner à l'élude du diûil. Il fut admis à Grarfs Inn (1), et continua, pendant
(I) Les înns of Court (llospitia Curiir) sont, en Angleterre, des corporation? dp légistes auxquelles ceux qui aspirent à devenir avocats doi vent s'affilier pour apprendre le droit et pour faire leur stage. I.es quatre plus célèlires de ces collèges de légistes sont Yliuwr Temple, le Muhlle Temple, Lincoln' s Inn et Grcnjs Inn. [Note du trndiic'ciii'.)
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quelques années, à vivre danî une laborieuse obscurilé. Il est difficile de dire jusqu'où allait sa science comme jurisconsulte. Un homme comme lui pouvait acquérir sans peine la somme très-minime de connaissances techniques qui suffit pour rendre un avocat éminent dans sa profession, quand il joint à ce peu de science de la promptitude, du tact, de l'esprit, de la finesse, de l'éloquence, et la connaissance du monde. L'opinion générale semble avoir été celle qu'exprimait un jour la Reine Elisabeth : « Bacon a beaucoup d'esprit et beaucoup de savoir, » disaitelle, {( mais dans les questions de droit, il montre tout ce qu'il sait, et cela ne va pas loin. » Je soupçonne les Cecil d'avoir fait de leur mieux pour répandre celte opinion à force d'insinuations et de mots couverts. Coke la proclamait ouvertement, avec l'insolence rancunière qui lui élait habituelle. Il n'est pas de bruits plus facilement adoptés que ceux qui rapetissent le génie et consolent l'envie des esprits médiocres. Rien ne pouvait être plus doux pour un stupide avocat, précurseur de celui qui, cent cinquante ans plus tard, « hochait dédaigneusement la tête quand on appelait Murray, un homme d'esprit, » que de savoir que le penseur le plus profond et l'orateur le plus éloquent du siècle connaissait imparfaitement la loi sur le bastard eigné et le mulier puisné (1), et qu'il confondait le droit de free fishery avec celui de common of piscary (2).
(1) Dans la langue du vieux droit anglais, le bastard eigné eit un fils aîné qui est né avant le mariage de son père et de sa mèie. Le mulier puisné est son frère puîné, mais né après le mariage, légitime et héritier du père commun. {Note du traducteur.)
(2) Le droit de free fiiherij est, en Angleterre, le privilège exclusif concédé par la couronne de pêcher dans une rivière publique. Le droit de common of piscary^^ est celui de pêcher dans les eaux d'un siuiple p;ir!ici;licr. {Noie du traducteur.)
11 est positif que Bacon savait beaucoup mieux la philosophie du droit que qui que ce fût de son vivant et môme cent cinquante ans après lui. Ses connaissances techniques, soutenues par ses admirables facultés et par son éloquence persuasive, étaient tout h fait suffisantes pour lui procurer des clients. 11 fit très-rapidement son chemin, et conçut bientôt l'espoir d'être appelé à siéi^er en dedans de la barre (1). 11 s'adressa à cet effet à lord Burleigh, mais il ne reçut qu'un refus catégorique. Nous pouvons, en quelque mesure, apprécier les motifs de ce refus, d'après la réponse de Bacon, qui existe encore. Il paraît que le vieux Lord, dont l'âge et la goutte n'avaient nullement amélioré le caractère, et qui aimait à marquer son aversion pour les jeunes gens brillants et spirituels de la nouvelle génération, saisit cette occasion d'adresser à François un sermon fort sévère sur sa vanité et son manque de respect pour ses supérieurs. François fit au trésorier une réponse très-humble, le remercia de son admonestation, et promit d'en profiter. Cependant les étrangers se montraient moins injustes envers le jeune avocat que ne l'avait été son plus proche parent. A vingt-six ans, il devint bencher de Gray's Inn (2), et deux
(1) Les simples avocats (Barristers) plaident, en Angleterre, à la barre des Cours. Les avocats auxquels la couronne a conféré le titre de conseil du Roi {King's Counfsel) partagent avec le procureur général (Attorney gênerai) et l'avocat général {Solicitor gênerai), le privilège de siéger en dedans de la barre. Le titre de conseil du Roi impose l'obligation de ne point plaider contre la couronne sans sa permission. Mais cette permission n'est jamais refusée.
{Note du traducteur.)
(2) Chaque collège de légistes est gouverné par un certain nombre de dignitaires qui portent le titre de masters, princi()als, bentlicr-f^ itewards, etc. (Noie du traducteur.)
ans après il fut nommé lecteur decarênie {l.ent reader){l). En 1590, il obtint enfin pour la première fois quelque marque de bienveillance de la cour. Il prêta serment comme conseil extraordinaire de la Reine [Queen's Counsel extraordinary) ('2). Mais cet honneur ne lui valut aucun émolument pécuniaire. Il continua donc à solliciter de ses puissants parents une situation qui put lui permettre de vivre sans s'absorber dans sa profession. Il supporta avec une patience et une sérénité qui ressemblaient, j'en ni peur, à de la servilité, l'humeur morose de son oncle, et les réflexions méprisantes que faisait sans cesse son cousin sur les hommes perdus dans les spéculations philosophiques, et trop savants pour pouvoir s'occuper des affaires publiques. A la fin, les Gecil eurent la générosité de lui procurer la survivance du greffe de la Chambre Étoilée. C'était une place lucrative; mais comme plusieurs années s'écoulèrent avant qu'elle fût vacante, il fut longtemps encore dans la nécessité de gagner son pain quotidien.
En 1593, il fut nommé membre du parlement pour le comté de Middlesex, et atteignit bientôt un rang élevé comme orateur. Il est facile de voir, dans les fragments peu nombreux que nous possédons de ses discours, qu'il y faisait preuve de la force d'expression et de la richesse d'imagination qui caractérisent ses écrits, et que l'étendue de ses connaissances littéraires et historiques lui permettait d'amuser son auditoire, au moyen
(1) La fonction du Lent reader est de donner des leçons de droit dans le collège. (.Yo/e du traducteur.)
(2) L'AI/orneij rjenernl et le Solicitnr r/enerul sont les conseils mdinaires de la couronne. Ses autres conseils sont des conseils extraordinaires. {Noie du traducteur.)
d'une foule d'images et d'allusions généralement heureuses et bien choisies, mais qui n'étaient probablement pas moins goûtées du public de son temps, lorsqu'elles étaient de nature à nous paraître aujourd'hui puériles ou pédantes. Il est évident, en outre, qu'il était, comme on pouvait du resie s'y attendre, parfaitement exempt des défauts communs aux avocats qui, après avoir grandi au barreau, entrent à la chambre des communes; qu'il avait l'habitude de traiter les grandes questions, non par fragments détachés, mais dans leur ensemble; qu'il raffinait peu, et que ses raisonnements dénotaient un esprit vaste plutôt qu'un esprit subtil. Un excellent juge , Ben Jonson , a décrit l'éloquence de Bacon dans des termes qu'on a déj,^ bien souvent cités, mais qu'on peut citer encore. « J'ai connu un noble orateur qui était ploia de gravité dans ses discours. Son langage, lorsqu'il pouvait se refuser à la tentation d'un bon mot, avait une noble sévérité. Jamais homme ne parla avec plus de netteté, plus d'ampleur, plus de poids : il ne se permettait pas la moindre phrase inutile, ou vide. Dans ses discours, pas un membre de phrase qui ne fût tout de lui et d'une valeur originale. Ses auditeurs ne pouvaient ni tousser ni détourner de lui leurs regards sans y perdre. Il était le maître lorsqu'il parlait, et il savait, suivant son bon plaisir, irriter et charmer ses juges. Jamais homme ne les eut davantage en son pouvoir. Quand on l'écoutait, o. n'avait qu'une crainte, et c'était qu'il ne finît trop tôt. » Ben Jonson fait mention des juges : il est donc probable qu'il n'avait entendu Bacon qu'au barreau. Je suis d'ailleurs porté à croire qu'à celte époque la chambre des communes était presque inaccessible aux étrangers. Il est vraisemblable qu'un ohser-
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valeur aussi sagace que Bacon ne parlait pas au parlement tout à fait comme à la Cour du Banc de la Reine. Mais la grâce des manières et du langage devait être à peu près commune au conseil de la Reine et au représentant du comté.
Bacon chercha à jouer dans la vie politique un jeu très-difficile. Il voulut être à la fois favori à la cour et populaire auprès de la multitude. Si jamais homme avait pu réussir dans une pareille tentative, c'était lui; il avait des facultés rares, un jugement d'une maturité précoce, un caractère d'une égalité parfiiite, et les manières les plus affables. Il n'échoua pas absolument. Une fois cependant, il s'abandonna à un élan de patriotisme qui lui causa de longs et amers remords, et qu'il n'osa jamais renouveler. La cour demandait des subsides considérables et un paiement très-rapide. Ce qui nous reste du discours de Bacon respire l'esprit du long parlement. « Les gentilshommes, dit-il, auront à vendre leur vaisselle plate, et les fermiers leurs pots d'étain avant qu'on paye de pareilles sommes; et quant à nous, nous sommes ici pour sonder à fond les blessures du royaume, non pour les effleurer en passant. Voici les dangers auxquels nous nous exposerions. D'abord, nous ferions naître le mécontentement, et nous mettrions en danger la sûreté de Sa Majesté, qui doit reposer plutôt sur l'amour que sur la richesse de son peuple. Ensuite, si nous accordions de celte manière les subsides, d'autres princes réclameraient un jour les mêmes sacrifices, en sorte que nous créerions un mauvais précédent pour nous-mêmes et pour notre postérité; et il faut qu'on puisse remarquer dans l'histoire que, parmi toutes les autres nations, la nation anglaise est la moins servile, la moins esclave, la
moins disposée à se laisser taxer. » La Reine et ses ministres furent profondément blessés de cette explosion d'esprit public. Et vraiment les fiers et violents Tudors avaient jadis envoyé à la Tour pour de bien moindres oQenses plus d'un honnête membre de la chambre des communes. Le jeune patriote s'abaissa jusqu'à faire les excuses les plus abjectes. Il supplia le Lord trésorier de montrer quelque bienveillance à son pauvre serviteur et allié. Il écrivit au Lord garde des sceaux une lettre lamentable, qui peut aller de pair avec les lettres les plus méprisables qu'ait jamais écrites Gicéron pendant son bannissement. La leçon ne fut pas perdue. Bacon ne se rendit plus jamais coupable de la môme faute.
Il comprit enfin qu'il avait peu à espérer du patronage des puissants alliés qu'il avait sollicités pendant douze ans, avec une si humble persévérance, et il commença à tourner ses regards d'un autre côté. Parmi les courtisans d'Elisabeth, on avait vu récemment paraître un nouveau favori, jeune, noble, riche, distingué, éloquent, brave, généreux, ambitieux ; un favori auquel la Reine, déjà vieille, avait accordé des marques de sa faveur telles qu'elle en avait à peine donné à Leicester, dans l'âge des passions; un favori qui était à la fois l'ornement du palais et l'idole de la Cité, qui était le patron des gens de lettres et des gens d'épée, qui était le refuge des catholiques persécutés et des puritains persécutés. La calme prudence qui avait permis à Burleigh de faire son chemin à travers tant de dangers, et la grande expérience qu'il avait acquise en traitant avec deux générations de collègues et de rivaux, semblaient à peine suffisantes pour le soutenir dans celte nouvelle lutte; et Robert Cecil ne contemplait qu'avec envie et avec crainte
la renommée et l'influence toujours croissantes d'Essex. L'histoire des factions qui divisèrent la cour et le conseil, pendant la fin du règne d'Élisabelh, est pleine d'enseignements utiles, mais elle n'est ni intéressante ni agréable. Les deux partis employaient des moyens familiers aux hommes d'État sans scrupules, et ni l'un ni l'autre n'avait, ou même ne prétendait avoir en vue un but vraiment important. L'esprit public se reposait d'un grand effort, et recueillait ses forces pour en accomplir un autre. L'élan terrible et impétueux qui avait fait avancer l'esprit humain dans la carrière de la vérité et de la liberté, pendant les cinquante années qui suivirent la séparation de Luther et de l'Église romaine, était épuisé. Les frontières qui séparent le protestantisme du papisme étaient, à très-peu de chose près, les mêmes qu'aujourd'hui. L'Angleterre, l'Ecosse, les royaumes du Nord d'un côté; l'Irlande, l'Espagne, le Portugal, l'Italie, de l'autre. La ligne de démarcation s'étendait, comme aujourd'hui, au milieu des Pays-Bas, de l'Allemagne et de la Suisse, divisant les provinces, les électorals, les cantons. La France pouvait être regardée comme un pays en litige, où la lutte était encore indécise. Depuis cette époque, les deux religions n'ont guère fait autre chose que de maintenir leur terrain. Quelques incursions accidentelles ont eu lieu. Mais la frontière générale est restée la même. Depuis deux cent cinquante ans, on n'a pas vu une grande société se lever comme un seul homme, et s'émanciper de la superstition des siècles par un puissant effort. Ce spectacle était fréquent au seizième siècle. Pourquoi n'en est-il plus ainsi? Pourquoi un mouvement aussi violent ii-l-il été suivi d'un repos aubsi prolongé? Les doctrines des rcl'oiniateurs ne
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sont pas moins conformes aujourd'hui qu'autrefois à la raison ou à la révélation. L'esprit public n'est assurément pas moins éclairé aujourd'hui qu'autrefois. Pourquoi, après avoir triomphé de tous les obstacles dans uu siècle qui jouissait comparativement de peu de science et de peu de liberté, le protestantisme ne fait-il pas de progrès appréciables c^ans un siècle de raisonnement et' de tolérance? Comment se fait-il que les Luther, les Calvin, les Rnox, les Zwingle, n'aient pas laissé de successeurs, que pendant deux siècles et demi, il y ait eu moins de convertis à la foi prolestante qu'il n'y eu avait parfois en une seule année au temps de la réfornialion? J'ai toujours regardé ce fait comme un des problèmes historiques les plus curieux et les plus intéressants. Peutêtre un jour essaierai-je de le résoudre. Pour le moment, il suffit de dire qu'à la fin du règne d'Elisabeth, le parti protestant avait, suivant le langage de l'Apocalypse, « abandonné sa première charité et cessé de faire ses premières œuvres, n
La grande lutte du seizième siècle avait cessé. La grande lutte du dix-septième siècle n'avait pas commencé. Les confesseurs du règne de Marie étaient morts. Les membres du long parlement étaient encore au berceau. Les papistes avaient été dépouillés de tout pouvoir dans l'État. Les puritains n'avaient pas encore atteint un pouvoir formidable. Il est vrai qu'un observateur attentif, connaissant bien l'histoire de la génération suivante, peut facilement discerner, dans les actes des derniers parlements d'Elisabeth , le germe d'événements importants et à jamais mémorables. Mais rien de tout cela n'était encore visible pour les conlcmporains. Les deux partis d'hommes ambitieux qui se disputaient
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le pouvoir, n'i^laioiil divisés par aucune grande queslion d'intérêt public. Ils appartenaient tous deux à l'Église établie. Ils professaient tous deux un dévouement sans bornes pour la Reine. Ils approuvaient tous deux la guerre avec l'Espagne. Je ne crois pas qu'il y ait aucun motif de supposer qu'ils eussent des vues différentes en ce qui touchait la succession à la couronne. Certainement ni l'une ni l'autre de ces factions ne méditait de grandes réformes. Ni l'une ni l'autre ne tenta le redressement du moindre grief public. Le mal le plus odieux et le plus pernicieux dont la nation eût alors à souffrir, leur était une source de profit à toutes deux, et elles le défendaient toutes deux avec un égal zèle. Raleigh avait le monopole des cartes à jouer, Essex le monopole des vins de dessert. En réalité, le seul motif de querelle entre les partis, c'était qu'ils ne pouvaient se mettre d'accord sur la part de pouvoir et de patronage qui devait leur revenir.
lîien dans la conduite politique d'Essex ne lui donne des titres à notre estime ; et la pitié que nous inspire sa fin prématurée et terrible, est diminuée par le souvenir de l'égoïsme avec lequel il compromit la vie et la fortune de ses amis les plus dévoués, et chercha, pour des motifs purement personnels, à plonger dans l'anarchie le pays tout entier. Cependant il est impossible de ne pas s'intéresser vivement à nn homme si brave, si courageux et si généreux ; à un homme qui sut à la fois se conduire, envers sa souveraine, avec une hardiesse dont alors aucun autre sujet ne se montrait capable, et envers ses inférieurs, avec une délicatesse dont bien peu de patrons ont donné exemple. Il ne ressemblait point à l'espèce vulgaire des bienfaiteurs. Il voulait
inspirer, non de la reconnaissance, mais de l'affeclion. Il s'efîorçait d'amener ceux qu'il protégeait à le regarder comme leur égal. Doué d'un esprit ardent et facile à émouvoir, il était naturellement disposé à admirer tout ce qui est grand et beau; il fut fasciné par le talent et le génie de Bacon. Il s'établit bientôt entre eux une étroite amitié, amitié qui devait finir d'une façon bien sinistre, bien triste, et bien honteuse.
En 1594, l'office de procureur général [Attorney gênerai] devint vacant, et Bacon conçut l'espoir de l'obtenir. Essex fil de la cause de son ami sa propre cause ; il sollicita, se plaignit, promit, menaça, mais tout fut inutile. Il est probable que l'aversion des Cecil pour Bacon, s'était encore accrue depuis qu'il s'était lié avec le comte. Robert Cecil était alors sur le point d'être fait secrétaire d'État. Il se trouva un jour, par hasard, dans la même voiture qu'Essex, et une conversation remarquable s'engagea bientôt entre eux: «Milord,» dit Sir Robert, « la Reine a résolu de nommer sans plus de retard un procureur général. Je prie Votre Seigneurie de me faire savoir qui vous comptez appuyer. » — «Votre question me surprend, » répliqua le comte, « vous ne pouvez pas ignorer que je suis pour votre cousin, François Bacon, et que je l'appuierai résolument, envers et contre tous. » — « Grand Dieu ! » s'écria Cecil, incapable de se contenir, «je suis surpris que Votre Seigneurie dépense ses forces sur un sujet si peu vraisemblable. Pouvez-vous me citer un seul précédent d'un jeune homme si inexpérimenté choisi pour remplir de si grandes fonctions? » L'objection était de bien mauvaise grâce (Jans la bouche d'un homme qui, bien que plus jeune que Bacon, s'alltiulail chaque jour à être fait secréluire d'État. La bévue était
trop visible pour être passée sous silence par Essex qui s'abstenait rarement de dire son avis. « Je n'ai pas recberché, » dit-il, « s'il y avait des précédents, et si des jeunes gens avaient jamais rempli la charge de procureur général. Mai!=, Sir Robert, je pourrais vous nommer un homme plus JLime que François, moins instruit, et également inexpérimenté, qui fait les plus grands efforts pour obtenir une situation bien autrement importante. » Sir Robert ne put rien répondre, si ce n'est qu'il se croyait capable de remplir les fonctions qu'il espérait obtenir, et que les longs services de son père méritaient de la part de la Reine cette marque de reconnaissance ; comme si ses facultés étaient comparables à celles de son cousin, ou comme si Sir INicholas Bacon n'avait rendu aucun service à l'État. Cecil insinua ensuite que, si Bacon pouvait se contenter de la place d'avocat général [Solicilor gênerai), la Reine aurait peut-être moins de peine à le digérer. « Ne me donnez pas de digestions à digérer, » s'écria le comte dans sa généreuse ardeur, « c'est la place de procureur général que je veux avoir pour François ; je dépenserai tout pour Tobtenir, pouvoir, influence, autorité et amitié; j'emploierai bec et ongles pour la lui procurer envers et contre tous ; et si cpielqu'un veut m'enlever cet emploi pour le donner à un autre, il verra ce qu'il lui en coûtera, avant qu'il y parvienne. Soyez-en assuré. Sir Robert, car maintenant je vous parle ouvertement : et pour ma part, Sir Robert, je trouve étrange que Milord trésorier él vous songiez à servir un étranger plutôt qu'un si proche parent; car si vous pesez en tous sens dans une balance les mérites de son compétiteur et les siens, à l'exception de cinq pauvres années qu'il a [»assées de plus que François dans une
Cour, VOUS verrez que, sous tout autre rapport, on ne saurait les comparer. »
Quand la charge de procureur général eut été donnée à un autre, le comte pressa la Reine de faire Bacon avocat général, et dans cette occasion, le vieux Lord trésorier ne se montra pas défavorable aux prétentions de son neveu. Mais, après une lutte qui dura plus d'un an et demi, et dans laquelle Essex, suivant ses propres expressions, dépensa pouvoir, influence, autorité et amitié, la place fut donnée à un autre. Essex sentit vivement ce désappointement, mais il trouva quelque consolation dans la plus généreuse et la plus délicate libéralité. Il fit présent à Bacon d'une terre située près de Twickenham, et valant près de deux mille livres sterling; et il le ût, comme Bacon l'avouait lui-môme bien des années après, « avec une noblesse et une bonté telles que la manière d'offrir valait plus que le cadeau lui-même, n
Ce fut peu de temps après ces événements que Bacon fit sa première apparition comme écrivain. Au commencement de 1597, il publia un petit volume d'Essais qui s'augmenta plus tard de tant d'articles qu'il finit par d'avenir bien des fois plus gros que le livre primitif. Ce petit volume eut une popularité extrême et bien méritée. Il fut réimprimé au bout de quelques mois ; on le traduisit en latin, en français et en italien, et il paraît qu'il établit immédiatement la réputation littéraire de son auteur. Mais, en dépit de la réputation croissante de Bacon, son sort était loin d'être brillant. Il avait de grands embarras financiers; il fut même arrêté un jour dans la rue, sur la requête d'un orfèvre, pour une dette de trois cents livres sterling, et il fut conduit dans une prison pour dettes de Coleman Street.
LORD DACON. flâ
Essex resta pour Bacon d'une bonté infatigable. En 1596, il partit pour sa mémorable expédition sur la côte d'Espagne. Au moment de s'embarquer, il écrivit à plusieurs de ses amis pour leur recommander de veiller, en son absence, aux intérêts de Bacon. Il revint, après avoir accompli le plus brillant exploit militaire qui ait illustré une armée anglaise sur le continent, pendant le long intervalle qui s'écoula entre la bataille d'Azincourt et la bataille de Blenheim. Sa valeur, ses grandes facultés^ son caractère humain et généreux avaient fait de lui l'idole de ses compatriotes, et avaient arraché des éloges, même à ceux qu'il avait vaincus. Il avait toujours été orgueilleux, opiniâtre ; son magnifique succès n'avait fait qu'aggraver ses défauts. Mais il était toujours le môme pour son ami François. Bacon avait songé à faire sa fortune au moyen d'un mariage, et il avait commencé h faire sa cour à une veuve du nom de Halton. Les manières excentriques et le caractère violent de cette femme faisaient le malheur et le désespoir de tous ses parents. Mais Bacon ignorait ses défauts, ou bien il était disposé à passer par-dessus, à cause de son immense fortune. Essex plaida la cause de son ami avec son ardeur accoutumée. Les lettres que le comte adressa à Lady Hatton et à sa mère, existent encore, et elles lui font le plus grand honneur. « Si elle était ma sœur ou ma fdle, » écrivait-il, a je vous afOrme que je me déciderais tout aussi positivement en sa faveur que je vous conseille aujourd'hui de le faire; » et ailleurs: « Si ma parole vaut quelque chose, je proteste que, si j'avais quelqu'un qui me tînt d'aussi près qu'elle vous tient, j'aimerais mieux la lui donner qu'à des hommes revêtus de titres bien plus considérables. » Heureu-
04 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, sèment pour Bacon, la démarche fut infructueuse. La dame lui rendit plus d'un service. Elle le refusa, et elle accepta son ennemi. Elle épousa sir Edward Coke, pédant à l'esprit étroit et au cœur dur, et elle fit de son mieux pour le rendre aussi malheureux qu'il méritait de l'être.
La fortune d'Essex était à son comble : elle commença bientôt à décliner. Il possédait certainement tontes les qualités qui poussent rapidement les hommes vers la grandeur. Mais il n'avait ni les vertus ni les vices qui permettent aux hommes de la conserver longtemps. La franchise et l'extrême vivacité avec laquelle il ressentait les insultes et les injustices, n'étaient nullement agréables à une princesse naturellement peu faite pour supporter l'opposition, et accoutumée, depuis quarante ans, à la flatterie la plus extravagante et à la soumission la plus abjecte. La manière audacieuse et méprisante dont il défiait ses ennemis leur inspira une haine à mort contre lui. En Irlande, son administration avait été malheureuse et très-blâmable sous beaucoup de rapports. Quoique son brillant courage et son activité impétueuse le rendissent admirablement propre à des entreprises comme celle de Cadix, il ne possédait pas la prudence, la patience et la résolution nécessaires pour conduire une guerre longue, dans laquelle il fallait surmonter graduellement les obstacles, supporter beaucoup d'inconvénients graves, et oi!i l'on ne pouvait accomplir que peu de splendides exploits. II était encore moins propre à remplir les devoirs politiques de ses hautes fonctions. Bien qu'il fût éloquent et rempli d'esprit, il n'était pas le moins (lu monde un homme d'État. La multitude continuait, il e.^t vrai, à regarder avec alfcction ses défauts
eux-mûiiies. Mais la cour ne voulait plus môme reconnaître son véritable mérite. C'était sur son ami Bacon qu'il comptait le plus; et lorsqu'il vit décliner son influence, ce fut il Bacon qu'il confia ses perplexités, ce fut son avis qu'il voulut avoir, son intercession qu'il employa. On ne saurait taire une déplorable vérité. Cet ami, pour lequel Essexavait tant d'affection et de confiance, contribua plus que personne à ruiner la fortune du comte, à verser son sang, et à noircir sa mémoire.
Mais soyons juste envers Bacon. Nous croyons que, jusqu'à la fin, il n'eut jamais l'intention de nuire à Essex. Nous croyons même qu'il travailla sincèrement à le servir, tant qu'il crut pouvoir servir Essex sans se nuire à lui-môme. Les conseils qu'il donnait à son noble bienfaiteur étaient généralement très-judicieux. Il fit tout ce qui dépendait de lui pour détourner le comte d'accepter le gouvernement de l'Irlande. « Car, » dit-il, «je voyais aussi clairement sa chute enchaînée pour ainsi dire à ce voyage par la destinée, qu'il est possible à un homme de fonder un jugement sur des événemenis futurs. » Sa prédiction s'accomplit. Essex revint en disgrâce. Bacon essaya de servir de médiateur entre son ami et la Reine; il employa, fort honnêtement je crois, dans ce but, toute son habileté. Mais la tâche qu'il avait entreprise était trop difficile, trop délicate et trop périlleuse, même pour un agent aussi prudent et aussi adroit. Il avaità conduire deux esprits également orgueilleux, susceptibles et ingouvernables. A Essex House, il avait à calmer la fureur d'un jeune héros exaspéré par des insultes et des humiliations multipliées; puis il lui fallait se rendre àWhitehali pour apaiser l'humeur chagrine d'une princesse dont le caractère, qui n'avait jamais
été doux, avait acquis une inégalité maladive, par suite de son âge, de sa santé sur le déclin, et par suite aussi de la longue habitude d'écouter les flatteries et d'exiger une obéissance aveugle. Il est difficile de servir deux maîtres. Dans la situation oii se trouvait Bacon, il lui était à peine possible de se conduire de façon à ne pas donner à l'un de ses patrons, ou même à tous les deux, des motifs de plainte. Pendant quelque temps il agit aussi loyalement qu'on pouvait raisonnablement s'y attendre dans des circonstances aussi embarrassantes. A la fin, il s'aperçut qu'en cherchant à consolider la situation d'un autre, il courait risque d'ébranler la sienne. Il avait désobligé les deux personnes qu'il voulait réconcilier. Essex lui reprochait d'être un ami peu zélé ; Elisabeth lui reprochait d'être un sujet peu fidèle. Le comte le regardait comme un espion de la Reine; la Reine, comme une créature du comte. La réconciliation qu'il avait tenté d'opérer semblait absolument désespérée. Mille signes, visibles pour des yeux bien moins exercés que les siens, ' annonçaient que la chute de son patron approchait. Il se conduisit en conséquence. Quand Essex parut devant le conseil pour justifier sa conduite en Irlande, Bacon ne fit qu'un faible effort pour se dispenser de prendre parti contre son ami, et, se soumettant au bon plaisir de la Reine, il parut à la barre pour soutenir l'accusation. Mais une scène plus sombre encore se préparait. Le malheureux jeune seigneur, poussé à bout par le désespoir, lenla une entreprise insensée et criminelle, qui le mit sous le coup des peines les plus sévères. Que devait faire B;icon? C'était une de ces conjonctures oii les hommes mollirent ce qu'ils sont. Pour un homme ayant l'âme Dion placée, la richesse, le pouvoir, la faveur de la cour, et
n:6mc la sùrclé personnelle ne l'auraient pas emporté dans la balance sur l'amitié, la reconnaissance et l'honneur. Un tel homme se serait tenu à côté d'Essex pendant le procès ; il aurait tout dépensé, « pouvoir, influence, amitié, autorité, » pour solliciter l'adoucissement de la sentence; il se serait rendu chaque jour dans la prison; il aurait reçu les dernières recommandations et les derniers embrassemenls du mourant sur l'échafaud; il aurait mis en œuvre toutes les ressources de son esprit pour préserver de toute insulte la renommée de son généreux bien que coupable ami. Un homme ordinaire n'aurait voulu encourir ni le danger de venir en aide à Essex, ni la honte de l'attaquer. Bacon ne resta pas môme neutre. Il joua le rôle d'avocat de l'accusation. Il ne se borna pas à ce qui aurait amplement suffi pour obtenir un verdict de culpabilité. Il employa tout son esprit, toute son éloquence, tout son savoir, non à assurer la condamnation, car les circonstances étaient telles qu'une condamnation était inévitable, mais à enlever au malheureux prisonnier toutes les excuses qui, bien que légalement sans valeur, tendaient cependant à diminuer la portée morale du crime, et qui, si elles ne pouvaient permettre aux pairs de prononcer un acquittement, pouvaient du moins disposer la Reine à faire grâce. Le comte cherchait à pallier sa conduite criminelle et insensée en alléguant qu'il était entouré d'ennemis puissants et acharnés; il répétait qu'ils avaient détruit sa grandeur, qu'ils en voulaient à sa vie, et que leurs persécutions l'avaient poussé à bout. C'était vrai, et Bacon savait bien que c'était vrai. Mais il affecta de traiter ces excuses de prétextes frivoles. Il compara Cssex h Pisislrate qui, en prétendant avoir couru le plus
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cr.uul dangrer d'ôlrc assassiné, et en monlrant des blessures qu'il s'était faites, parvint à établir la tyrannie h Athènes. Le prisonnier ne put en supporter davantage. 11 interrompit son ingrat ami, et le somma de quitter son rôle d'avocat, de venir Ipi servir de témoin, et de dire aux Lords, si jadis, il n'avait pas, lui François Bacon, bien des fois affirmé la vérité de ce qu'il traitait maintenant de prétextes frivoles. Il est pénible d'avoir à poursuivre cette lamentable histoire. Bacon fit une réponse évasive à la question du comte, et, comme si l'allusion à Pisistrate n'avait pas clé suffisamment offensante, il en fit une autre encore plus injustifiable. Il compara Essex à Henri, duc de Gaise, et la folle tentative dans la Cité à la journée des Barricades à Paris. Il est difficile de dire pourquoi Bacon eut recours à un tel moyen. Il ïi'était nullement nécessaire pour obtenir un verdict de culpabilité, et ne pouvait manquer de produire une forte impression sur l'esprit de la hautaine et jalouse princesse de qui dépendait le sort du comte. La plus lointaine allusion à la honteuse tutelle qu'avait exercée la maison de Lorraine sur le dernier Valois, suffisait pour endurcir son cœur contre un homme qui avait, par son rang, sa réputation militaire et sa popularité parmi les ciloyens de la capitale, quelque ressemblance avec le capitaine do la Ligue.
Essex fut condamné. Bacon ne fît pas le moindre, effort pour le sauver, quoique les senlimcalsde la llcinc fussent tels qu'il eût pu plaider la cause de son bienfaiteur, peut Ctre avec succès, certainement sans s'exposer au moindre danger personnel. Le malheureux seigneur fut exécuté. Son sort excita un sentiment général, et pcutûlre déraisonnable, de compassion et d'indignation. La
LORD BACON. qq
Reîne fut reçue parles ciloycns de Londres avec des regards mornes et de faibles acclamations. Elle crut devoir publier une apologie de ses derniers actes. Le perfide ami qui avait concouru à la mort du comte fut chargé déporter le coup de mort à sa renommée. La Reine avait vu quelques-uns des écrils de Bacon, et elle en avait été satisfaite. Éw conséquence, elle le choisit pour écrire « L'e.Kposé des manœuvres et trahisons tentées et commises par Robert, comte d'Essex, » et cet écrit fut imprimé par autorité. Lorsque Elisabeth fut morte, Bacon n'eut pas un mot à dire pour défendre son œuvre, œuvre dans laquelle il avait entassé des expressions qu'un ennemi généreux n'aurait jamais employées contre un homme qui avait si chèrement expié ses fautes. Sa seule excuse fut qu'il l'avait écrite par ordre, qu'il se regardait comme un pur secrétaire, qu'il avait reçu des instructions particulières sur la ftiçon dont il devait traiter toutes les parties du sujet, et qu'en réalité il n'avait fourni que l'agencement et le style.
Je regrette de dire que M. Montagu trouve toute la conduite de Bacon, pendant le cours de ces événements, non-seulement excusable, mais digne d'une grande admiration. Mes lecteurs connaissent si bien l'esprit intègre et généreux de M. Montagu, qu'ils auront probablement quelque peine à concevoir comment il a pu arriver h. une conclusion aussi extraordinaire; et j'ai presque peur qu'ils ne me soupçonnent de vouloir les mystifier, si j'énumère les principaux arguments qu'il a enir ployés.
Afin de décharger Bacon du reproche d'ingratitude, M. Montagu essaie de prouver qu'il avait envers la Reine de plus grandes obligations qu'envers Esscx. Quelles
no nssAis politiques et philosophiques.
éiaient ces obligations? C'est ce qu'il est assez malaisé de découvrir. La situation de conseil de la Reine {Queens Counscl) et une survivance éloignée éiaient assurément des faveurs fort au-dessous des droits personnels et héréditaires de Bacon. Ces faveurs n'avaient pas coûté un denier à la Reine, et n'avaient pas non plus mis un denier dans la bourse de Bacon. Il fallait faire reposer sur d'autres fondements les droits d'Elisabeth à sa reconnaissance, etM.Montagu l'a compris: « La plus grande preuve de bonté qu'elle donna peut-être à Bacon, » dit-il, « ce fut, tout en lui conservant son amitié, de lui faire porter le joug dans sa jeunesse, au lieu de l'avancer trop rapidement. Voilà quelles furent ses obligations envers Elisabeth, n Voilà bien ce qu'elles furent en effet. Lui qui était à la fois le fils d'un de ses plus anciens et plus fidèles ministres, et le jeune homme le plus capable et le plus distingué de son temps, il avait été condamné par elle à un travail pénible, à l'obscurité et à la pauvreté. Elle avait déprécié son mérite. Elle l'avait réprimandé de la façon la plus impérieuse, quand il s'était aventuré à jouer un rôle indépendant au sein du Parlement. Elle lui avait refusé l'avancement professionnel auquel il avait légitimement droit. C'était à elle qu'il devait d'avoir été retenu en prison pour une dette de trois cents livres sterling, tandis que des hommes plus jeunes que lui, qui ne lui étaient pas supérieurs par la naissance, et qui lui éUiient bien inférieurs en mérite personnel, remplissaient les plus hautes fonctions de l'État, ajoutaient manoir à manoir, et élevaient palais sur palais. Assurément, si Bacon devait de la reconnaissance i\ Elisabeth, il n'en devait aucune à Essex. Si la Reine était véritablement sa meilleure amie, Essex était son plus dangereux ennemi.
LOHb BACON. ICI
Je suis étonné que M. Montagu n'ait pas poussé un peu plus loin ceraisonnement.il aurait pu soutenir que Bacon était excusable d'avoir voulu se venger d'un homme qui avait tenté d'affranchir sa jeunesse du joug salutaire que lui avait imposé la Heine, qui avait voulu le faire avancer trop vite, et qui, non content de chercher à lui infliger la place de procureur général, avait en outre eu la cruauté Ue lui faire présent d'une terre.
J'ai aussi bien de la peine à croire que M. Montagu parle sérieusement, quand il nous dit que Bacon devait au public de ne pas détruire ses propres espérances d'avancement, et qu'il prit parti contre Essex, afin d'arriver au pouvoir et d'être utile à son pays. Je ne connais véritablement d'autre réponse à faire à de tels arguments que de les répéter. Il n'est pas d'impossibilité qu'on ne puisse contester. Il est, à la rigueur, possible que Bacon ail agi, comme il le fit dans cette occasion, par reconnaissance pour la Reine qui l'avait maintenu dans la pauvreté, et par le désir de rendre service à ses semblables d:ins une situation élevée. Il est possible que Bonnerait clé un bon protestant, convaincu que le sang des martyrs est la semence de l'Église, et qu'il ait héroïquement joué le rôle rebutant et infâme de persécuteur, afin d'inspirer au peuple anglais une haine profonde et durable du papisme. Il est possible que Jeffreys ait aimé passionnément la liberté, et qu'il ait décapité Algernon Sidney et brûlé Elisabeth Gaunt, dans le seul but de produire une réaction qui amenât la restriction de la prérogative royale. Il est possible que Thcuricll ait tué Weare uniquement pour donner à la jeunesse d'Angleterre un avertissement efficace contre le jeu et les mauvaises compagnies. II est possible que Faunlleroy
ait fait des faux uniquement afin que son malheureux sort fil réfléchir le public sur les défauts de la loi pénale. Toutes CCS choses sont possibles, je le répète; mais elles son tlellenient extravagantes et improbables qu'un homme qui agirait en vertu de telles suppositions ne serait bon qu'à mettre dans une maison de fous. Et je ne vois pas pourquoi on admettrait, dans l'étude de l'histoire, des suppositions en vertu desquelles pas un homm.c raisonrable ne voudrait agir dans le cours ordinaire de la vie.
Je trouve aussi quelque peu étrange d'entendre dire à M. Montagu que Bacon ne voulait le pouvoir que pour rendre service h l'humanité, quand je me rappelle comment Bacon usa plus tard de son pouvoir, et comment il le perdit. Assurément, le service qu'il rendit à Thumanité, en prenant l'argent de lady Wharton et le nécessaire de sir John Kennedy, n'était pas assez important pour sanctifier tous les moyens qui pouvaient l'amener à ce but. Si le cas était loyalement exposé, voici, j'en ai peur, quelle serait la conclusion. Bacon fut un avocat servile, afin de devenir un juge corrompu.
M. Montagu soutient que les ignorants et les esprits irréfléchis peuvent seuls reprocher à Bacon ce qu'il a pu faire en qualité de conseil de la couronne, et qu'il n'est pas à la discrétion d'un avocat de choisir la partie pour laquelle il se présente. Je ne veux pas rechercher en ce moment, si la doctrine qui règne à ce sujet, parmi les jurisconsultes anglais, est conforme ou non à la raison et à la morale ; s'il est juste qu'un homme, affublé d'une perruque sur la tète et d'un rabat autour du cou, fasse pour une guinée ce que, dépouillé de cet appareil, il trouverait infâme et criminel de faire pour un empire; s'il est juste qu'il emploie toutes sortes de sophismes, de
déclamations, d'affirmations solennelles, de gestes et de jeux de physionomie, qu'il épouvante un honnête témoin, et qu'il en trouble un autre, pour persuader au jury qu'une déclaration est fausse, lorsque, non-seulement il croit, mais qu'il sait que cette déclaration est véridique. Il n'est pas, pour le moment, nécessaire de décider ces questions. Les règles professionnelles, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, sont des règles auxquelles beaucoup d'hommes sages et vertueux se sont conformés et se conforment tous les jours. Si donc Bacon n'a rien fait de plus que ce que ces règles exigeaient de lui, j'admets volontiers qu'il a été innocent, ou du moins excusable. Mais je crois que sa conduite ne trouve de justification dans aucune des règles professionnelles qui existent aujourd'hui, ou qui ont jamais existé en Angleterre. Il a toujours été établi que, dans les affaires criminelles où le secours d'un conseil était refusé au prisonnier, et surtout dans les affaires capitales, les avocats avaient, non-seulement le droit, mais le devoir d'agir suivant leur propre discernement. Il est vrai qu'après la révolution, lorsque le parlement commença à faire des enquêtes sur le sang innocent qui avait été répandu par les derniers Stuarts, on tenta un faible effort pour défendre les avocats qui avaient été complices du meurtre de sir Thomas Armstrong, sous prétexte qu'ils avaient agi d'après les- lois de leur ordre. Mais l'indignation de la Chambre des communes imposa silence à ce misérable sophisme. « Rien n'ira bien,» dit M. Foley, « tant qu'on n'aura pas fait quelques exemples sur des gens de celle profession. » — « Nous avons une nouvelle sorte de monstres en ce monde, » dit Hampdcn jeune; « ils haranguent un homme à mort. Je les appelle des li-
104 ESSAIS POLITIQUES ET PIIILO SOI'UIQUES
miers. Sawyer est très-criminel et coupable de ce meurtre. » — «Je parle pour décharger ma conscience, » dit M. Garroway. « Je ne veux pas avoir le sang de cet homme sur la conscience. Sawyer a demandé sa mise en jugement et son exécution. Je crois Sawyer coupable de la mort de cet homme. Faites de lui ce que vous voudrez. » — (( Si la profession d'avocat, » dit l'aîné des Hampden, a donne à un homme le droit de faire périr de la sorte ses semblables, il est de notre intérêt à tous de nous soulever et d'exterminer celte profession. » Et les gentilshommes de campagne illettrés n'étaient pas seuls à tenir ce langage. Sir William Williams, l'un des jurisconsultes les plus capables et les moins scrupuleux de cette époque, était du môme avis. 11 dit qu'il n'avait pas hésité à prendre part à la poursuite contre les évêques, parce qu'on leur avait accordé un conseil. Mais il soutint que, lorsqu'on n'accordait pas un conseil au prisonnier, le conseil de la couronne était tenu d'agir suivant son propre discernement, et que tout avocat qui négligeait cette distinction trahissait la loi. Mais il est inutile de citer des autorités. Tous ceux qui sont entrés dans une cour de justice anglaise, savent que les avocats agissent en toute liberté dans les affaires criminelles, et il est évident, pour tout homme de sens, que s'ils n'agissaient pas de la sorte, ils deviendraient bientôt plus odieux que les assassins qui, jadis, louaient en Italie leurs stylets au premier venu. Bacon plaida contre un homme qui s'était, il est vrai, rendu coupable d'un grand crime, mais qui avait été son bienfaiteur et son ami. Il fit plus encore. Il fit même plus que n'aurait eu le droit de faire quelqu'un qui n'aurait j.•lmai^^ vu Esscx. Il employa tout l'art d'un avocat afin de faire paraître la conduite du prisonnier jjIus inexcusable
el plus dangereuse pour l'État qu'elle ne l'avait réellement été. Tout ce que le devoir de sa profession pouvait, en toute hypothèse, exiger de lui, c'était de conduire le procès de façon à assurer la condamnation. Mais les circonstances éi. lient telles qu'il était hors <le doute que le comte serait déclaré conpahle. La nature du crime n'était pas équivoque; il avait été commis récemment, en plein jour, dans les rues de la capitale, en présence de milliers d'individus. S'il y eut jamais une occasion où l'avocat ne dut pas être tenté d'avoir recours à des raisons étrangères à la cause pour aveugler le jugement et enflammer les passions du tribunal, ce fut ce jour-là. Pourquoi donc avoir recours à des arguments qui n'ajoutaient rien à la gravité de la cause au point de vue légal, n:ais qui tendaient à aggraver le caractère moral de celle fatale entreprise et à exciter la crainte et le ressentim.cnt dans l'âme de la seule personne qui pût faire grâce au comte? Pourquoi rappeler à l'auditoire la ruse des anciens tyrans? Pourquoi nier, tandis que tout le mond;, savait la vérité du fait, qu'à la cour une faction puissante eut longtemps travaillé à effectuer la ruine du prisonnier? Pourquoi surtout établirun parallèle entre le malheureux coupable et le rebelle le plus pervers et le plus triomphant du siècle? Les devoirs de sa profession exigeaient-ils absolument que Bacon rappelât à une princesse jalouse, la ligue, les barricades et toutes les humiliations qu'un sujet trop puissant avait entassées sur Henri III?
Mais, même en admettant l'excuse que donne M. Monlagu en faveur de ce que fit Bacon comme avocat, que dirons-nous de « L'exposé des trahisons de Bobert, comte d'Essex? » Ici, du moins, les devoirs de sa profession ne pouvaient lui servir de prétexte. Ceux-là mômes qui
pensent qu'en échange d'une juste rémunération, il est (lu devoir d'un avocat de pendre et d'écarteler ses bienfaiteurs, iront à peine jusqu'à dire qu'il soit de son devoir d'écrire contre eux des pamplilcts injurieux quand ils sont dans leur» tombeaux. Bacon se justifiait en disant qu'il n'était pas responsable du fond du livre et qu'il n'avait fourni que les phrases. Mais pourquoi prêter sa plume à de tels desseins? Ne pouvait-on trouver un écrivain de louage, sans honte et sans vertu, qui se chargeât d'exagérer les erreurs, déjà si chèrement expiées, d'un doux et noble cœur? Chaque siècle produit de ces êtres intermédiaires entre l'homme et le babouin. Chaque siècle est fertile en Oldmixons, en Kenricks, en Antoine Pasquins. Était-ce à Bacon de prostituer ainsi son intelligence? Ne pouvait-il sentir que, tandis qu'il arrondissait et qu'il polissait une phrase dictée par l'envie de Cecil, ou tandis qu'il donnait une forme plausible à une calomnie inventée par la basse méchanceté de Cobham, il ne péchait pas seulement contre l'honneur de son ami et contre le sien propre ? Ne pouvait-il sentir qu'en se dégradant de la sorte, il entraînait la dégradation des lettres, de l'éloquence et de la philosophie?
La véritable explication de tout ceci est parfaitement claire, et une partialité devenue passion dominante a seule pu empêcher de la saisir. Les qualités morales de Bacon n'étaient pas d'un ordre élevé. Je ne dis pas que ce fût un méchant homme. Il n'était ni inhumain ni tyrannique. Il portait sans orgueil sa grandeur politique et la grandeur bien plus élevée que lui avait value sa vaste intelligence. Il ne se laissait presque jamais aller à traiter quelqu'un avec malignité ou insolence. Jamais homme ne présenta plus volontiers la joue gauche à ceux qui
avaient frappé la droite. Jamais homme ne fut plus expert à trouver (t la réponse douce qui apaise la fureur.» Il ne fut jamais accusé par personne dont le témoignage eût quelque valeur d'avoir des mœurs licencieuses. Son caractère égal, sa constante courtoisie, la gravité habituelle de sa tenue faisaient une impression favorable sur ceux qui le voyaient dans des situations où ses principes n'étaient pas mis à de trop rudes épreuves. Ses défauts, je le dis avec chagrin, étaient la froideur de cœur et la bassesse d'âme. Il semble qu'il fût incapable de ressentir une affection profonde, de s'exposer à de grands dangers, de faire de grands sacrifices. Ses désirs se portaient sur des choses d'un ordre subalterne. La richesse, la préséance, les titres, le patronage, la masse, les sceaux, la couronne de lord, les belles maisons, les charmants jardins, les riches manoirs, les services de viiisselle plate, les riches ameublements, les meubles curieux avaient autant d'attrait pour lui que pour les courtisans qui tombaient à genoux dans la boue, lorsque Élisibcth passait, et qui s'empressaient ensuite de rentrer chez eux pour écrire à la Reine d'Ecosse que la santé de Sa Grâce leur avait paru fort altérée. C'était pour de tels objets qu'il s'était courbé jusqu'à terre, qu'il avait tout supporté. C'était pour cela qu'il avait sollicité de la manière la plus humble, et qu^injustement et disgracieusement repoussé, il avait remercié ceux qui l'avaient repoussé et avait recommencé ses sollicitations. C'était pour cela qu'après avoir vu que la plus légère marque d'indépendance dans le Parlement mécontentait la Reine, il avait baisé la poussière devant elle, et avait imploré son pardon dans des termes qui auraient mieux convenu à un condamné pour vol qu'au représentant d'un comté. Ce fut
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pour cela qu'il s'attacha à lord Essex et qu'ensuite il l'abandonna. Il continua h plaider la cause de son patron auprès de la Reine, tant qu'il crut qu'en plaidant celle cause, il nouvait servir ses propres intérêts. Il alla môme plus loin : il avait le cœur bon, bien que dépourvu de chaleur; il plaida la cause d'Essex, tant qu'il crut pouvoir la plaider sans se faire tort. Mais lorsqu'il devint évident qu'Essex courait à sa ruine, Bacon commença à trembler pour sa propre fortune. Ce qu'il avait à redouter n'aurait certes pas été bien alarmant pour un homme d'un caractère élevé. Ce n'était pas la mort; ce n'était pas la prison; c'était la perte de la faveur royale; c'était de voir ses rivaux le dépasser dans la carrière de l'ambition; c'était d'avoir le temps de finir Vlnstauratio magna. L^ Reine le traitait avec froideur. Les courtisans commençaient à le regarder comme un homme mal noté. Il résolut de changer sa ligne de conduite et d'agir assez vigoureusement pour rattraper le temps perdu. Quand il fut bien décidé à prendre parti contre son ami, comme il se savait soupçonné, il fit preuve de plus de zèle que cela n'eût été nécessaire ou légitime s'il avait plaidé contre un étranger. Il fit servir son talent d'avocat à verser le sang du comte, et son talent d'écrivain à noircir sa mémoire.
Il est positif que, de son temps, sa conduite excita une grande et générale désapprobation. Tant qu'Elisabeth vécut, personne n'exprima hautement ce sentiment, qui était cependant très-profond au sein de la nation. Mais un grand changement se préparait. Depuis longtemps, la santé de la Reine déclinait, et des souffrances morales très-poignantes étaient venues s'ajouter à l'effet de l'âge et de lu maladie. On a généralement attribué à ses leiï-
dres regrets pour Essex la déplorable mélancolie de ses derniers jours. Mais je suis disposé à attribuer son abattement, en partie à des causes physiques, et en partie à la conduite de ses courtisans et de ses ministres. ïls faisaient tout au monde pour lui cacher leurs intrigues avec la cour d'Ecosse. Mais sa pénétrante sagacité ne se laissait pas surprendre si facilement; elle ne savait pas tout, mais elle savait qu'elle était entourée d'hommes impatients de voir s'ouvrir la nouvelle ère que devait inaugurer sa mort, d'hommes qui n'avaient jamais eu d'affection pour elle, et que leurs intérêts n'attachaient plus que très-faiblement à sa personne. L'accablement et la flatterie ne pouvaient lui cacher la cruelle vérité que ceux en qui elle avait eu confiance et qu'elle avait comblés de ses faveurs, ne l'avaient jamais aimée et qu'ils commençaient même à cesser de la craindre. Incapable de se venger et trop fière pour se plaindre, elle se laissa miner par le chagrin et le ressentiment jusqu^à ce qu'e«fin, après une carrière longue, puissante, prospère et glorieuse, elle mourut dégoûtée et lasse de la vie.
Jacques P' monta sur le trône, et Bacon employa toute son adresse à conquérir une part dans les faveurs de son nouveau maître. C'était chose facile. Comme homme et comme prince, Jacques avait beaucoup de défauts, mais il n'avait pas celui d'être insensible aux droits de la science et du génie. En réalité, il y avait deux hommes en lui : l'un, spirituel, savant, plein de lecture, qui écrivait, haranguait et disputait; l'autre, idiot nerveux et radoteur, qui agissait. S'il avait été chanoine de Ghrist- Cliurch ou prébendier de Westminster, il est assez probable qu'il aurait laissé à la postérité un nom hautement respecté, qu'il se serait distingué parmi les traducteurs
110 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, de la Bible et parmi les théologiens qui assistèrent au Synode de Dordrecht, et que le monde littéraire l'aurait regardé comme un digne rival de Vossius et de Casaiibon. Mais la fortune le plaça dans une situation où sa faiblesse le couvrit de honte, et où. son instruction De lui fit aucun honneur. Dans une université, on aurait volontiers pardonné bien des excentricités et des puérilités à un homme si savant. Sur le trône, tout ce que la science put faire pour lui, ce fut de le faire passer parmi le peuple pour un pédant en même temps que pour un sot.
Bacon fut favorablement accueilli à la cour, et il s'aperçut bientôt que la mort de la Reine ne diminuait pas ses chances d'avancement. 11 avait le désir d'être fait chevalier pour deux raisons assez amusantes. Le Roi avait déjà donné l'accolade à la moitié de Londres, et Bacon se trouvait le seul homme non titré à la table de Gray's Inn. Gela le contrariait. Il avait aussi (ce sont ses propres expressions) « trouvé une fille d'alderman, une belle demoiselle, qui lui plaisait. » Il saisit ces deux prétextes pour prier son cousin Robert Gecil d'user de son influence en sa faveur, « si la chose pouvait plaire à sa bonne seigneurie. » Le succès couronna la demande de Bacon, et il fut au nombre des trois cents écuyers qui eurent l'honneur, puisque honneur il y a, d'être faits chevaliers. La « belle demoiselle, » fille de l'alderman Barnham, consentit bientôt après à devenir la femme de Sir François.
La mort d'Elisabeth avait été favorable, à tout prendre, aux chances d'avenir de Bacon, mais cependant elle eut, sous un certain rapport, un fâcheux effet pour lui. Le nouveau Roi avait toujours eu de la bienveillance pour Essex, et, dès qu'il fut sur le trône, il commença h témoigner sa faveur à la maison de Devereux et à ceux
LORD BACON. iH
qui étaient restés rulèlc? h cclto mnison, au jour de l'adversilé. Tout le monde pouvait parler librement des lamentables événements auxquels Bacon avait pris une si grande part. Elisabeth était à peine dans son tombeau que le sentiment public commença î» so manifester par les marques de respect dont fut entouré Lord Soulhampton. Ce grand seigneur accompli, que les siècles à venir honoreront toujours comme le généreux et judicieux patron de Shakspeare, fut surtout populaire, parmi ses contemporains, à cause de l'affection dévouée qu'il portait à Essex. Il avait été jugé et condamné en même temps que son ami; mais la Reine lui avait fait grâce de la vie, et lorsque Elisabeth mourut, il était encore prisonnier. Une foule de visiteurs s'empressèrent d'accourir à la Tour pour le féliciter de sa prochaine délivrance. Bacon n'osa pas être de ce nombre. La voix de la multitude le condamnait hautement, et sa conscience lui disait que la multitude n'avait que trop raison. Il écrivit à Lord Southampton, pour s'excuser, une lettre conçue dans des termes qu'on pourrait trouver d'une honteuse servilité, si Bacon avait agi, suivant l'opinion de M. Monlagu, uniquement comme il était tenu de le faire en qualité de sujet et d'avocat. Il avoue sa crainte d'offenser par sa présence Lord Southampton, et de voir mettre en doute ses professions d'attachement : a Cependant, » ajoule-t-il, « Dieu m'est témoin que ce grand changement n'a produit chez moi d'autre changement à l'égard de Votre Seigneurie que celui-ci, c'est que je puis être impunément pour vous ce que j'étais véritablement auparavant. ))
J'ignore coaiment Lord Southampton reçut ses excuses. Mais il Côtceitain que l'opinion publique se pro-
li? ESSAIS POLlTioLES ET PU I (.OSOIMIIQUES. nonça contre Bacon d'une façon péremploire. Peu de temps après son mariage, il fit paraître une apologie de sa conduite, sous la forme d'une lettre au comte de Devon. Cet écrit ne sert qu'à prouver combien était mauvaise une cause que tant de talent ne pouvait rendre bonne.
Il est probable que la défense de Bacon ne fit pas beaucoup d'effet sur ses contemporains. Mais l'impression défavorable qu'avait produite sa conduite, semble s'être graduellement effacée. A vrai dire, il faut des raisons bien graves pour rendre longtemps impopulaire un homme comme lui. Son grand mérite le mettait à l'abri du mépris; son caractère et ses manières le préservaient de la haine. Il n'est guère d'actes si noirs que ne puisse faire oublier un homme d'un grand talent, qui joint l'habileté à la prudence, à la bonne humeur, à la patience, à l'affabilité, qui sacrifie tous les jours àNémésis, qui est un compagnon charmant, un ami serviable bien que sans ardeur, et un ennemi dangereux quoique facile à apaiser. Waller fut, dans la génération suivante, un exemple éminent de cette vérité. Il avait beaucoup plus de points de ressemblance avec Bacon qu'on ne pourrait le croire au premier abord. Waller n'avait, il est vrai, nulle prétention aux qualités intellectuelles supérieures du grand philosophe anglais, non plus qu'au génie qui fera à jamais époque dans l'histoire de la science. Mais l'esprit de Waller, tout en étant moins étendu, était de la même nature que celui de Bacon, et avait été, pour ainsi dire, taillé dans celui de Bacon. On ne saurait les comparer, en ce qui touche les qualités qui font d'un homme l'objet de l'intérêt et de la vénération de la postérité. Mais, en ce qui touche les qualités
qui signalent surtout un homme à l'attention de ses contemporains, il existait entre eux une ressemblance frappante. Comme hommes du monde, comme courtisans, comme politiques, comme amis, comme alliés, comme ennemis, ils avaient à peu près les mêmes mérites et les mômesdéfauts. Ils n'étaient pas méchants. Ils n'étaient pas tyrnnniques; mais ils manquaient de chaleur de cœur et de grandeur d'âme. Il y avait des choses qu'ils aimaient plus que la vertu et qu'ils craignaient plus que le crime. Et cependant le public continua à les entourer d'un sentiment qu'il est difficile de distinguer de l'estime, môme lorsqu'ils se furent abaissés jusqu'à commettre des actes dont il est impossible de lire le récit dans les historiens les plus partiaux sans les flétrir de sa désapprobation et de son mépris. L'hyperbole de Juliette semble se réaliser pour eux: a La honte avait honte de paraître sur leur front. » On semblait vouloir jeter un voile sur leurs criminelles erreurs, comme si l'on s'en était soi-même rendu coupable. Clarendon qui détestait personnellement Waller, et pour cause, parle de lui en ces termes : « Pour célébrer le mérite et la force de son esprit, et le charme de sa conversation, il suffit de dire qu'ils étaient assez grands pour couvrir une multitude de défauts très-graves, tellement qu'on ne les lui reprochait plus, qu'on ne les apercevait plus, et cependant sa nature était basse à l'excès; il était méprisable et sans courage pour accomplir une action vertueuse; il était insinuant et servile dans ses flatteries, au point de satisfaire la nature la plus vaine et la plus impérieuse... Ses agréments personnels eurent le pouvoir de le réconcilier avec ceux qu'il avait le plus blessés cl le plus oITcnsés, et il eut le bonlieur rare défaire accepter
sa compagnie, là où son caiaclère était exécré de tous, et de se faire au moins plaindre de ceux qui le détestaient le plus. » Presque tout ceci peut, j'en ai peur, s'appliquer à Bacon^ moyennant quelques adoucissements. L'influence des manières, de l'agrément et de l'esprit de Waller finit avec lui, et le monde a prononcé sur sa mémoire une sentence formelle. Quelques vers écrits d'un style facile ne suffisent pas pour pervertir le jugement de la postérité. Mais l'influence de Bacon se fait et se fera longtemps sentir sur tout le monde civilisé. Avec quelque indulgence qu'il ait été traité par ses contemporains, la postérité s'est montrée plus indulgente encore. De quelque côté que nous nous tournions, partout les trophées de cette grande intelligence frappent nos regards. Nous jugeons Manlius en vue du Gapitole.
Sous le règne de Jacques I", la fortune et la faveur de Bacon s'accrurent rapidement. En 1604, il fut nommé conseil duRoi(fî'{n^'s Coumel) avec quarante livres par an d'honoraires; et une pension de soixante livres par an lui fut assurée. En 1607, il devint avocat général [Solicitor gênerai)^ en 1612, procureur général {Attorney gênerai). Il continua à se distinguer dans le parlement, et se fit surtout remarquer par les eff"orts qu'il fît en faveur d'une excellente mesure que le Roi avait fort à cœur, l'union de l'Angleterre et de l'Ecosse. Un esprit comme celui de Bacon n'eut pas de peine à découvrir bien des arguments irrésistibles en feveur d'un tel projet. Il conduisit le grand procès des Post Nati, dans la chambre de l'Échiquier, et l'on attribua en grande partie à sa dextérité la décision des juges, décision dont on peut mettre en doute la légalité, mais dont on ne saurait nier les hcurcuv résultats. Bien au'il déolovât une grande
activité dans la chambre des communes et dans les cours de justice, il trouvait encore du temps pour s'adonner aux lettres et à la philosophie. Le beau Traité sur les progrès des sciences qui devint plus tard, en sn développant, le /)e Augmentis, parut en 1605. La sagesse des anciens, ouvrage qu'on aurait regardé comme un chefd'œuvre d'esprit et de savoir, s'il était venu de toute autre écrivain, mais qui ajoute peu à la renommée de Bacon, fut imprimé en 1600. En même temps leNovum Or- ^a?mm avançait lentement. Plusieurs savants distingués avaient eu le privilège de voir des ébauches et des passages détachés de ce livre extraordinaire, et quoiqu'ils ne fussent pas en général disposés à admettre la justesse des vues de l'auteur, ils parlaient de son génie avec la plus grande admiration. Sir Thomas Bodley, le fondateur d'une des plus magnifiques bibliothèques anglaises, était au nombre de ces conservateurs obstinés qui regardaient comme entièrement chimériques les espérances que Bacon fondait sur les destinées futures de la race humaine, et qui n'envisageaient qu'avec méfiance et aversion l'esprit d'innovation déployé par les nouveaux schismatiques en philosophie. Cependant Bodley luimême, après avoir lu les Cogitata et Visu, l'une des plus précieuses de ces feuilles éparses qui composèrent plus tard le grand volume d'oracles , reconnaissait, « que sur ces points mômes et dans les propositions et desseins de ce livre. Bacon s'était montré un maître ouvrier, » et qu'on ne pouvait « nier que tout le traité fût rempli de pensées très-originales sur l'état actuel de la science, et de réflexions Irès-justes sur les moyens de l'acquérir. » En 1612, Bacon fit paraître une nouvelle édition des Essais^ grossie de travaux qui surpassaient en
IIG ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, quantité et en qualité la collection originale. Mais tant d'occupations diverses ne détournaient pas son attention (le l'œuvre la plus difficile, la plus glorieuse et la plus utile qu'eût pu accomplir son puissant esprit lui-même, celle de o résumer et de mettre en ordre », suivant sa propre expression, « les lois de l'Angleterre».
Malheureusement il s'employait, précisément alors, à pervertir ces lois pour les faire servir aux plus vils desseins de la tyrannie. Quand Olivier Saint-John comparut devant la Chambre Étoilée pour avoir soutenu que le Roi n'avait pas le droit de lever des bénévolences (1), quand sa conduite hardie et constitutionnelle lui valut d'être condamné à rester en prison tant que le roi le jugerait bon, et à payer une amende de cinq mille livres sterling, ce fut Bacon qui se leva comme avocat de l'accusation. Vers la môme époque, il prit une part active à une affaire encore plus honteuse. Un vieux pasteur, nommé Peacham, fut accusé de trahison à l'occasion d'un sermon trouvé dans son cabinet. Qu'il eût ou non écrit ce sermon, il ne l'avait jamais prêché. Il ne parut pas qu'il eût jamais eu l'intention de le prêcher. Les avocats les plus serviles de ces temps de servilité furent contraints d'admettre qu'en fait et en droit le cas présentait de grandes difficultés. Bacon fut chargé de les aplanir. On l'employa à régler la question de droit enintriguant auprès des juges, ol la question de fait en mettant le prisonnier h la torture.
Trois des juges de la Cour du Banc du Roi se montrèrent traitables. Mais Coke était d'une autre étoffe. Tout pédant, tout bigot et tout grossier qu'il était, il avait des qualités ayant une forte quoique très-désa-
(1) Impôt arbitraire auquel la couronne cherchait à donner le caractère d'un don volontaire fait au Roi par les particuliers.
gréable ressemblance avec quelques-unes des plus grandes vertus que puisse posséder un homme public. Il faisait exception à la maxime presque toujours vraie que ceux qui foulent aux pieds les faibles sont disposés à ramper devant les puissants. Il traitait avec une grossière brutalité les membres de la Cour qui n'étaient pas ses égaux, et avec une exécrable cruauté les prisonniers dont la vie était en jeu. Mais il savait résister courageusement au Roi et à ses favoris. Nul autre, à cette époque, ne se montrait sous un jour plus défavorable^ quand il avait à combattre un inférieur et quand il était dans son tort. Mais, d'un autre côté, il est juste de reconnaître que nul autre, à cette époque, ne paraissait plus à son avantage, quand il résistait à un supérieur et qu'il lui arrivait d'avoi;* raison. Dans de telles occasions, son insolence h demi contenue et son obstination intraitable avaient quelque chose de respectable et d'intéressant, lorsqu'on les comparait à l'abjecte servilité des avocats et des juges. Dans l'afTaire de Peachani, il se montra entêté et maussade. Il déclara que c'était, de la part des juges, une coutume nouvelle et fort inconvenante que de conférer avec un conseiller judiciaire de la couronne sur des affaires capitales qui devaient être soumises à leur jugement, et pendant quelque temps il se tint résolument à l'écart. Mais Bacon était aussi habile que persévérant. « Je n'ai pas perdu tout espoir, » écrivait-ii au Roi, « que Milord Coke lui-même ne fasse comme les autres, quand je lui aurai fait entendre un peu obscurément qu'il restera seul de son avis. » Au bout de quelque temps, l'adresse de Bacon réussit, et Coke suivit, avec humeur et à regret, l'exemple de ses collègues. Mais pour condamner Ptacham, il fallait trouver des faits
118 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, aussi bien que des lois. En conséquence, on appliqua la torture à ce malheureux vieillard, et Bacon l'interrogea pendant ce supplice. Tout fui inutile. On ne put lui arracher un aveu, et Bacon écrivit au Roi, pour se plaindre de ce que Peacham était possédé d'un a esprit muet». Enfin le jugement fut rendu. On obtint une condamnation, mais les faitsallégués étaient si notoirement futiles que le gouvernement n'osa pas avoir l'impudeur de mettre la sentence à exécution, et Peacham put traîner languissamment en prison le peu d'années qu'il lui restait à vivre.
M. Montagu raconte loyalement toute cette effroyable histoire. Il ne dissimule, il ne dénature aucun fait important. Mais il ne voit rien à blâmer dans la conduite de Bacon. Il nous dit, avec grande raison, qu'il ne faut pas juger les hommes d'une époque d'après les règles d'une autre; qu'on ne peut appeler Sir Matthew Haie un méchant homme, parce qu'il laissa exécuter une femme comme sorcière; que la postérité n'aura pas le droit de blâmer les juges de notre temps qui, selon la coutume établie, quelque mauvaise qu'elle soit, vendent les charges dans leurs cours, et que Bacon a droit à une indulgence analogue. « Persécuter un homme épris de la vérité, » dit M. Montagu, « parce qu'il s'oppose à des coutumes établies, et le blâmer, dans les siècles postérieurs, parce qu'il n'a pas fait une opposition assez énergique, ce sont là des erreurs qui ne disparaîtront que lorsque les hommes renonceront à vouloir s'élever cuxmCnies en rabaissant les supériorités. »
Je ne conteste pas d'une façon générale la proposition de M. Montagu. Je donne mon assentiment à chacune de ces expressions. Mais pcul-on l'appliquer au cas dont il
s'agit? Est-il vrai que, du temps de Jacques I", ce fût, pour les conseillers judiciaires de la couronne, une pratique établie que d'avoir avec les juges des conférences particulières sur les affaires capitales qui devaient être soumises à leur jugement. Certainement non. Dans la même page où il affirme « qu'on regardait à peine alors comme peu convenable d'influencer un juge en dehors du prétoire, » M. Montagu nous cite les propres paroles de Sir Edward Coke à ce sujet : « Je ne déclarerai pas ainsi quel pourra être mon jugement, dans l'une de ces confessions auriculaires qui sont d'une tendance nouvelle et pernicieuse, et qui ne sont point conformes aux coutumes de ce royaume. » Peut-on supposer que Coke, qui avait été lui-même procureur général pendant treize ans, qui avait dirigé un bien plus grand nombre de procès politiques importants qu'aucun autre légiste connu de l'histoire d'Angleterre, et qui avait passé presque de plain-pied des fonctions de procureur général au premier siège dans la première Cour criminelle du royaume, eût été surpris qu'on lui demandât de conférer avec les conseillers judiciaires de la couronne, et qu'il eût qualifié cette pratique de nouvelle, si l'usage avait été véritablement établi? Je sais bien que, lorsqu'il ne s'agissait que de questions de propriété, les juges avaient alors très-communément la très-coupable habitude de prêter l'oreille aux sollicitations des particuliers. Mais c'était, je crois, une nouveauté que de pratiquer des juges afin d'obtenir des condamnations capitales, et je le crois, d'abord parce que Coke qui savait mieux ce genre de questions qu'aucun homme de son temps, l'affirmait, puis, paire que ni liacoa ni M. Montagu n'ont cité un seul précédent.
120 ESSAIS POLITIQUES ET l'HILOSOmiQUES.
Voici donc le fait dans toute sa nudité. Bacon ne se conformait pas à un usage reçu. Il n'était pas même le dernier partisan d'un ancien abus ; situation qui aurait été suffisamment honteuse pour un homme comme lui, mais qui aurait été honorable à côté de celle où il se trouvait. Il avait été assez coupable pour cherchera introduire dans les Cours de justice un abus odieux pour lequel on ne pouvait pas trouver de précédent. Par son intelligence, il était plus propre qu'aucun autre homme qu'ait jamais produit l'Angleterre à travailler à l'amélioration de nos institutions. Mais, à mon grand regret, je suis forcé de dire qu'il ne se fit pas scrupule d'employer ses grandes facultés à introduire dans ces institutions une corruption nouvelle, et de la plus odieuse espèce.
On peut en dire autant, ou à peu de chose près, de la mise à la torture de Peacham. S'il était vrai que, du temps de Jacques I", on reconnût généralement la nécessité de torturer les prisonniers, je pourrais y voir une excuse, bien que je fusse moins disposé à l'admettre en faveur de Bacon qu'en faveur d'un jurisconsulte ou d'un politique ordinaire. Mais le fait est que la plupart des gens de loi déclaraient dès lors illégale la mise à la torture des prisonniers, et que le public avait en horreur celte barbare coutume. Plus de trente ans avant le procès de Peacham, la \oix publique condamnait si hautement cette pratique, que lord Burleigh crut nécessaire de publier une apologie, après y avoir eu quelquefois recours. Mais quoique les dangers qui menaçaient alors le gouvernement fussent d'un genre bien dilférent de ceux que pouvaient causer les écrits de Peacham, quoique la vie de la Heine et les plus précieux intérêts de l'Élut
fussent alors en péril, quoique les circonstances fussent telles qu'on pouvait croire que toutes les lois ordinaires auraient à céder le pas à la loi la plus importante de toutes, celle de la sûreté publique, l'apologie ne satisfit pas la nation, et la Reine crut devoir donner l'ordre formel de cesser la mise à la torture des prisonniers d'État, sous quelque prétexte que ce fût. A dater de cette époque, la pratique de la torture qui avait toujours été impopulaire, qui avait toujours été illégale, était aussi tombée en désuétude. Tout le monde sait qu'en 1628, quatorze ans seulement après que Bacon alla à la Tour pour écouter les cris de Peacham, les juges décidèrent qu'on ne pouvait légalement mettre à la question Felton, criminel qui ne méritait ni ne pouvait espérer aucune grâce extraordinaire. Nous disons donc que Bacon se trouve dans une situation bien différente de celle oii M. Monlagu cherche à le placer. Sur ce point, Bacon était positivement en retard sur son siècle. Il a été l'un des derniers instruments du pouvoir à persister dans la pratique la plus barbare et la plus absurde qui ail jamais déshonoré la jurisprudence, dans une pratique dont Elisabeth et ses ministres avaient rougi peu d'années auparavant, dans une pratique que, peu d'années après, aucun légiste sycophante n'eut le courage ou l'audace de défendre (!). Bacon en retard sur son siècle ! Bacon en retard sur Sir Edward Coke ! Bacon se cramponnant à des abus vieillis ! Bacon combattant le progrès ! Bacon cherchant
(I) Depuis que cet article a été écrit, M. Jardine a publié un traité très-savant et très- ingénieux sur l'usage de la torture en Angleterre. Je n'ai cependant pas cru devoir faire de changement dans mes rcllexions au sujet du procès de Pcaciiam.
11 est impossible de discuter, d.tns une note, la vaste question qu'a
à faire rétrograder l'esprit humain ! Ces mots semblent bizarres; ils ont l'air d'autant de contradictions. Cependant, le fait est positif, et tous ceux qui ne sont pas aveuglés par leurs préjugés peuvent en trouver facilement l'explication. M. Montagu ne peut pas croire qu'un homme aussi extraordinaire que Bacon ait pu se rendre coupable d'une mauvaise action, comme si l'histoire ne se composait pas des mauvaises actions des hommes extraordinaires, comme si tous les plus grands imposteurs, tous les destructeurs les plus célèbres de l'espèce humaine, tous les fondateurs de gouvernements arbitraires et de religions fausses, n'avaient pas été des hommes extraordinaires, comme si les neuf dixièmes des calamités qui ont frappé la race humaine avaient une autre origine que l'union d'intelligences supérieures et de passions basses. Bacon le savait bien. Il nous a dit qu'il y a des personnes a scientiâ tanquam angeli alati, cupiditatibus « vero tanquam serpentes qui humi reptant (1), » et il n'avait pas besoin de son admirable sagacité et de sa connaissance approfondie de l'espèce humaine pour faire cette découverte. Il n'avait qu'à observer son propre cœur. La difl'érence entre l'ange qui plane et le serpent qui rampe n'était qu'une image de la différence entre Bacon le philosophe et Bacon le procureur général. Bacon recherchait la vérité et Bacon recherchait les sceaux. Ceux
soulevée M. Jardine. Il suffit de dire que, pour prouver la Irgalilé des Lénévolences, de la taxe des vaisseaux, de la patente de Mompesson, de l'emprisonnement d'Éiict, en un mot de tous les abus que condamne la pétition des droits et la déclaration des droits, on pourrait invoquer tous les arjîuments au moyen desquels il cherche à prouver que l'application de la torture était autrefois un exercice légitime de la prérogative royale.
(1) De aufjinciilis, lib. V, cap. i.
qui n'étudient qu'une, moitié de son caractère peuvent parler de lui avec une admiration sans mélange ou avec un mépris sans mélange. Pour le juger équitablement, il faut embrasser du même coup d'œil Bacon dans la spéculation et Bacon dans l'action. Alors on comprendra sans peine comment le môme homme peut avoir été à la fois en arrière et en avant de son siècle, comment il a ~ été, d'un côté, le plus hardi et le plus utile des innovateurs, de l'autre, le champion le plus obstiné des plus effroyables abus. Dansson cabinet, toutes ses rares facultés étaient dirigées par une honnête ambition, par une philanthropie éclairée, par un amour sincère de la vérité. Aucune tentation ne venait le faire dévier du droit chemin. Saint Thomas d'Aquin ne pouvait payer d'honoraires. Duns Scot ne pouvait conférer des pairies. Le maître des sentences ne disposait point de riches survivances. La situation du grand philosophe était bien différente, quand il sortait de son cabinet et de son laboratoire pour se mêler à la foule qui remplissait les galeries de Whitehall, Dans toute cette foule, il n'y avait pas un homme aussi propre que Bacon à rendre à l'humanité de grands et durables services. Mais il n'y avait pas, dans toute cette foule, un cœur plus avide des choses qu'aucun homme ne doit regarder comme nécessaires à son bonheur, des choses qu'on ne peut souvent acquérir qu'en sacrifiant son honneur et son intégrité. Il pouvait arriver à être le guide de la race humaine dans la voie du progrès, à fonder sur les ruines des anciennes dynasties intellectuelles un empire plus prospère et plus durable, à s'assurer le respect des générations les plus reculées, hunoKuil en lui le plus illustre des bienfaiteurs de l'humanité. Mais tout cela n'était rien pour lui, tant qu'un
avocat ergoteur le devançait sur le banc des juges, tant qu'un pesant gentilhomme de campagne avait le pas sur lui en verlu d'un titre acheté, tant qu'un courtisan dont la femme était jolie recevait à Buckingham-House un accueil plus cordial que lui, ou que quelque boulfon, versé dans tous les scandales de la cour, parvenait mieux que lui à exciter l'hilarité du roi Jacques.
Pendant une longue suite d'années, la méprisable ambition de Bacon fut couronnée de succès. Sa sagacité lui permit bientôt de discerner l'homme qui était destiné à occuper la première place dans le royaume. Il lut probablement dans l'esprit du roi avant que le roi pût y lire lui-même, et il s'attacha à Villiers, alors que la foule moins perspicace des courtisans continuait à faire des courbettes à Somerset. L'influence du jeune favori devint tous les jours plus grande. La lutte entre les rivaux aurait cependant pu durer fort longtemps, sans l'épouvantable crime qui est resté enveloppé d'un si profond mystère, en dépit de tout ce qu'ont pu faire l'habileté et les recherches des historiens. Le déclin de la faveur de Somerset avait été graduel et presque imperceptible. Sa chute fut instantanée, et Villiers, débarrassé de son compétiteur, arriva bientôt à un degré de puissance que n'avait atteint aucun sujet depuis Wolsey.
Il y avait beaucoup de points de ressemblance entre les deux célèbres courtisans qui accordèrent, h des époques différentes, leur patronage à Bacon. Il est difûcile de dire qui, d'Essex ou de Villiers, possédait à un degré supérieur ce charme dans la personne et dans les manières qu'on a toujours beaucoup trop apprécié dans les cours. Ils étaient tous deux braves par tempérament, et tous deux, comme la plupart des hommes qui sont braves par
LORU BACON. 12S
tempérament, étaient francs et ouverts. Ils étaient tous deux audacieux et obstinés. Ils étaient dépourvus tous deux des qualités et du savoir qui sont nécessaires aux hommes d'État, et cependant ils aspiraient tous deux à gouverner l'État, mettant leur confiance dans les agréments qui leur avaient valu des succès de carrousel ou de bal. Ils devaient tous deux leur élévation à rattachement personnel de leur souverain, et, dans les deux cas, cet attachement était d'une nature si bizarre qu'il jetait les observateurs du temps dans une perplexité dont les historiens ont hérité, et qu'il donnait naissance à des bruits fort scandaleux que je penche à croire peu fondés. Ils traitèrent l'un et l'autre avec une rudesse qui approchait de l'insolence la Reine et le souverain dont ils possédaient la faveur. Cette pétulance perdit Essex, qui avait affaire à une nature aussi orgueilleuse que la sienne, et accoutumée, pendant près d'un demi-siècle, au plus profond respect. Mais il y avait une immense différence entre la hautaine fille de Henri VIII et son successeur. Jacques était né limide. Ses nerfs, naturellement faibles, n'avaient pas été fortifiés par la réflexion ou par l'habitude. Jusqu'au jour où il vint en Angleterre, sa vie n'avait été qu'une série de mortifications et d'humiliations. Lui qui avait une si haute idée de l'origine et de l'étendue de ses prérogatives, il ne fut jamais son propre maître. En dépit de ses théories despotiques et de son titre de Roi, il fut esclave dans l'âme jusqu'à la fin de ses jours. Villiers le traita en esclave, et cette conduite, qui n'avait d'abord été, je crois, que le résultat du caractère du favori, réussit aussi bien que si elle avait été due à un système politique adopté après mûre délibération.
12C ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSO IMIIQUES.
Essex surpassait de beaucoup Buckingham en générosité, en sensibilité, en faculté d'aimer. En réalité, Buckingham n'eut peut-être jamais un ami, à l'exception des deux princes sur lesquels il exerça successivement une si extraordinaire influence. Essex fut adoré par la nation jusqu'à son dernier soupir. Buckingham fut toujours très-impopulaire, excepté peut-être pendant un trèscourt espace de temps, après son re'our de la puérile course qu'il lit en Espagne. Essex fut la victime de la rigueur du gouvernement, et sa mort fut pleuréc de tous. Buckingham fut détesté par le peuple. Les représentants du peuple déclarèrent solennellement qu'il était un ennemi public ; il mourut par la main d'un homme du peuple, et son maître fut seul à le pleurer. La manière dont les deux favoris se conduisirent envers Bacon fut hautement caractéristique, et peut servir à prouver la vieille et très-véridique maxime qui dit qu'on est généralement plus disposé à aimer ceux à qui l'on a fait du bien que ceux qui vous en ont fait. Essex accabla Bacon de bienfaits et ne crut jamais en avoir fait assez. Il semble qu'il ne vint jamais à l'esprit du riche et puissant seigneur que le pauvre avocat qu'il traitait avec une bonté si magnifique n'était pas son égal. Le comte était, j'en suis persuadé, parfaitement sincère lorsqu'il déclarait qu'il donnerait volontiers sa fille ou sa sœur en mariage à son ami. En général, il était plus qu'assez pénétré de ses propres mérites, mais il n'avait pas l'air de savoir qu'il eût jamais acquis des droits à la reconnaissance de Bacon. En ce cruel jour oîi ils se virent pour la dernière fois à la barre de la Chambre des lords, Essex accusa son perfide ami de manquer de bonté et de sincérité, mais il ne l'accusa jamais d'ingratitude. Même en un pareil moment,
plus amer que l'amertuine de la morl, ce noble cœur était trop grand pour exhaler un tel reproche.
Villiers, au contraire, dut beaucoup à Bacon. Quand leur liaison commença, Sir François était un homme d'un âge mûr, dans une grande situation : sa renommée comme politique, comme avocat et comme écrivain était faite. Villiers était encore presque un enfant, un cadet d'une famille alors peu célèbre. Il venait d'entrer dans la carrière des faveurs de cour, et les observateurs les plus perspicaces pouvaient seuls apercevoir qu'il était destiné à dépasser tous ses compétiteurs. L'appui et les conseils d'un homme aussi distingué que le procureur général durent être de la plus haute importance pour le jeune aventurier. Mais, quoique Villiers fût l'obligé, il se montra bien moins chaleureusement attaché à Bacon et bien moins délicat dans sa conduite envers lui que ne l'avait été Essex.
Cependant, pour rendre justice au nouveau favori, il faut dire qu^il chercha de bonne heure à user de son influence en faveur de son illustre ami. En 1616, Bacon prêta serment comme membredu conseil privé, et au mois de mars 1617, lors de la retraite de lord Brackley, il fut nommé garde du grand sceau.
Le 7 mai, premier jour de la session, il se rendit en grande pompe à Westminster-Hall. Le Lord trésorier était à sa droite et le Lord garde du sceau privé à sa gauche ; une longue procession d'étudiants et d'huissiers marchaient devant lui, et une foule de pairs, de conseillers privés et de juges le suivaient. Après avoir pris place dans sa cour, il adressa à son magnifique auditoire un discours grave et digne qui prouve à quel point il comprenait bien les devoirs judiciaires qu'il remplit si mal plus tard.
:=ÎS KSSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
Môme en ce jour, le plus beau de sa vie au yeux du vulgaire, peut-être même aux siens, il jeta en arrière un long regard d'affection sur les nobles travaux dont, selon toute apparence, il allait se séparer. « Je voudrais, >) dit-il, « pouvoir être libre de ne pas songer aux affaires de l'État pendant les trois longues vacations, et les consacrer aux études, aux arts et aux sciences, vers lesquels me porte surtout mon penchant. »
Les années pendant lesquelles Bacon garda le grand sceau sont au nombre des années les plus sombres et les plus honteuses de l'histoire d'Angleterre. A l'intérieur et à l'extérieur, tout était mal gouverné. D'abord vint l'exécution de Raleigh, acte qu'on aurait peut-être pu défendre s'il avait été accompli d'une manière convenable, mais dont tous les détails obligent à le regarder comme un lâche assassinat. Des événements plus tristes devaient le suivre : la guerre de Bohême, les succès de Tilly et de Spinola, le Palatinat conquis, le gendre du roi exilé, la maison d'Autriche dominant sur le continent, la religion protestante et les libertés du corps germanique foulées aux pieds. En même temps, la politique hésitante et craintive de l'Angleterre était l'objet des moqueries de toute l'Europe. L'amour de la paix que professait Jacques, même poussé jusqu'à un excès impolitique, aurait été respectable s'il avait été le résultat de son affection pour son peuple. Mais le fait est que, tandis qu'il ne pouvait disposer de rien pour défendre les alliés naturels de l'Angleterre, il avait recours sans scrupule aux mesures les plus illégales et les plus oppressives, afin de donner à Buckingham et à la famille de Buckingbam les moyens d'éclipser l'ancienne aristocratie du royaume. On exigeait des bénévolences. On mul-
LOUD DACON. lîO
lipliaitles patentes de monopole. On avait recours, pendant cette époque de honteuse paix, à toutes les ressources qu'on aurait pu inventer pour remplir un échiquier vide à la fm d'une guerre ruineuse.
Il faut attribuer surtout à la faiblesse du lloi et à la violence et à ra légèreté du favori les vices de l'administration. Mais il est impossible de décharger le Lord garde des sceaux de toute part de culpabilité. Il est responsable en particulier de toutes les odieuses patentes qui furent délivrées pendant que le grand sceau fut déposé entre ses mains. Dans le discours qu'il avait prononcé en prenant possession de son siège, il avait pris l'engagement de s'acquitter avec la plus grande prudence et la plus grande impartialité de cette importante partie de ses fonctions. Il avait déclaré qu'il « marcherait en plein jour», que « le public verrait qu'il serait guidé par une règle générale, non par des motifs ou des intérêts particuliers » . M. Montagu voudrait nous faire croire que Bacon resta fidèle à ses promesses, et il dit « que le pouvoir du favori n'empêcha pas le Lord garde des sceaux de mettre obstacle à des concessions et à des patentes, quand son devoir comme homme public l'exigea de lui. » M. Montagu regarde-t-il les patentes de monopole comme de bonnes choses? Ou bien veut-il dire que Bacon s'opposa à toutes les patentes de monopole qui lui furent présentées? De toutes les patentes délivrées en Angleterre, la plus honteuse fut celle pour la manufacture exclusive des dentelles d'or et d'argent, accordée à Sir Giles Mompesson qui passe pour l'original de VOverreach de Massinger, et à Sir Francis Michel qui passe pour avoir servi de modèle à Justice- Greedy. L'effet de ce monopole fut nécessairement d'amener, au grand
130 ESSAIS PÛLITIQ'.T.l ET PHILOSOPHIQUES, détriment du public, la falsification du métal employé à ce genre de fabrication. Mais ce n'était là qu'une bagatelle. Les patentés étaient anués de pouvoirs aussi étendus que ceux quua a jamais pu donner à des fermiers du revenu dans les pays les plus mal gouvernés. Ils pouvaient fouiller les maisons et arrêter les négociants iiiterlopes; et ils employaient souvent ces pouvoirs formidables h des desseins plus vils encore que ceux pour lesquels ils les avaient reçus, à se venger d'anciens griefs, et h corrompre la vertu des femmes. N'était-ce pas un cas où le devoir public demandait l'intervention du garde des sceaux? Le Lord garde des sceaux intervint-il en effet? Il le fit. Il écrivit au Roi pour lui dire, « qu'il avait examiné l'utilité et les avantages de l'affaire relative aux tissus d'or et d'argent, qu'il était à propos de la régler, que vraisemblablement sa Majesté en retirerait un grand profit, et que, par conséquent, il serait bon de la régler avec toute la rapidité convenable. » Tout cela voulait dire que certaine personne attachée à la maison de Villiers partagerait avec Overreach et Greedy les dépouilles du public. C'était ainsi que s'interposait le principal gardien des lois, quand le favori demandait des patentes, lucratives pour sa famille et pour ses créatures, ruineuses et vcxatoires pour la masse de la nation. Apres avoir aidé les patentés à obtenir ce monopole, Bacon les aida aussi h le conserver. Il mit en prison et au secret plusieurs personnes qui avaient désobéi à son tyrannique éclit. C'est en dire assez. Nos lecteurs peuvent juger maintenant si Bacon agit conformément à ses déclarations dans la question des patentes, ou s'il mérite les louanges que lui décerne son biographe.
Eu sa qualité de jug^', sa conduite ne fut pas moins
répréhensible. Il souffrit que Buckingham lui dictât un grand nombre de ses décisions. Bacon savait mieux que personne qu'un juge qui prête l'oreille aux sollicilalions des particuliers est un déshonneur pour sa charge. Avant de prendre place sur le sac de laine, il avait fortement attiré sur ce point l'attention de Villiers qui entrait dans la carrière. « Ne vous laissez jamais entraîner sous aucun prétexte », écrivait Sir François au jeune courtisan, « ne vous laissez jamais entraîner à vous interposer, ni par lettre, ni par conversation, dans des causes pendantes en justice : ne souffrez jamais qu'aucun homme puissant le fasse, si vous pouvez l'empêcher. Lorqu'une telle intervention réussit, lajustice est pervertie; et quand même le juge est aussi intègre et aussi courageux qu'il doit l'ôlre, quand même il ne cède pas aux influences, il reste toujours une ombre de soupçon. » Cependant Bacon n'était pas garde des sceaux depuis un mois quand Buckingham commença à intervenir dans les procès jugés par la Cour de chancellerie, et l'intervention de Buckingham réussit, comme on pouvait s'y allendre.
Les réflexions de M. Montagu sur l'excellent passage que nous venons de citer sont tout à fait amusantes. « Personne » dit-il, « ne sentait plus profondément que Bacon tout le mal que faisait l'intervention de la couronne et des hommes d'Élat auprès des juges. Combien l'exhortation qu'il adresse à Buckingham est belle, tout indifférent que s'y soit montré le favori ! » J'aimerais à savoir comment on peut s'attendre à ce qu'une exhortation fasse quelque effet sur celui à qui elle s'adresse, quand celui qui l'adresse la néglige absolument. Je ne défends pas Buckingham ; mais peut-on comparer son crime h celui de Bacon? Buckingham élait jeune, igno-
132 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, rant, l(5ger; il était étourdi parla rapidité de sa fortune et la grandeur de sa situation. Qu'il ait voulu servir sa famille, ses flatteurs, ses maîtresses; qu'il n'ait pas parfaitement compris l'immense importance de l'administration parfaitement intègre de la justice; qu'il se soit préoccupé de ceux qui lui tenaient par des liens personnels plutôt que des intérêts publics, c'est chose naturelle, et qu'on peut presque lui pardonner. Ceux qui confient le pouvoir à un jeune homme pétulant, emporté, et peu instruit, sont plus à blâmer que lui, s'il en fait un mauvais usage. Comment pouvait-on croire qu'un jeune et gai page, élevé par un bizarre caprice de la fortune à la plus grande situation du royaume, donnerait une sérieuse attention aux principes qui doivent guider les décisions judiciaires? Bacon était le plus distingué de tous les hommes publics qui vivaient alors en Europe. Il avait près de soixante ans. Il avait beaucoup réfléchi, et avec grand profit, sur les principes généraux du droit. Pendant de longues années, il avait pris tous les jours part à l'administration de la justice. Il était impossible qu'un homme doué de la dixième partie de son expérience et de sa sagacité ne sût pas qu'un juge qui permet à ses amis et à ses patrons de lui dicter ses décrets, viole les règles les plus simples du devoir. Il le savait bien, nous l'avons déjà vu : il l'exprimait admirablement. Dans celte occasion, pas plus que dans aucune autre, on ne pouvait attribuer ses mauvaises actions à un défaut de jugement. Elles venaient d'une cause bien différente.
Un homme qui s'abaissait jusqu'à rendre aux autres de pareils services ne devait pas être scrupuleux quant aux moyens qu'il employait pour s'enrichir lui-mC'nic.
LORD BACOxN. 133
Lui et ses subordonnés acceptaient des présents considérables de ceux qui étaient engagés dans des procès devant la Cour de chancellerie. Il est impossible de calculer le montant du butin qu'il fît de cette façon. Il n'est pas douteux qu'il reçut plus qu'on ne put prouver lors de son procès, et il est probable qu'il reçut moins que ne le soupçonnait le public. Ses ennemis évaluèrent ses gains illicites à cent mille livres sterling. Mais ce fut probablement une exagération.
Le jour où il eut un compte à rendre tarda longtemps. Pendant l'intervalle qui s'écoula entre le second et le troisième parlement de Jacques 1", la couronne gouverna en souveraine maîtresse. L'avenir du garde des sceaux semblait brillant et serein. Sa grande situation mettait encore plus en évidence la splendeur de son talent, et donnait un nouveau charme à la sérénité de son caractère, à la courtoisie de ses manières, à l'éloquence de sa conversation. Les plaideurs lésés pouvaient murmurer. Les patriotes puritains pouvaient déplorer, dans leur austère retraite, qu'un homme à qui Dieu avait donné h pleines mains toutes les facultés qui rendent propre à prendre l'initiative des grandes réformes, se fût rangé parmi les partisans des abus les plus odieux. Mais les nmrmures des plaideurs et les lamentations des patriotes n'arrivaient que rarement jusqu'aux oreilles des puissants. Le Roi et le ministre qui était le maître du Roi souriaient à leur illustre flatteur. Toute lafouledes courtisans et des nobles recherchait sa faveur avec un jaloux empressement. Les hommes d'esprit et de savoir saluaient avec ravissement l'élévation ûc celui qui avait prouvé d'une f.içon si éclatante qu'un homme d'un grand savoir et d'un espritbrillantpouvait comprendre, bien mieux qu'unigno-
134 ESSAIS POLITIQUES ET l'II ILOSOPH IQUES.
rant laborieux, l'art de faire son chemin dans le monde. Une seule fois, le cours de sa prospérité fut interrompu. Il semble que Bacon lui-même n'avait pas la tête assez forte poui- supporter, sans quelque trouble, l'effet enivrant d'une si grande fortune. Après son élévation, il manqua parfois de la prudence et de l'empire sur luimême auxquels il devait son élévation, plus encore qu'à ses rares facultés. Il ne savait pas haïr. La température de sa vengeance, comme celle de sa reconnaissance, élait presque toujours tiède. Mais il y avait un homme pour lequel il avait depuis longtemps ressenti une animosilé peut-être d'autant plus forte qu'il l'avait soigneusement contenue. Les insultes et les torts dont Sir Edward Coke s'était rendu coupable envers lui, lorsqu'il élait un tout jeune homme cherchant à se faire connaître et à se former une clientèle, étaient de nature à éveiller le ressentiment du cœur le plus pacifique. Au moment où Bacon avait reçu les sceaux. Coke avait été privé de son siège à la Cour du banc du roi, à cause de sa résistance obstinée au bon plaisir de Sa Majesté; et depuis lors, il avait langui dans la retraite. Mais l'opposition qu'avait faite Coke à la cour était, j'en ai peur, le résultat de son mauvais caractère, non de bons principes. Tout obstiné et tout bourru qu'il était, il manquait de vraie fermeté et de vraie dignité. Son entêtement ne s'appuyait pas sur des motifs vertueux; il ne fut pas à l'épreuve de la disgrâce. 11 sollicita une réconciliation avec le favori, et ses sollicitations furent couronnées de succès. Sir John Villiers, frère de Buckingham, cherchait une femme riche. Coke avait une grande fortune et une fille non mariée. On conclut un marché ; mais Lady Coke, la même que, vingt an? auparavant, Essex voulait obtenir pour Bacon, ne voulut pas
entendre parler da mariage. Une querelle de famille violente et scandaleuse, éclata. La mère emmena secrète, mont la jeune fille. Le père les poursuivit, el reprit sa fille par force. Le Roi était alors en Ecosse, et Buckingham l'y avait suivi. Pendant leur absence, Bacon était resté en Angleterre, d la tôle des affaires. Il détestait Coke, autant qu'il pouvait détester quelqu'un. Sa prospérité avait fait tort h sa sagesse. Eu un jour de malheur, il résolut d'intervenir dans les disputes qui agitaient la maison de son ennemi. Il se déclara pour la femme, et soutint le procureur général, dans l'enquête que ce dernier ouvrit, devant la chambre étoilée, contre le mariage projeté. Le langage énergique qu'il employa dans ces lettres montre que", quelque sagace qu'il fût, il ne sut pas bien se tenir à sa place, et qu'il ne connaissait parfaitement ni l'étendue du pouvoir de Buckingham, ni le changement que la possession de ce pouvoir avait produit dans son caractère. Il reçut bientôt une leçon qu'il n'oublia jamais. Lorsque le favori apprit l'intervention du Lord garde des sceaux, son ressentiment fut des plus violents, et il s'arrangea pour que le Roi fût encore plus en colère que lui. Bacon comprit aussitôt son erreur, et quelles pouvaient en être les conséquences. Il avait été enflé, sinon enivré, par sa grandeur. Le choc le remit à l'instant dans son bon sens. Il se retrouva tout entier. 11 demanda humblement pardon de son intervention. Il donna ordre au procureur général de suspendre les poursuites contre Coke. 11 fit dire k Lady Coke qu'il ne pouvait lien faire pour elle. Il annonça aux deux familles qu'il désirait favoriser le mariage. Après avoir donné ces preuves de contrition, il s'aventura à se présenter chez Buckingham. Mais le jeune parvenu Irouvci qu'il n'avait pas cncorc'sufii-
]3G LSSAIS POLITIQUKS ET l'IIl LOSOPHIQUKS.
samment humilié un vieillard qui avait été son ami et son bienfaiteur, qui était le plus grand fonctionnaire civil du royaume, et l'homme de. lettres le plus éminent du monde. On raconte que, deux jours de suite. Bacon se rendit à la demeure de Buckingham, que, deux jours de suite, on le fit attendre dans une antichambre, au milieu des valets de pied, assis sur un vieux coffre en bois, avec le grand sceau d'Angleterre à son côté, et que lorsqu'enfîn il fut admis, il se jeta à genoux, baisa les pieds du favori, et jura de ne se relever que lorsqu'il aurait obtenu son pardon. Sir Anlhony Weldon, qui rapporte ce fait, a probablement exagéré la servilité de Bacon et l'insolence de Buckingham, Mais il est difficile d'imaginer qu'un récit tellement détaillé, écrit par quelqu'un qui affirme avoir assisté à cette scène, soit absolument sans fondement, et il n'y a malheureusement, ni dans le caractère du favori, ni dans celui du garde des sceaux, rien qui rende le récit improbable. Il est certain qu'une réconciliation fort humiliante pour Bacon eut lieu entre lui et Buckingham, et qu'il ne se hasarda plus jamais à contrarier personne qui portât le nom de Villiers. Il maîtrisa les passions qui l'avaient, pour la première fois de sa vie, fait manquer de prudence. Il consentit à faire mine de se réconcilier avec Coke, et s'efforça, en cherchant des occasions de lui rendre de petits services, et en évitant tout ce qui pouvait amener des querelles, d'apaiser la férocité intraitable de ce vieil ennemi.
Cependant la vie de Bacon, tant qu'il garda le grand sceau, fut extérieurement très-enviable. A Londres, il vivait très-grandement à York-House, la vénérable habitation de son père. Ce fut là qu'en janvier 16"20, il célébra son entrée dans sa soixantième année, au milieu d'uu
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magnifique cercle d'amis. 11 avait échangé le litre de garde des sceaux contre le titre plus élevé de chancelier. Ben-Jonson était de la fêle, et il écrivit pour cette occasion quelques vers qui sont au nomhre des meilleurs qu'ait produits sa muse un peu rude. Tout semûlait sourire dans l'antique demeure, nous dit-il, « le feu, le vin, les hommes. » Le spectacle de l'hôte illustre qui, après une vie exemple de grandes épreuves, entrait dans une verte vieillesse, en possession, de la fortune, du pouvoir, des plus grands honneurs, d'une activité intellectuelle non diminuée, et d'une immense réputation littéraire, fit une forte impression sur le poêle, si l'on en peut juger par ces vers hien connus: « Le grand chancelier d'Angleterre, dès son doux berceau, héritier prédestiné du siège de son père, et dont le Destin file le sort égal et rem pli, avec sa laine la plus blanche et la plus parfaite (1). » Bacon avait coutume de se retirer à Gorhambury, lorsque ses fonctions politiques et judiciaires lui permettaient de prendre quelque loisir. Là, ses affaires, c'étaient les lettres, et son plaisir favori, le jardinage, qu'il appelle, dans un de ses plus intéressants Essais, u le plua pur des plaisirs humains. » Il dépensa dix raille livres sterling pour faire construire, dans son magnifique parc, une retraite où il se rendait, quand il voulait éviter les visiteurs et se dévouer entièrement à l'étude. Dans de telles occasions, quelques jeunes gens distingués étaient parfois les compagnons de sa solitude; et parmi eux, il discerna bien vite les facultés supérieures de Thomas
(1) « England's high Chancellor, tlie destined heir, • In his sttftcradle, to liis fatliei's ciiair, t Whose even thread tlie l'aies spiii lound aud full a Outof their cliokesl aud tlieir wliilesUvool. »
llobbes. Il n'est pas probable cependant qu'il ait pleinement apprécié la valeur de son disciple, ni qu'il ail prévu l'immense influence, à la fois si bonne et si mauvaise, que cet esprit vigoureux et pénétrant devait exercer sur les deux générations suivantes.
En janvier 1621, la grandeur de Bacon était à son comble. Il venait de publier le Novum Organvm, et ce livre extraordinaire avait excité la plus vive admiration chez les hommes éminents de l'Europe. Il avait obtenu des honneurs d'une espèce bien différente, mais qu'il n'iï\ypréciait peut-être pas moins. Il avait été fait baron Verulam. Plus tard^ il avait été élevé à la dignité supérieure de vicomte Saint- Albans. Ses lettres patentes étaient rédigées dans les termes les plus flatteurs, et le prince de Galles les signa en qualité de témoin. La cérémonie de l'investiture s'accomplit en grande pompe à Théobalds, et Buckingbam daigna être l'un des principaux acteurs. La postérité a senti qu'un litre donné par Jacques l" ne pouvait rien ajouter à la dignité du plus grand des philosophes anglais; et, en dépit des lettres patentes du Roi, elle s'est obstinément refusée à f.iire descendre François Bacon au rang de vicomte Saint- Albans.
Quelques semaines plus tard, on put apprécier la valeur des biens pour lesquels Bacon avait souillé son intégrité, sacriflé son indépendance, violé les plus saintes obligations de l'amitié et de la reconnaissance, flatté les pervers, persécuté les innocents, pratiqué les juges, torturé les prisonniers, pillé les plaideurs, et dépensé dans de misérables intrigues toutes les facultés de la plus admirable intelligence qui ait jamais été le paita.L'C d'un enfant des hommes. Un revers soudain et terrible
LOIÎD BACON. 139
<5tait proche. Un parlement avait ét6 convoqué. Après six années de silence, la voix de la nation allait de nouveau se faire entendre. Trois jours seulement après la brillante cérémonie qui avait eu lieu à Theobalds en l'honneur de Bacon, les deux chambres se réunirent.
Le besoin d'argent avait, comme de coutume, amené le Roi à convoquer son parlement. Peut-être cependant, si lui ou ses ministres avaient eu la moindre idée de l'état des esprits, auraient-ils tout tenté ou tout supporté, plutôt que d'oser se mettre en présence des députés d'une nalion justement exaspérée. Mais ils ne comprenaient pas leur temps. A vrai dire, presque toutes les fautes politiques de Jacques et de son malheureux fils prirent naissance dans une grande erreur. Pendant les cinquante années qui précédèrent le long parlement, il s'accomplit diiiis l'esprit public un changement immense et graduel. Les deux premiers rois de la maison de Stuart, pas plus queleursconseillers, ne comprirent la nature etl'étendue de ce changement. Il leur était impossible de ne pas voir que la nalion était chaque année plus mécontente, et que chaque nouvelle chambre des communes était plus ingouvernable que celle qui l'avait précédée. Mais la cour ne pouvait pas voir que le peuple anglais et le gouvernement anglais, qui avaient pu jadis s'adapter l'un à l'autre, ne s'adaptaient plus; que dans sa croissance la nalion avait dépassé ses anciennes inslitulions, qu'elle él;iit tous les jours plus mal à l'aise sous leur empire, qu'elle se ruait sur ces obstacles, et que bientôt elle se frayerait un passage à travers leurs ruines. On attribuait à toutes les causes imaginables sauf à la vraie, le phénomène alarmant dont aucun courtisan ne pouvait nier
140 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, l'exislence. « Dans mon premier parlement, » disail Jacques, « j'étais un novice. Dans le second, il y avait une espèce de bêtes qu'on appelait des entrepreneurs {undcrtakers) (1) », et ainsi de suite. Dans le troisième parlemention ne pouvait pas appeler le Roi un novice, et l'espèce de bêtes qu'on appelait des entrepreneurs n'existait pas. Cependant son troisième parlement lui donna plus d'embarras que ne lui en avait donné le premier ou le second.
Le parlement ne se fut pas plutôt réuni que la chambre des communes commença à discuter les griefs publics, avec modération et respect, mais aussi avec une grande fermeté. Les premières attaques furent dirigées contre ces odieuses patentes, sous le couvert desquelles Buckingham et ses créatures avaient pillé et opprimé la nation. La vigueur que déployait la chambre des communes répandit l'alarme à la cour. Buckingham se crut en danger, et dans son anxiété il eut recours à un conseiller quiavaitacquis récemment une influence considérable, Williams, doyen de Westminster. Ce personnage avait déjà rendu de grands services au favori d;ms une circonstance très-délicate. Buckingham souhaitait ardemment d'épouser Lady Catherine Manners, fille et héritière du comte de Rutland; mais lesdifticultésétaient grandes. Le comte était hautain et intraitable, et la jeune fille était catholique. Williams apaisa l'orgueil du père, et trouva des arguments qui tranquillisèrent, pour quelque temps du moins, la conscience de la fille. De tels
(J) On donnait, à ceUe époque, le nomi'undertakers ?i une certaine classe de politiques, qui, prétendant à la fois à la confiance du Roi el à celle des cominunes, faisait profession de servir d'iiitemiédiaires Cuire eux et de faciliter leurs rapports.
LORD BACON. I4i
services lui avaient valu des dignités considérables dans l'église, et il était bien près d'occuper, dans l'estime de Duckingbam, la place qui était auparavant le partage de Bacon.
Williams était un de ces hommes qui sont plus sages pour les autres que pour eux-mêmes. Sa vie politique fut malheureuse, et fut rendue telle par un étrange défaut de jugement et d'empire sur lui-même dans plusieurs conjonctures importantes. Mais le conseil qu'il donna en celte occasion à Buckingham ne prouvait pas qu'il manquât de sagesse mondaine. Il conseilla au favori de renoncer à la défense des monopoles, de donner une ambassade étrangère à son frère Sir Edward Villiers, qui était gravement compromis dans les vilenies de Mompesson, et d'abandonner les autres coupables à la justice du parlement. Buckingham reçut le conseil avec les plus vives expressions de reconnaissance, et déclara qu'on lui ôlait un fardeau de dessus le cœur. Puis il se rendit chez le Roiavec Williams, lis trouvèrent le Roi engagé avec le prince Charles dans une grave conférence. On discuta longuement le plan d'opérations proposé par le doyen, et on l'approuva dans tous ses détails.
Les premières victimes que la cour abandonna à la vengeance des communes, furent Sir Giles Mompesson et Sir Francis Michell. Il se passa quelque temps avant que Bacon commençât à concevoir des inquiétudes. Son talent et son habileté lui valaient une grande influence dans la chambre dont il était récemment devenu membre, et il en aurait été de même dans toute autre assemblée. Dans la chambre des communes, il avait beaucoup d'amis personnels et de fervents admi-
145 ESSAIS POLlTIQUi:S ET PHILOSOPHIQUES.
râleurs. Cependant, six semaines après la réunion du parlement, l'orage éclata.
La chambre basse avait nommé un comité qui était chargé de faire une enquête sur l'état des Cours de juslice. Le i5 mars, le président du comité, Sir Robert Philips, représentant de Bath, déclara qu'on avait découvert de grands abus. «La personne », dit-il, « contre laquelle on allègue ces faits n'est rien moins que le Lord chancelier, un homme tellement doué, à la fois par l'art et par la nature, que je ne veux rien ajouter sur son compte, n'étant pas capable d'en dire assez. » Sir Robert établit alors, avec beaucoup de modération, la nature des faits imputés à Bacon. Un homme du nom d'Aubrey avait une aflaire pendante devant la Cour de chancellerie. Les frais du procès l'avaient à peu près ruiné, et les lenteurs de la Cour avaient été telles que sa patience était à bout. Un des parasites du chancelier lui fît entendre qu'un présent d'une centaine de livres expédierait l'affaire : le pauvre homme n'avait pas la somme requise. Il alla trouver un usurier qui la lui prêta à d'énormes intérêts, et il s'empressa de la porter à York-IIouse. Le chancelier prit l'argent, et les sycophantes assurèrent le plaideur que tout irait bien. Cependant Aubrey fut désappointé, car après un délai prolongé, on rendit contre lui une o sentence écrasante ». Un autre plaideur du nom d'Egerton se plaignit d'avoir été amené par un des chacals du chancellera faire à sa seigneurie un présent de quatre cents livres, et de n'avoir pu néanmoins obtenir un décret en sa faveur. Les preuves étaient accablantes.
Les amis de Bacon ne purent que demander h. la chambre de suspendre son jugement et de déférer l'af-
faire à la chambre des Lorils, sous une forme moins ofTensanlc qu'une mise on accusation.
Le 19 mars, le Roi envoya un message aux communes, pour exprimer son profond regret de ce qu'un personnage aussi ém.inentque le chancelier pût être soupçonné de malversation. Sa Majesté déclara qu'elle n^avait nul désir de soustraire le coupable à la justice, et propos^a d'instituer un nouveau genre de tribunal, composé de dix-huit commissaires qui pourraient être choisis parmi les membres des deux chambres, et qui seraient chargés d'examiner l'affaire. La chambre des communes n'était nullement disposée à se départir de son mode habituel de procédure. Le même jour elle eut avec la chambre des Lords une conférence oîi l'on établit les chefs d'accusation contre le chancelier. Bacon n'y assista pas. Accablé de honte et de remords, et abandonné de tous ceux en qui il avait follement mis sa confiance, il s'était renfermé dans son appartement, loin du regard des hommes. L'abattement de son esprit porta bientôt atteinte à sa santé; Buckingham, qui alla le voir sur l'ordre du Roi, « trouva sa seigneurie très-sou (Tran te et abattue ». Il paraît, d'après une lettre pathétique que le malheureux adressa aux pairs le jour de la conférence, qu'il ne croyait ni ne désirait survivre à sa disgrâce. Pendantplusieursioursil resta dans son lit, refusant de voir qui que ce fût. Il répétait sans cesse à ses gens de le quitter, de l'oublier, de ne jamais prononcer son nom, de ne jamais se rappeler qu'il avait existé un homme comme lui. Pendant ce temps, on révélait chaque jour à ses accusateurs de nouveaux faits de corruption. Le nombre des chefs d'accusation s'éleva très-vite de deux à vinL'l trois. Les Lords instruisaient l'affaire avec une
U4 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, louable activité. On examina quelques témoins à la barre de la cbambre. On chargea un comité soigneusement choisi de recevoir les dépositions des autres témoins; l'enquête avançait rapidement, lorsque, le 20 mars, le Roi prorogea le parlement pour trois semaines.
Cette mesure rendit quelque espérance à Bacon. Il lira tout le parti qu'il put de ce court répit. Il essaya d'agir sur le faible esprit du Roi. Il fît appel à tous les sentiments qui avaient le plus d'empire sur lui, à ses craintes, à sa vanité, à sa haute idée de la prérogative royale. Le Salomon du siècle commettrait-il la grave erreur d'encourager l'esprit d'empiétement des parlements? L'oint de Dieu, qui ne devait de comptes qu'à Dieu seul, rendrait-il hommage à une multitude indisciplinée? « Ceux qui s'attaquent aujourd'hui au chancelier » , s'écriait Bacon, « s'attaqueront bientôt à la couronne. Je suis le premier sacrifice. Je souhaite être le dernier. » Mais toute son éloquence et toute son habileté restèrent sansrésultat. Et vraiment, quoi qu'en puisse dire M. Montagu, je suis convaincu qu'il n'était pas au pouvoir du Uoi de sauver Bacon, sans avoir recours à des mesures qui auraient bouleversé le royaume. La couronne n'avait pas assez d'influence sur le parlement pour en obtenir un acquittement dans un cas où le crime était si évident. Et quanta dissoudre un parlement qui, de l'aveu de tous, fut l'un des meilleurs qui aient jamais siégé, qui avait agi libéralement et respectueusement envers le souverain, et qui jouissait au plus haut point des faveurs de la nation; quant à le dissoudre uniquement pour arrêter une enquête sérieuse, modérée et constitutionnelle sur Tintegrilé personnelle du premier juge du royaume, la nu-
sure aurait été plus scandaleuse et plus absurde qu'aucune de celles qui amenèrent la ruine de la maison de Stuart. Une telle mesure, qui aurait été aussi fatale à l'honneur du chancelier qu'une condamnation, aurait mis en danger l'existence même de la monarchie. Le Roi, d'après l'avis de Williams, refusa, avec grande raison, d'engager avec son peuple une lutte dangereuse, dans le but de sauver d'une condamnation légale un ministre qu'il était impossible de sauver du déshonneur. Il conseilla à Bacon de s'avouer coupable, et promit de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour adoucir la peine. M. Montagu est indigné de la conduite de Jacques en cette occasion. Pour moi, quoique je sois en général très-peu disposé à l'admirer, je crois sincèrement que ce prince donna à Bacon, eu égard aux circonstances, le meilleur conseil qu'on pût lui donner.
Le 17 avril, le parlement se réunit de nouveau, et les Lords reprirent leur enquête sur les abus de la Cour de chancellerie. Le 22, Bacon adressa aux pairs une lettre que le prince de Galles daigna remettre lui-même. Dans cette composition habile et pathétique, le chancelier avouait sa faute dans des termes généraux et réservés, et, tout en l'avouant, il cherchait à la pallier. Ses juges ne trouvèrent pas cela suffisant. Ils exigèrent de lui une confession plus détaillée, et lui envoyèrent une copie des chefs d'accusation. Le 30, il remit une pièce dans laquelle il adiuellait, sous quelques réserves peu nombreuses et peu importantes, la vérité des accusations portées contre lui, et s'en remettait entièrement à la pitié de ses pairs. « Après avoir, » disait-il, « mûrement examiné les faits allégués contre moi; après Cire descendu dans ma propre conscience, et après avoir appelé ma mémoire à mou
146 ESSAIS POI.ITIQIES ET PIIILOSOPHIQIE?.
aide, autant que j'ai pu le faire, je confesse simplement et ingénument que je suis coupable de corruption, et je renonce absolument à me défendre. »
Les Lords déclarèrent que la confession du chancelier leur paraissait complète et sincère, et ils envoyèrent auprès de lui un comité chargé de lui demander s'il y souscrivait réellement. Les députés, au nombre desquels était Soutbampton, qui avait été jadis l'ami de Bacon et d'Essex, accomplirent leur mission avec une grande délicatesse. Et vraiment, l'angoisse d'un si grand esprit et la dégradation d'un si grand nom étaient de nature à adoucir les tempéraments les plus inflexibles. « Mylords, » dit Bacon, « c'est mon acte, ma main, mon cœur. Je supplie vos Seigneuries d'avoir pitié d'un roseau brisé. » Ils se retirèrent, et il rentra chez lui dans le plus profond abattement. Le lendemain, le sergent d'armes et l'huissier de la chambre des Lords vinrent le chercher pour le conduire à Westminster-Hall, où la sentence devait être prononcée. Mais ils le trouvèrent très-souQ"rant et forcé de garder le lit : ils consentirent volontiers à ce qu'il se dispensât de paraître devant la chambre. Personne ne sembla éprouver le moindre désir d'ajouter à son humiliation.
Cependant la sentence fut sévère, d'autant plus sévère, sans doute, que les Lords savaient qu'elle ne serait pas exécutée, et qu'ils avaient une excellente occasion de montrer, à peu de frais, l'inflexibilité de leur justice et leur haine de la corruption. Bacon fut condamné à payer un:^ amende de quarante mille livres, et à être emprisonné à la Tour tant que le Boi le jugerait bon. On déclara qu'il ne pourrait à l'avenir remplir aucune fonction dans l'État, ni siéger dans le parlement; et il fut banni pour la vie de l'enceinte de la cour. Telle fut la
misôrablo et honteuse fin de celte longue carrière de mondaine sagesse et de mondaine prospérité.
Même alors, M. Montagu n'abandonne pas son héros. Il semble croire que l'attachement d'un éditeur doit être aussi plein de dévouement que celui des amoureux dans les poèmes de M. Muore, et il ne peut concevoi. l'utilité de la biographie, «si elle ne reste pas la même dans la joie et dans l'angoisse, dans la gloire et dans la honte. »
Il nous assure que Bacon était innocent, qu'il pouvait se justifier entièrement, que lorsqu'il «confessait simplement et ingénument qu'il était coupable de corruption, » et lorsqu'il affirmait solennellement plus tard que sa confession était « son acte, sa main, son cœur, » il disait un gros mensonge, et qu'il s'abstenait de donner les preuves de son innocence , parce qu'il n'osait pas désobéir au Roi et au favori qui le pressaient, dans lenr égoïsrne, d'avouer sa culpabilité.
D'abord, il n'y a pas la plus légère raison de croire que, si Jacques I" et Buckingham avaient pensé que Bacon pouvait se défendre, ils l'auraient empêché de le faire. Quel motif imaginable auraient-ils pu avoir pour agir ainsi? M. Montagu répète perpétuellement qu'il était de leur intérêt de sacrifier Bacon. Mais il néglige une distinction évidente. Il était de leur intérêt de sacrifier Bacon, à supposer qu'il fût coupable, mais non pas à supposer qu'il fût innocent. Jacques était, avec grande raison, peu disposé à courir le risque de proléger son chancelier contre le parlement. Mais, si le chancelier avait pu, par la force de ses raisons, obtenir du parlement son acquittement, je ne doute pas que le Roi etVil-
(1) « if l'is not the same
« Through joy and through torment, Uirciugh glory anrt shame. »
ns ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, liers ne s'en fussent sinccremenl réjouis. Ils se seraii^nt rùjouis, non-seulement à cause de leur amilié pour Bacon, qui paraît cependant avoir été aussi sincère que la plupart des amitiés de cette espèce, mais encore pour des motifs intéressés. Rien n'aurait plus fortifié le gouvernement qu'une pareille victoire. Le Roi et le favori abandonnèrent le chancelier, parce qu'ils ne pouvaient j as le soustraire à son déshonneur et qu'ils ne voulaient pas le partager. M. Monlagu prend l'effet pour la cause. !l croit que Bacon ne prouva pas son innocence, parce quM ne fut pas soutenu parla cour. Il est évident que la cour n'osa pas soutenir Bacon, parce qu'il ne put pas prouver son innocence.
D'ailleurs, il est étrange, ce me semble, que M. Montagu n'ait pas compris qu'en essayant de justifier Bacon, il fait peser sur lui le plus injurieux de tous les reproches. Il impute à son idole un degré de bassesse et de dépravation plus odieux que la corruption judiciaire elle-même. Un juge corrompu peut avoir beaucoup de bonnes qualités. Mais un homme qui, pour plaire à un patron puissant, se déclare solennellement coupable de corruption, quand il se sait innocent, doit être un monstre de servilité et d'impudence. Bacon était, pour ne rien dire des droits supérieurs qu'il avait au respect, un homme bien élevé, un noble, un savant, un homme d'État, un homme arrivé au premier rang dans le monde, un homme d'âge. Est-il possible de cioire que, pour plaire à n'importe qui, un pareil homme aurait volontairement porté à sa renommée une atteinte irréparable? Représentez-vous un juge aux cheveux gris, comblé d'années et d'honneurs, venant avouer, en pleurant, avec les assurances les plus p;ithéliques de son repentir et de sa
J.OiîD liVi.ON. i49
sincérité, qu'il a élé coupiible de inolversalious honteuses; affirmant plusieurs fois la vérité de sa confession, la signant de sa propre main, se soumettant à sa condamnation, recevant une sentenpe humiliante, et reconnaissant qu'elle est juste; le tout, quand il ne dépend que de lui de montrer que sa conduite a élé irréprochable! La chose est incroyable. Mais, en admettant qu'elle soit vraie, que faut-il penser d'un homme, s'il mérite véritablement le nom d'homme, qui attache plus de prix à tout ce que peuvent donner les Rois ou les favoris, qu'à son honneur, ou qui redoute plus leurs châtiments que l'infamie?
J'acquitte pleinement Bacon de cette honteuse imputation. Il ne pouvait pas se défendre, et l'affectueuse tentative de M. Montagu pour le défendre a complètement échoué.
M. Montagu met en avant deux arguments : il dit d'abord que c'était alors l'usage de recevoir des présents, et que, par conséquent, cela n'était pas déshonorant; il dit en second lieu que ces présents n'avaient pas un ca-" ractère corrupteur.
M. Montagu cite beaucoup de faits k l'appui de sa première proposition. Il ne se contente pas de prouver qu'autrefois beaucoup de juges anglais recevaient des présents des plaideurs; mais il recueille des exemples analogues dans l'histoire des nations étrangères et des temps anciens. Il remonte jusqu'aux républiques grecques, et il essaye de profiler d'un vers d'Homère et d'une phrase de Plularque, qui ne peuvent pas, j'en ai peur, lui être d'un grand secours. L'or dont parle Homère n'était pas destiné aux juges : il était déposé entre leurs mains pour le béncfice du plaideur heureux; elles gra-
ILO ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, tiflcations que Périclès distribuait aux membres des tribunaux athéniens étaient, comme l'établit Plularque, un traitement légal, provenant du revenu public. Je pourrais fournir à M. Monlagu des passages beaucoup plus concluants. Hésiode, qv^\ avait vu, comme le pauvre Aubrey, rendre contre lui une sentence écrasante dans la Cour de chancellerie d'Ascra, oublia si bien Ib décorum, qu'il osa désigner comme fiaad^ot; Swpo-ja'You; les savants membres de celle Gour.Plutarque et Diodore ont fait connaître à la postérité la plus lointaine le respectable nom d'Anytus, fds d'Anlhémion, le premier défendeur qui, éludant toutes les sauvegardes qu'avait pu imaginer la sagesse de Solon, réussit à corrompre tout un tribunal athénien. J'ai môme si peu envie de refuser à M. Montagu l'aide de la Grèce, que je veux bien lui donner Home pardessus le marché. Je reconnais que les honorables sénateurs qui jugèrent Verres reçurent des présents qui valaient plus que les fiefs de York-House et de Gorhambury réunis, et que les sénateurs et chevaliers non moins honorables qui firent profession de croire à Valibi de Clodius, obtinrent des marques encore plus extraordinaires de l'estime et de la reconnaissance du défendeur. En somme, je suis tout prêt à admettre qu'avant le temps de Bacon, et du temps de Bacon, les juges avaient coutume de recevoir des cadeaux des plaideurs.
Mais est-ce une excuse? Je ne le crois pas. Les vols de Cacus et de Barabbas ne sauraient servir d'apologie à ceux de Turpin. La conduite des deux hommes de Déliai qui firent périr Naboth par leur faux témoignage , n'a jamais été citée comme excuse des parjures d'Oates et de Dangerfield. M. Montagu a confondu deux choses qu'il est nécessaire de distinguer soigneusement, si l'on
LORD BACON. l.ïl
veut se faire une idée juste du caractère des hommes qui ont appartenu à d'autres pays et à d'autres temps. Lorsque, dans une société particulière, on regarde généralement comme innocente une action immorale, cela peut servir d'excuse à un individu qui, faisant partie de la société et ayant adopté les notions qui prévalent parmi ceux qui l'entourent, en vient à commettre cette action. Mais on ne saurait justifier des actions immorales, en disant que beaucoup de gens sont dans l'habitude de les commettre. Nous trouverions injuste d'appeler saint Louis un méchant homme parce qu'il a persécuté les hérétiques, dans un siècle où la tolérance passait généralement pour un péché. Nous trouverions injuste d'appeler l'ami de Cooper, John Newton, un hypocrite et un monstre, parce que, dans un temps où les gens les plus respectables regardaient presque tous le commerce des esclaves comme un trafic innocent et utile, il s'embarquait pour la Guinée, amplement pourvu de livres d'hymnes et de menottes. Mais parce qu^il y a vingt mille voleurs dans Londres, ce n'est pas une raison pour excuser un individu qu'on a surpris dévalisant une boutique. On ne saurait blâmer un homme, parce qu'il ne fait pas de découvertes en morale, ou qu'il ne trouve pas mauvais ce que tout le monde trouve bon. Mais, lorsqu'un homme fait ce que tout le monde autour de lui sait être mauvais, et ce qu'il trouve mauvais lui-même, on ne saurait le justifier en disant que bien d'autres en ont fait autant. J'aurais honte de m'occuper si longtemps d'une distinction aussi évidente, si M. Montagu ne l'avait absolument négligée.
Quant au cas dont il s'agit, que M. Montagu nous prouve que, du temps de Uacon, on rogirdait générale-
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ment comme innocents les actes pour lesquels Bacon fut puni, et je lui donne gain de cause. Mais je le défie de le faire. Ces actes étaient fort communs, je le reconnais; mais ils étaient communs comme le sont et le seront toujours tous les crimes qui sont le résultat d'une forte tentation. Ils étaient communs, comme l'ont toujours été le vol, l'escroquerie, le parjure, l'adultère. Ils étaient communs, non parce que les coupables ne savaient pas ce qui était bien, mais parce qu'ils aimaient à faite ce qui était mal. Ils étaient communs, bien que la ici les défendît. Ils étaient communs, bien que l'opinion j)ul)lique les condamnât. Ils étaient communs,, parce qu'à cette époque la loi et l'opinion réunies n'avaient pas assez de force pour mettre obstacle à l'avidité de magistrats puissants et dénués de principes. Ils étaient communs, comme le sont toujours tous les crimes lorsque le profit est grand et la chance d'être puni peu redoutable. Mais quoiqu'ils fussent communs, tout le monde reconnaissait qu'ils étaient sans excuse et qu'ils étaient odieux au souverain degré, et bien que beaucoup de gens s'en rendissent coupables, personne n'avait l'audace de les avouer et de les défendre publiquement.
Je pourrais donner un millier de preuves de ce que j'avance au sujet du jugement qu'on portait alors sur de telles pratiques. Mais je me contenterai d'appeler à mon aide un seul témoin, l'honnête Hugh Latimer. Ses sermons, qui furent prêches plus de soi.vante-dix ans avant l'enquête sur la conduite de Bacon, abondent en rudes invectives contre ces mêmes pratiques dont Bacon se rendit coupable et que pcrsunne, au dire de M. Montagu, n'avait jamais regardées comme criminelles jusqu'au jour où Bacon fut condaiuné. Je pourrais aisément rem-
plir vingt pages de l'éloquence simple, mais juste et vigoureuse du vieil évêque. Je choisis seulement quelques passages qui ne sont que de bons spécimens de tout le reste : « Omnes diligunt mimera. Ils aiment tous à recevoir des dons corrupteurs. C'est une façon princière de voler. Ils se laissent acheter par le riche, soit pour rendre une sentence contre le pauvre, soit pour différer déjuger la cause du pauvre. C'est le noble vol des princes et des magistrats. Ce sont des preneurs de dons corrupteurs. Us leur donnent, par le temps qui court, le nom d'affables récompenses. Qu'on les dépouille de leurs fausses couleurs; qu'on les appelle par leur nom chrétien, dons corrupteurs. » Et ailleurs : « Cambyse était un grand empereur comme l'est notre maître. Il avait sous lui beaucoup de lords-députés, de lords-présidents et de lieutenants. Il y a bien longtemps que j'ai lu celle histoire. Il arriva qu'il avait sous lui, dans un de ses Élats, un corrupteur, un ami des riches, un preneur de cadeaux; il courait après les piésents aussi vite que celui qui courait après le pudding; il faisait sa main dans sa charge pour faire de son fils un grand homme, comme le dit le vieux proverbe : « Bienheureux l'enfant dont le père va au diable. » Le cri de la pauvre veuve parvint aux oreilles de l'empereur, et il fit écorcher le juge tout vif; puis on plaça sa peau sur le siège des juges, afin que tous ceux qui jugeraient à l'avenir fussent obligés de s'asseoir sur cette môme peau. Assurément, c'était un bel exemple, un beau monument que la peau de ce juge. Je demande à Dieu que nous puissions voir une fois une telle peau en Angleterre, » — « Je suis sûr, » disail-il dans un autre sermon, <( que désirer les richesses, recevoir des dons corrupteurs et pervertir la justice, c'est la scala inferni, le droit che-
min pour aller en enfer. Si un juge me demandait le chemin de l'enfer, je lui indiquerais ce chemin. D'abord il n'a qu'à Ôtre avide; que son cœm^soit empoisonné par l'avidité. Ensuite qu'il fasse un pas de plus et qu'il accepte des dons corrupteurs; puis il n'a qu'à juger injustement. Voici la mère, et la fille, et la fille de la fille. L'avarice est la mère ; elle engendre l'acceptation de dons corrupteurs qui engendre à son tour les jugements injustes. Pour compléter la partie, il ne manque plus qu'une quatrième chose, qui, si j'étais juge, serait. Dieu m'assiste, une corde de pendu, un collier de Tyburn à emporter avec lui; oui, sur ma foi, fût-il le juge du banc du roi, fùt-il milord chief justice, et oui vraiment, fût-il milord chancelier lui-même, qu'il aille à Tyburn 1 » Je ne citerai plus qu'un seul passage : « Celui qui a accepté un bassin et une aiguière d'argent comme prix de son injustice croit que cela ne se saura jamais. Qu'il sache maintenant que je le sais et que je ne suis pas seul à le savoir; il y en a bien d'autres qui le savent. 0 corrupteur et corruption 1 Celui qui accepte de tels présents ne saurait être un homme de bien . Je ne puis pas croire non plus qu'il fasse un bon juge. Il ne fera bon se divertir en Angleterre que quand nous aurons la peau de ces gens-là. Qu'y a-t-il besoin de ces pratiques quand les hommes remplissent fidèlement leur devoir? »
Ce n'était pas le langage d'un grand philosophe ayant fait de nouvelles découvertes dans la science morale et politique. C'était le style parfaitement simple d'un homme simple qui sortait des masses, qui sympathisait fortement avec leurs besoins et leurs sentiments et qui professait hardiment leurs opinions. C'était parce que le courageux vieillard exposait si courageusement les crimes de ceux
LORD liAC.ON. 155
qui portaient l'hermine et les chaînes d'or, que la population de Londres racclamait quand il suivait le Slrand pour prêcher àAVhitehall, qu'on se disputait le privilège de toucher sa robe et qu'on lui criait : « Tombez dessus, père Latimer. » Il est évident, d'après les passages que nous avons cités et d'aprèscinquanle autres que nous pourrions citer, que, longtemps avant la naissance de Bacon, il était reconnu que les juges qui acceptaient des présents commettaient un acte honteux et coupable, que le peuple lui-même savait fort bien pénétrer le sens des belles paroles sous lesquelles on avait coutume de dissimuler ces pratiques corrompues, et que, môme alors, la distinction que M. Montagu lient si fort à établir entre des attentions et des dons corrupteurs, passait pour une fausse couleur et devenait un sujet de risée. Il y a peutêtre quelque exagération oratoire dans ce que dit Latimer sur le collier de Tyburn et sur l'exemple de la peau du juge ; mais il suffit qu'il ait osé employer de pareilles expressions pour qu'on puisse être assuré que les juges qui recevaient des présents et qui acceptaient des aiguières et des bassins d'argent, étaient regardés comme de tels fléaux pour l'État qu'un vénérable théologien pouvait, sans manquer aucunement à la charité chrétienne, demander publiquement à Dieu qu'ils fussent découverts et condamnés à d'insignes châtiments.
M. Montagu nous dit, avec grande raison, que nous ne devons pas transporter à un autre temps les opinions de notre temps. Mais il a lui-môme commis une erreur plus grave que celle contre laquelle il met en garde ses lecteurs. Sans aucune preuve, et môme en présence des preuves contraires les plus péremptoires, il attribue à ceux qui vivaient dans les siècles passés des opinions qui
156 ESSAIS POLITJQLLS Kl l>HI LOSOI'IIIO[- HS.
n'onl jamais été celles de personne. Tout lui sennble plus probable que le manque d'honnêteté de Bacon. Je crois fermement que, si l'on découvrait des papiers prouvant d'une façon irréfutable que Bacon a pris part à l'empoisonnement de sir Thomas Overbury, M. Monlagu nous dirait qu'au commencement du dix-septième siècle, personne ne trouvait mauvais qu'on mît de l'arsenic dans le bouillon de ses amis, et que nous devons blâmer, non Bacon, mais le siècle dans lequel il vécut.
Mais pourquoi avoir recours à d'aulres preuves, quand la procédure contre Lord Bacon est, en elle-même, la meilleure preuve qu'on puisse invoquer? Lorsque M. Monlagu nous dit que nous ne devons pas transporter au temps de Bacon les opinions de notre temps, il semble oublier complètement que ce fut par des hommes du temps de Bacon que Bacon fut poursuivi, jugé, déclaré coupable et condamné. Ne savaient-ils pas à quoi s'en tenir sur leurs propres opinions? Ne savaient-ils pas s'ils trouvaient criminel ou non que les juges reçussent des présents? M. Monlagu se plaint amèrement qu'on ait décidé Bacon à ne pas se défendre. Mais si la défense de Bacon avait ressemblé à celle qu'on présente en sa faveur dans le volume qui nous occupe, il aurait été fort inutile d'en ennuyer le parlement. Les Lords et les Communes n'avaicul pas besoin que Bacon vînt leur apprendre les pensées de leurs propres cœurs et leur annoncer qu'ils ne regardaient pas le moins du monde comme coupables les pratiques dont on l'accusait, A vrai dire, on peut équilablement réduire aux termes suivants la proposition (le M. Montagu : il y avait bien do la dureté de la part des contemporains de Bacon à trouver mauvais qu'il fit ce qu'ils ne trouvaient pas mauvais de faire eux-
mômes. Cela aurail été bien dur, en effet, et même bien improbable. Dira-l-on que les Communes qui accusèrent Bacon d'avoir. reçu des présents et les Lords qui le condamnèrent à l'amende, à la prison et à la dégradation pour avoir reçu des présents, ne savaient pas qu'il était criminel de recevoir des présents? Ou bien dira-t-on que Bacon ne savait pas ce que savaient toute la chambre des Communes et toute la chambre des Fjords? A moins d'être prêta soutenir l'une de ces absurdes propositions, il est impossible de nier que Bacon n'ait commis sciemment un crime.
On ne peut prétendre que les chambres cherchèrent l'occasion de perdre Bacon et qu'elles s'empressèrent de le condamner sur des accusations qu'elles regardaient elles-mêmes comme frivoles. Personne ne se montra le moins du monde disposé à le traiter avec dureté. Pendant toute la durée du procès, il n'y eut pas le plus léger symptôme d'animosité personnelle ou de violence factieuse dans l'une ni dans l'autre chambre. Je crois même pouvoir dire qu'il n'y a pas dans notre histoire un procès d'État qui fasse plus d'honneur à ceux qui y prirent part, soit en qualité d'accusateurs, soit en qualité de juges. La décence, la gravité, l'esprit public, la justice modérée mais non énervée par la compassion, qui parurent dans tous les détails de cette ali'aire, feraient honneur aux hommes publics les plus respectables de notre époque. Les accusateurs, tout en remplissant leur devoir vis-à-vis de leurs commettants en mettant au jour les crimes du chancelier, parlèrent avec admiration de ses émincntes qualités. Les Lords, tout en le condamnant, lui tirent dos compliments sur la franchise de sa confession, et lui épargnèrent l'humiliation de paraître en public
à la barre. La contagion des bons sentiments fut si puissante que Sir Edward Coke lui-même se conduisit, pour la première fois de sa vie, en homme bien élevé. Jamais criminel n'eut des accusateurs plus modérés que Bacon. Jamais criminel n'eut des juges plus favorables. S'il fut condamné, ce fut parce qu'il était impossible de l'acquitter sans outrager de la façon la plus choquante la justice et le sens commun.
L'autre argument de M. Montagu, celui qui consiste à soutenir que Bacon recevait des présents, mais sans se laisser corrompre, me semble aussi futile que celui que je viens d'examiner. Je pourrais môme charger le moins habile de mes lecteurs d'y répondre. Démoslhène le mentionnait avec mépris il y a plus de deux mille ans. Nous avons déjà vu avec quel dédain Latimer traitait ce sophisme. « Qu'on les dépouille, » disait-il, « de leurs fausses couleurs, qu'on les appelle par leur nom chrétien, dons corrupteurs. » M. Montagu essaie, avec peu de bonne foi, je dois le dire, de faire passer les présents que recevait Bacon pour quelque chose d'analogue aux émoluments que payaient les plaideurs aux membres des parlements en France. Les magistrats français avaient légalement droit aux épices, et la loi réglait la somme qui leur était due. Il ne s'agit pas de savoir si c'est une bonne manière de payer les juges. Mais quelle analogie y a-t-il entre des payements de cette sorte et les présents que recevait Bacon, présents qui n'étaient pas sanctionnés par la loi, qui n'étaient pas faits sous l'œil du public, et dont le chiffre était réglé dans un marché secret entre le magistrat et le plaideur ?
En outre, il est puéril de dire que Bacon ne pouvait pas avoir l'intention de se laisser corrompre, parce qu'il
employait rintermédiaire d'hommes haut placés, d'évCques, de conseillers privés et de membres du parlement, comme si toute l'histoire de cette génération n'était pas remplie des basses actions des gens haut placés, comme s'il n'était pas notoire que des hommes occupant des situations aussi considérables qu'aucun des agents corrupteurs de Bacon avaient montré de la complaisance à Somerset et empoisonné Overbury.
« Mais, » dit M. Montagu, « ces présents étaient faits ouvertement et avec la plus grande publicité. » Ce serait certes un puissant argument en faveur de Bacon ; mais je nie le fait. Dans un seul des cas où Bacon fut accusé d'avoir reçu des dons corrupteurs, il paraît avoir reçu publiquement un don. Ce fut dans une îxffaire entre la compagnie des apothicaires et la compagnie des épiciers. Dans sa confession, Bacon insista fortement sur le fait qu'il avait, en cette circonstance, accepté publiquement un don, comme preuve qu'il ne l'avait pas reçu par corruption. N'est-il pas évident que, s'il avait reçu de la même façon tous les autres présents dont il était fait mention dans l'acte d'accusation, il se serait étendu sur ce sujet dans sa réponse aux autres chefs d'accusation? I/insistance qu'il met à parler de la publicité d'un présent particulier prouve suffisamment qu'il n'avait pas reçu les autres en public. Il est facile de comprendre pourquoi il reçut ce présent en public et tant d'autres en cachette. Dans cette occasion, il agit ouvertement parce qu'il agit honnêtement. Dans celte occasion, il ne siégeait pas comme juge. Il était appelé h opérer un arrangement à l'amiable entre deux parties. Elles furent l'une et l'autre satisfaites de sa décision, et lui lirent en commun un présent pour le dédommager de la peine qu'il
16) ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, avait prise. On peut mettre en doute si, dans de telle? circonstances, il était parfaitement délicat de la pari d'un homme de son rang d'accepter un présent. Mais on ne saurait du moins tirer parti de ce fait pour l'accuser de corruption.
Malheureusement, les circonstances qui prouvent son innocence dans ce cas particulier, prouvent sa culpahiliié sur les autres chefs. Une fois, et une fois seulement, il vient dire qu'il a reçu publiquement un présent. Il est naturel d'en inférer que, dans tous les autres cas dont fait mention l'acte d'accusation, il reçut des présents en secret. Lorsque nous examinons ce cas particulier, nous trouvons que c'est aussi le seul où il pût sans grossière inconvenance recevoir un présent. Est-il possible de douter de la raison pour laquelle il ne reçut pas aussi publiquement d'autres présents? C'est qu'il se rendait lièsbien compte qu'il était dans son tort en les acceptant.
Il reste encore un argument plausible en apparence, mais qu'il est facile de réfuter absolument. Les deux principaux plaignants, Aubrey et Egerton, avaient fait l'un et l'autre des présents au chancelier; mais il avait donné gain de cause à leurs adversaires. Par conséquent, il ne s'était pas laissé corrompre par leurs présents. « Ses accusateurs se plaignaient, » dit M. Monlagu, « non pas de ce que leurs présents eussent influencé le jugement de Bacon, mais bien du contraire, puisqu'il avait donné gain de cause à la partie adverse. »
Le fait est que c'est précisément par ce moyen qu'on en vient à découvrir un système de corruption pratiqué sui" une grande échelle. Un inilividu qui, au moyen d'un cadeau, est parvenu à obtenir un jugement en sa faveur n'est guère disposé à s'ériger de son propre mouvement
LORD DACON". IGi
en accusateur. Il est content. Il a son quid pro quo. Il n'est poussé ni par des motifs d'intérêt ni par des motifs de vengeance à mettre la transaction sous les yeux du public. Au contraire, il a des motifs presque aussi puissants que ceux que peut avoir le juge lui-môme pour garder le silence. Mais quand un juge pratique la corruption sur une grande échelle, comme le faisait, je le crains. Bacon, et qu'il a beaucoup d'agents aux aguets pour lui amener de partout sa proie, il arrive quelquefois que les deux parties cherchent à le séduire. Il arrive quelquefois qu'il reçoit de l'argent de plaideurs dont la cause est si évidemment mauvaise qu'il ne peut décemment rien faire pour les servir. Il se voit donc, de temps à autre, forcé de donner tort à une personne dont il a reçu un présent et il se fuit de la sorte un ennemi mortel. Il y a des centaines de plaideurs qui obtiennent ce qu'ils ont payé d'avance et qui se tiennent tranquilles. Il y en a deux ou trois seulement qui, après avoir payé, n'ont rien reçu en échange de leur argent ; ceux-là font du tapage.
Le mémorabl'e procès des Goëzman est une preuve de ce que j'avance, Beaumarchais avait une affaire importante qui se plaidait devant le parlement de Paris. C'était d'un juge nommé M. Goëzman que dépendait surtout la décision; on insinua à Beaumarchais qu'on pourrait gagner madame Goëzman en lui faisant un présent. Il offrit à la dame une bourse pleine d'or qu'elle accepta gracieusement. Il est évident que, si la décision de la Cour lui avait été favorable, personne n'aurait jamais nen su de tout cela; mais il perdit sa cause. Presque toute ia somme qu'il avait dépensée pour séduire le juge lui fut immédiatement remboursée, et ceux qui l'avaient désappointé crurent probablement qu'il n'irait pas, pour la
Ifi2 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES. piiro satisfiiction de sa malveillante humeur, reiulrc nuhlique une transaction aussi peu honorable pour lui que pour eux. Us ne le connaissaient guère. I' leur apprit bientôt à maudire le jour où ils avaient osé se jouer d'un homme animé d'un esprit si vindicatif et si turbulent, d'une effronterie si indomptable et d'un talent si Cmi'lient pour la controverse et la satire. Il obligea le parlement à flétrir M. Goëzman d'un stigmate infamant. Il força madame Goëzman à se retirer dans un couvent. Tant qu'il ne fut pas trop tard pour s'arrêter, sa fureur ne lui permit pas de se rappeler qu'il ne pouvait les perdre qu'en dévoilant des faits de nature à le perdre lui-mOme. Je pourrais citer d'autres exemples; mais c'est inutile. Pour peu qu'on connaisse la nature humaine, on comprendra que, si l'on admettait la doctrine que soutient M. Montagu, la société serait privée de la seule chance qu'elle ait, ou peu s'en faut, de découvrir les pratiques corrompues des juges.
J'en reviens à mon récit. La sentence de Bacon avait été à peine prononcée qu'elle fut adoucie. On l'envoya bien à la Tour, mais ce ne fut qu'une pure forme. Au bout de deux jours, il fut mis en liberté, et bientôt après, il se retira à Gorbambury. La couronne le releva de son amende. On lui permit ensuite de se présentera la cour, et enfln, en 1624, on lui remit le reste de sa peine. Il eut donc le droit de reprendre son siège à la chambré des lords, et il fut convoqué lors de la réunion du nouveau parlement. Mais l'âge, les infirmités, peut-être la honio, l'empôchorent de s'y rendre. Le gouvernement lui Ht une pension de douze cents livres par an, et M. Montagu estime son revenu annuel à deux mille cinq cents livres sterling, somme supérieure probablement au re-
venu moyen d'un seigneur à cette époque, et certainement suffisante pour vivre conforlablement et même magnifiquement. Par malheur, Bacon aimait l'apparat et il n'avait pas l'habitude de s'occuper attentivement de ses affaires domestiques. Il fut très- difficile de le décider à i^enoncer à une partie de la magnificence à laquelle il avait été accoutumé, au temps de son pouvoir et de sa prospérité. Jamais ses embarras pécuniaires ne purent l'amener à se défaire des bois de Gorhambury. <« Je neveux pas, » disait-il, « me dépouiller de mes plumes. » Il voyageait avec un équipage si splendide et une suite si nombreuse que le prince Charles, qui le rencontra un jour sur la route, s'écria avec surprise: «Eh bien, nous avons beau faire, cet homme-là n'ira jamais en guenilles. » Cette ostentation et cette négligence réduisirent souvent Bacon à la gêne. Il se vit forcé de vendre York-House et de s'établir, pendant ses visites à Londres, dans son vieux cabinet de Gray's Inn. Il eut d'autres désagréments dont on ne connaît pas bien la nature. Il est évident, d'après son testament, qu'il y avait, dans la conduite de sa femme, des choses qui l'irritaient et le tourmentaient beaucoup.
Mais quels que pussent être ses embarras pécuniaires ou ses ennuis conjugaux, ses grandes facultés restèrent toujours les mêmes. Les nobles éludes qu'il avait su poursuivre au milieu des labeurs de sa profession et des intrigues de la cour, donnèrent aux dernières années de sa vie une dignité bien supérieure à celle que les titres ou le pouvoir auraient pu lui procurer. Accusé, reconnu coupable, condamné, ignominieusement chassé de la présence de son souverain, exclu des délibérations des lords ses collègues, chargé de dettes, flétri dnns son honneur,
Ki r.SSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPIIIQLES. accablé sous le poids des ans, des chagrins et de la maladie, Bacon était toujours Bacon. «Mon opinion de sa personne, » dit noblement Ben Jonson, « ne s'accrut jamais à cause de ses places ou de ses honneurs, mais je l'ai toujours respecté et je le respecte à cause de celle grandeur qui n'appartenait qu'à lui; tellement qu'il m'a toujours semblé être, par ses ouvrages, un des hommes les plus grands et les plus dignes d'admiration qui eussent vécu depuis des siècles. Dans son adversité, j"ai toujours prié Dieu de lui donner de la force ; car la. grandeur ne pouvait lui manquer. »
Les services que Bacon rendit aux lettres pendant les cinq dernières années de sa vie, au milieu de tant de distractions et de tracas, augmentent le regret avec lequel nous songeons aux nombreuses années qu'il avait perdues, selon l'expression de Sir Thomas Bodley, « à des études qui n'étaient pas dignes d'un pareil étudiant. » Il commença un digeste des lois de l'Angleterre, une histoire d'Angleterre sous les princes de la maison de Tudor, un corps d'histoire naturelle, un roman philosophique. Il fit à ses essais de longues et précieuses additions. Il publia l'inestimable traité De Augmenlis scientiarum. Les bagatelles mômes qui lui servaient de passe-temps dans les heures de chagrin ou de langueur portent l'empreinte de son esprit. La meilleure collection de plaisanteries qui soit au monde est celle qu'il dicta de mémoire, sans avoir recours à un seul livre, un jour où son étal de souihance l'avait rendu incapable de se livrera aucune étude sérieuse.
Le grand apôlre de la philosophie expérimentale était destiné à en être le martyr. 11 lui était venu à l'esprit qu'on pourrait avaulageusemenl employer la neige pour
LOHD nvcoN. if.r,
préserver de l-i putréfaction les substances animales. Par un jour très-froid, au commencement du printemps de 1626, il descendit de son carrosse près de Higbgate, pour en faire l'expérience. II entra dans une chaumière, acheta un poulet et, de sa propre main, il le remplit complètement de neige. Au milieu de cette occupation, il fut saisi par le froid et se sentit tellement souffrant, qu'il lui fut impossible de retourner à Gray's Inii. Le comte d'Arundel, qu'il connaissait beaucoup, avait une maison à Highgate. Ce fut chez lui qu'on transporta Bacon. Le comte était absent; mais les domestiques, qui étaient chargés de garder la maison, furent remplis d'attention et de respect pour son hôte illustre. Après une maladie qui se prolongea pendant une semaine environ, il expira, de grand matin, le iour de Pâques, en 1626. Il paraît avoir conservé jusqu'à la fin toute la force et toute la vivacité de son esprit. Il n'oublia pas le poulet qui avait causé sa mort. Dans la dernière lettre qu'il écrivit, avec des doigts qui pouvaient à peine tenir une plume, comme il le disait lui-môme, il n'oublia pas de mentionner que l'expérience de la neige avait « remarquablement bien réussi. »
J'ai suffisamment expliqué mon opinion sur le caractère moral de ce grand homme. S'il avait passé sa vie dans la retraite et dans l'étude des lettres, il aurait Irès-probàblement mérité d'être regardé, non-seulement comme un grand philosophe, mais comme un digne et bon membre de la société. Mais ni ses principes ni son esprit n'étaient assez vigoureux pour qu'on pût s'y fier, lorsqu'il fallait résister à de grandes tentations et braver de sérieux dangers.
Pans son testament, il témoigna avec une brièveté, une
1G6 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, énergie, une dignité et une éloquence singulières, qu'il avait tristement conscience que ses actions n'avaient pas été de nature à lui donner des droits à l'estime de ceux sous le regard desquels il avait passé sa vie, et qu'il avait en môme temps lafîère assurance que ses écrits lui avaient acquis une place élevée et permanente parmi les bienfaiteurs de l'humanité. C'est du moins ainsi que je comprends les paroles frappantes qu'on a déjà citées bien souvent, mais que je demande la permission de citer encore une fois. «Quant à mon nom et à ma mémoire, je les laisse aux discours charitables des hommes, aux nations étrangères et aux siècles à venir. »
Sa confiance était légitime. Depuis le jour de samort, sa renommée a toujours été grandissant, et je ne doute pas que son nom soit prononcé avec respect dansles siècles les plus reculés et aux dernières limites du monde civilisé.
Ce qui faille caractère particulier de la philosophie de Bacon, c'est qu'elle se proposa un but tout différent de celui que s'étaient proposé ses prédécesseurs. Telle était sa propre opinion. « Finis scientiarum, » dit-il, « à nemine adhuc bene posilus est (I). » Et ailleurs : « Omnium gravissimus error in deviatione ab ultimo doctrinarum fine consistit (2). » a Nec ipsa meta, » dit-il dans un autre endroit, « adhuc ulli, quod sciam, mortalium posita est et defixa (3). » Plus on examine soigneusement ses ouvrages, plus on voit clairement, il me semble, que c'est là la clef de tout son système et qu'il employait des moyens différents de ceux qu'avaient employés les autres philosophes , parce
(1) Noriini Organum, lib. I. Aph. 81.
(2) De Augmentù, lib. 1.
(3) Cogitaiaet Visa.
qu'il tendait ^ yn but entièrement diff(5rent du leur.
Quel était donc le but que se proposait Bacon? C'était, pQijrgnipIoyer SOI] énergique expression, !p «fruit. » Il vpulait multiplier les jouissances flq l'hoipme et adoucir ses souffrances. Il voulait « soulager l'espèce humaine (1). «Ilvouliiit «comniodis humanisinservire(2). » Il voulait « efficaciter operari ad sublevanda humanaî yilae incommoda (3). » Il voulait « dotare vitam bumanam novjs inventis et copiis (1). » Il voulait a genushumanum noyis oppribus et potestatibus continuo dotare (5). » Ce fut là l'objet de toutes ses recherches dans toutes les branches de la science, qu'il s'occupât de philosophie naturelle, de législation, de politique ou de morale.
Deux mots servent de clpf à la doctrine de Bacon, l'utilité et le progrès. La philosophie ancienne dédaignait frèlre utile et se contentait de rester stalionnaire. Elle s'adpnnait à des théories de perfection morale qui .étaient tellement sublimes, qu'elles devaient éternellement rester à l'état de théories, à des tentatives pour résoudre des énigmes insolubles, à des exhortations destinées à prêcher un état d'âme impossible à atteindre. La philosophie ancienne ne pouvait s'abaisser jusqu'à l'hufnble office de travailler au bien-être de l'espèce huniaine. Toutes les écoles regardaient un tel office comme dégradant; quelques-unes le condamnaient comme immoral. Une fois, jl est vrai, Posidonius, écrivain distingué du siècle de Ci.céron et de César, s'oublia au point
()) Advancement of Learning,\\\>. l,
(2) De Augmentis^Xïh. VII, cap. i.
(3) lbid.,\\h. II, cap. ii.
(i) Novitm Organian, lib. I. Aph. SU (o) Cogitât n et Visa,
les ESSAIS POLITIQUES ET l'HILOSOPIIlQl ES.
d'énumérer, parmi les bienfaits d'une nature plus humble que l'humanité devait à la philosophie, la découverte du principe des voûtes et l'introduction de l'usage des métaux. Cet éloge fut considéré comme un affront et relevé avec loute l'indignation voulue. Sénéque repousse avec véhémence ces compliments insultants (I). Selon lui, la philosophie n'a rien à faire avec l'art d'enseigner aux hommes à construire des voûtes au-dessus de leurs têtes. Le vrai philosophe ne se soucie nullement d'avoir un toit voûté ou même un toit quelconque. La philosophie n'a rien à faire avec l'art d'enseigner aux hommes l'usage des métaux. Elle nous enseigne à êlre indépendants de toute substance matérielle, de toute invention mécanique. Le sage vit suivant les lois de la première nature. Au lieu de travailler à augmenter le bien-être physique de son espèce, il regrette de ne pas vivre dans cet âge d'or, où la race humaine n'avait d'autre protection contre le froid que la peau des bêtes sauvages, d'autre rempart contre le soleil qu'une caverne. Imputer à un tel homme une part quelconque dans la découverte ou dans le perfectionnement d'une charrue, d'un vaisseau ou d'un moulin, c'est lui faire injure. « De mon temps, )) dit Sénèque, « on a fait des inventions de cette espèce, des fenêtres transparentes, des tubes qui distribuent également la chaleur dans toutes les parties d'un bâtiment; une sténographie qu'on a poussée à un tel degré de perfection que celui qui écrit peut suivre l'orateur le plus rapide. Mais inventer de telles choses, c'est la digne besogne des plus vils esclaves ; la philosophie réside plus haut. Elle ne se charge pas d'enseigner aux
(I) Seneca. Épist, 90.
LORD BACON. ICO
hommes à se servir de leurs mains. Le but de ses leçons c'est de former leur âme. Non est, inquam, instrumentorum ad usi(s 7iece.<^saiuos opifex. » Si l'on supprimait le 7wn, celte dernière sentence serait une assez bonne définition de la philosophie de Bacon, et ressemblerait véritablement beaucoup à plusieurs expressions du Novum Orgamim. « On nous dira bientôt, n s'écrie Sénèque, « que le premier cordonnier était un philosophe. » Pour ma part, si j'étais forcé de choisir entre le premier cordonnier et l'auteur des trois livres sur la colère, je me prononcerais pour le cordonnier. Il est peut-être plus mauvais de se mettre en colère que d'être mouillé. Mais les souliers ont empêché des millions d'hommes de se mouiller^ et je doute que Sénèque ait jamais empêché personne de se mettre en colère.
Ce n'est qu'à son corps défendant que Sénèque peut être amené à reconnaître qu'un philosophe, quel qu'il soif, ait jamais prêté la moindre attention à une chose, quelle qu'elle soit, de nature à développer ce que lésâmes vulgaires regarderaient comme le bien-être de l'humanité. 11 cherche à justifier Démocrite du honteux reproche d'avoir Tiit la première voûte, et Anacharsis de l'imputation d'avoir inventé la roue du potier. Il est forcé de nous avouer qu'une telle chose pourrait arriver : « il peut aussi arriver, ajoute-t-il, qu'un philosophe soit rapide à la course. Mais ce n'est pas en sa qualité de philosophe qu'il arrive le premier au but ou qu'il invente une machine. » Certaincnient, non. Le métier d'un philosophe, c'était de déclamer en faveur de la pauvreté, tout en prêtant deux millions sterling à des intérêts usuraires; de composer dos l'jùgrammes sur les dangers du luxe, dans des jardins qui faisaient l'envie des souverains; de faire de belles tirades
no ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, sur la liberté, tout en s'abaissanl devant les insolents et vils affranchis d'un tyran; de célébrer la divine beauté de la vertu avec la même plume qui venait d'écrire une défense du meurtre d'une mère par son fils.
Après toutes les hypocrites déclamations de cette philosophie, bassement orgueilleuse de sa propre inutilité, il est délicieux de revenir aux leçons du grand maître anglais. Je me sens presque disposé à pardonner à Bacon toutes les fautes de sa vie, quand je lis ce passage si plein de noblesse et de charme : « Ego certe, ut de me ipso, quod res est, loquar, et in lis quae nunc edo, et in iis quae in posterum meditor, dignilatem ingenii et nominis mei, si qua sit, saepius sciens et volens projicio, dum commodis humanis inserviam ; quique afchilectus forlasse in philosophia et scientiis esse debeam, etiam operarius, et bajulus, et quidvis demum fio, cum haud pauca quae omnino fîeri necesse sit, alii autem ob innatam superbiam subterfugiant, ipse sustineam et exsequar (1). o Cette philanthropie, qui était, comme il le dit lui-même dans une des plus remarquables lettres écrites pendant sa jeunesse, « tellement enracinée dans son esprit que rien ne pouvait l'en arracher », cette humilité majestueuse, cette persuasion que rien de ce qui n'est pas trop insignifiant pour causer du plaisir ou de la peine à la plus humble créature, ne saurait être trop insignifiant pour mériter l'attention de l'homme le plus sage, c'est bien là le grand caractère, l'esprit essentiel de la philosophie de Bacon. Nous le retrouvons dans tout ce que Bacon a écrit sur la physique, sur les lois, sur la morale. Et nous croyons que c'est de cette
(1) De Autjmentis, lib. VII, cap. u
parlicularilé que dérivent directement, et presque nécessairement, toutes les autres particularités de son système.
L'esprit qui anime le passage de Sénèque, auquel nous avons fait allusion, a entaché toute l'ancienne philosophie, depuis cocrale, et s'est emparé d'intelligences auxquelles on ne saurait comparer un seul instant celle de Sénèque. Il est répandu dans les dialogues de Platon. On le retrouve très-distinctement dans beaucoup de parlies des œuvres d'Aristote. Bacon fait entendre qu'à son avis ce fut à l'influence de Socrate qu'on dut attribuer en grande partie la prédominance de ce sentiment. Notre grand compatriote ne regardait évidemment pas la révolution opérée par Socrate dans la philosophie, comme un événement heureux, et il soutint constamment que les premiers penseurs de la Grèce, et en particulier Démocrile, étaient, à tout prendre, supérieurs à leurs plus célèbres successeurs (1).
Assurément, s'il faut juger de l'arbre que planta Socrate et qu'arrosa Platon, par ses fleurs et ses feujlles, c'est le plus magnifique des arbres. Mais si nous prenons la pierre de touche plus pratique de Bacon et si nous jugeons de l'arbre par ses fruits, nous en penserons peutûlre moins favorablement. Quandnousadditionnons toutes les vérités utiles que nous devons à celte philosophie, h quoi montent-elles en définitive? Nous trouvons, il est vrai, des preuves abondantes que, parmi ceux qui la cultivaient, il y avait des hommes doués d'une intelligence du premier ordre. Nous trouvons, dans leurs écrits, des spécimens incomparables de l'art de la dialectique et
(î) Novum Organum, lib. I. Aph. 71. 79. De Augmentis, lib. III, cap. IV. De principiis atque originibu^. Cocjituta et Viaa, Redargutio philoaophiuium.
172 ESSAIS POLITIQUES ET l'IIILOSOI'IlIQUES.
de l'art de la rhétorique. Nous ne doutons pas de l'utilité des controverses de l'antiquité, en tant qu'elles servaient à exercer les facultés des antaj^onistes; il n'est point de controverse, quelque vaine qu'elle soit, qui ne puisse être utile de cette façon. Mais, quand nous lui demandons quelque chose de plus, quelque chose qui ajoute au bienêtre ou qui diminue les souffrances de la race uumaine, nous sommes forcés d'avouer notre désappointement ; nous sommes forcés de dire, avec Bacon, que cette célèbre philosophie n'aboutit à rien qu'à des disputes, qu'elle ne fut ni un vignoble ni un champ d'oliviers, mais un bois épais rempli d'épines et de chardons, d'oij ceux qui s'y perdirent ne rapportèrent que beaucoup d'égratignures et point d'aliments (1).
Je suis tout prêt à reconnaître que quelques-uns de ceux qui enseignèrent celte stérile sagesse furent au nombre des plus grands hommes que le monde ait jamais vus. Si j'admets la justice du blâme de Bacon, je ne le fais qu'avec un regret analogue à celui que ressentit Dante, lorsqu'il apprit le sort des illustres païens qui étaient condamnés au premier cercle de l'enfer.
Gran duol mi prese al cuor quando lo' ntesi, Peroccliè gente di niolfo valore Conobbi che' n quel limbo eran sospesi.
Mais, en vérité, cette môme admiration que j'éprouve pour les éminents philosophes de Tantiquité me force à reconnaître qu'ils firent systématiquement un mauvais usage de leurs facultés. Sans cela, comment se pourrait-il que de telles facultés eussent si peu fait pour l'espèce humaine? Un piéton peut déployer autant de vigueur
(1) Novum Orijanunij lib. 1. Aph. 73,
musculaire sur un moulin de discipline que sur le grand chemin; mais sur le grand chemin, sa vigueur le fera certainement aller en avant; et sur le moulin de discipline, il n'avancera pas d'un pouce. L'ancienne philosophie éiait un moulin de discipline et non un chemin. Elle se composait de questions tournantes, pour ainsi dire, de controverses qui recommençaient éternellement. C'était une machine à faire des efforts et non des progrès. Je dois avouer que, plus d'une fois, tandis que je contemplais les doctrines de l'Académie et du Portique, même au milieu de la splendeur transparente dont les pare l'incomparable diction de Cicéron, j'ai été tenté de murmurer avec le maussade centurion de Perse : (i Gur quis non prandeat hoc est?» Pendant plusieurs siècles, les hommes les plus distingués du monde civilisé employèrent leur esprit, leur langue et leur plume à se demander quel est le bien suprême, si la douleur est un mal, si tout est réglé par le destin, si l'on peut être certain de quelque chose, si l'on peut être certain qu'on n'est certain de rien, si le sage peut être malheureux, si toutes les fois qu'on s'écarle du sentier de la vertu, l'on est également répréhensible; ces questions, et bien d'autres du même genre, les absorbèrent complètement. Il est évident qu'une telle philosophie n'était pas progressive. Elle pouvait certainement aiguiser et fortifier l'esprit de ceux qui s'y consacraient; les discussions des Lilliputiens orthodoxes et des Bléfuscudiens hérétiques, sur le gros bout et le petit bout des œufs, avaient le môme avantage. Mais de telles disputes ne pouvaient rien ajouter au domaine de la science. Aussi l'esprit humain marquait-il le temps, au lieu de marcher. Il prenait autant de peine qu'il lui en aurait fallu prendre pour avancer; et cependant il
rest.'ïit au môme endroit. Il n'y avait point de vérités accumulées, point dé vérités héréditaires acquises par le travail d'une génération et léguées à une autre génération, pour être transmises, avec des accroissements considérables, à une troisième. Du temps de Sénèquo, la philosophie était au même point que du temps de Cicéron, et du temps de Favorinus elle était encore à la même place. Les mêmes sectes bataillaient toujours, avec les mêmes arguments insuffisants, sur les mêmes questions interminables. On ne manquait ni d'habileté, ni de zèle, ni d'activité. Il y avait là toutes les traces de la culture intellectuelle, sauf une récolte. On avait beaucoup labouré, beaucoup hersé, beaucoup moissonné, beaucoup battu au fléau. Mais les greniers ne contenaient que de l'ivraie et du chaume.
Les anciens philosophes ne négligeaient pas les sciences naturelles, mais ils ne les cultivaient pas dans le but d'augmenter la puissance de rhoninie et d'améliorer sa condition. La contagion de la stérilité s'était étendue des spéculations sur l'éthique aux spéculations sur la physique. Sénèque écrivit beaucoup sur la philosophie naturelle et fit valoir l'importance de celle élude. Mais pourquoi? Ce ne fut pas parce qu'elle tendait h calmer la souffrance, à mnlliplier les agréments de la vie, h. étendre l'empire de l'homme sur le monde matériel, mais uniquement parce qu'elle tendait à élever l'âme au-dessus des soucis vulgaires, à la séparer du corps, à exercer sa subtilité dans la solution de questions très-obscures (l). La philosophie naturelle n'était donc considérée que comme un exercice de l'esprit. Elle servait d'auxi-
tl) Seneca. Naf. qu/^st. preef,^ llb. HI.
liairc à l'arl de la dispute; et, par cortséqtient, elle n'enlanla aucune découverte utile.
Il y avait Une secte qui aurait dû, ce me semble, quelque absurdes et dangereuses qu'aient pu être quelquesunes de ses doctrines, ne pas être comprise dans le blâme universel qu'a prononcé Bacon sur les écoles de la sagesse antique. Les épicuriens qui faisaient dériver tout le bonbeur du plaisir pbysique, et tout le mal de la souffrance physique, auraient dû travaillera améliorer leur propre condition physique et celle de leurs voisins. Mais cette pensée semble n'avoir jamais traversé l'esprit d'un membre de cette école. Ils croyaient même, comme le dit leur grand poëte, qu'on ne pouvait plus faire de progrès dans les arts qui procurent le bien-être et l'agrément de la vie.
Ad victum quœ flagitat usus Omnia jani ferme mortalibus esse parafa.
Cet abattement satisfait, cette disposition à admirer ce qui a été fait et à croire qu'on ne fera rien de plus est un caractère distinctif de toutes les écoles qui précédèrent l'école du fruit et du progrès. Quelque profonde que fût sur beaucoup de points la différence entre les épicuriens et les stoïcùens, ils semblent avoir été parfaitement d'accord quant au mépris qu'ils professaient pour des recherches assez vulgaires pour être utiles. La philosophie de ces deux sectes était une philosophie bavarde, déclamatoire, emphatique et querelleuse Pendant des siècles, elles continuèrent à répéter leurs cris de guerre opposés, vertu et plaisir, et l'on finit par découvrir que les épicuriens avaient aussi peu ajouté à la somme de plaisir que les stoïciens h. la somme de vertu. C'est sur le piédestal de la staluc de IJacon, et non pas sur celui de
176 ESSAIS POLITIQUES ET PlilLOSOPIIiOUES.
la Statue d'Épicure, qu'on devrail graver ces beaux vers :
0 tenebris tantis tam clarum cxtollere lumen Qui pnmus potuisti, illustrans comnioda vitœ.
Au cinquième siècle, le christianisme avait vaincu le paganisme,et le paganisme avait infecté le christianisme. L'Église était victorieuse et corrompue. Les rites du Panthéon avaient passé dans son culte et les subtilités de l'Académie dans sa croyance. C'est Bacon qui l'a dit, la fatale alliance entre l'antique philosophie et la foi nouvelle s'accomplit en un jour de malheur, malgré la grande pompe et la solennité avec laquelle elle fut conclue (1). Des questions bien différentes de celles qui avaient préoccupé l'esprit ingénieux de Pyrrhon et de Carnéade, mais tout aussi subtiles, tout aussi interminables et tout aussi stériles, absorbèrent les vives facultés et la volubilité des Grecs. Quand la science commença à refleurir en Occident, des puérilités du môme genre remplirent l'esprit pénétrant et vigoureux des philosophes scolastiques. Eux aussi, ils semèrent du vent et ils moissonnèrent la tempête. On regardait encore comme indigne d'un homme instruit la grande œuvre d'améliorer la condition de l'espèce humaine. Ceux qui tentaient cette œuvre étaient méprisés comme de vils ouvriers, quand ce qu'ils faisaient était facile à comprendre ; sinon ils couraient risque d'être brûlés comme sorciers.
Rien ne saurait mieux prouver à quel degré l'esprit humain «avait fait fausse route que l'histoire des deux plus grands événements qui s'accomplirent pendant le moyen âge. Je parle de l'invention de la poudre à canon et de l'invention de l'imprimerie. La date de ces deux
(1) Cogitât a et Visa.
découvertes est inconnue. Leurs auteurs sont inconnus. Et cela ne vient pas de ce que les hommes étaient trop grossiers et trop ignorants pour apprécier la supériorité intellectuelle. L'inventeur de la poudre à canon était, à ce que l'on croit, le contemporain de Pétrarque et de Boccace. L'inventeur de l'imprimerie était certainement le contemporain de Nicolas V, de Come de Médicis, et d'une foule de savants distingués. Mais l'esprit humain conservait encore le pli fatal qu'il avait reçu deux raille ans auparavant. On n'aurait pas facilement persuadé à Georges de Trébisonde et à Marsilio Ficino que l'inventeur de l'imprimerie avait fait pour l'humanité beaucoup plus qu'ils n'avaient fait eux-mêmes, beaucoup plus que ces écrivains anciens dont ils étaient les sectateurs enthousiastes.
Enfin le jour vint où la philosophie stérile qui avait, pendant tant de siècles, employé les facultés des hommes les plus distingués, était destinée à succomber. Elle avait pris bien des formes diverses. Elle s'était mêlée à bien des croyances. Elle avait survécu h des révolutions où avaient péri les empires, les religions, les langues, les races. Chassée de ses anciennes retraites, elle s'était réfugiée dans l'Église qu'elle avait persécutée, et elle avait, comme les audacieux démons du poëte, placé son siège « à côté du siège de Dieu, osant avec ses ténèbres venir affronter la lumière divine. » Des paroles, et rien que des paroles, voilà quel avait été le fruit de tout le labeur de tous les sages les plus renommés de soixante générations. Mais les jours de cette stérile exubérance étaient comptés.
Bien des causes prédisposaient l'esprit public h un changement. L'élude d'une grande variété d'écrivains
anciens, sans donner une bonne direction aux recherches philosophiques, contribua beaucoup à détruire le respect aveugle pour l'autorité qui avait prévalu lorsqu'Aristote régnait seul. La naissance de la secte des platoniciens florentins, secte à laquelle appartenaient quelques-uns des meilleurs esprits du quinzième siècle, ne fut pas un événement sans importance. La seule substitution de la philosophie académicienne à la philosophie péripatéticienne n'aurait pas été, à vrai dire, d'une grande utilité. Mais tout valait mieux que l'ancienne habitude d'une servilité aveugle. C'était quelque chose que d'avoir à choisir entre plusieurs tyrans. « Cette collision de servitudes opposées produisit, » comme le fait très-bien remarquer Gibbon, « une étincelle de liberté. »
Je pourrais énumérer d'autres causes. Mais c'est surtout à la grande réforme de la religion que nous devons la grande réforme de la philosophie. L'alliance entre l'école et le Vatican avait été si intime pendant des siècles, que ceux qui rejetaient la domination du Vatican ne pouvaient pas continuer à reconnaître l'autorité de l'école. La plupart des chefs du schisme traitaient avec mépris la philosophie péripatéticienne, et parlaient d'Aristote comme si Aristote avait été responsable de tous les dogmes de Thomas d'Aquin. « Nullo apud Lutheranos philosophiam esse in pretio ; » c'était un reproche que répétaient sans cesse les défenseurs de l'Église de Rome, et que beaucoup de chefs protestants regardaient comme un compliment. Il y avait fort peu de textes que les réformateurs citassent plus souvent que celui où saint Paul recommande aux Colossiens « de prendre garde que personne ne les séduise par la philosophie. » Presque au début de sa carrière, Luther allait jusqu'à décla-
TOT qu'on ne pouvait élre à la fois disciple de l'école d'Aristote et de celle du Christ. Zwingle, Bucer, Pierre le Martyr, Calvin, tenaient le même langage. Dans quelques-unes des universités écossaises, on repoussait le système d'Aristote pour adopter celui de Ramus, Ainsi, avant la naissance de Bacon, l'empire de la philosophie scolaslique avait été ébranlé jusque dans ses fondements. Il y avait, dans le monde intellectuel, une anarchie qui ressemblait à celle qui suit souvent, dans le monde politique, la chute d'un gouvernement ancien et profondément enraciné. L'antiquité, la prescription, les grands noms avaient cessé d'épouvanter l'humanité. La dynastie qui avait régné pendant des siècles n'était plus, et les prétendants allaient se disputer le trône vacant. •
Le premier effet de cette grande révolutionfut, comme l'a fait remarquer très-justement Bacon, de donner pendant quelque temps aux seuls agréments du style une importance exagérée. La nouvelle race de lettrés, les Ascham et les Buchanan, nourris des plus admirables écrits du siècle d'Auguste, regardaient avec dégoût la diction sèche, entortillée et barbare des disputeurs philosophiques. Ils se préoccupaient beaucoup moins de la matière que de la forme de leurs écrits. Ils réussirent à réformer la latinité, mais ils n'aspirèrent même pas à réformer la philosophie.
Alors Bacon parut. Il n'est pas du tout exact de dire, comme on l'a fait souvent, qu'il fut le premier à s'élever contre la philosophie d'Aristote au comble de sa puissance. L'autorité de cette philosophie avait, comme je l'ai déjà démontré, reçu un coup fatal longtemps •avant la naissance de Bacon. Plusieurs penseurs, parmi lesquels Ramus est le plus connu, avaient récemment
180 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, tenté (le fonder de nouvelles sectes. Les expressions qu'emploie Bacon lui-môme pour caractériser l'état de l'opinion publique au temps de Lutlier sont claires et énergiques : « Accedebat, » dit-il, « odium et contemplus, illis ipsis temporibus ortus erga scholaslicos. » Et plus loin : « Scholasticorum doctrina despeclui prorsus haberi cœpit tanquam aspera et barbara (1). » Le rôle que joua Bacon dans ce grand changement fut celui de Bonaparte, et non celui de Robespierre. L'ancien ordre de choses avait été renversé. Quelques fanatiques arriérés conservaient encore avec une fidélité dévouée le souvenir de la monarchie tombée, et travaillaient à opérer une restauration. Mais ce n'était pas le sentiment de la majorité. Affranchie, mais ne sachant comment user de sa liberté, elle ne suivait pas une marche déterminée, et n'avait pas encore trouvé un chef capable de la conduire.
Ce chef se produisit enfin. La philosophie qu'il enseignait était absolument neuve. Elle différait de celle des anciens maîtres les plus célèbres, non-seulement par sa méthode, mais aussi par son but. Son but était le bien de l'espèce humaine, dans le sens qu'a toujours attribué et qu'attribuera toujours au mot bien, la masse de l'espèce humaine : a Meditor, » dit Bacon, « instaurationem philosophiœ ejusmodi quœ nihil inanis aut abstracti habeat, quseque vilœ humanae conditiones in melius provehat (2). »
La différence qui existe entre la philosophie de Bacon et celle de ses prédécesseurs, ne saurait, je crois, être
(J) Ces deux passages sont dans le premier livre du De Auyinenlis. (2) Redarrjutio Philosop/iiarum.
mieux mise en lumière qu'au moyen d'une companiison que je me propose de faire entre ses idées sur quelques sujets importants et celles de Platon. Je choisis Platon, parce que je crois qu'il a plus que personne contribué à donner aux penseurs la direction qu'ils ont conservée jusqu'au jour où ils ont reçu de Bacon une impulsion nouvelle dans une direction diamétralement opposée.
Il est curieux d'observer combien ces grands hommes appréciaient différemment la valeur des diverses branches de la science. Prenons l'arithmétique, par exemple. Après avoir reconnu assez légèrement l'utilité de pouvoir compter et supputer dans les transactions ordinaires de la vie, Platon passe à ce qu'il regarde comme un avantage bien autrement important. L'étude des propriétés des nombres, dit-il, habitue l'esprit à la contemplation de la vérité pure, et nous élève au-dessus de l'univers matériel. Il recommande à ses disciples de s'attachera cette étude, non pas afin de pouvoir acheter ou vendre, non pas afin de devenir propres à être des boutiquiers ou des marchands ambulants, mais afin d'apprendre à détourner leur esprit du spectacle toujours variable de ce monde visible et tangible, et à le fixer sur l'essence immuable des choses (1).
Bacon, au contraire, n'estimait cette branche de la science qu'à cause de son utilité dans ce monde visible et tangible que Platon méprisait si fort. Il parle avec dédain de l'arithmétique mystique des derniers platoniciens, et déplore la disposition commune à l'humanité de consacrer à des questions de pure curiosité, des facultés qu'elle devrait appliquer à des ques-
(1) Hépiiblique de Platon, livre VII.
lions d'une utilité pratique. Il conseille aux arithméticiens d'abandonner ces niaiseries et de travailler à combiner des expressions commodes, qui puissent s'appliquer utilement aux recherches physiques (l).
Les mêmes raisons qui engageaient Platon à recommander l'étude de l'arithmétique, l'engageaient aussi, à recommander l'étude des mathématiques. La foule vulgaire des géomètres ne pouvait pas le comprendre, disait-il, parce qu'elle avait toujours la pratique en vue, et qu'elle ignorait que le véritable but de la science est d'amener les hommes à la connaissance de la vérité abstraite, essentielle et éternelle (2). S'il faut en croire Plutarque, Platon poussait si loin cette conviction qu'il trouvait qu'on (Jégradait la géométrie en l'appliquant à un but d'une utilité vulgaire. Il parait qu'Archytas, s'appuyant sur des principes mathématiques, avait inventé des machines d'une force extraordinaire (3). Platon adressa des remontrances à son ami, et lui déclara qu'il rabaissait un noble exercice intellectuel, et l'assimilait à un vil métier, bon uniquement pour des charpentiers et des charrons. Le devoir de la géométrie, lui disait-il, était de discipliner l'esprit, et non de servir aux vils besoins du corps. Son intervention réussit, et depuis ce jour, à ce qu'assure Plutarque, on regarda la science de la mécanique comme indigne de l'attention d'un philosophe.
Plus tard Archimède imita et surpassa Archylas. Mais Archimède lui-môme ne s'affranchit pas de l'idée géné-
(1) De Augmentis, lib. III, cap. vi.
(2) République de Platon, livre VII.
(3) Plutarque, Sy/npOi,: VIII, et Vie de Marce/lus. — Aulu-Gelle et Diogène Laerle font aussi mention des machines d'Archjlas.
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ralement répandue qu'on dégradait la géométrie en l'employant à produire quelque chose d'utile. Il eut de la peine à descendre de la théorie à la pratique. Il était presque honteux de ces inventions qui faisaient l'admiration des peuples ennemis, et en parlait toujours avec dédain, comme de purs amusements, de bagatelles qui pouvaient parfois détendre l'esprit d'un mathématicien, lorsqu'il avait donné toute son application aux branches élevées de sa science.
L'opinion de Bacon à ce sujet était diamétralement opposée à celle des anciens philosophes. 11 estimait la géométrie, avant tout sinon uniquement, à cause de ces applications que Platon trouvait si méprisables. Et ce qui est remarquable, c'est que plus Bacon avança en âge, et plus ce sentiment s'enracina dans son esprit. Lorsqu'en 1G03 il écrivit ses deux livres sur le Progi^ès de la science, il insista sur les avantages que l'humanité trouve dans les mathématiques mixtes; mais en même temps il reconnut que l'elTet salutaire produit sur l'intelligence par l'étude des mathématiques, bien qu'il ne fut qu'un avantage collatéral, « n'était pas moins estimable que le résultat principal et naturel.» Mais il est évident que sesidées à ce sujet subirent une modification. Lorsque, vingt ans après, il publia le De Au^mends, qui est le traité sur le Progrès de la science, fort augmenté et soigneusement corrigé, il fit des changements importants dans la partie qui avait trait aux mathémaliques. 11 condamna sévèrement les prétentions élevées des mathématiciens, « delicias etfastum mathematicorum. » Considérant le bien-être de la race humaine comme le but de la science (I), il déclara que la (I) UsuL et cuminodiâ boiuinuiu couâuliuius.
•8't F.SSAIS POI.moUES ET PHILOSOPHIQUES, science malhômalique ne pouvait avoir droit à un vi\n^ plus élevé que celui d'auxiliaire ou de dépendance des autres sciences. La science mathématique , dit-il, est la servante de la philosophie naturelle; il faut qu'elle reste à sa place; et il déclare qu'il ne peut comprendre par quel malheureux hasard elle a eu l'audace de vouloir prendre le pas sur sa maîtresse. Il prédit, et sa prédiction aurait fait frémir Platon, que plus on fera de découvertes dans les sciences physiques, et plus il y aura de branches de mathématiques mixtes. Il ne dit pas un mot de l'avantage collatéral qu'il appréciait à une si haute valeur, vingt ans auparavant. Cette omission ne peut pas avoir été l'effet d'un pur oubli. Son traité était devant lui. II supprima volontairement tout ce qui était favorable à l'étude des mathématiques pures, el y inséra quelques mordants sarcasmes contre les sectateurs passionnés de cette étude. Je crois qu'il n'y a de ce fait qu'une seule explication. Bacon avait, avec le temps, pris un goût peut-être excessif pour les recherches qui tendent directement à améliorer la condition de l'humanité; il avait pris une aversion peut-être excessive pour les recherches qui n'ont aucun résultat pratique. Il craignait d'employer la moindre expression qui pût avoir pour résultat d'amener un homme distingué à consacrer à des pensées uniquement utiles à l'esprit du penseur un seul des instants qui auraient pu être employés à étendre l'empire de l'homme sur la matière (I), Si Bacon se trompait en cela, je dois avouer que je préfère de beaucoup son erreur à l'erreur opposée de Platon. Je ne puis souffrir une philosophie qui, sem-
(I) Comparez le passage relatif aux mathématiques dans le second livre du Pivijrcn tic la science, avec le De .Uigmcutis, lib, III, cai>, vi.
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blable aux matrones romaines qui, afin de garder leurs belle taille, prenaient des substances destinées à les faire avorter, s'applique à rester stérile de peur d'êlre vulgaire.
Passons à l'astronomie. C'était une des sciences que Platon conseillait à ses disciples d'apprendre, mais pourdes raisons bien éloignées des idées communes, a Mettronsnous l'astronomie, » dit Socrate, « parmi les objets à étudier? » — « Je suis de cet avis, » répond son jeune ami Glaucon. « La connaissance des saisons, des mois et des années est utile pour la guerre aussi bien que pour l'agriculture et la navigation. » — « Je m'amuse, » dit Socrate, « à voir combien vous craignez que le commun peuple ne vous accuse de recommander des études inutiles (1). » Puis il lui explique, dans ce langage pur et sublime qui aurait été, dit Cicéron, le langage de Jupiter, si Jupiter avait parlé grec, que l'astronomie n'est pas destinée à augmenter le bien-être vulgaire de la vie, mais à aider l'âme à s'élever jusqu'à la contemplation des cboses que le pur esprit peut seul concevoir. Socrate considère comme de peu de valeur la connaissance exacte des mouvements des corps célestes. Les aspects qui rendent le ciel beau à voir pendant la nuit sont, nous dit-il, comme des ligures qu'un géomètre trace sur le sable, de purs exemples, de purs soutiens pour les esprits faibles. Il faut aller plus loin ; il faut les négliger; il faut atteindre à une astronomie qui est aussi indépendante des étoiles réelles que la vérité géométrique est indépendante des lignes d'une figure mal dessinée. C'est là, je crois, à peu de chose près, l'astronomie que Bacon comparait au bœuf de Promé-
(I) Ik)>ubli<jue de Platon, livre VIÏ.
Ihée (1), peau bien reluisante, bien modelée et remplie (le paille, agréable à regarder, mais ne contenant aucune substance nutritive. 11 se plaignait que l'astronomie eut été, à son grand détriment, séparée de la philosophie naturelle dont elle était l'une des plus nobles branches, pour être annexée au domaine des mathématiques. Le monde avait besoin, disait-il, d'une astronomie toute différente, d'une astronomie vivante (2), d'une astronomie qui ferait connaître la nature, l'influence et le mouvement des corps célestes, tels qu'ils sont réellement (3). Platon n'attachait pas grand prix à la plus belle et la plus utile de toutes les inventions humaines, l'invention de l'écriture alphabétique. Il croyait probablement que l'usage des lettres avait sur l'esprit humain l'influence qu'a, dit-on, sur le corps humain l'emploi d'un petit chariot quand on apprend à marcher, ou du liège quand on apprend à nager. C'était, selon lui, un soutien qui devenait bientôt indispensable à ceux qui l'employaient, et qui rendait tout vigoureux efifort, d'abord inutile, puis impossible. Il croyait que les facultés de l'esprit se seraient beaucoup mieux développées sans cet illusoire appui. Les hommes auraient été forcés d'exercer leur intelligence et leur mémoire et de s'approprier entièrement la vérité par des méditations profondes et assidues. Maintenant, au contraire, on met sur le papier beaucoup de science, mais on en conserve bien peu au dedans. Tout homme est certain de pouvoir trouver en un instant
(1) De Augmentis, lib. III, cap. iv.
(2) Astronomia viva.
(3) « Quœ substantiam et motum et influxum cœlestium, piout re vera sunt, proponat. » Comparez ce langage à celui Platuii. « TàS'èv t«
les renseignements dont il a besoin. Aussi ne cherchet-il pas à les graver dans son esprit. On ne saurait dire équitablement qu'un tel homme sache quelque chose. Il a l'apparence de la sagesse sans en avoir la réalité. Telles sont les opinions que Platon a mises dans la bouche d'un ancien roi d'Egypte (1). Mais il est évident, d'après le contexte, que c'étaient bien ses opinions personnelles, et Quintilien en jugeait de la sorte (2). Elles sont en parfaite harmonie avec tout le système philosophique de Platon.
Le vues de Bacon étaient bien différentes, comme on peut aisément le supposer (3). Il dit que les facultés de la mémoire ne peuvent pas servir efficacement au progrès des sciences utiles, si l'écriture ne leur vient en aide. Il reconnaît que la mémoire peut être développée de telle sorte qu'elle en vienne à accomplir des exploits trèsextraordinaires. Mais il fait peu de cas de pareils exploits. Les habitudes de son esprit, nous dit-il, sont telles qu'il n'est pas disposé à beaucoup apprécier un talent, quelque rare qu'il soit, lorsqu'il n'a pas d'utilité pratique pour l'humanité. Quant à ces prodigieux tours de force de la mémoire, il a pour eux la môme estime que pour les représentations des danseurs de corde et des escamoteurs. « Ce sont, » dit-il, « des exercices de même nature. L'un est un abus des forces intellectuelles; l'autre est un abus des forces physiques. Tous deux peuvent exciter notre étonnement, mais ni l'un ni l'autre n'a droit à notre respect. »
Platon regardait la science de la médecine comme
(1) Vhœdre de Platon.
(2) Quintilien, XI.
(J) De Auymentis, lib. V cap. v.
1S8 l'SSAIS POLITIQUES in PH I I.OSOl'Ii IQUKS. d'un avantage très-contestable (1). 11 n'avait pas, il est vrai, d'objections à l'emploi de remèdes énergiques pour guérir des maladies aiguës ou des souffrances causées par des accidents. Mais il n'avait pas la moindre estime pour l'art qui résiste aux lents ravages d'une maladie chronique, qui rend la santé à des corps énervés par la débauche, enflés par la gloutonnerie ou enflammés par l'excès du vin ; qui encourage la sensualité en adoucissant la punition naturelle des sensualistes, et qui prolonge l'existence quand l'esprit n'est plus en possession de toute son énergie. 11 regardait comme une longue mort une vie prolongée par l'habileté des médecins. Il faut, disaitil, tolérer l'exercice de Part de la médecine, afin que cet art puisse servir à guérir les indispositions passagères de ceux qui ont de bonnes constitutions. Quant à ceux qui ont de mauvaises constitutions, ils n'ont qu'à mourir, et le plus tôt sera le mieux. De tels hommes sont impropres à la guerre, à la magistrature, au gouvernement de leurs affaires domestiques, aux recherches et aux éludes assidues. Quand ils veulent s'appliquer à quelque exercice intellectuel un peu vigoureux, la tête leur tourne, et c'est la philosophie qu'ils en accusent. Ces pauvres misérables n'ont rien de mieux à faire que d'en finir bien vite avec la vie. Il cite à l'appui de celte doctrine des autorités mythologiques, et rappelle à ses disciples que, d'après Homère, les fils d'Esculape ne s'appliquaient h guérir que des maux extérieurs.
Bien différente était la philosophie de Bacon. Parmi toutes les sciences, celle à laquelle il portait, je crois, le plus grand intérêt était celle qu'on ne pouvait, au dire de
(1) Rp'iju'jli'iue d&Vlalon, livre III.
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Platon, tolérer dans un État bien gouverné. Il n'entrait nullement dans le plan de Bacon de rendre les hommes parfoits. Il avait l'humble prétention de rendre confortable la vie d'hommes imparJ'aits. L'action bienfaisante de sa philosophie ressemblait à l'action de notre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et qui fait pleuvoir sur les justes et sur les inj ustes . Platon croyait que l'homme était fait pour la philosophie; • Bacon croyait que la philosophie était faite pour l'homme, qu'elle était faite pour arriver à un but, et ce but c'était d'augmenter les plaisirs et de diminuer les souffrances de millions d'individus qui ne sont pas et ne peuvent pas être des philosophes. L'école anglaise de philosophie était trop humaine pour admettre qu'il faille traiter comme un caput lupimim un pauvre valétudinaire qui prend grand plaisir à se faire promener dans son fauteuil sur sa terrasse, et à déguster son poulet bouilli ou son eau rougie, qui rit de tout son cœur en parcourant les contes de la reine de Navarre, mais qui a le malheur de ne pouvoir lire le Timée sans avoir aussitôt mal à la tête. Bacon n'aurait pas trouvé au-dessous de la dignité d'un philosophe d'inventer un fauteuil de jardin perfectionné pour ce pauvre valétudinaire, de trouver un moyen de lui rendre ses médecines moins désagréables, de lui procurer des repas dont il pût jouir et des oreillers sur lesquels il pût bien dormir; le tout sans avoir la moindre espérance que l'esprit du pauvre invalide pût jamais s'élever à la contemplation du beau idéal et du bien idéal. De même que Platon avait cité les légendes religieuses de la Grèce, afin de justifier son mépris pour les parties plus obscures de l'art de guérir, Bacon vengeait la dignité de cet art en invoquant l'exemple du Christ, et il rappe-
190 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, lait au monde que le grand médecin des âmes n'avait pas dédaigné d'être aussi le médecin des corps (1).
Si nous passons de la science de la médecine à celle de la législation, nous trouvons la môme différence entre les systèmes de ces deux grands hommes. Au commencement du Dialogue sur les lois, Platon établit comme un principe fondamental que le but de la législation est de rendre les hommes vertueux. Il est inutile de faire ressortir les conclusions extravagantes auxquelles mène une telle proposition. Bacon savait bien à quel degré le bonheur des sociétés doit dépendre de la vertu de ses membres, et il savait aussi ce que peuvent faire et ce que ne peuvent pas faire les législateurs dans le but d'encourager les peuples à la vertu. Ses vues sur le but de la législation et sur les meilleurs moyens pour arriver à ce but m'ont toujours paru supérieurement heureuses, môme au milieu des passages heureux du même genre qui abondent dans ses écrits. « Finis et scopus quem leges intueri atque ad quem jussiones et sanctiones suas dirigere debent, non alius est quam ut cives féliciter degant. Id fiet si pietate et religione recte inslituti, moribus honesti, armis adversus hostes exlernos luli, legum auxilio adversus seditiones et privatas injurias muniti, imperio et magistratibus obsequentes, copiis et opibus locupletes et florentes fuerint (2). » Le but, c'est le bien-être du peuple. Le moyen, c'est de donner au peuple une éducation morale et religieuse, de lui fournir tout ce qui lui est nécessaire pour se défendre contre les ennemis extérieurs, de maintenir l'ordre intérieur, d'établir un système judiciaire, financier et commercial qui
(1) De Augmentis, lib. IV, cap. ii.
(2) De Awjmentis, Hb. VIIIj cap. m. Aph. 5*
permette d'accumuler rapidement des richesses et d'en jouir en toute sécurité.
Même sous le rapport de la forme qu'il est bon de donner aux lois, il y a une différence d'opinion remarquable entre le Grec et l'Anglais. Platon croyait un préambule essentiel ; Bacon le croyait nuisible. Tous deux étaient conséquents. Platon regardant le progrès moral du peuple comme le but de la législation, prétendait avec raison qu'une loi qui commande et qui menace, mais qui ne persuade pas l'intelligence et qui ne touche pas le cœur, est nécessairement une loi trésimparfaite. Il ne se contentait pas de détourner du vol un hornme resté voleur au fond du cœur, ni d'empêcher de battre sa mère un fils animé de haine contre sa mère. La seule obéissance à laquelle il attache beaucoup de prix, c'est l'obéissance que pratique envers la raison un esprit éclairé, et que pratique envers les préceptes de la vertu un cœur vertueux. Il a vraiment l'air de croire qu'en faisant précéder toutes les lois d'une exhortation éloquente et pathétique, il rendra presque superflues les mesures pénales. Bacon ne se berçait pas d'espérances si romanesques, et il savait bien les inconvénients pratiques de la conduite que recommandait Platon. « Neque nobis, «dit-il, « prologi legum qui inepti olim habili sunt, et leges introducunt disputantes non jubentcs, utique placèrent, si priscos mores ferre pos-
sumus Quantum fieri potest prologi evitentur, et lex
incipiat a jussione (1). »
Les grands hommes que je viens de comparer avaient tous deux l'intention de rendre leur système populaire au moyen d'un roman philosophique, et ils ont l'un et
(1) De Augmentis, Wh. VIII, cap. ni. Aph. C9.
192 ESSAIS POLITIQUES ET PIllLOSOPIlIQUES.
l'autre laissé leur roman inachevé. Si Platon avait assez vécu pour finir le Critias, une comparaison entré celle noble fiction et la Nouvelle Atlantide nous aurait probablement fourni des exemples encore plus frappants qu'aucun de ceux que nous avons donnés. II est amusant de penser à l'horreur qu'il aurait éprouvé s'il avait vu s'élever dans sa république une institution comme la maison de Salomon ; à la véhémence avec laquelle il aurait ordonné de démolir les brasseries, les parfumeries et les boutiques d'apolhicaires; à la rigueur inexorable avec laquelle il aurait renvoyé hors de la frontière tous les professeurs du collège, marchands de lumière et destructeurs, lampes et pionniers.
En résumé, on peut dire que le but de la philosophie de Platon fut de faire de l'homme un dieu. Le but de la philosophie de Bacon fut de fournir à l'homme tout ce qui lui est nécessaire tant qu'il continue d'être un homme. Le but de la philosophie de Platon fut de nous élever audessus des besoins vulgaires. Le but de la philosophie de Bacon fut de pourvoir à nos besoins vulgaires. Le but de Platon était noble, mais celui de Bacon était possible à atteindre. Platon avait un bon arc, mais, comme l'Aceslcs de Virgile, il visait les étoiles; aussi, quoiqu'il ne manquât ni de force ni d'adresse, le trait se perdit. Sa flèche fut suivie, il est vrai, d'une trace lumineuse, mais elle ne frappa rien.
« Volans liquidis in nubibus arsit arundo Signavitque viam flainniis, tenuisquc recessit Consuinta in ventes. »
Bacon fixa son regard sur un but qui était placé sur In terre, à portée de l'arc, et son trait alla frapper dans le
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blanc. La [)liilosophie de Platon commence par des mois et finit par des mots, mots sublimes à la vérité, mots tels qu'on pouvait en attendre de la plus belle des intelligences humaines exerçant un empire illimité sur le plus beau des langages humains. La philosophie de Bacon commence par des observations et finit par des arts pratiques.
Les anciens philosophes se vantaient d'amener par leur doctrine l'esprit des hommes à un degré supérieur de sagesse et de vertu. C'est là en effet le seul bien pratique que les pins :élèbres de ces maîtres aient jamais prétendu accomplir, et sans aucun doute, s'ils avaient réussi , ils mériteraient de bien plus grandes louanges que s'ils avaient découvert les médicaments les plus salutaires, ou construit les machines les plus puissantes. Mais le fait est que, dans les seules matières où ils eussent la prétention de faire du bien à l'humanité, dans les matières qui leur firent négliger tous les intérêts vulgaires de l'humanité, ils ne firent rien, ou pis que rieji. Ils promirent ce qui était impraticable, ils méprisèrent ce qui était prati(;able; ils remplirent le monde de longs mots e\ de longues barbes; et ils le laissèrent aussi mauvais et aussi ignorant qu'ils l'avaient trouvé.
Un acre de terre en Middlesex vaut mieux qu'une principauté en Utopie. Le plus petit bien positif vaut mieux que les plus magnifiques promesses d'impossibilités. Le sage des stoïciens serait sans doute un plus grand spectacle qu'une machine à vapeur. Mais il y a des machines à vapeur, et le sage des stoïciens est encore à naître. Une philosophie qui rendrait l'homme capable de se trouver parfaitement heureux, tout en soutfrant d'atroces douleurs, vaudrait mieux qu'une philosophie qui
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calme la donlonr. Mais nous savons qu'il y a des remètlps qui calment la douleur; et nous savons que les sages de l'antiquité n'avaient pas plus de goût que leurs voisins pour le mal Ma dents. Une philosophie qui détruirait la cupidité vaudrait mieux qu'une philosophie qui inventerait des lois pour défendre la propriété. Mais il est possible de faire des lois qui défendent eflîcacement la propriété, et je ne vois pas que les philosophes de l'antiquité nous aient laissé une recette pour détruire la cupidité. Nous savons positivement que les philosophes ne valaient pas mieux que les autres hommes. D'après le témoignage de leurs amis aussi bien que de leurs ennemis, d'après les confessions d'Épictète et de Sénèque aussi bien que d'après les railleries de Lucien et les amères invectives de Juvénal, il est évident que ces professeurs de vertu avaient tous les vices de leurs voisins, en y ajoutant le vice de l'hypocrisie. Quelques personnes peuvent trouver que le but de Bacon manque d'élévation, mais elles ne sauraient nier qu'élevé ou bas, il ait été atteint. Elles ne sauraient nier que chaque année ajoute quelque chose à ce que Bacon appelait «le fruit. » Elles ne sauraient nier que l'humanité ait fait, et ftisse chaque jour de grands et constants progrès dans la route qu'il lui a tracée. Y eut-il jamais un semblable progrès parmi les anciens philosophes? Après avoir déclamé pendant huit cents ans, laissèrent-ils le monde meilleur qu'avant leur apparition? Je suis convaincu que, parmi les philosophes euxmêmes, au lieu d'une amélioration progressive, il y eut une décadence progressive. Une vile superstition, que Uémocritc et Ânaxagore auraient rejetée avec dédain, mit le comble au long radotage des écoles stoïciennes et j'infoniciennes. Les efforts infructueux pour articuler qui
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nous charment et nous intéressent chez un enfant, nous choquent et nous dégoûtent chez un vieux paialylique; et de môme les étranges fictions mythologiques qui nous charment quand nous les entendons halbutier par la poésie grecque encore au berceau, nous inspirent un mélange de pitié et de dégoût quand la philosophie grecque vient les marmotter dans sa décrépitude. Nous savons que les fusils, les horloges, les longue-vues, les couteaux, sont meilleurs aujourd'hui que du vivant de nos pères, et qu'ils étaient meilleurs du vivant de nos pères que du vivant de nos grands-pères. Nous pourrions donc être disposés à croire que, lorsqu'une philosophie qui se vnntait de vouloir élever et purifier les âmes^ et qui négligeait dans ce but le sordide emploi de pourvoir aux besoins du corps, avait régné triomphalement pendant bien des siècles, un grand progrès moral avait dû s'accomplir. En fut-il réellement ainsi? Éludiez les écoles de cette sagesse quatre siècles avant l'ère chrétienne et quatre siècles après. Comparez les hommes que formèrent ces écoles à ces deux époques. Comparez Platon et Libanius; comparez Périclès et Julien. Cette philosopliic se vantait fièrement d'être inutile, sauf à un seul but. Ce seul but, ra\ait-elle atteint?
Supposons qu'au moment de fermer les écoles d'Athènes, Justinicn eût engagé les derniers sages qui hantaient encore le Portique, et qui erraient autour des antiques platanes, à résumer leurs titres au respect public; supposons qu'il eût dit ; a INIille ans se sont écoulés depuis que Socrate confondit, dans celte fameuse cité, Protagoras et Hippias; pendant ces mille ans, une proportion considérable des hommes les plus distingués de chaoup vénération s'est constamment efforcée d'amc-
iCf. KSSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQIKS.
ner à ia perfection la philosophie que vous enseignez; celle philosophie a été m ignifiquement patronée par des honimes puissants; le puhlic a tenu dans la plus grande estime ceux qui l'enseignaient; elle s'est eiuparée de presque toute la sève et toute la vigueur de l'esprit humain, et qu'a-t-elle fait? Quelle est la vérité profîlable, enseignée par elle, dont, sans elle, nous n'aurions pas eu également connaissance? Nous a-t-elle rendus capables de faire ce que, sans elle, nous n'aurions pas été également capables de faire?» De telles questions auraient, j'imagine, embarrassé Simplicius et Isidore. Demandez à un disciple de Bacon ce qu'a fait pour l'humanité la nouvelle philosophie, comme on l'appelait du temps de Charles II; sa réponse est toute prêle : « Elle a prolongé la vie; elle a diminué la douleur; elle a fait disparaître des maladies; elle a augmenté la fertilité du sol; elle a donné de nouvelles sécurités au marin; elle a fourni de nouvelles armes au guerrier; elle a jeté sur de grandes rivières, et sur des passages difficiles, des ponts d'une forme inconnue à nos pères; elle a fait descendre sans danger la foudre du ciel; elle a paré la nuit de l'éclat du jour; elle a étendu la portée de la vue humaine; elle a multiplié la force des muscles humains; elle a accéléré les mouvements; elle a annihilé la distance; elle a facilité les rapports, la correspondance, les bons offices, l'expédition des aflaires; elle a permis à l'homme de descendre dans les profondeurs de la mer, de planer dans les airs, rie pénétrer sans péril dans les replis les plus dangereux de la terre, de traverser les continents dans des voilures qui fendent l'air sans chevaux, et l'Océan dans des vaisseaux qui filent dix nœuds à l'heure contre le vent. Ce ne sont là que quelques-uns de ses fruits, el de ses premiers
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fiuils. Car c'est une philosophie qui ne se repose jamais, qui n'est jamais arrivée, qui n'est jamais parfaite. Sa loi, c'est le progrès. Un point, qui était invisible hier, est aujourd'hui son but, et sera demain son point de ds^part. »
Quelques grandes et variées que fussent les facultés de Bacon, il doit surtout sa vaste et durable renommée à ce que toutes ces facultés reçurent leur direction du sens commun. Son amour de ce qui a une utilité vulgaire, sa puissante sympathie pour les notions populaires du bien et du mal, et la franchise avec laquelle il déclare cette sympathie, sont le secret de son influence. Il n'y avait, dans sa philosophie, ni jargon mensonger, ni illusion. Il ne possédait ni onguent pour remettre les membres cassés, ni belles théories de finibus, ni arguments destinés à faire perdre le sens à l'humanité. Il savait que les hommes, et les philosophes aussi bien que les autres hommes, aiment la vie, la santé, le bien-ôlre, l'honneur, la sécurité, la société de leurs amis, et qu'ils redoutent la mort, la maladie, la souffrance, la pauvreté, le déshonneur, le danger, la séparation d'avec ceux qu'ils aiment. Il savait que la religion anéantit rarement ces sentiments, bien qu'elle les règle et les modère souvent; et il ne croyait pas désirable pour l'humanité que de tels sentiments fussent anéantis. Quant à songer à les faire disparaître au moyen de belles phrases comme celles de Sénèque, ou de syllogismes comme ceux de Chrysippe, c'était une idée trop absurde pour pouvoir entrer dans un esprit comme le sien. Il ne comprenait pas quelle utilité il pouvait y avoir k changer les noms, lorsqu'il était impossible de changer les choses; à nier que la céciléj la fuitn, la goutte, la torture, fussent des
maux, et à les appeler à7:o7tpo7iY,"--va ; à refuser de convenir que la santé, la sécurité, l'abondance fussent des biens, et à les affubler du nom d'ào-.tx'^opa. Dans ses opinions sur tous ces points, il n'était ni un stoïcien, ni un épicurien, ni un académicien, mais ce que les stoïciens, les épicuriens et les académiciens auraient appelé un simple îotojTr,;, un homme du commun. Et ce fut précisément à cause de cela que son nom fit époque dans l'histoire du monde. Ce fut parce qu'il creusa profondément qu'il put faire monter si haut son édifice. Ce fut parce qu'afin d'établir ses fondements, il descendit dans les parties inférieures^ mais invariables de la nature humaine, que le monument qu'il a élevé a pris de si gigantesques proportions, et reste debout dans son immuable puissance.
J'ai parfois pensé qu'on pourrait écrire une fiction amusante, dans laquelle on représenterait un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon comme compagnons de voyage. Ils arrivent dans un village où la petite vérole a commencé ses ravages; ils trouvent les maisons fermées, tous rapports interrompus; les malades abandonnés, les mères terrifiées, pleuianl sur leurs enfants. Le stoïcien assure la population consternée que la petite vérole n'est pas un mal, et que, pour le sage, la maladie, la difformité, la mort, la perte de ceux qu'il aime, ne sont pas des maux. Le disciple de Bacon tire une lancette et commence â vacciner. Ils trouvent une troupe de mineurs plongés dans l'épouvante. Une explosion de gaz a tué plusieurs de leurs compagnons qui étaient à l'ouvrage, et les survivants n'osent pas s'aventurer dans la caverne. Le sloïcien les assure; qu'un pareil accident n'est absolument qu'un àTTOTrpovfjyïvov. Le disciple de
Cacon, qui ne saurait employer un si beau mot, se conlenle d'inventer une lampe de sûreté. Ils trouvent un marchand naufragé qui se tord les mains sur le rivage. Son navire qui rapportait une cargaison d'une valeur inestimable vient de sombrer; en un moment il s'est vu passer de l'opulence à la misère. Le stoïcien l'exhorte à ne pas chercher le bonheur dans des choses qui résident en dehors de lui, et répète tout le chapitre d'Épictète T.fo; Toù; Tviv à-opiav oîSoixoTaî. Le disciple de Bacon construit une cloche à plongeur, s'en sert pour descendre dans la mer, et rapporte au négociant les objets les plus précieux. Il serait facile de multiplier les exemples qui établissent la différence entre la philosophie des épines et la pliilosophie du fruit, entre la philosophie des mots et la philosophie des œuvres.
On a accusé Bacon d'exagérer l'importance des sciences qui contribuent au bien-être physique de l'homme, et de faire trop peu de cas de la philosophie morale, et l'on ne saurait nier en effet que des personnes qui liraient le Novum Organum elle De Augmentis, sans connaître les circonstances dans lesquelles ces ouvrages furent écrits, pussent y trouver beaucoup de passages de nature à justifier ce reproche. Cependant il est certain que, bien que dans la pratique Bacon ait commis souvent de grandes fautes, et bien que son .ouvrage historique et ses essais prouvent qu'il n'avait pas, même en théorie, des opinions très-sévères sur les questions de moralité politique, il était infiniment trop éclairé pour ne pas savoir combien notre bien-être dépend de la bonne discipline de nos âmes. Le monde qu'il appelait de ses vœux n'était pas, comme semblent l'imaginer quelques personnes, un monde de roues hydrauliques, de locomotives,
200 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, de métiers à tisser, d'hommes sensuels et de scélérats. Il aurait été tout aussi disposé que Zenon lui-même à soutenir que toutes les jouissances matérielles que pourraient inventer le génie et l'activité de cent générations ne donneraient pas le bonheur à un homme dont l'âme serait en proie à la tyrannie des désirs licencieux, de l'envie, de la haine ou de la crainte. S'il semblait parfois attacher une importance trop exclusive aux arts qui augmentent le nombre des agréments matériels, la raison en est bien simple. Ces arts avaient été très-injustement dépréciés. On les avait représentés comme indignes de l'attention d'un homme qui avait reçu une éducation libérale. «Gogitavit, » dit Bacon en parlant de lui-même, « eam esse opinionem sive sestimationem humidam et damnosam, minui nempe majestatem mentis humanœ, si in experimentis et rébus particularihus, sensui subjectis, et in materia terminatis, diu ac multum versetur : prsesertim cum hujusmodi res ad inquirendum laboriosse, ad meditandum ignobiles, ad discendum asperse, ad practicam illiberales, numéro inQnitœ, et subtililate pusillee videri soleant, et oh hujusmodi conditiones, glorise artium minus sint accommodatœ (1). » Cette opinion lui semblait « omnia in familia humana turbasse. » C'était là sans doute ce qui avait amené les philosophes à négliger un grand nombre d'arts qui étaient de la plus grande utilité, et qui étaient susceptibles des progrès les plus importants : on les
(1) Cogitata et Visci. I/expression i'opimo humida, surprendra peu tctre les lecteurs qui ne sont pas accoutumés au style de Bacon. C'est une allusion à la maxime de l'obscur Heraclite : « La lueur sèche est la meilleure. Par lueur sèche, Bacon entendait la lumière de l'esprit qui n'est pas obscurcie par les vapeurs de la passion, de l'intérêt ou des projugés. •
LOHD DACON. 20!
avait abandonnés aux charpentiers, aux maçons, aux forgerons, aux tisserands, aux apotincaires. Il était nécessaire de revendiquer la dignité de ces arts, de les mettre en lumière d'une façon éclatante, de proclamer que, comme ils ont sur le bonheur de l'homme un effet très-sérieux, ils ne sont pas indignes de l'attention des plus grands esprits. En outre, c'était par des exemples tirés de ces arts que Bacon pouvait le plus facilement faire comprendre ses principes. C'était par le progrès de ces arts que la valeur de ses principes pouvait être mise à l'épreuve de la façon la plus prompte et la plus décisive, et se faire accepter par les esprits ordinaires. Il agit comme un général habile qui affaiblit partout sa ligne pour fortifier un point que l'ennemi attaque avec une fureur particulière, et d'oîi semble dépendre le sort de la bataille. Cependant, il déclare positivement et avec vérité, dans le Novum Organum, que sa philosophie est autant une philosophie morale qu'une philosophie naturelle, et que, bien qu'il tire ses exemples lie la science physique, les principes que ces exemples sont destinés à expliquer sont tout aussi applicables aux recherches morales et politiques qu'aux recherches sur la nature de la chaleur et de la végétation (1).
Il a souvent traité des points de morale, et anporté dans l'étude de ces questions l'esprit qui était l'essence de tout son système. Il nous a laissé beaucoup d'admirables observations pratiques sur ce qu'il avait baptisé du singulier nom de Georgiques de l'esprit, sur la culture intellectuelle qui tend à produire de bonnes dispositions.
(i^ Sovum Gr'jHiHim, lib. I, Aph. 127.
201 ESSAIS POLITIQUES ET l'II I LOSOPlîlQL'ES. II disait que peut-être quelques personnes l'accuseraient de dépenser beaucoup de travail sur une vérité tellement simple que ses prédécesseurs avaient dédaigné de s'en occuper; mais qu'il priait les personnes on question de se rappeler qu'il avait annoncé dès le début que, dans toutes ses recherches, il se préoccuperait, non pas de ce qui était surprenant et splendide, mais de ce qui était vrai et utile, non pas des rêves trompeurs qui traversent l'étincelant portail d'ivoire, mais des réalités plus humbles de la porte de corne (1).
Fidèle à ce principe, il ne se livra pas à des déclamations sur la convenance des choses, sur la sulïisance de la vertu et sur la dignité de la nature humaine. Il ne Ht jamais usage de riens sonores, tels que ceux au moyen desquels Bolingbroke prétendait se consoler dans son exil, et auxquels Cicéron demandait vainement des consolations après la perte de TuUie. Les subtilités casuistiques qui occupaient l'attention des esprits les plus pénétrants de son siècle, n'avaient, à ce qu'il semble, aucun attrait pour lui. Bacon se débarrassait du ton le plus bref et le plus méprisant des docteurs qu'Escobar comparaît plus tard aux quatre bêtes et aux vingt-quatre vieil- . lards de l'Apocalypse. « Inanes plerumque évadant et futiles (tî), » Il ne cherchait nullement à résoudre les énigmes qui ont préoccupé des cenlaines de générations, et qui en préoccuperont des centaines d'autres. Il ne parlait pas des fondements de l'obligation morale, ou de la liberté de la volonté humaine. Il ne se sentait pas le moins du monde disposé à se livrer à des travaux qui ressemblaient à ceux des damnés dans le Tartare des Grecs, h.
(1) De Augmentis, lib. VII, cap. in.
(2) De Augmentis, lib. VU, cap. a.
tourner éternellement la môme roue autour du môme pivot, à soupirer éternellement après des fruits éternellement trompeurs, à verser éternellement de l'eau dans des tonneaux éternellement défoncés, à parcourir éternellement le môme sentier pour pousser une pierre reculant éternellement. Il exhortait ses disciples à se livrer à des recherches d'une nature bien différente, à regarder la science morale comme une science pratique, une science qui avait pour objet de guérir les maladies et les perturbations de l'esprit, et qui ne pouvait se perfectionner que par une méthode analogue à celle qui a perfectionné la médecine et ja chirurgie. Il disait que les philosophes moralistes devaient se mettre vigoureusement à l'œuvre pour découvrir quels étaient les résultais positifs produits sur le caractère des hommes par les divers modes d'éducation, par certaines habitudes, par l'étude de certains livres, par la société, par l'émulation, par l'imitation. C'était, selon lui, le moyen de trouver par quel procédé on pouvait arriver à conserver et à rétablir la santé de l'âme (1).
Bacon était en théologie ce qu'il était en philosophie naturelle et en philosophie morale. Il croyait sincèreluent, j'en suis convaincu, h la divine autorité de la révélation chrétienne. On ne peut rien tiouver dans ses écrits, ou dans aucun autre ouvrage, de plus éloquent et de plus palhélique que quelques passages qui furent évidemment écrits sous riiifluence d'un vif sciiliment de dévotion. Il aimait à prouver que la religion chrétienne avait le pouvoir de faire beaucoup de ce que les pliilosophes ne pouvaient que promettre. Il aimait à repré
(1) De Augmends, lih, VII, cap. lu.
204 ESSAIS POLITIQUES KT PHILOSOPHIQUES, senter celte religion comme le lien de la charité, le frein des mauvaises passions, la consolation des malheureux, le soutien des faibles, l'espérance des mourants. Mais la controverse sur les questions théologiques ne le préoccupa jamais beaucoup. Dans ce qu'il écrivit sur le gouvernement de l'Église, il montra, autant qu'il crut pouvoir se le permettre, un esprit tolérant et charitable. Il ne s'inquiétait nullement des homoousiens et des homoiousiens, des monothélites et des nestoriens. Il vivait dans un siècle où les disputes sur les questions théologiques les plus subtiles excitaient un intérêt passionné dans toute l'Europe, et nulle part plus qu'en Angleterre. Il était placé au plus fort de la lutte. Il était au pouvoir lors du synode de Dordrecht, et pendant des mois il dut avoir tous les jours les oreilles rebattues de conversations sur l'élection, la réprobation et la persévérance finale. Cependant je ne me rappelle pas dans ses ouvrages une seule ligne de laquelle on puisse inférer qu'il ait été ou calviniste ou arminien. Tandis que le monde retentissait du bruit d'une philosophie et d'une théologie avide de disputes, l'école de Bacon, comme AKvorlhy assis entre Square et Thwachum, conservait une tranquille neutralité, moitié méprisante, moitié bienveillante, se contentant d'ajouter à la somme du bien pratique, et laissant les guerres de mots à ceux qui les aimaient.
Je me suis longtemps étendu sur le but de la philosophie de Bacon, parce que de ce caractère distinctif découlent nécessairement tous les autres caractères distinctifs de cette philosophie. Et vraiment il n'est presque personne qui, s'étant proposé le même but que Bacon, eut manqué de trouver les mêmes moyens pour y parvenir.
Quand on parle de Bacon, on croit généralement qu'il
LOIiD BACON. 205
inventa une nouvelle méthode pour arriver à la vérité, la méthode d'induction, et qu'il découvrit quelque erreur dans le mode de raisonnement par syllogisme qui était en vogue avant lui. Cette croyance est à peu près ausM exacte que celle des gens du moyen âge qui s'imaginaient que Virgile était un grand sorcier. Bien des personnes qui sont trop éclairées pour dire de pareilles absurdités ont, je crois, des notions incorrectes sur ce que fit véritablement Bacon en ce genre.
Sa méthode d'induction a été pratiquée par toutes les créatures humaines depuis le commencement du monde. Elle est constamment pratiquée par le paysan le plus ignorant, par l'écolier le plus étourdi, par l'enfant à la mamelle. Cette méthode fait connaître au paysan que, s'il sème de l'orge, il ne recueillera pas de froment. Par cette méthode, l'écolier apprend qu'un temps couvert est favorable à la pêche de la truite. Et j'imagine que c'est par voie d'induction qu'un petit enfant cherche du lait auprès de sa mère et de sa nourrice, et non pas auprès de son père.
Non-seulement il n'est pas vrai que Bacon ait inventé la méthode d'induction, mais il n'est pas vrai qu'il ait été le premier à analyser exactement cette méthode et à en expliquer les avantages. Longtemps auparavant Aristote avait démontré quelle absurdité il y avait à supposer que les syllogismes pussent jamais conduire les hommes à la découverte d'un nouveau principe; il avait prouvé que de telles découvertes ne pouvaient se faire que par la seule induction, et il avait donné l'historique du procédé d'induction, brièvement il est vrai, mais avec beaucoup de clarté et de précision.
Je ne suis pas disposé non plus à reconnaître une
20e ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
grande valeur pratique à l'analyse de la méthode d'in-" duction qu'a donnée Bacon dans le second livre du Novum Orgamim. C'est certainement une analyse correcte et délaillée, mais c'est une analyse de ce, que nous faisons tous depuis le matin jusqu'au soir, et de ce que nous continuons de faire même dans nos rôves. Un homme, le premier venu, souffre de l'estomac. Il n'a jamais entendu parler de lord Bacon; mais il suit avec la plus parfaite exactitude les règles consignées dans le second livre du Novum Organum, et il acquiert la certitude que ce sont des petits pâtés qui lui ont fait mal. t( J'ai mangé des petits pfitcs lundi et mercredi, et j'ai eu une indigestion qui m'a tenu éveillé toute la nuit. » C'est la comparentin ad infcllccium instantinrimi convenimtium, « Je n'en ai mangé ni mardi ni vendredi, et je me suis parfaitement bien porté. » C'est la comparentia instanliartim inproximo quœ naturadata privantur. «J'en ai très-peu mangé dimanche, et j'ai été trèslégèrement indisposé dans la soirée, mais le jour de Noël j\ai presque exclusivement dîné avec des peiils pâtés, et j'ai failli en mourir. » C'est la comparentin instantiarum secundum magis et mimis. « Il est impossible que ce soit l'eau-de-vie que j'ai bue en les mangeant qui m'ait fait mal, car j'ai bu tous les jours de l'eau-de-vic depuis des années sans m'en trouver mal. d C'est la rejccfio naturarum. Puis notre malade passe à ce que Bacon appelle vindemiatio, et conclut que les petits pâtés ne lui vont pas.
Je répète que je ne conteste ni la finesse ni l'exarliludc de la théorie contenue dans le second livre du Aovimi Organvm, mais je crois que Bacon a beaucoup cx.'igéré son utilité. Je me figure que le procédé d'în-
diiolion, comme beaucoup d'autres procédés, n'a pas chance d'èlre mieux employé, parce que les hommes savent comment ils l'emploient. Guillaume Tell n'aurait pas eu plus de chance de fendre la pomme s'il avait su que sa flèche décrirait une parabole sous l'influence de l'attraction de la terre. Le capitaine Barclay n'aurait pas été plus capable de faire raille milles à pied en mille heures, s'il avait su la place et le nom de tous les muscles qui se trouvaient dans ses jambes. M. Jourdain n'a probablement pas prononcé le D et l'F plus correctement après avoir appris que le D se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d'en haut, et l'F en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous. Je ne vois pas que l'étude de la grammaire produise la plus légère différence dans la façon de parler des gens qui ont toujours vécu dans la bonne compagnie. Sur dix mille habitants de Londres, il n'y en a pas un qui puisse donner la règle pour bien placer le will et le shall. Et cependant, sur un million d'habitants de Londres, il n'y en a pas un qui confonde son loill et son shall. Le docteur Robertson aurait écrit, sans aucun doute, une lumineuse dissertation sur l'emploi de ces mots, et cependant, môme dans son dernier ouvrage, il les a parfois étrangement confondus. Un homme n'emploie pas avec plus d'à-propos les figures de rhétorique parce qu'il sait que telle des figures s'appelle une métonymie et telle autre une synecdoche- Un charretier en colère crie : « Vous êtes un joli garçon, » sans soupçonner qu'il emploie l'ironie, et que l'ironie est une des quatre principales Iropes. Les juges les plus expérimentés et les plus habiles n'ont jamais cru que les anciens systèmes de rliétuiitiue rui>bcnl du moindre bocours
508 ESSAIS rOLITlQUES ET PllILOSOrillQUES.
pour former un oraleur. « Ego hanc vim inlelligo, » dit Cicéron, « esse in prseceptis omnibus, non ut ea seculi oratores eloquentise laudem sint adepti, sed quœ sua sponte homines éloquentes facerent, ea quosdam observasse, atque id egisse; sic esse non eioquenliam ex arlificio, sed artificium ex eloquentia natum. » Je dois avouer que je suis sur l'étude de la logique du môme avis que Cicéron sur l'élude de la rhétorique. Un homme de sens fait tous les jours des syllogismes en celarent et en cesare sans en avoir le moindre soupçon, et quoiqu'il ne sache peut-être pas ce qu'est une ignoratio elenchi, il n'éprouve nulle difficulté à l'exposer lorsqu'il vient à la rencontrer, ce qui lui arrive à peu près infailliblement toutes les fois qu'il rencontre un révérend maître ès-arts nourri de mode et de figure dans les cloîtres d'Oxford. On ne saurait trop admirer VOrganum d'Aristote, à ne le regarder que comme un tour de force intellectuel. Mais plus je compare les individus, les écoles, les nations, les générations, plus je suis convaincu que la science théorique de la logique ne contribue nullement à apprendre aux hommes à bien raisonner.
Ce qu'Arislote avait fait pour le procédé syllogistique, Bacon l'a fait pour le procédé par voie d'induction dans le second livre du Novum Organum, c'est-tVdire qu'il l'a bien analysé. Ses règles sont parfaitement justes, mais elles ne nous sont pas nécessaires, parce qu'elles sont extraites de notre pratique constante et personnelle.
Mais quoique tout le monde emploie constamment le procédé exposé dans le second livre du Novum Organum, les uns l'emploient bien, et les autres mal. Il conduit les uns h la vérité, et les autres à l'erreur. Il condiii.sit Franklin à découvrir la nature de la foudre. Il com'uisit
des milliers d'individus qui avaient moins d'esprit que Franklin à croire au magnétisme animal. Mais ce ne fut pas parce que Franklin se servit du procédé exposé par Bacon, et que les dupes de Mesmer employèrent un procédé différent. On peut trouver dans les inductions les plus fausses les comparentiœ et les rejectiones dont j 'ai donné des exemples. J'ai entendu raconter qu'un juge éminent de la dernière génération avait l'habitude d'exposer gaiement après le dîner la théorie que les progrès du jacobinisme venaient de l'habitude de porter trois noms. Il citait d'un côté Charles James Fox, Richard Brinsley Sheridan, John Horne Tooke, John Philpol Gurran, Samuel Taylor Coleridge, Theobald Wolfe Tone. C'étaient des instantiœ convenientes. Puis il citait des exemples absentiœ in proximo, William Pitt, John Scott, William Windham, Samuel Horsley, Henry Dundas, Edrnund Burke. Il aurait pu ajouter des exemples secundum magis et miiius. L'habitude de donner trois noms aux enfants a fait des progrès depuis quelque temps, et le jacobinisme a fait aussi des progrès. L'habitude de donner trois noms aux enfants est plus répandue en Amérique qu'en Angleterre. En Angleterre nous avons encore un roi et une chambre des lords, mais les Américains sont républicains. Les rejectiones sont évidentes. Burke et Theobald Wolfe Tone sont tous deux Irlandais; ainsi la qualité d'Irlandais n^est pas la cause du jacobinisme. Horsley et Horne Tooke sont tous deux ecclésiastiques; ainsi la qualité d'ecclésiastique n'est pas la cause du jacobinisme. Fox et Windham furent tous deux élevés à Oxford; ainsi ce n'est pas l'éducation reçue à Oxford qui est la cause du jacobinisme. Pitt et Horne Tooke furent tous deux élevés à Cambridge; ainsi ce
210 ESSAIS POLITIQUES ET PUILOSOPIIIQL'ES. n'est pas l'éducation reçue à Cambridge qui est lu cause du jacobinisme. De cette manière, notre raisonneur par induction arrive à ce que Bacon appelle la Vendange, et il déclare que c'est de porter trois noms qui est la cause du jacobinisme.
Voilà une induction qui correspond avec l'analyse de Bacon, et qui finit par une monstrueuse absurdité. En quoi donc cette induction diffère-t-elle de l'induction qui nous amène à la conclusion que la présence du soleil est la cause qui nous donne plus delumièrele jour que la nuit ? La différence résulte évidemment, non de la nature des exemples, mais du nombre des exemples; c'està-dire que la différence ne résulte pas de cette partie de la méthode dont Bacon a donné les règles précises, mais d'une circonstance sur laquelle il est impossible de donner aucune règle précise. Si le savant auteur de la théorie sur le jacobinisme avait poussé un peu plus loin ses comparaisons, son système aurait été détruit; les noms de Tom Paine et de William Wyndham Grenville auraient suffi pour le mettre à néant.
Je crois donc que la différence entre une induction juste et une induction fausse ne vient pas de ce que l'auteur de l'induction juste emploie le procédé analysé dans le second livre du Novum Organum, et de ce que l'auteur de l'induction fausse emploie un procédé différent. Tous deux emploient le même procédé, mais l'un l'emploie sottement ou négligemment, l'autre l'emploie avec patience, attention, sagacité et jugement. Les préceptes n'ont guères le talent de rendre les hommes patients et attentifs, encore moins de les rendre sagaces et judicieux. On a bien raison de recommander aur hommes de se mettre en garde contre leurs préjugés, de ne pas croire
LORD BACON. 2t1
des fails sur des preuves trop légères, de ne pas se contenter d'une petite collection de faits, et d'exclure de leur esprit Yidola que Bacon a si admirablement décrite. Mais ces règles sont trop générales pour être d'une grande utilité pratique. La question, c'est : Qu'est-ce qu'un ;.icjugé? Jusqu'à quel moment l'incrédulité avec laquelle j'écoule exposer une nouvelle théorie continue -t-elle à être une sage et salutaire incrédulité? Quand devienlelle un idolum specus, l'obstination déraisonnable d'un esprit trop sceptique? Qu'est-ce qu'une preuve trop légère? Qu'est-ce qu'une trop petite collection de faits? Faut-il dix exemples, ou cinquante, ou cent? Au bout de combien de mois les premiers êtres humains qui s'établirent sur le bord de l'Océan auraient-ils eu le droit de croire que la lune exerçait une influence sur les marées? Après combien d'expériences Jenner aurait-il eu le droit de croire qu'il avait découvert un préservatif contre la petite vérole? Ce sont des questions auxquelles il serait très-désirable d'avoir une réponse précise; mais, malheureusement, il y a des questions auxquelles on ne saurait faire de réponse précise.
Je crois donc qu'il est possible d'établir des règles exactes, comme l'a fait Bacon, pour l'emploi de cette partie de la méthode d'induction que tous les hommes emploient également; mais je crois que ces règles, quoique exactes, ne sont pas nécessaires, parce qu'en réalité elle nous disent de faire ce que nous faisons tous. Je crois qu'il est impossible d'établir des règles précises pour l'emploi de cette partie de la méthode d'induction qu'emploient d'une manière toute difl'érente un maître de la philosophie expérimentale, et une vieille femme superstitieuse.
2l2 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
Je crois qu'en cela Bacon se trompait. Il allribuait certainement à ses règles une valeur qu'elles n'avaient pas. Il allait jusqu'à dire que, si l'on adoptait sa méthode de faire des découvertes, le degré de force ou de pénétration des intelligences ne serait que de peu d'importance, que tous les esprits seraient ramenés au môme niveau, que sa philosophie ressemblait à un compas ou à une règle qui égalise toutes les mains, et qui permet aux personnes les moins expérimentées de tracer une ligne ou un cercle plus corrects que ne le pourrait faire sans le secours de tels moyens le dessinateur le plus habile [i). Ceci me paraît tout aussi extravagant qu'aurait pu l'être Lindley Murray s'il avait annoncé que tous les lecteurs de sa grammaire écriraient aussi bien l'anglais que Dryden, ou que le serait cet habile écrivain, l'archevêque de Dublin, s'il promettait à tous les lecteurs de sa Logique de raisonner comme Chillingworth, et à tous les lecteurs de sa Rhétorique de parler comme Burke. Que Bacon se soit trompé complètement sur ce point, c'est ce qui serait à peine contesté aujourd'hui. Sa philosophie a fleuri depuis deux cents ans, et n'a nullement produit ce nivellement. L'intervalle entre un homme de talent et un sot est aussi grand que jamais, et n'est jamais plus facile à discerner que lorsqu'ils s'occupent de recherches qui exigent l'usage constant de l'induction.
On voit que je ne regarde pas l'ingénieuse analyse que nous a donnée Bacon de la méthode d'induction comme un travail très-utile. Bacon ne fut pas, comme je l'ai dc'jà (lit, l'inventeur de la méthode d'induction. Il ne fut
(1) Novum Oiganum. Prœf. et lib. I. Aph. 122.
pas même le premier à l'analyser correclement, bien qu'il l'ait certainement analysée beaucoup plus minutieusement qu'aucun de ceux qui Tavaient précédé. Il ne fut pas le premier à montrer que la méthode d'induction élait la seule au moyen de laquelle on peut découvrir de nouvelles vérités. Mais il fut le premier à diriger les esprits des philosophes, longtemps absorbés dans des disputes de mots, vers la découverte de vérités nouvelles et utiles, et, par là, il donna tout d'un coup à la méthode d'induction une importance et une dignité qui, jusqu'alors, n'avaient jamais été son partage. Il ne fit pas celte route, il ne découvrit pas cette route, il ne fut pas le premier à en lever le plan et à en dessiner la carte; mais il fut le premier à appeler l'attention du public sur une raine d'une richesse inépuisable, qui avait été entièrement négligée, et qui n'était accessible que par cette seule route. Il fit ainsi passer par celte roule des voyageurs d'un rang élevé, tandis qu'avant lui elle n'avait été fréquentée que par des paysans et des marchands forains. Ce qui lui était vraiment propre dans son système, c'était le but qu'il se proposait. Le but une fois trouvé, on ne pouvait guère , selon moi, se tromper sur les moyens. Si d'autres s'étaient proposé la môme fin que Bacon, je suis convaincu qu'ils auraient employé la môme méthode que Bacon. Il aurait été difficile de convaincre Sénèque que l'invention d'une lampe de sûreté était une occupation digne d'un philosophe. Il aurait été difficile d'amener Thomas d'Aquin à renoncer aux syllogismes pour se mettre à fabriquer de la poudre h canon. Mais Sénèque n'aurait pas mis en doute un seul instant que ce fût uniquement par une série d'expériences qu'on pût inventer une lampe de sùrelé. Thomas d'Aquin
n'aurait jamais pensé que son barbara et son baralip(on pussent lui donner le moyen d'élahlir la proportion qui doit exister entre le charbon et le salpêtre dans une livre de poudre à canon. Ni le sens commun ni Arislote ne lui auraient permis de croire une pareille absurdité.
En excitant les hommes à la découverte de vérités nouvelles, Bacon les stimula à employer la méthode d'induction, la seule, au dire des anciens philosophes et des scolastiques eux-mômes, par laquelle on puisse découvrir de nouvelles vérités. En excitant les hommes à la découverte de vérités utiles^ il leur donna un motif de se servir soigneusement et avec application du procédé d'induction. Ses prédécesseurs avaient été, suivant sa propre expression, non pas des interprètes, mais des devanciers de la nature. Ils s'étaient contentés des premiers principes auxquels ils étaient arrivés par les inductions les plus mesquines et les moins attentives. Et pourquoi cela? C'était, je crois, parce que leur philosophie ne se proposait pas un but pratique, parce qu'elle était uniquement un exercice de l'esprit. Ua homme qui veut inventer une nouvelle machine ou un nouveau médi-^ cament, a un puissant motif pour observer avec patience et exactitude, et pour tenter des expériences successives. Mais un homme qui cherche seulement un sujet de discussion ou de déclamation n'a pas de motif de ce genre. Aussi se contente-t-il de prémisses basées sur les hypothèses ou sur les inductions les plus précipitées et les plus insuffisantes. Ce fut ainsi, je crois, qu'agirent les scolastiques. Ils argumentèrent souvent avec beaucoup de talent sur leurs misérables prémisses, et, comme leur but était» assensum subjugare, non res (1)», de vaincre
(1) Novum Organmn, iib. I . Aph. 29,
LORD BACON. 2f5
dans la controverse, et non de vaincre la nature, ils furent conséquents. Car ils pouvaient faire preuve d'autant d'habileté logique en raisonnant sur de fausses que sur de vraies prémisses. Mais les disciples de la nouvelle philosophie, qui voulaient arriver à découvrir des vérités utiles, auraient évidement échoué dans leur tentative, s'ils s'étaient contentés de bâtir des théories sur des inductions superficielles.
, Bacon a remarqué (1) que, dans les siècles où la philosophie était stationnaire, les arts mécaniques faisaient des progrès. Pourquoi cela? Évidemment parce que les artisans ne se contentaient pas d'un mode d'induction aussi peu exact que celui qui suffisait au philosophe. Et pourquoi le philosophe était-il plus aisément satisfait que l'artisan? Évidemment parce que le but de l'artisan était de créer des choses, tandis que le but du philosophe était seulement de créer des mots. Une induction exacte n'est pas du tout nécessaire pour faire un bon syllogisme. Mais elle est indispensable pour faire un bon soulier. Aussi, les artisans ont-ils toujours été, dans la mesure de leur humble mais utile vocation, des interprèles et non pas des devanciers de la nature. Et lorsqu'on vit paraître une philosophie qui avait pour but de faire sur une grande échelle ce que fait l'artisan sur une petite échelle, d'étendre la puissance de l'homme et de suppléer à ses besoins, la vérité des prémisses qui en logique est absolument sans importance devint une question de la plus grande importance; et l'induction lâche qui avait jadis satisfiiit les savants fît nécessairement place à une induction bien autrcMucnt exacte et satisfaisante.
(1) De Aufj mentis, Mb. L
2lo ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
On peut, je crois, équilablement résumer ainsi ce que fit Bacon pour la philosophie induclive. Les objets auxquels tendaient les philosophes qui l'avaient précédé étaient des objets qu'on pouvait atteindre sans induction exacte. Ces philosophes n'employèrent donc pas avec soin la méthode d'induction. Bacon excita les hommes à poursuivre un but qu'on ne pouvait atteindre que par l'induction, et par l'induction exacte; en conséquence, on employa avec plus de soin la méthode d'induction. Je ne pense pas qu'on ait jamais exagéré l'importance des services que rendit Bacon à la philosophie induclive. Mais je crois qu'on s'est souvent mépris sur la nature de ses services, et qu'il ne les comprenait môme pas parfaitement lui-même. Ce ne fut pas en fournissant aux philosophes des règles pour bien employer la méthode d'induction, mais en leur fournissant un motif pour la bien employer qu'il fut si grandement utile à la société.
C'est le rare privilège de quelques esprits supérieurs que de donner à l'esprit humain une direction qu'il doit conserver pendant des siècles. 11 n'est donc pas sans intérêt d'examiner quelle fut la constitution morale et intellectuelle qui permit à Bacon d'exercer sur le monde une si immense influence.
11 y avait dans le tempérament de Bacon, je parle de Bacon le philosophe, non pas de Bacon le législateur et le politique, un singulier mélange d'audace et de sobriété. Les promesses qu'il faisait à Thumani lé pourraient paraître, à un électeur superficiel, fort semblables aux déclamations qu'a mises un grand poêle dramatique dans la bouche d'un conquérant oriental à demi enivré par sa fortune cl par ses passions. « Il aura des chariots plus doux que l'air : je les ferai inventer; et loi, tu es le mes-
LOllD BACON. 217
isager qui chevauchera devant hù, sur un cheval taillé d'un seul diamant, qu'on fera marcher sur des roues en or, je ne sais pas encore comment (1). » Mais Bacon accomplit ses promesses. En réalité, Fletcher n'aurait pas osé faire promettre à Arbace, dans ses plus violents accès d'enivrement, la dixième partie de ce que sut accomplir la philosophie de Bacon.
Le vrai tempérament philosophique peut, je crois, se décrire en quatre mots : beaucoup d'espérance, peu de foi; la disposition à croire qu'on peut tout fiiire, quelque extraordinaire que ce soit; la difficulté à croire que rien d'extraordinaire ait été fait. L'esprit de Bacon était, ce me semble, absolument parfait à ce double point de vue. II était à la fois le Mammon et le Surly de son ami Ben-Jonson. Sir Épicure ne s'abandonnait pas à des visions plus magnifiques et plus gigantesques. Surly ne scrutait pas les preuves avec une incrédulité plus pénétrante et plus sagace.
A cette qualité particulière du tempérament de Bacon s'alliait une qualité particulière de son esprit; avec une grande minutie d'observation, il avait une amplitude de compréhension supérieure à tout ce qu'avait jusque-là possédé aucune créature humaine. L'esprit fin et peu étendu de la Bruyère n'avait pas un tact plus délicat que la vaste intelligence de Bacon. Ses Essais prouvent surabondamment que le trait de caractère le plus subtil, les détails les moins considérables dans l'ordonnance
(1) « Ile shall hâve chariots easier than air, « Wliidi l will hâve inventée!; and Ihyself « That ait llie niessenger siiall ride before him, « On a liorseeut out of an entirc dianiond, « Thaï sliail Le madc lo go with goldeu whcels, « 1 know no how jet. »
218 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, d'une maison, d'un jardin, d'une mascarade de coup ne pouvaient échapper à l'attention d'un homme dont l'esprit pouvait embrasser tout le monde de la science. Son esprit ressemblait à la tente que la fée Paribanou avait donnée au prince Ahmed. Pliez-la, et elle a l'air d'un joujou pour une belle dame; ouvrez-la, et les armées des plus puissants sultans pourraient se reposer sous son ombre.
Comme finesse d'observation on a pu égaler Bacon, bien qu'on ne l'ait peut-être jamais surpassé; mais la grandeur de son esprit n'appartient qu'à lui seul. Le regard qu'il promenait sur l'univers intellectuel ressemblait à celui que lança l'Archange, du seuil doré du ciel, sur la création nouvelle : « Il regarda tout autour, — il le pouvait aisément du lieu où il était placé, bien audessus du dais arrondi des ombres immenses de la nuit,
depuis la pointe orientale de Libra jusqu'à l'étoile aux
blancs flocons qui porte Andromède bien loin dans les mers Atlantiques, au delà de l'horizon (1). »
Son savoir différait autant de celui des autres hommes qu'un globe terrestre diffère d'un atlas qui contient sur chaque feuille une contrée différente. Les villes et les routes d'Angleterre , de France et d'Allemagne sont mieux retracées sur l'atlas que sur le globe ; mais, pendant que nous regardons l'Angleterre, nous ne voyons pas la France, et, pendant que nous voyons la France, nous ne voyons pas l'Allemagne. Nous pouvons prendre
(1) « Round he survejed, — and well might, where he stood « So high above Ihe circling canopy « Of night's extended sliade, — from eastern point « Of Libra, to the ileecy star which bears « Andromeda far oir Atlantic seas « Beyond tbe horizon. »
l'allas pour apprendre la position relative et la distance de York et de Bristol, ou de Dresde et de Prague ; mais il ne nous sert à rien si nous voulons savoir la position relative et la distance de la France et de la Martinique, ou do l'Angleterre et du Canada. Nous ne trouverons pas sur le globe toutes les villes où se tiennent des marchés dans notre voisinage immédiat, mais nous y apprendrons l'étendue comparative et la position relative de tous les royaumes de la terre. « J'ai pris, » disait Bacon dans une lettre écrite h son oncle, lord Buricigh, quand il n'avait encore que trente et un ans, « j'ai pris pour mon domaine la science tout entière. » Chez tout autre jeune homme, et même chez tout autre homme, un pareil langage serait le comble de la présomption. Il y a eu des milliers de meilleurs mathématiciens, de meilleurs astronomes, de meilleurs chimistes, de meilleurs physiciens, de meilleurs botanistes, de meilleurs minéralogistes que Bacon. Personne n'irait consulter les ouvrages de Bacon pour apprendre une science particulière , pas plus qu'on n'irait chercher un globe de douze pouces pour trouver le chemin qui mène de la barrière de Kennington à Clapham-Common. L'art qu'enseignait Bacon, c'était l'art d'inventer des arts. La science dans laquelle Bacon fut supérieur à tous les autres hommes, ce fut la science des rapports mutuels de toutes les branches de la science.
La manière dont il communiquait ses pensées lui était particulière. Il n'avait rien de cet esprit de dispute qu'il avait souvent blûmé chez ses prédécesseurs. Il accomplit une grande révolution intellectuelle contre des préjugés ^universellement répandus ; cependant il ne s'engagea jamais dans une controverse; je ne me rappelle môme
220 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, pas en ce moment, dans tous ses ouvrages philosophiques, un seul passage qui ait le caractère de la controverse. Tous ses ouvrages auraient pu convenablement recevoir la forme qu'il avait adoptée dans l'ouvrage intitulé Cogitata et visa : « Franciscus Baconus sic cogilavit. » Ce sont les pensées qui me sont venues à l'esprit; pesez-les bien : libre à vous de les prendre ou de les laisser.
Borgia disait de la fameuse expédition de Charles VIII que les Français avaient conquis l'Italie, non pas avec le fer, mais avec la craie ; car ils n'avaient eu d'autre exploit militaire à accomplir, pour occuper militairement toutes les villes, que de marquer les portes des maisons oi!i ils comptaient établir leurs quartiers. Bacon citait souvent cette parole, et il aimait à l'appliquer aux victoires de son propre esprit (1). Sa philosophie, disait-il, venait comme un hôte et non comme un ennemi. Elle ne trouvait point de difficulté à se faire admettre sans contestation dans tous les esprits que leur structure et leur capacité rendaient propres à la recevoir.En tout ceci, je crois qu'il agit très-jndicieusement ; d'abord, parce que, comme il l'a lui-même remarqué, la différence entre son école et les autres écoles était une différence si fondamentale qu'il y avait à peine un terrain commun sur lequel on pût engager une bataille de controverse; puis, parce que son esprit grandement observateur, éminemment étendu et varié, n'était, je crois, ni formé par la nature ni discipliné par Thabitude pour les combats dialectiques.
Si Bacon n'armait pas sa philosophie du glaive de
(1) Novum Orrjanumy lib. 1. Aph. 35, et alibi.
LOUD CACON. 221
la logique, il l'ornnit avec profusion de toutes les plus riches décorations de la rhétorique. Son éloquence, bien qu'elle porte parfois les traces du goût vicieux de son siècle, lui aurait assuré à elle seule un rang élevé dans la littérature. Il avait un talent merveilleux pour condenser la pensée et la rendre portative. En fait d'esprit, si par esprit on entend la faculté d'apercevoir des analogies entre des choses qui semblent n'avoir rien de commun, il n'eut jamais d'égal, pas même Cowley, pas même l'auteur à'Hudibras. A vrai dire, il possédait celte faculté, ou plutôt cette faculté le possédait à un degré maladif. Quand il s'y abandonnait sans réserve, comme dans la Sapientia Veterum et à la fin du second livre du De Augmentis, les tours de force qu'il accomplissait n'étaient pas seulement admirables, mais prodigieux et presque choquants. En lisant ces passages, on l'admire comme des cloivns admirent un jongleur un jour de foire, et on a quelque peine à croire qu'il ne soit pas possédé du démon.
C'étaient là des boutades auxquelles il se laissait parfois aller sans qu'il eût, pour ainsi dire, d'autre but que d'étonner et d'amuser. Mais il lui arrivait de temps en temps que, lorsqu'il était plongé dans de graves et profondes recherches, l'esprit l'emportait sur toutes ses autres facultés et le poussait à des absurdités dans lesquelles un homme borné ne serait jamais tombé. J'en donnerai la preuve la plus frappante qui me vienne en ce moment à la pensée. Dans le troisième livre du De Augmentis, il nous dit qu'il y a certains principes qui ne sont pas particuliers à une science, mais qui sont communs h plusieurs. Il désigne dans sa nomenclature, sous le nom de philosophia prima, la portion de la philo-
Sophie qui s'occupe de ces principes. Puis il fait mention de quelques-uns des principes familiers à cette philosophia prima. En voici un : une maladie contagieuse se communique plus facilement dans la période d'accroissement que lorsqu'elle est arrivée à son paroxysme. C'est vrai en médecine, dit Bacon ; c'est aussi vrai en morale; car nous voyons que l'exemple d'hornmes trèsdépravés est moins dangereux pour la moralité publique que l'exemple d'hommes chez lesquels le vice n'a pas encore éteint toutes les bonnes qualités. Il nous dit aussi qu'en musique une dissonnance qui se résout dans une consonnance est agréable, et qu'il en est de même en fait d'affection. Ailleurs, il nous dit encore qu'en physique la vigueur avec laquelle agit un principe s'accroît souvent à cause de l'antipéristase du principe opposé; et qu'il en est de même dans les luttes des factions. Si la philosophin prima consiste à trouver des similitudes ingénieuses et étincelanles comme celleslà, le plus grand ouvrage philosophique du dix-neuvième siècle est le Lalla-Rookh de M. Moore. Les similitudes que je viens de citer sont très-heureuses ; mais j'ai toujours regardé comme un des faits le? plus singuliers dans l'histoire des lettres qu'un homme du génie de Bacon les ait prises pour autre chose, et qu'il ait regardela découverte d'analogies de cette nature comme une partie importante de la philosophie.
Le fait est que son intelligence était merveilieusemcnl prompte à découvrir des analogies de toutes sortes. Mais, comme plusieurs hommes éminents que je pourrais citer, les uns encore en vie, les autres morts, il se montrait parfois étrangement incapable de distinguer les analogies rationnelles des analogies fantastiques, les analogies
qui sont des arguments des analogies qni ne sont que de purs enjolivements, les analogies comme celles que l'évoque Butler a fait si habilement ressortir entre la religion naturelle et la religion révélée, dos analogies comme celles qu'a découvertes Addison entre les séries de dieux grecs sculptées par Phidias et les séries de rois anglais peintes par Rneller. Ce défaut de jugement a souvent donné naissance à d'étranges rêveries politiques. Sir William Temple déduisit une théorie du gouvernement des propriétés de la pyramide. Tout le système financier de M. Southey est basé sur le phénomène de l'évaporation et de la pluie. En théologie, cette finesse d'esprit mal employée a produit des résultats encore plus extravagants. Depuis Irénée et Origène jusqu'à nos jours, il n'y a pas eu une seule génération dans laquelle de grands théologiens n'aient été entraînés à se livrer aux plus absurdes commentaires de l'Écriture, uniquement parce qu'ils étaient incapables de distinguer les analogies propres des analogies métaphoriques, pour employer le langage de l'école (1). Jl est curieux que Bacon ait luimôme fait allusion à ce genre d'erreur lorsqu'il s'est occupé de Vidola specus, et qu'il en ait parlé dans un langage qui montre, à mon avis, qu'il savait y être luimême enclin. C'est le vice des esprits subtils, nous ditil , que d'attacher trop d'importance aux distinctions futiles; c'est au contraire le vice des esprits élevés et variés que d'attacher trop d'importance aux ressemblances futiles; et il ajoute que, lorsqu'on s'abandonne h l'excès à ce dernier penchant, il entraîne les hom-
(I ) Voir à ce sujet quelques remarques intércfesanles dans le Minute philosiiphcr de l'évèque Berkeley. Dialci.'ue >V„
22* ESSAIS POLITIQUES ET PHII-OSOPIIIQUES.
mes à s'attacher aux ombres plutôt qu'à la réalité (1).
Cependant je ne saurais désirer que l'esprit de Bacon eût été d'une richesse moins exubérante. Car, pour ne rien dire des plaisirs qu'elle nous procure, Bacon la consacre presque toujoursàrendreclaires des vérités obscures, à rendre séduisantes des vérités peu attrayantes par elles-mêmes, à fixer pour toujours dans les esprits des vérités qui, sans elle, n'y auraient laissé qu'une impression passagère.
La faculté poétique était puissante dans l'intelligence de Bacon, mais pas assez puissante pour usurper, comme le faisait parfois chez lui l'esprit, la place de la raison, et pour tyranniser l'homme tout entier. Jamais imagination ne fut à la fois si forte et si complètement subjuguée. Elle ne se mettait en mouvement que sur un signal du bon sens. Elle s'arrêtait au premier ordre du bon sens. Cependant, quoique habituée à une si parfaite obéissance, l'imagination de Bacon donna de nobles preuves de sa vigueur. En réalité, il passa une grande partie de sa vie dans un monde imaginaire, au milieu de choses aussi étranges qu'aucune de celles qui sont décrites dans les Mille et une nuits, ou dans ces romans dont le curé et le barbier du village de Don Quichotte firent un si cruel autoda-fé ; au milieu de bâtiments plus somptueux que le palais d'Aladin, de fontaines plus merveilleuses que l'eau d'or de Parizade, de moyens de transport plus rapides que l'hippogriffe de Ruggiero, d'armes plus formidables que la lance d'Astolphe, de remèdes plus efficaces que le baume de Fier à Bras. Cependant dans ses magnifiques rêveries il n'y avait rien de chimérique, rien que ne sanctionnât la froide laison. Il savait que tous les
(1) Noviim Orgnmiin, lib. I. Aph. 35<
secrcls qui, d'après les fîclions poétiques, sont écrits dans les livres des enchanteurs, n'ont aucune valeur lorsqu'on les compare aux gigantesques secrets qui sont véritablement écrits dans le livre de la nature, et qu'on finira par lire, avec le temps et la patience. Il savait que toutes les merveilles accomplies partons les talismans de la feble étaientdes niaiseries, comparéesaux merveilles qu'on pouvait raisonnablement attendre du fruit de la philosophie, et que, si ses paroles pénétraient profondément dans l'esprit des hommes, ell^s produiraient des effets bien supérieurs à tout ce que la superstition a janiais attribué aux enchantements de Merlin et de Michel Scot. C'était sur ce terrain qu^il aimait à donner carrière à son imagination. Il aimait à se représenter le monde tel qu'il serait quand sa philosophie aurait, suivant sa noble expression, « agrandi l'empire de l'esprit humain (1). » Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples. Mais je me bornerai à citer le plus frappant, la description de la maison de Salomon dans ]?l Nouvelle-Atlantide. La plupart des contemporains de Bacon auraient probablement regardé ce passage remarquable comme une rodomontade ingénieuse, un pendant aux aventures de Sinbad ou du baron de Miinchhausen, et de nos jours quelques personnes seraient du même avis. Le fait est qu'on ne saurait trouver dans aucune composition humaine un passage plus éminemment empreint d'une sagesse profonde et sereine. L'" hardiesse et l'originalité de la fiction sont bien moins merveilleuses que le discernement délicat avec lequel Bacon a soigneusement exclu de cette longue liste de prodiges tout ce qu'on peut déclarer impossi-
(1) New Atlantis,
22C KSSAIS rOi/iTI(U::S ET PHILOSOPHIQUES, ble, tout ce qu'on peut prouver inaccessible h la puissante magie de l'induction et du temps. Déjà quelques portions, et ce iicsont pas les moins extraordinaires, de cette glorieuse prophétia se sont accomplies, même à la lettre, et la prophétie tout entière, h ne consulter que son esprit, s'accomplit chaque jour autour de nous.
L'une des circonstances les plus remarquables dans l'histoire de l'esprit de Bacon, c'est l'ordre dans lequel ses facultés se développèrent. Chez lui le fruit parut d'abord et demeura jusqu'à la fin; les fleurs ne se montrèrent que tard. En général, ie développement de l'imagination est au développement du jugement ce qu'est la croissance d'une fille à la croissance d'un garçon. Vi^nagination atteint beaucoup plus vite à la perfection de sa beauté, de sa puissance et de sa fééondité; et comme elle est la première à mûrir, elle est aussi 1 1 première à se flétrir. Elle a généralement perdu quelque chose de son éclat et de sa fraîcheur avant que les facultés plus austères aient atteint leur maturité ; et elle est habituellement flétrie et stérile alors que ces facultés conservent encore toute leur énergie. Il arrive rarement que l'imagination et le jugement grandissent ensemble. Il arrive plus rarement encore que le jugement grandisse plus vite que l'imagination. Il paraît cependant que oe fut le cas pour Bacon, Son adolescence et sa jeunesse semblent avoir été singulièrement calmes. Quelques auteurs afflrri;^ent qu'il conçut son plan gigantesque de réforme philosophique avant quinze ans; en tout cas il le conçu! certainement dans sa jeunesse. Il observait aveo autant de vigilance, il méditait •ivec autant de profondeur, il jugeait avec autant de sang-froid, lorsqu'il donna au monde son premier ouvrage qu'à la fln de sa longue
carrière. Mais , comme éloquence , comme douceur , comme variété d'expression et comme richesse d'images, ses derniers écrits sont bien supérieurs à ceux de sa jeunesse. Sous ce rapport, l'iiistoire de son esprit a quelque ressemblance avec l'histoire de l'esprit de Burke. Le traité du Sublime et du Beau, bien qu'écrit sur un sujet que le métaphysicien le plus froid pourrait à peine traiter sans se laisser parfois aller à employer un style fleuri, est 1 e plus dépourvu d'ornements detous les ouvrages de Burke. Il parut quand Burke avait vingt-cinq ou vingt-six ans. Lorsque, à quarante ans, il écrivit les Pensées sur les omises des mécontentements actuels, son jugement et sa raison avaient atteint leur entière maturité, mais son éloquence était encore à sa splendide aurore. A cinquante ans, sa rhétorique avait acquis toute la richesse que comportait le bon goût; et lorsqu'il mourut, à près de soixante-dix ans, elle avait une exubérance presque disgracieuse. Dans sa jeunesse, il décrivait lès émotions que lui causaient les montagnes et les cascades, les chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture, le visage et les épaules des jolies femmes, dans le style d'un rapport parlementaire. Dans sa vieillesse, il discutait les traités et les tarifs avec le langage le plus coloré et le plus brillant des romans. Il est étrange que le traité du Sublime et du Beau, et la Lettre à un noble lord, soient les productions d'un même homme. Mais il est encore plus étrange que le traité ait été une production de sa jeunesse. et la lettre l'œuvre de sa vieillesse.
Je vais donner de très-courts spécimens des deux styles de Bacon. En 1597, il écrivait ainsi : « Les habiles méprisent l'étude ; les simples l'admirent et les sages s'en servent; car elle n'enseigne pas elle-même à quoi elle sert ;
228 I:SSAIS POLITIQUES ET PIIILOSOPIl lOT ES.
c'ost Ih une sagesse qui est étrangère à l'éluile et qu'on n'acquiert que par l'observalion. Ne lisez pas pour contredire ni pour croire, mais pour peser et pour examiner. 11 y a des livres qui sont faits pour être goûtés, d'autres pour être avalés; un très-petit nomore pour être mâchés et digérés. La lecture rend l'esprit plein, la discussion le rend prompt et l'habitude d'écrire le rend exact. Si donc un homme écrit peu, il a besoin d'une grande mémoire; s'il discute peu, d'un esprit présent; et s'il lit peu, de beaucoup d'adresse pour avoir l'air de savoir ce qu'il ne sait pas. L'histoire rend les hommes sages; la poésie les rend spirituels ; les mathématiques les rendent subtils; la philosophie naturelle les rend profonds? la morale les rend graves; la logique et la rhétorique les rendent propres à la controverse. » On ne niera pas, je suppose, que ce passage soit au nombre de ceux qu'il faut « mâcher et digérer. » Je ne crois pas que Thucydide luimême ait nulle part renfermé tant de pensées dans un si petit espace.
Dans les additions que fit plus tard Bacon aux Essais, il n'y a rien qui, comme vérité ou comme poids, soit supérieur à ce que je viens de citer. Mais son style devenait chaque jour plus poli et plus riche. Le passage suivant, publié pour la première fois en Kiiio, montrera toute l'étendue du changement : « La prospérité est le bien de l'Ancien Testament; l'adversité est le bien du Nouveau, qui porie en lui la plus grande preuve et la marque la plus éclatante de la faveur de Dieu. Et cependant, même dans l'Ancien Testament, si vous prêtez l'oreille à la harpe de David, vous entendrez autant d'airs lugubres que de chants de joie; et le pinceau du Saint- Esprit s'est complu davantage h décrire les afflictions de
LORi) 15 A C ON. 25!)
Job que les félicités de Saloinon. La prospérité n'est pas sans craintes et sans dégoûts; l'adversité n'est pas sans consolations et sans espérances. Nous voyons dans les ouvrages h l'aiguille et dans les tapisseries qu'il est plus agréable d'avoir un dessin gai sur un fond triste et sérieux, que d'avoir un dessin sombre et mélancolique sur un fond clair. Jugez donc du plaisir du cœur par le plaisir des yeux. Certainement la vertu est comme les odeurs précieuses qui sont plus pénétrantes quand on les brûle ou qu'on les réduit en poudre ; car c'est la prospérité qui met le mieux en lumière le vice, mais c'est l'adversité qui met le mieux en lumière la vertu. »
C'est par les Essais que Bacon est le plus connu de la foule. On parle beaucoup du Novum Orgaimm et du De Auymentis, mais on les lit peu. Ils ont certainement produit un effet considérable sur les opinions de l'humanité, mais ils l'ont produit par le moyen d'agents intermédiaires. Ils ont mis en mouvement les esprits qui ont mis en mouvement le monde. C'est seulement dans les Essais que l'intelligence de Bacon se met en contact immédiat avec l'intelligence des lecteurs ordinaires. Là il ouvre ime école publique, et il parle aux hommes du commun, dans un langage que tout le monde comprend, sur des questions qui intéressent tout le monde. Il a donné ainsi à ceux qui auraient été forcés de croire sur parole à ses mérites, le moyen de le juger par eux-m(5mes ; et la masse des lecteurs a reconnu, depuis plusieurs généralions, que l'homme qui a traité avec une habileté si consommée les questions avec lesquelles ils sont familiers, peut être supposé mériter tous les éloges que lui décernent ceux qui ont pris place dans son école intime.
Sans vouloir faire tort à l'admirable traité du Pe Au(j^
no ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
mentis, ']e dois dire qu'à mon avis, la plus grande œuvre de Bacon, c'est le premier livre du A'bvwm Organum,To\is les traits originaux de son génie extraordinaire s'y trouvent réunis au plus haut degré de perfection. Beaucoup des aphorismes, mais en particulier ceux dans lesquels ii donne des exemples de l'influence de Vidola, dénotent une finesse d observation qui n'a jamais été surpassée. Toutes les parties du livre pétillent d'esprit, mais d'un esprit qui ne sert qu'à éclairer et à orner la vérité. Jamais livre ne fit une aussi grande révolution dans la manière de penser, ne détruisit autant de préjugés, n'introduisit autant d'opinions nouvelles; et cependant jamais livre ne fut moins écrit dans un esprit de dispute. 11 triomphe véritablement par la craie et non par l'épée. Les propositions entrent l'une après l'autre dans l'esprit, elles y sont reçues, non pas comme des envahisseurs, mais comme des amis bienvenus, et quoique naguère inconnues, elles deviennent aussitôt de la famille. Mais ce que j'admire le plus, c'est la vaste capacité de cette intelligence qui, sans effort, embrasse à la fois tous les domaines de la science, tout le passé, tout le présent et tout l'avenir, toutes les erreurs de deux milles années, to«as les signes encourageants des temps présents, toutes les glorieuses espérances des siècles à venir. Cowley, qui était l'un des plus ardents et des plus judicieux sectateurs de la nouvelle philosopliie , a comparé, dans ''un de ses plus beaux poëmes. Bacon à Moïse debout sur le mont Pisgah. C'est, je crois, à Bacon tel qu'il nous apparaît dans le premier livre du Novum Organum, que la comf)araison s'applique le plus heureusement. Nous y voyons le gi.and législateur contemplant de son élévation solitaire une, ijainieuse étendue ; derrière lui un désert de
sables stériles et d'eaux amères, dans lequel ont séjourné les générations successives, marchant tonjoars, mais n'avançant jamais, ne recueillant pas de moisson, et ne bâtissant pas de cité permanente, et devant lui, une terre fertile, ia terre de la promesse, «ne terre découlant de lait et de miel. Tandis que la multitude, réunie au pied de la montagne, ne voyait que le stérile et monotone désert où elle avait si longtemps erré, le désert enfermé de toutes parts par un étroit horizon on varié seulement par quelque mirage trompeur, il promenait ses regards de la position élevée où il était placé sur un pays bien autrement beau, il suivait le cours des rivières qui portaient la fertilité dans de vastes pâturages, et qui passaient sous les ponts de grandes capitales; il plaçait les entrepôts et les ports, il partageait les riches contrées qui s'étendent de Dan à Béerséba.
Il est pénible d'abandonner l'examen de la philosophie de Caeon pour en revenir à contempler sa vie. Cependant, c'est le seul moyen de pouvoir apprécier toute la grandeur de ses facultés. Il quitta l'Université à l'âge où la plupart des jeunes gens y entrent. Lorsqu'il n'était presque encore qu'un enfant, il fut engagé dans de grandes affaires diplomatiques. I>e là il passa à l'étude d'un vaste système technique de législation, et s'éleva à travers une succession de laborieux emplois jusqu'à la stluation la plus élevée dans sa profession. En même temps il prit une part active aux discussions de tous les parl-emenls; il fit sa cour avec la- plus grande assiduité et la plus grande adresse à tous ceux dont la faveur pouvait être pour lui de quelque avantage; il vécut beaucoup dans le monde; il observa les moindres traits des caractères et les moindres variations de la mode. Personne
peul-étre n'a mené une vie plus animée que celle que mena Bacon de seize ans à soixante ans. Personne n'a eu plus (le droit à être appelé un vrai homme du monde. Fonder une nouvelle philosophie, donner à l'esprit des penseurs une nouvelle direction, c'était pour lui l'amusement de ses loisirs, l'occupation des heures qu'il dérobait de temps en temps au sac de laine et au conseil. Noire admiration pour ce grand esprit s'en accroît, mais notre regret devoir un si grand esprit si indignement employé s'en accroît aussi. Il connaissait le bon chemin, et il avait, une fois en sa vie, résolu de le suivre. «J'avoue,» disait-il dans une lettre écrite lorsqu'il était encore jeune, « que mes désirs intellectuels sont aussi vastes que mes désirs politiques sont modérés. » Si ses désirs politiques avaient conservé leur modération première, il aurait été, non pas le Moïse, mais le Josué de la philosophie. Il aurait accompli une grande partie de ses magnifiques prédictions. II aurait conduit ses disciples, non pas seulement à l'entrée, mais au cœur de la terre promise. Il n'aurait pas seulement désigné le butin, mais il l'aurait partagé; et surtout il aurait laissé, non-seulement un grand nom, mais un nom sans tache. L'humanité aurait pu estimer son illustre bienfaiteur. Nous ne serions pas forcés d'éprouver pour sa personne un mélange de mépris et d'admiration , d'aversion et de reconnaissance. Nous n'aurions pas à regretter qu'il y ait tant de preuves de la petitesse et de l'égoïsme d'un cœur dont la bienveillance était cependant assez universelle pour embrasser toutes les races et tous les âges. Nous n'aurions pas à rougir de la mauvaise foi de l'adorateur le plus dévoué de la vérité spéculative, à déplorer la servilité du plus hardi champion de la liberté intelleclueUe. Nous u"au-
rions pas vu le môme homme, tantôt le premier à l'avanlf^arde, tantôt le dernier à l'arrière-garde de sa généra lion. Nous ne serions pas forcés d'avouer que celui qui , le premier, envisagea la législation comme une science, fui au nombre des derniers Anglais qui eurent recours à la torture, que celui qui, le premier, invita les philosophes à s'appliquer à l'interprétation de la nature, fut au nombre des derniers Anglais qui vendirent la justice; et, après avoir étudié une vie employée tranquillement, honorablement, utilement «à des observations assidues, à des conclusions fondées, à des inventions et h des découvertes profitables (1), » nous terminerions noire travail avec des sentiments bien différents de ceux avec lesquels nous nous détournons aujourd'hui du spectacle bigarré de tant de gloire et de tant d'opprobre.
(1) Extrait d'une lettre de Bacon à lord Burleigli.