‹ Essais politiques et philosophiquesChapitre 12 sur 13 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

liftvue de Westminster (XXII, ait. IG), en réponse aux critiques de la hevue d'Edimbourg (xcvui. art. 1), sur la théorie utilitaire du gouvernement et sur le « principe du plus grand bonheur. »

Nous sommes depuis longtemps convaincu que les utilitaires doivent leur influence à une pure illusion, que, tout en faisant profession d'avoir soumis leur esprit à une discipline intellectuelle d'une sévérité rare, d'avoir rejeté tout préjugé sentimental, et d'avoir acquis une habileté consommée dans l'art de raisonner, ils sont positivement inférieurs -^ (a masse des hommes bien élevés, dans les qualités mômes où ils croient exceller. Sans doute, ils se sont débarrassés du joug de quelques idées absurdes. Mais leur lutte pour l'émancipation intellectuelle s'est terminée, comme se terminent trop souvent les luttes violentes et imprudentes pour l'émancipation, par un simple changement de maîtres. Notjs ne sommes même pas bien sûr de ne pas préférer les vénérables absurdités qui exercent un empire traditionnel sur les ultra-Tories, à cette dynastie de préjugés et de sophismes parvenus, qui ont réussi à asserv'r les révolutionnaires du monde moral.

TUEUHIE LTlLlTAlRli DL" GOUVERNEMENT. 601 Les ulililaires onl élé souvent eî violeinineiit atUiqués comme intolérants, arrogants, irréligieux, comme ennemis de la littérature, des beaux-arts et de la charité privée. On leur a amèrement reproché bien des choses dont ils étaient coupables, et bien d'autres dont ils étaient innocents. Mais personne ne semble s'être aperçu que la plupart de leurs défauts particuliers ont pour origine le manque absolu d'étendue ^t de précision dans leur manière de raisonner. Voilà déjà quelque temps que nous sommes convaincu qu'il en est ainsi, et que du jour où leur philosophie serait hardiment soumise à un examen rigoureux, le monde verrait qu'il s'est trompé à leur sujet.

Nous avons fait l'expérience, et elle a réussi au delà de toutes nos espérances. Un champion choisi de cette secte s'est avancé contre nous. Nous avons aujourd'hui sous les yeux un échantillon de sa force logique, et nous nous ferions fort de prouver que jamais prébendier dans une réunion anticalholique , que jamais baronnet de la bonne roche arrivé à la troisième bouteille dans un c!ub sous l'invocation de Pitt, ne s'est montré aussi ■incapable de comprendre ou de réfuter un argument que le fait dans ses spéculations cet apôtre utilitaire, qu'il ne comprend ni notre pensée, ni celle de M. Mill, ni celle de M. Benlham, ni la sienne propre, et que les diverses parties de son système, si l'on peut appliquer aussi mal à propos le nom de système, se contredisent nettement les unes les autres.

Après avoir prouvé ceci, nous avons l'intention de le laisser maître de tous les avantages qu'il pourra trouver à dire le dernier mot. Nous nous proposons seulement de convaincre le public qu'il n'y a dans la fameuse logique

des utilitaires, rien qui puisse effrayer un homme ordinaire, et que cette logique n'en imposera à personne, lorsqu'on osera la regarder en fnce.

La Revue de Westminster commence par nous accuser d'avoir dénaturé une partie importante de l'argument de M. Mill : « La première citation donnée par la Hevite d'Edimbourg est un passage tronqué, séparé à dessein de ce qui précède et de ce qui suit. L'auteur fait remarquer que « de profonds et bienveillants observateurs des af- « faires humaines en sont venus à conclure que, de toutes (( les formes de gouvernement, la monarchie absolue est « la meilleure. » Voilà ce que la Bévue d'Edimbourg a omis au début. Il ajoute ensuite, conmie dans la citation, que a l'expérience, à ne regarder que l'aspect extérieur des (( faits, semble se contredire en celte matière; » il y a ici des Caligula, et là des rois de Lanemark. « Puisque la sur- « face de l'histoire ne nous fournit aucun principe cer- « tain pour décider la question, il faut aller au delà de « la surface et pénétrer jusqu'aux ressorts intérieurs et « cachés. » Voilà ce que les auteurs de l'article ont supprimé à la fin. »

Il est parfaitement vrai que notre citation de l'article de M. Mill était, comme presque toutes les citations, précédée et suivie de phrases que nous n'avons pas citées. Mais si le rédacteur de la Revue de Westminster prétend dire que ce qui précédait ou ce qui suivait aurait pu, si nous l'avions cité, prouver que nous interprétions miu le passage que nous avons extrait, il ne comprend pas bien M. Mill.

Sans doute, M. Mill a dit que « puisque la surface de l'histoire rte nous fournit aucun principe certain pour décider la question, il faut aller au delà de la surface

THÉORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT, .^03 et pénétrer jusqu'aux ressorts intérieurs et cachés. » Mais ces expressions sont susceptibles de diverses interprétations. Dans quel sens M. Mill les emploie-l-il donc? S'il veut dire que nous devons examiner les faits avec une scrupuleuse attention, ce qu'il veut dire est rationuel; niais s'il veut dire que nous devons laisser les faits avec toutes leurs contradictions apparentes sans les expliquer, pour établir un principe général de la plus vaste portée, et pour déduire logiquement des doctrines de ce principe sans nous arrêter à examiner si ces doctrines sont ou non en contradiction avec les faits, alors ce qu'il veut dire n'est pas rationnel ; et c'est évidemment là ce qu^il veut dire : car il se met immédiatement, sans présenter la moindre explication des apparences contradictoires qu'il a lui-môme décriteSj à pénétrer audessous de la surface de la manière suivante : « La disposition qu'a tout homme à faire servir la personne et les biens d'un autre à ses plaisirs, quelle que soit la souffrance ou la perte de plaisirs que celte conduite peut occasionnera l'autre individu, tel est le fondement du gouvernement. Le désir d'un objet implique le désir du pouvoir nécessaire pour atteindre cet objet. » Et c'est ainsi qu'il en vient à tirer des conséquences en contradiction directe avec ce qu'il a lui-môme établi, louchaul la situation du peuple danois.

Si nous soutenons que le but du gouvernement est de proléger les personnes et les biens, il faut admettre que partout où ce but est atteint, le principe du bon gouvernement existe. Si ce but est atteint en Danemaik et dans les J^lals-Unis d'Amérique, alors ce qui fait que le gouvernement est bon doit exister sous le déguisement d'un nom ou d'un titre quelconque, en Danemaik

et aux États-Unis. Si l'on a tremblé constamment pour su vie et pour ses biens sous Néron et sous la Convention nationale^ il s'ensuit que les causes qui engendrent le mauvais gouvernement ont existé sous le despotisme des empereurs romains et dans la démocratie française. Qu'est-ce donc que ce qui, se trouvant en Danemark et aux États-Unis, et ne se trouvant pas dans l'empire romain ou sous l'administration de Robespierre, rend des gouvernements si divers par leurs formes extérieures, des gouvernements pratiquement bous? Quoi que cela puisse être, ce n'est certainement pas, comme M. Mill prouve à pinori que ce doit être, une assemblée représentative démocratique. Car les Danois n'ont point d'assemblée de cette nature.

Il faudra, selon nous, suivre la trace du principe caché du bon gouvernement, comme lord Bacon projjosait de suivre la trace du principe de la chaleur. « Faites, dit ce grand homme, une liste aussi complète que possible de tous les corps qui contiennent de la chaleur, quelque dissemblables qu'ils puissent être en apparence; faites, d'un autre côté, une liste aussi complète que possible des corps qui, tout en conservant une ressemblance générale avec les corps chauds, ne sont cependant pas chauds. Observez les différents degrés de chaleur dans les différents corps chauds, et puis, s'il y a quelque chose qu'on retrouve chez tous les corps chauds et dont l'accroissement ou la diminution soit toujours accompagné d'un accroissement ou d'une diminution de chaleur, nous pouvons espérer d'avoir véritablement atteint le but de nos recherches.» C'est de la même manière qu'il faut examiner la constitution de tous les pays qui, sous une forme quelconque, possè-

THli:oniE L'TILITAIRE DU GOUVERNEMEM, 50fi dent le bienfa'/ d'un bon gouvernement, el découvrir bi possible, en quoi ils se ressemblent entre eux et en (jiioi ils diffèrent tous de ces sociétés cbez lesquelles 11' but du gouvernement n'est pas atteint. En procédant ainsi, nous arriverons, non sans doute à une théorie partiite gVj gouvernement, mais à une théorie qui pourra être fort utile dans la pratique, et que l'expérience des j:énérations successives rapprochera probablement de plus en plus de la perfection.

Les contradictions auxquelles M. Mill a été entraîné en adoptant une autre marche^ devraient servir d'averlissement à tous les raisonneurs. De ce que le Danemark est bien gouverné par tm souverain qui est absolu, du moins en apparence, M. Mill conclut que la seule manière d'arriver aux vrais pri.icipes du gouvernement, c'est de les déduire à priori des lois de la nature humaine. Et quelle conclusion tire-l-il de cette déduction ? Nous la donnerons en propres termes : « La grande découverte des temps modernes , le système lie représentation, donnera peut-être la solution do toutes les difficultés théoriques et pratiques. Sinon, nous paraissons devoir être forcément conduits à celle conclusion extraordinaire que le bon gouvernement est impossible. » Ainsi, que les Danois soient bien gouvernés sans représentation, c'est une raison pour déduire la théorie du gouvernement d'un principe général d'où il résulte nécessairement que le bon gouvernement e§t impossible sans représentation! Nous avouo fait de notre mieux pour poser clairement cette question, et il nous semble que, si le rédacteur de la Revue de Westviinster veut bien relire deux ou trois fois avec patience cl avec atlenlion ce que nous avons écrite une ccrtaiii;

£Cb ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.

idée de ce que nous avons voulu dire finira par entrer même dans son esprit.

Suivent quelques objections si frivoles et si déloyales, que nous avons presque honte de les relever. «Lorsqu'on a dit qu'en Danemark, il y a eu balance dans la lutte entre le roi et la noblesse, ce qu'on a dit, c'est que cette balance a existé, ce n'est pas qu'elle a duré. Il y a eu balance tant que quelque chose n'y a pas mis fin, et il en est de même de toute balance. Ce que M. Mill a démontré, c'est précisément qu'une telle balance ne pouvait pas durer. »

Nous affirmons positivement que M. Mill prétend démontrer non-seulement que, dans la lutte entre le roi et l'aristocratie, la balance ne peut pas durer, mais qu'il y a l'infini Ji parier contre un qu'une telle balance ne peut exister. Ceci est une simple question de fait. Nous citons les termes de l'essai, et nous mettons le rédacteur de la Revue de Westminster diVi uéfi d'attaquer notre exactitude. « L'existence même de cette égalité paraît impossible. Comment pourra-t-on l'établir? ou par quel moyen pourra-t-on la constater? S'il n'est pas de moyen de ce genre, elle ne sera jamais que l'efTet du hasard. S'il en est ainsi, les chances contre l'égalité sont comme celles de l'infini contre un. »

Le rédacteur a confondu la division des pouvoirs avec la balance ou l'égale division des pouvoirs. M. Mill dit que la division des pouvoirs ne peut exister longtemps, parce qu'il est à peu près impossible que l'égale division des pouvoirs puisse exister.

« Lorsque M. Mill a affirmé qu'il ne pouvait être de l'intérêt de la monarchie ou de l'aristocratie de s'allier avec la démocratie, il est évident qu'il n'a pas affirmé

THÉORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. 50t

que, s'il y avait entre là monarchie et l'arislocraiie une lutte indécise, elles n'accepteraient en aucun cds, ni l'une ni l'autre, le secours de la démocratie. 11 a nié qu'elles prendraient parti pour la démocratie, non qu'elles laisseraient la démocratie prendre parti pour elles. »

Si M. Mill a voulu dire quelque chose, il doit avoir voulu dire que la monarchie et l'aristocratie, au milieu de leur inimitié réciproque, n'oublieront jamais leur inimitié pour la démocratie. « La monarchie et l'aristocratie, dit-il, ont tous les motifs imaginables de chercher à oblenir un pouvoir illimité sur les memb^es de la société et sur leurs biens. La conséquence est inévitable. Elles ont tous les motifs imaginables de s'allier pour obtenir ce pouvoir, et à moins que le peuple n'ait assez de pouvoir pour être en état de ^eur tenir léte à toutes deux, il se trouve sans protection. L'équilibre est donc une chose dont l'existence doit être regardée comme impossible d'après les preuves les plus solides. »

Si. M. Mill n'avait voulu dire autre chose que ce que lui fait dire le rédacteur de la Revue de Westminster, son argument laisserait intacte la théorie populaire de l'cquilibie des pouvoirs. Car ce qui constitue la théorie de l'équilibre, c'est l'idée que le secours du peuple sera sollicité par les nobles lorsqu'ils seront serrés de près par le roi, et par le roi lorsqu'il sera serré de près par les nobles, et que, pour prix de son intervention alternative en faveur de la couronne et en faveur de l'aristocratie, le peuple obtient quelque chose pour lui-même, comme cela s'est vu en Danemark, de l'aveu du rédacteur. Si M. Mill admet cela, il admet la seule théorie de l'équilibre dont nous ayons jamais entendu parler; il ad-

met celte même théorie qu'il a déclarée folle el chimérique. S'il la repousse, il tombe en désaccord avec le rédacteur de la Revue de Westminster quant au phénomène du gouvernement danois.

Nous en venons maintenant à un passage plus important. Notre adversaire a découvert, à ce qu'il croit une erreur radicale qui circule dans toute noire argum«iilation et qui en vicie toutes les parties. Nous allons, je crois, gâler son triomphe. « M. Mill n'a jamais affirmé que, « sous tout gouvernement despotique, personne, sauf les instruments du souverain, ne possède autre chose que ce qui est absolument nécessaire à la vie, et que le degré de terreur le plus intense est entretenu par de continuelles cruautés, a II a dit que le pouvoir absolu conduit à de tels résultats, « par un enchaînement infaillible, lorsque le pouvoir s'exerce sur une société, et qu'il n'est contenu par aucun frein. » Le critique sur la Montagne n'a jamais fait une citation plus palpablemcnl; fausse. L'esprit qui a imaginé celle fausse citation circule dans toutes les parties delà réponse de la Revue d'Edimbourg qui ont trait à l'essai sur le gouvernement, et il reparaît sous autant de formes que le porc romain. Toute la description de l'argument de M. Mill contre le despotisme, y compris l'image empruntée aux triangles rectangles et au carré de l'hypoténuse, a pour base l'ingénieuse invention de dire ce que l'auteur n'a pas dit, et de ne pas dire ce qu'il a dit. »

Nous pensions et nous pensons encore, pour bien des raisons que nos lecleurs comprendront bientôt , avoir reproduit très-loyalement le principe de M Mill, d'après la règle de la loi et du bon sens." Ut res mogis va- Icat qtiuin pereut. Concédons-lui cependant tout l'avaii-

THÉOniE UTILITAIUK DU GOUVERNEMENT, m tage de l'explication offerte par son avocat et voyons ce qii'ily gafirnera.

La doctrine utilitaire est donc, non que les despotes etlesaristocralies pilleront et opprimeront toujours au dernier point le peuple, mais qu'ils agiront ainsi s'ils ne sont contenus par aucun frein.

En premier lieu, il est évident que la doctrine ainsi exposée n'est d'aucune utilité, à moins qu'on ne puisse estmier la force des freins. La première loi du mouvement est qu'une balle une fois lancée doit marcher à jamais avec une vitesse toujours égale, à moins qu'elle ne soit retenue par quelque chose. En fait, une balle s'arrête au bout de quelques secondes, après avoir parcouru quelques pieds avec une vitesse très-variable. Tout homme tordrait le cou de son enfant et mettrait la main dans la poche de son ami, s'il n'était contenu par aucun frein. En fait, le principe ainsi posé ne signifie autre chose, sinon que les gouvernements opprimeront le peuple, à moins qu'ils ne s'abstiennent d'opprimer. Cela est parfaitement vrai, nous l'avouons, mais nous pourrions tout aussi bien retourner la maxime et établir comme le principe fondamental du gouverne-' ment que tous les gouvernements gouverneront bien , à moins que quelque motif n'intervienne pour les en empêcher.

S'il y a, comme l'admet le rédacteur de la lievue de Westminster, certains freins qui, sous les institutions poliliques les plus arbitraires en apparence, produisent quelquefois le bon gouvernement et mettent presque toujours des entraves à la rapacité et à la cruauté des puissants , assurément la connaissance de ces freins, de ' leur nature et de leurs effets doit être une partie très-

510 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, importante de la science politique. M. Mill dil-il quelque chose sur cette partie du sujet? Pas un mot.

La ligne de défense que les utilitaires adoptent aujourd'hui fait descendre la théorie politique de M. Mill du rang que toute la secte réclamait pour elle il y a quelques mois. Ce n'est plus un système pratique, propre àguiderles hommes d'État, ce n'est plus qu'un stérile exercice de Tesprit, semblable à ces propositions où l'on néglige, en mécanique, les effets du frottement et de la résistance de l'air, et qui, par conséquent, bien que correctement déduites du principe, sont parfaitement fausses dans la pratique. Car si M. Mill prétend prouver seulement que la monarchie absolue et l'aristocratie sont pernicieuses sans freins, s'il admet qu'il y a des freins qui produisent le bon gouvernement, même sous des monarques absolus et sous des aristocraties, et s'il oublie de nous dire quels sont ces freins, et quels effets ils produisent dans des circonstances diverses, il ne nous donne assurément aucun renseignement qui puisse avoir une véritable utilité.

Pliais le fait est, et il est bien extraordinaire que le réel cteur de la Revue de Westminster ne s'en soit pas ai^)erçu, que dès qu'on admet l'existence de freins propres à contenir les abus de pouvoir au sein des monarchies et des aristocraties, toute la théorie de M. iNIill s'écroule d'un seul coup. Cela est si évident, qu'en dépit de l'opinion exprimée par la Revue de Westminster, nous affirmons que M. Mill n'est pas coupable d'avoir voulu faire une concession de cette nature. Nous pensons toujours que ces mots : « Lorsque le pouvoir s'exerce sur une société, et qu'il n'est contenu par aucun frein » ne doivent pas être interprétés comme s;i-

THÉORIE UTILITAIRE OU HOUYERNEMENT, 5)1

gnifiant que sons une f jimit^ dp irouvoniomenl, monirchique ou aristocratique, il puisse y avoir un frein assez puissant pour mitiger en quoi que ce soit les misères du peuple.

Car on peut classer tous les freins possibles en deux catégories, le manque de vouloir et le manque de pouvoir. Or, si un roi ou une aristocratie ayant le pouvoir de piller et d'opprimer le peuple, peuvent n'en avoir pas le vouloir^ il faut déclarer faux tous les principes de M. Mill sur la nature humaine. II nous dit que « le désir de posséder le pouvoir illimité d'infliger aux autres la souffrance, est un élément inséparable de la nature humaine, » et (( qu'un enchaînement de déductions serré et fort à un degré bien rare, » conduit à la conclusion que ceux qui possèdent ce pouvoir auront toujours le désir d'en user. Il est donc évident que, si les principes de M. .Mill ne sont pas faux, le manque de vouloir ne sera pas le frein qui empêchera le gouvernement monarchique et le gouvernement aristocratique d'opprimer.

Si un roi ou une aristocratie, ayant, ce qui est toujours le cas d'après M. Mill, la volonté d'opprimer le peuple Avec la plus extrême rigueur, manquent du pouvoir de le faire, alors le gouvernement, quel que soit le nom qu'il porte, doit être en fait un gouvernement mixte ou une démocratie pure, car il est bien évident que le peuple possède dans cette hypothèse quelque pouvoir dans l'État, quelques moyens d'action sur les chefs nominaux. Mais M. Mill a démontré qu'aucun gouvernement mixte ne pouvait exister, ou, du moins, qu'un gouvernement de cette nature devait prendre fin très-promplemcnt; donc, tout pays où ceux qui ne sont pas au service du gouvernement ont eu, pendant un espace de temps quelconque,

^12 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, la faculté d'accumuler plus de bien qu'il ne leur en fallait pour subsister, doit être une démocratie pure. C'est-h-dire que la Franco, avant la Révolution, et l'Irlande, au siècle dernier, étaient des démocraties pures. Lli Prusse, l'Autriche, la Russie, tous les gouvernements du monde civilisé sont des démocraties pures. Si cela n'est pas une reductio ad aùsurdum, nous ne savons ce qui peut en être une.

Les erreurs de M. Mill découlent presque toutes de ce vice radical dans ses raisonnements que nous avons décrit dans notre dernier numéro, en empruntant les paroles de lord Bacon. Le rédacteur de la Bévue de Westminster ne peut venir à bout de découvrir le sens de nos citations du Novum Organum, et il s'exprime comme il suit : « Les citations de lord Bacon sont de ces fausses applications que le premier venu peut faire à la première chose venue qui lui déplaît. Il n'y a pas plus de ressemblance entre l'expression de peme, de plaisir, de mobile, et celle de substantia, de generatio, de corruptio, à'elementum , de materia^ qu'entre l'expression de ligne, d'angle, de grandeur, et les mômes termes. »

Il serait peut-être déraisonnable de s'attendre à ce qu'un écrivain, qui ne comprend pas son propre anglais, puisse comprendre le latin de lord Bacon. Nous allons donc chercher à nous expliquer plus clairement.

Ce que lord Bacon reproche aux scolastiques de son temps, c'est de raisonner par voie de syllogisme sur dos mots qui n'avaient pas été définis avec précision, comme humide, sec, génération, corruption, etc. L'erreur de M. INIill est exactement de même nature. Il raisonne par voie de sylloj;isme sur le pouvoir, sur le plaisir, sur la peine, sans attacher à un seul de ces mots une

THÉORIE ITILIÏAIUE DU GOL' VEP.NE.M ENT. S!3 iilée nette. II n'y a pas plus de ressemblance entre l'expression de peine et celle de substantia, qu'entre celle de peine et celle de ligne ou d'angle, dit le rédacteur de la Revue de Westininster. Avec sa permission, sur le point même auquel s'applique l'observation de lord Bacon, les sujets de M. Mill ressemblent à la substantia et à Velementum des scolastiques, et difTèrent des lignes et des grandeurs d'Euclide. On peut raisonner à priori sur les mathématiques, parce qu'on peut définir avec une exactitude qui rend toute confusion impossible. Si un mathématicien se permettait le moindre défaut d'exactitude dans ses idées, s'il se laissait tromper par le sens vague qu'ont les mots dans la langue usuelle, ou par l'aspect d'une épure mal faite, s'il oubliait dans ses raisonnements {;ue le point est indivisible ou que la définition d'une ligne exclut toute idée de largeur, il n'y aurait point de fin à ses méprises. Les scolastiques ont essayé de raisonner mathématiquement sur des sujets qui n'avaient jamais été et qui peut-être ne pouvaient pas être définis avec une exactitude mathématique. Nous connaissons le résultat. De nos jours, M. Mill a essayé d'en faire autant. Il parle du pouvoir, par exemple, comme si le sens du mot pouvoir était aussi bien défini que le sens du mot cercle. Mais lorsqu'on analyse ses spéculations, on découvre que son idée du pouvoir est, comme le dit Bacon, phantastica et malè terndnata.

Le mot de pouvoir et tous les mots qui indiquent les diverses formes du pouvoir, comme, par exemple, le mot de monarchie, ont deux sens, le premier qui est le sens populaire et superficiel, l'aiitre qui est le sens plus scientifique et plus exact. Puisque jNI. INIill a eu la fantaisie de ; lisonncr à priori, il aurait dû indiquer clairement dans

5li ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPIIIOEES. quel sens il entendait employer les mots de celle nntnre, et s'en tenir invariablement au sens qu'il aurait fixé. Au lieu de cela, il va sans cesse de l'un à l'autre sens et finit par en venir à des conclusions qui ne cotiviennenl ni à l'un ni à l'autre.

L'état des deux sociétés qu'il a, lui-môme, prises pour exemple, le royaume de Danemark et l'empire romain, serviia à faire comprendre ce que nous entendons. A ne regarder qu'à la surface des choses, on doit appeler le Danemark une monarchie absolue, et le monde romain, au premier siècle de l'ère chrétienne, une république aristocratique. En théorie, Caligula n'était rien de plus qu'un mafï;istrat élu par le Sénat et soumis au Sénat. Les premiers Césars n'étaient pas revêtus de cette dignité irresponsable qui, dans les monarchies les plus limitées de notre temps, est l'attribut de la personne du souverain. La sentence de mort que le grand conseil de la république prononça contre Néron, était parfaitement d'accord avec la théorie de la constitution. En fait, cependant, le pouvoir des empereurs romains était beaucoup plus près d'être absolu que celui d'aucun prince de l'Europe moderne. D'autre part, le roi de Danemark, qui est en théorie le plus absolu de tous les princes, ne pourrait, dans la pratique, s'abandonner sans grand péril à la licence. El il n'y a pas en ce moment, croyonsnous, un seul souverain dans notre partie du monde qui possède sur la vie de ses sujets un pouvoir aussi étendu que celui que Robespierre exerçait sur la vie de ceux qu'il appelait ses concitoyens, tout en logeant chez un fabricant de chandelles et en dînant chez un restaurateur.

M. Mill et le rédacteur de la Pevuo le Westminster

THÉORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. 515

semblent d'accord sur ce point que, dans aucune société, la division des pouvoirs ne peut subsister longtemps entre un monarque, une aristocratie et le peuple, ni même entre deux de ces éléments. De quelque manière qu'on distribue le pouvoir, l'un des trois éléments doit nécessairement, selon eux, arriver à monopoliser le tout. Mais en parlant ainsi, qu'cntend-onpar le mot pmvoir? Si M. Mill parle de l'apparence extérieure du pouvoir, du pouvoir tel qu'il est reconnu par la théorie do la constitution, il a évidemment tort. En Ângleterre/par exemple, nous possédons, depuis des siècles, tout au moins le nom et la forme d'un gouverneiBent mixte. En effet, M. Mill avoue lui-môme que certaines apparenct?s ont donné couleur à la théorie de l'équilibre, bien qu'il soutienne que ces apparences sont trompeuses. Mais s'il emploie le moi pouvoir dans un sens plus profond et plus philosophique, il est, si possible, encore plus dans l'erreur que dans la première hypothèse. Car s'il avait considéré en quoi doit consister en définitive le pouvoir d'une créature humaine sur d'autres créatures humaines, il se serait aperçu, non-seulement qu'il y a des gouvernements mixtes dans le monde, mais que tous les gouvernements du monde, et tous ceux dont on peut concevoir l'existence dans le monde, sont virtuellement des gouvernements mixtes.

Supposez un roi possédant la lampe d'Aladin, et gouvernant à l'aide d'un génie qui transporterait à Iravere l'azur les femmes et les filles de ses sujets dans le royal Pa7'c aux cerfsj et qui changerait en pierre quiconque oserait lever le doigt contre le gouvernement de sa majesté, vous serez alors en présence d'un despotisme sans mélange. Mais, par bonheur, un gouvernement ne peut

516 ESSAIS POLITIQUES ET PIlIEOiUiMI ! w L'.:S.

arriver à se satisfaire qu'au moyen de ses sujets. Son pouvoir dépend de leur obéissance, et puisque trois ou «quatre d'entre eux pris au hasard peuvent aisément triompher de leur maître, il ne peut contraindre les uns à une obéissance forcée qu'au moyen de l'obéissance volontaire des autres.

Prenez au hasard l'un de ceux qu'on appelle communément des princes absolus, Napoléon, par exemple. Na- ])oléon eût-il pu se promener dans Paris en faisant couper une tête dans chaque maison devant laquelle il passait? Assurément non, sans le secours d'une armée. El pourquoi? Parce que le peuple avait en main assez de force matérielle pour lui résister, et qu'il aurait Usé de cette force pour défendre sa vie et celle de ses enfants. En d'autres termes, «ous Napoléon, la démocratie possédait une certaine mesure de pouvoir. Napoléon aurait probablement pu se passer cette atroce fantaisie, si son armée l'avait secondé. Mais si son armée avait pris parti pour le peuple, il se serait trouvé sans appui ; et lors même que ses soldats eussent obéi à ses ordres contre le peuple, ils ne l'eussent pas laissé décimer leur propre corps. En d'autres termes, sous le règne de Napoléon, il y avait une certaine mesure de pouvoir entre les mains d'une minorité du peuple, c'est-à-dire d'une aristocratie.

Rapprochons-nous de notre pays. M. Mill nous dit qu'on se trompe en croyant le gouvernement anglais un gouvernement mixte. Il tient probablement, avec tous les politiques de l'école utilitaire, que c'est un gouvernement purement aristocratique. Il y a assurément une aristocratie en Angleterre, et peut-être son pouvoir est-il plus grand qu'il ne devrait être. Elle a assez de pouvoir pour

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maintenir les lois sur la ehasse et les lois sur les céréales; mais elle n'a pas assez de pouvoir pour infliger à son gré, même aux plus basses classes, des outrages gratuits. Supposez qu'elle fasse une loi d'après laquelle tout homme, possédant deux mille livres sterling de revenu, j.iourra faire administrer des coups de garcette aux journaliers ou aux mendiants, toutes les fois qu'il en aura la fantaisie. Il est bien évident que le premier jour où cetlt' llageliation serait administrée, serait le dernier de l'aristocratie anglaise. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres points qu'on pourrait citer, le commim peuple jouit dans notre île d'une sécurité aussi complète que s'il exerçait le droit du suffrage universel. Nous disons donc que le peuple anglais a dans les mains une garantie suffisante, que sur certains points l'aristocratie se conforme à ses désirs; en d'autres termes, qu'il a dans une certaine mesure pouvoir sur l'aristocratie. Donc le gouvernement anglais est un gouvernement mixte.

Toutes les fois qu'un roi ou qu'une oligarchie s'abstiennent de se porter aux dernières extrémités de là rapacité ou de la tyrannie par crainte de la résistance populaire, la constitution, quel que soit d'ailleurs son nom, est dans une certaine mesure démocratique. La dose de la démocratie dans le mélange peut être petite; elle peut être beaucoup trop petite, mais il y a mélange. Toutes les fois qu'une minorité numérique, soit par la supériorité de la richesse ou de l'intelligence, soit par le concert politique, soit pai la discipline militaire, exerce dans la société une influence plus grande que celle du même nombre d'hommes pris au hasard, il y a là, quel que soit lu forme ou le nom du gouvernement, une cerlaine uose

618 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, d'aristûcralie. El toutes les fois qu'un seul homme devient, par quelq^e cause que ce soit, assez nécessaire à la société ou à une partie de la société, pour posséder \me plus grande part de pouvoir que tout autre homme, i^ y a une certaine dose de monarchie. Voilà la classification philosophique des gouvernements, et^ en nous servant de çptte classification, ftous reconnaîtrons non-seulemer^t qu'il y a des gouvernements mixtes , mais que tous les gouvernements sont et seront toujours mixtes. Mais nous pouvons en toute sûreté mettre M. Mill au défi de donner une définition du pouvoir, ou de faire une classification des gouvernements qui puisse lui permettre de maintenir l'assertion qu'une division durable de l'autorité est impraticable.

C'est évidemment de la véritable distribution du pouvoir, non des mots et des apparences que doit dépendre le hionheur des nations. Le système représentatif, tout en étant assurément, en politique, une grande et précieuse découverte, n'est autre chose que l'un des modes par lesquels la partie démocratique de la société peut contenir efficacement le petit nombre de ceux qui gouvernent.

Que certains hommes aient été choisis comme députés du peuple, et que sur le papier ces députés soient investis de certains pouvoirs, de tels faits ne garantissent aucunement en eux-mêmes le bon gouvernement. La France possédait en yrincipe une constitution de cette nature, lorsqu'en fait une oligarchie de comités et de clubo foulait aux pieds les électeurs et les élus. La représentation est une combinaison très-heureusement conçue pour donner à de grands corps d'hommes le moyen d'exercer leui" pouApir vu s'cxpusanl beaucoup moins au désordre

THÉORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. 6!9 qu'ils ne le feraient autrement. Mais assurément elle ne confère par elle-même aucun pouvoir. A moins qu'mic assemblée représentative ne soit sûre d'être soutenue en dernier ressort par la force matérielle de grandes masses assez courageuses pour défendre la constitution, et assez sensées pour la défendre de concert, la populace .de la ville dans laquelle l'assemblée se réunit peut l'intimider, les hurlements des tribunes peuvent imposer silence à ses délibérations, un homme capable et hardi peut la dissoudre. El si le bon sens et le courage dont nous parlons sont répandus dans une société, cette société pourra jouir de la plupart des bienfaits d'un bon gouvernement, môme sans posséder une assemblée représentative.

Lequel des deux est le plus en état de se défendre, un homme robuste sans autres armes que ses poings, ou un paralytique empêtré d'une épie qu'il ne saurait soulever? Telle est, à notre avis, la différence qui existe entre le Danemark et certaines républiques nouvelles chez lesquelles on a imité avec le plus grand soin les formes de la constitution des États-Unis.

Jetez les yeux sur le long parlement le jour oîi Charles vint saisir les cinq membres, et jetez de nouveau les yeux sur lui le jour où Crcnnveli frappa du pied sur le plancher de l'assemblée. Pendant lequel de ces deux jours son pouvoir apparent fut-il le plus grand? pendant lequel de ces deux jours son pouvoir réel fut-il le moindre? Sujet de nom, il fut de force k délier son souverain; souverain de nom, il fut mis à la porte par son serviteur.

Les couàlitulions sont en politique ce qu'est le papiermonnaie dans le commerce; elles donnent de grandes aisance.^ cl de grandes facilités. Mais il ne f.iul [> is leur

attribuer une valeur qui appartient en vérité à ce qu'elles représentent. Elles ne sont pas le pouvoir; elles sont le symbole du pouvoir, et, à l'occasion, elles se trouveront sans vertu, à moins que le pouvoir dont elles sont l'emblème ne vienne à apparaître. Le pouvoir réel par lequel la société est gouvernée se compose de tous les moyens que possèdent tous ses membres de se causer réciproquement peine ou plaisir.

Le phénomène de l'échange peut jeter un grand jour sur la nature d'un agent de circulation. De même il peut être utile à ceux qui veulent comprendre la nature et l'action des signes extérieurs du pouvoir, d'examiner les sociétés chez lesquelles aucun signe de ce genre n'existe, par exemple la grande société des nations. Là, nous ne voyons rien qui ressemble à une constitution; mais n'apercevons-nous pas un gouovernement? Nous trouvons, en effet, le gouvernement avec sa forme la plus pure, la plus simple, la plus intelligible. Nous voyons une part de pouvoir agissant directement sur une autre part do pouvoir. Nous voyons une certaine police maintenue; les faibles protégés, les forts contenus jusqu'à un certain point. Nous voyons le principe de l'équilibre constamment en action. Nous voyons le système tout entier traverser parfois une série de vingt ou trente années sans une seule tentative d'empiétement, et tout cela se produit sans assemblée législative , sans pouvoir exécutif, sans tribunaux, sans code digne de ce nom, par la seule action des craintes et des espérances mutuelles des divers membres de la fédération. Dans la société des nations, le premier acte d'appel est un recours à la force. Dans les sociétés d'hommes, les formes du gouvernement servent à retarder cet appel et le rendent souvent évj-

THËOUIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. 521

table. Il reste cependant possible aux opprimés ou aux ambitieux.

Nous ne prétendons pas, cela va de soi, nier qu'après une longue durée, les formes 4e gonvernement n'exercent une influence décisive sur la dislribulion du pouvoir t!ans la société. Cela vient de ce que ceux qui adminisirent le gouvernement forment avec leurs subordonnés un corps compacte et discipliné qui, agissant méthodiquement et de concert, est plus puissant que tout autre corps égal en nombre, mais inférieur en organisation. Le pouvoir des gouvernants n'est pas une chose sui generis, comme semblent parfois le croire les observateurs superficiels. Il est exactement semblable par nature, bien que généralement supérieur en degré, à celui de toute association de conspirateurs qui complote son renversement. Nous avons vu de nos jours la conspiration la plus vaste et la mieux organisée qui ait jamais existé^ une conspiration qui possédait à un si haut degré tous les éléments du véritable pouvoir, qu'elle a été en mesure de lutter avec un gouvernement puissant et d'en liiompber, l'association catholique. Un utilitaire nous dirait sans doute que les catholiques irlandais ne possédaient aucun pouvoir politique à Touverture de la dernière session du parlement.

Arrivons réellement au-dessous de la surface des faits, cherchons, en étudiant le vrai acns des mots, à pénétrer jusqu'aux ressorts qu'ils renferment, et plus nous entrerons avant, plus nous aurons raison de sourire de ces théoriciens qui soutiennent que la seule espérance de la race humaine, c'est une règle de trois et une urne à scrutin.

Il faut en revenir au rédacteur de la Revue de Westmim-

ter. Le paragraphe suivant est un excellent échantillon de sa manière de comprendre un argument et d'y répondre : « La réplique à l'argument contre la « saturation » porte en elle-même sa réponse. La raison pour laquelle il ne sert à rien de chercher à « saturer » est précisément celle que suggère la Revue d^ Edimbourg , à savoir qu'il n'y a point de limite au nombre des voleurs. Il y a les voleurs et les cousins des voleurs , avec leurs serviteurs, leurs servantes et leurs enfants jusqu'à la quarantième génération. Il est vrai qu'un « homme ne peut à son gré « devenir roi ou membre d'une aristocratie; » mais s'il ne doit y avoir d'autre limite au nombre des déprédateurs que leur inclination personnelle à croître et à multiplier, la situation de ceux qui doivent souffrir est aussi misérable que possible. Il est impossible de définir ce que sont les « plaisirs corporels. » La plus honteuse époque qu'il y ait jamais eu dans l'histoire d'une nation, l'époque de la Restauration, nous apprend jusqu'où Ton peut être conduit en cherchant à « saturer » des plaisirs semblables. »

Raisonner avec un pareil écrivain, cela équivaut à parler h un sourd qui saisit un mot par-ci par-k\,qui répond à l'aventure, et qui est de plus en plus induit en erreur à chaque effort qu'on tente pour s'expliquer. Cependant, afin de mettre nos lecteurs en mesure de bien apprécier la valeur des nouveaux philosophes, nous prendrons la peine de rov?nir encore une fois sur nos pas.

M. Mil! cherche à prouver qu'il n'y a pas de point de saturation ne laissant plus place aux désirs humains. Il tient ensuite pour accordé que les hommes n'ont d'autres objets de désir que ceux qui ne peuvent être satisfaits qu'aux dépens du bonheur d'autrui. De là, il cou-

THÉORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. 523 dut que les nionarques absolus etlesarislocralies oppiimeront et pilleront nécessairement le peuple sur une épouvantable échelle.

Voici eii substance ce que nous avons répondu. Il y a deux sortes d'objets de nos désirs : ceux qui ne procurent que des plaisirs physiques, et ceux qui plaisent grâce à l'association avec certaines idées. Un homme ne peut acquérir les objets de la première catégorie sans en enlever une part à quelque autre. Mais tous les hommes sont bientôt rassasiés de ce genre de jouissances. Un roi ou une aristocratie ne peuvent pas dépenser une portion bien considérable ^es richesses nationales à se donner les seuls plaisirs des sens. Quant aux plaisirs qui nous sont propres en qualité d'êtres doués de raison et d'imagination, nous n'en sommes jamais rassasiés, il est vrai; mais, d'un autre côté, beaucoup de ces plaisirs peuvent être goûtés sans faire tort à personne, et plusieurs d'entre eux ne peuvent être goûtés qu'en faisant du bien à autrui.

Le rédacteur de la Revue de Westminste?^ dans la première attaque qu'il a dirigée contre nous, se moquait de ce que nous disions qu'il était aisé de rassasier un roi ou une aristocratie des plaisirs des sens, et demandait pourquoi on n'essayait pas le môme système à l'égard des voleurs. Nous n'avions pas été peu surpris de trouver une objection aussi ridicule sous une plume que nous croyions celle de M. Dentham. Nous avions fait cependant une réponse bien simple. Il n'y a pas de limite au nombre des voleurs; le premier venu peut voler, s'il en a la fantaisie. Mais le premier veau ne devient pas k son gré roi ou membre d'une aristocratie. Rassasier un voleur, c'est engager vingt autres personnes à voler. Mais en rass;i.>iai)t

62i ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, de plaisirs physiques un roi ou cinq cents nobles, on ne crée pas un plus grand nombre de rois et de nobles. Nous venons de citer la réponse de la Revue de Westminster, et elle dédommagera amplement nos lecteurs de la peine qu'ils ont prise en l'examinant. Nous n'avons jamais rien lu qui indique des notions si vagues et si confuses. Le nombre des voleurs n'est pas limité, dit notre utilitaire. Car il y a tous les subordonnés et tous les amis du roi et des nobles. Est-il possible qu'il ne s'aperçoive pas que ceci vient se ranger sous un autre chef? Les plaisirs physiques qu'un homme au pouvoir dispense à ses créatures sont assurément des plaisirs physiques, par rapport à ses créatures. Mais le plaisir qu'il éprouve à les distribuer n'est pas un plaisir physique ; c'est un de ces plaisirs qui lui sont propres, en qualité d'être doué de raison et d'imagination. Aucun homme d'une intelligence ordinaire n'a pu manquer de comprendre que, lorsque nous avons dit qu'il était aisé de rassasier un roi ou une aristocratie de plaisirs sensuels, nous avons voulu parler des plaisirs sensuels éprouvés directement par eux-mêmes. «Mais il est impossible, dit le rédacteur, de détinir ce que sont les plaisirs corporels. » Notre confrère trouverait peut-être en effet la tâche un peu difficile, et si nous devons juger de son talent pour la classification d'après l'échantillon qui suit immédiatement, nous ne lui conseillons pas de l'entreprendre. « Une duchesse de Clevcland, c'était un plaisir corporel. » A cette sage remarque se rattache une note qui nous apprend que Charles II donna à la duchesse de Clevcland tout l'argent qu'il aurait dû dépenser pour iagutrre contre la Hollande. Nous ne savons guère comment répondre à un homme qui joint tant de prétentions à tant d'ignorance. Parmi les nombreux ulili-'

THÉORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. 5:5 t.iircs qui parlent de Hume, de Condillac et de Hartlcy, ii en est sans doute un ou deux qui ont lu ces auteurs. Que le rédacteur leur demande ce qu'ils pensent à ce sujet. L'élève ne promet pas assez pour que nous nous chargions de lui faire entrer dans la tête, à grand renfort de coups, les premières notions de la métaphysique. Tout ce que nous pouvons dire, en le laissant libre de s'étonner et de chercher à deviner ce que nous voulons dire, c'est qu'à noire avis la duchesse de Cleveland n'était pas purement et simplement un plaisir corporel, que le sentiment qui conduit un prince à préférer une femme à toutes les autres, et à lui prodiguer les richesses de "ses royaumes, est un sentiment qui ne peut s'expliquer que par la loi de l'association des idées.

Mais nous sommes las, et eucore plus honteux que las, de mettre en lumière tant de bévues. L'article tout entier esta l'avenant. Il faut pourtant relever encore un passage, parce qu'il renferme une grossière fausseté : « Ils n'ont jamais, disent-ils, fait allusion à la révolution française pour prouver que les pauvres étaient disposés à voler les riches. » Us ont seulement dit que, « dès que les pauvres auraient recommencé à comparer leurs chaumières et leurs salades avec les palais et les banquets des riches, on se serait de nouveau disputé les propriétés, on aurait revu la conhscation générale, etc. »

Nous avons dit que, si les principes de M. Mill sur la rtofure humaine étaient exacts, on se serait de nouveau disputé la propriété, on aurait revu la confiscation générale. Nous avons insisté particulièrement là-dessus dans notre dernier article. Nous avons montré au rédacteur de la Ilevue de Westminster qu'il nous avait mal compris. Nous avons appuyé tout particulièrement sur la condition que

5Î6 ESSAIS POLITIQUES ET PHlLOSOPIIlOrES. nous avions nnse à noire assertion. Nous avons dit quo nous n'avions ni donné ni voulu donner notre opinion personnelle. Et api'ès cela, le rédacteur de la Revue de Westminster trouve bon de répéter sa première fausse interprétation, sans s'inquiéter le moins du monde de la restriction sur laquelle nous avions appelé son attention de la manière la plus inarquée.

Nous nous butons d'arriver à la partie la plus curieuse de l'article que nous examinons, ia défense du «principe du plus grand bonbeur. » Le rédacteur nous accuse de nous élne complètement mépris sur isa nature : «Tout ce qu'ils réussissent à établir^ c'est qu'ils ne le comprennent pas. Ce que M. Benlham a démontré, ou du moins ce qu'il a établi sur des fondements tels que la démonstration en était fatile, ce n'est pas la banalité wbig que le a plus grand bonheur est le plus grand bonbeur, » c'est que le plus grand bonheur de l'individu s'obtient h. la longue en poursuivant le plus grand bonheur de la société, t

Le rédacteur de la Revue de Westminster a nettement admis, et nous l'avons fait remarquer dans notre dernier article, qu'il ne pouvait pas répondre à cette question : Pourquoi les gouvernements chercheraient-ils à produire la plus grande somme possible de bonheur? Il répond aujourd'hui : « Nous n'admettons rien de semblable. Dans le passage qu'on a choisi pour le coudre à un autre, la question soulevée était celle du « but du gouvernement, » et l'on y parl;.:i du gou^•e^nement comme d'une opération, non comme d'uil être capable d'éprouver de la peine ou du plaisir. Dans ce sens, il est vrai de dire que le mot doit ne va pas à un gowVerneïncnt. »

No'is citerons entorc une fois ie passage que nous

THÉORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. 5Î7 nvons file dans nôî'^c (îornior niii^u'po, et nous ospc^rons vraiment que notre confrère en critique éprouvera quelque honte en le relisant : « La véritable réponse semblait être que les hommes en général ne doivent pas permettre à un gouvernement de faire le mal qu'ils sont en mesure d'empêcher ou de ne pas leur faire le bien qu'ils sont en mesure d'exiger. Quant à ce qu'un gouvernement doit faire, c'est là une question mystérieuse et indiscrète, à laquelle peuvent répondre ceux qui savent ce qu'elle signifié. Mais ce que doivent faire les autres hommes, c'est une question qui n'a rien du tout de mystérieux. Il faut que le moidoit^ s'il signifie quelque chose, se rapporte à des intérêts ou à des motifs d'un genre quelconque. Quel intérêt un gouvernement a-t-il à bien faire lorsqu'il trouve intérêt à mal faire, c'est une question digne des scolastiques. Le fait est que le mot doit ne va pas à un gouvernement. La question n'est pas de savoir pourquoi les gouvernements sont tenus de faire ceci ou cela, mais pourquoi les autres hommes les laisseraient laire, s'ils peuvent les empêcher. La question n'est pas de savoir pourquoi les lions ne mangeraient pas les brebis, mais de savoir pourquoi les hommes ne mangeraient pas du mouton s'ils le peuvent. »

Nous défions le rédacteur de la Revue de Westminster de mettre ce passage d'accord avec le principe du bonheur général, tel qu'il le présente aujourd'hui. Il nous dit qu'il entendait par le gouvernement, non les hommes investis des pouvoirs du gouvernement, mais une simple opération incapable d'éprouver ni peine ni plaisir. Nous disons qu'il a voulu parler des hommes investis des pouvoirs du gouvernement et de lien d'autre. Il est vrai que le mol doit ne va pas à une opération. Mais qui a jamais

528 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, pensé à soulever une question sur les devoirs d'une opération? Qu'a voulu dire le rédacteur en soutenant qu'un gouvernement ne pouvait pas ôlre intéressé à bien faire parce qu'il se trouvait intéressé à mai faire? Une opération peut-elle être intéressée à bien ou à mal faire? Et que voulait dire sa comparaison du lion? Un lion est-il une opération incapable de peine ou de plaisir? Et que voulaitil dire par l'expression « les autres hommes » si évidemment opposée au mot « gouvernement? » Mais que le public juge entre nous. Il est inutile de prouver quelque chose d'aussi clair.

Le rédacteur a bien l'air de sentir que toutes ses explications ne peuvent détruire ses expressions, et il cherche à sortir de difficulté en avouant qu'on ne s'est pas tiré sans confusion du double sens du mot «gouvernement. » En tous cas, il s'est maintenant, nous assuret-il, rendu maître de la philosophie de M. Bentham. Le vrai et pur « principe du plus grand bonheur, » c'est que le plus grand bonheur de tout individu est identique avec le plus grand bonheur de la société ; et tout autre « principe du plus grand bonheur » est une contrefaçon. « Voilà, dit-il, l'esprit des principes de M. Ben- Iham, et si l'on trouve dans un exposé antérieur quelque chose qui y soit contraire, on peut le corriger au moyen de celui que nous faisons maintenant. »

Assurément, si un adversaire honorable et loyal avait, en discutant une question aussi difficile que celle de l'origine de l'obligation morale, fait par mégarde quelque aveu incompatible avec l'esprit de ses doctrines, nous ne serions point tentés d'en triompher. Mois nous ne devons aucune indulgence à un écrivain qui. au moment môme où il confesse ses bévues, insulte coux qui

THÉORIE liTlLlTAinË Dl GOUVEftNEMËNt. r.3'> les ont découvertes, et les accuse d'avoir mal compris ce qu'il a lui-même mal exposé.

L'ensemble de celte discussion fait connaître à merveille le caractère réel de la secte. On publie un écrit qui prétend contenir le plein développement du « principe du plus grand bonheur, » avec les derniers perfeclionnements de M. Benlham. L'auteur se vante que son article a l'honneur d'être l'organe et l'annonce de cette merveilleuse découverte qui doit « agiter jusque dans leur tombeau les ossemeenls des sages et des patriotes. » Ce ((magnifique principe » nous est alors ainsi exposé : l'humanité doit poursuivre son plus grand bonheur. Mais il est des personnes dont l'iclérôt est opposé au plus grand bonheur de l'humanité. Le mot doit n'est pas applicable à ces personnes, car le mot doit n'a aucun sens, à moins qu'on ne l'emploie par rapport à quelque intérêt.

Nous avons répondu^ avec plus d'indulgence que nous n'en aurions montré pour tout ce fatras si nous ne lui avions pas supposé M. Bentham pour auteur ; nous avons répondu qu'intérêt était synonyme de plus grand bonheur,et que, par conséquent, si le mot doit n'a aucun sens, à moins qu'on ne l'emploie par rapport à quelque intérêt, dire que l'humanité doit poursuivre son plus grand bonheur, c'est dire tout simplement que le plus grand bonheur est le plus grand bonheur; quo chaque individu poursuit son propre bonheur; que ce qu'il croit son bonheur doit ou coïncider ou ne pas coïncider avec le plus Krand bonheur de la société; que si ce qu'il croit être son bonheur coïncide avec le plus grand bonheur de la société, il travaille au plus grand bonheur de la société, qu'il ail ou non entendu parler du « principe du plus grand boidicur; » et que, do 1'; veu du rédacteur de la Revue de

Westminster, si son bonheur csl incompatible avec le plus grand bonheur de la sociéié, il n'y a point de raison pour lui de travailler au plus grand bonheur de la société. Or, il est évident qu'il y a des individus qui croient que leur bonheur dépend de ce qui ne peut faire le bonheur de la société. Le rédacteur de la Revue de Westininsler avoue que quelques-uns de ces individus n'ont pas tort, et il n'a pas la prétention de leur donner des raisons qui puissent amener un seul d'entre eux à se croire dans l'erreur. Ainsi ce « magnifique principe » aboutit, soit à une banalité, soit à une contradiction dans les termes, soit à la maxime : Faites ce que vous faites, soit à cette autre maxime : Faites ce que vous ne pouvez pas faire.

Le rédacteur de la Bévue de Westvmister a eu le bon esprit de s'apercevoir qu'il ne pouvait soutenir cette palpable absurdité, mais au lieu d'avouer virilement qu'en été il s'était mépris sur la nature du principe du plus grand bonheur, et qu'il avait obtenu de nouvelles lumières en automne, il cherche à retirer subrepticement son premier principe, pour lui substituer un principe opposé, ce que faisant, il se déchaîne contre notre déloyauté, comme ces tricheurs qui, au moment où ils manient les cartes, détournent l'attention des joueurs, en accusant les autres de fourberie.

Pour le trimestre courant, le « principe du plus grand bonheur » se réduit donc à ceci : à part toute considération religieuse, chaque individu travaillera le plus efficacement en ce monde h son propre bonheur en travaillant au plus grand bonheur de la race entière. Et ce principe, nous dit-on, est applicable aux rois et à l'aristocratie comme à d'autres individus. « Il est certain qu'au sein de tout gouvernement les agents individuels, s'ils étaient

THÉORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. 531 parfailemenl intelligenls, et s'ils savaient calculer exactement toutes les chances, chercheraient leur bonheur personnel dans la poursuite du bonheur général, ce qui les soumettrait, s'ils la connaissaient, à la règle de M. Benlhani. L'erreur qui consiste à supposer le contraire, provient dé ce rj;o l'on confond les crinainëls qui ont eu la chance d'échapper au châtiment avec ceux qui ont encore le risque à courir. Supposons, par exemple, qu'un membre de la chambre des communes se demande en ce moment s'il serait, en définitive, utile à son bonheur de se mettre à raalverser autant qu'il est en lui. S'il pouvait être sûr d'avoir autant de chance que certains hommes qui sont morts et enterrés, on pourrait avoir de la peine à lui répondre. Mais il n'en est pas sûr, et il ne peut pas en être sûr tant qu'il ne sera pas mort. Il ne sait pas s'il n'est pas tout près du moment où Ton fera un terrible exemple du genre de malversation qu'il est tenté de commettre. Il n'est pas juste de citer l'exemple du voleur qui est mort sans avoir été pendu. La question est de savoir si le vol est pour le moment un bon métier à entreprendre lorsqu'on a encore contre soi toutes les chances de la pendaison. Tel est l'esprit du principe de M. Bentham, et si l'on trouve dans un exposé antérieur quelque chose qui y soit contraire, on peut le corriger au moyen de celui que nous faisons maintenant. »

Nous espérons être enfin arrivés au vrai « magnifique principe, » au principe qui doit vraiment agiter jusque dans leurs tombeaux « les ossements des sages et des patriotes. » Quel-est l'effet qu'il peut produire sur les ossements des morts, c'est ce que nous ne prétendons pas décider. Mais nous sommes bi(Mi sûrs qu'il uc fera pas grand'chose pour le bonheur de \ivants.

En premier lieu, rien n'est plus cerlain que ceci : la théorie utilitaire du gouvernement, telle qu'elle est développée dans l'essai de M. Mill et dans tous les autres ouvrages sur le môme sujet qui ont été produits par la secte, repose sur ces deux principes, que les hommes poui'suivent leur intérôt et que l'intérôL des individus peut être et est, en fait, perpétuellement contraire aux intérêts de la société. A moins que les deux principes ne s'accordent, l'essai de M. Mill ne contient pas une seule phrase sensée. Tous ses arguments contre la monarchie et l'aristocratie, tous ses arguments en faveur de la démocratie, bien mieux, l'argument même qu'il emploie pour prouver la nécessité d'un gouvernement, doivent être rejetés comme entièrement sans valeur.

Gela est si évident que le rédacteur de la Revue de Westminster lui-même , bien qu'il ne soit pas le plus clairvoyant des hommes, n'a pu s'empêcher de s'en apercevoir. En conséquence, à la manière des raisonneurs de son espèce, il cherche à se mettre en garde contre l'objection en commettant deux bévues au lieu d'une. « Tout ceci, dit-il, prouve seulement que les membres d'un gouvernement se conduiraient bien, s'ils étaient parfaitement sages, » et il part de là pour nous dire que les gouvernements, n'étant pas parfaitement sages, agiront invariablement contre ce principe toutes les fois qu'ils en auront l'occasion, et qu'en conséquence les freins démocratiques restent nécessaires pour produire le bon gouvernement.

Aucune forme de la folie humaine ne peut donner un spectacle plus parfailemenl et plus délicieusemcnl risible que celui d'un utilitaire en présence d'un dilemme. A quoi au monde peut servir un principe

THÉORIE UTIL ITAir,!' DU GOT VERNEMENT. 633

d'après lequel on ne peut se conduire que si l'on est parfaitement sage? On nous dit qu'une certaine doctrine fort importante a été démontrée si clairement qu'elle devrait être le fondement de la science du gouvernement, et cependant tout l'édifice du gouvernement doit être construit précisément comme si cette doctrine fondamentale était fausse, et comme si l'on devait supposer que jamais être humain n'agira comme s'il la croyait vraie!

Tout l'argument utilitaire en faveur du suffrage universel repose sur celte supposition qu'on ne peut pas à la longue entraîner les hommes, même les plus grossiers et les plus ignorants, à agir contre leurs véritables intérêts. Et en môme temps, ils nous disent que, dans toutes les sociétés aristocratiques, les classes les plus élevées et les plus éclairées agiront, non pas accidentellement, mais invariablement contre leurs propres intérêts. Or, autant que nous pouvons en juger, le seul avantage qu'on trouve à prouver une chose, c'est que les hommes puissent la croire. Dire qu'un homme fait ce qu'il croit contraire à son propre bonheur, c'est une contradiction dans les termes. Si donc le gouvernement et les lois doivent être constitués en parlant de la supposition sur laquelle repose l'essai de M. Mill, que tous les hommes, dès qu'ils auront pouvoir sur autrui agiront en opposition avec le bonheur général, alors le gouvernement et les lois doivent être constitués en parlant de cette supposition qu'aucun homme ne croit ou ne peut croire son bonheur propre identique avec le bonheur de la société. C'est-à-dire le gouvernement et les, lois doivent être constitués en partant de la supposition qu'aucun cire humain ne se conlenUra des preuves

53i ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES. que donne M. Bentham en faveur de son « principe du plus grand bonheur, » supposition qui peut être -vraie, mais qui n'est pas flatteuse pour le principe en question.

Mais 011 ce principe a-t-il été démontré? Nous sommes bien curieux de voir cette démonstration qui doit changer la face du monde, et qui pourtant ne doit convaincre personne. Ce qu'il y a de plus amusant, c'est que le rédacteur de la Revue de Westminster n'a pas mênie l'air de savoir si le principe a été démontré ou non. «M. Bentham, dit-il, l'a démontré, ou du moins l'a établi sur des fondements tels que la démonstration ( n est facile. » Il est assurément assez étrange qu'une telle question reste douteuse. Le rédacteur proposait, dans son précédent article, un petit changement de mois dans l'énoncé du principe, puis il annonçait que le priiicipe avait reçu son dernier perfectionnement et se faisait gloire de ce que la Revue de Westminster avait été choisie pour servir d'organe à ce perfectionnement. Ne lui est-il jamais venu à l'esprit que ce serait un petit perfectionnement pour une doctrine que de la prouver?

M. Bentham n'a point démontré le « principe du plus grand bonheur, » tel qu'il est aujourd'hui énoncé. Il est infiniment trop sage pour songer à démontrer quoi que ce soit de semblable. Dans la partie de son Introduction aux principes de morale et de législation , à laquelle le rédacteur nous renvoie dans sa note, il n'y a pas un root de ce genre. M. Bentham dit avec beaucoup de raison qu'il n'est point d'occasion où un homme n'ait des motifs de consulter le bonheur des autres hommes, et il indique quels sont ces motifs: la sympathie, en toute occasion, et l'amour de la réputation en mainte occasion. C'est là précisément la doctrine

THÉORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. .S35 que nous venons de défendre contre M. Mill et contre la Revue de Westminster. Notre principal reproche à M. Mill a été précisément d'avoir passé sous silence les motifs auxquels M. Bentliam attribue une telle influence. Le rédacteur de la Revue de Westminster^ dans l'article même que nous avons sous les yeux, nous injurie parce que nous avons dit, en nous conformant à l'esprit et en nous servant presque des termes de M. Bentham, « que la rapacité et la cruauté des hommes trouvent un certain frein dans leur désir de la bonne opinion d'autrui. » Mais ce principe, sur lequel nous sommes parfaitement d'accord avec M. Bentham, va-t-il jusqu'où va le nouveau « principe du plus grand bonheur?» La question est de savoir, non si les hommes ont des motifs de travailler au bonheur général, mais si ce sont les motifs les plus puissants qui les portent à travailler au bonheur général. Le rédacteur soutient qu'il en serait toujours ainsi, si les hommes comprenaient leurs propres intérêts en ce monde. Comme il exprime quelque doute sur la question de savoir si M. Bentham a ou n'a pas démontré cette vérité, nous lui conseillons d'en finir une fois pour toutes en nous donnant sa propre démonstration.

Le rédacteur de la Revue de Westminster n'a pas cherché à nous donner des preuves générales du « principe du plus grand bonheur, » mais il a essayé de nous démontrer que le principe tient bon dans deux ou trois cas particuliers. Même dans l'application à ces cas particuliers, il a complètement échoué. Un homme, dil-il, qui calculerait de bonne foi toutes les chances s'apercevrait que, dans l'intérêt de son phu grand bonheur, il doit s'abstenir de voler, car un voleur court infî-

53!3 ESSAI POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES. niineiU plus de danger d'ôtre pendu qu'un Iioi.'uûle homme.

Le rcdactfiur de la Revue de Weslrnimter aurait f;iil t^ngcment, selon nous, d'établir en quoi consiste la féli- LÎlé humaine avant d'entamer une discussion de celle nature. Parmi les sectes antiques, chacune professait à ce sujet quelque principe qui lui servait de signe dislinclif. Autant qu'on peut en juger d'après le passage que nous examinons, le summum bonum des utililaires est de ne pas 6tre pendu.

Il est fort désagréable d'être pendu, nous l'accordons volontiers à notre confrère. Mais nous ne pouvons pas admettre aussi facilement que toute la question du bonheur et du malheur se réduise à ce seul point. 11 faut examiner la chose qu'on achète, aussi bien que le prix qu'on la paye. Un voleur court assurément plus de lisque d'être pendu qu'un laboureur; de même un officier de l'armée court plus de risque de recevoir un coup de fusil qu'un commis de la banque, et le gouverneur de l'Inde court plus de risque de mourir du choléra qu'un gentilhomme de la chambre. Mais s'ensuit-il que tout homme, quels que puissent être ses habitudes et ses sentiments, se ferait, s'il comprenait bien ses intérêts, commis plutôt qu'officier, ou gentilhomme de la chambre plutôt que gouverneur de l'Inde.

Rien ne peut être plus absurde que de supposer, avec le rédacteur de la Revue de Westminster, que les voleurs ne volent que parce qu'ils ne calculent pas aussi exactement que les honnêtes gens les chances d'être pendus. Il n'a pas l'air d'avoir jamais pensé qu'il fût possible de rencontrer un homme préférant assez la vie de voleur à celle de laboureur, pour se décider à braver le danger

THÉORIE UTlLlTAlRi: DU GOUVERNEMENT. 537

d'ûiro tlccouvert et puni^ même en le croyant plus grand qu'il n'est. Et comment, d'après les principes utilitaires, convaincre cet homme qu'il a tort? « — On vous découvrira. — Sans doute. — On vous pendra d'ici à deux ans. — Je m'attends à êlre pendu d'ici à un an. — Alors pourquoi suivez-vous cette vie déréglée? — Parce que j'aime mieux vivre un an le gousset plein, habillé comme un monsieur, mangeant et buvant ce qu'il y a de mieux, fréquentant les lieux publics, et visitant une brillante maîtresse, que de casser des pierres sur la route, ou de m'asseoir devant un métier, avec la certitude d'arriver à la vieillesse: c'est mon idée, voilà ma réponse, n

Un roi, nous dit encore le rédacteur, gouvernerait bien, s'il était sage, par la crainte de provoquer ses sujets à la révolte. C'est pourquoi le vrai bonheur d'un roi est identique avec le plus grand bonheur de la société. Dites à Charles II que, s'il veut êlre fidèle à la reine, sobre à table, régulier au culte, économe dans ses dépenses, actif dans Texpédition des affaires, s'il veut chasser de Whitehall son troupeau d'esclaves, de bouffons et d'entremetteurs, et faire du bonheur de ses sujets la règle de sa conduite, il aura beaucoup plus de chances de régner en paix jusqu'à un âge avancé; dites-lui que sa profusion et sa tyrannie ont exaspéré ses sujets, et pourront bien lui valoir une fin aussi terrible que celle de son père. Il pourra vous répondre qu'il voit le danger, mais que la vie sans laisser aller et sans plaisirs vicieux, ne vaut pas li peine d'être conservée. Et que dira notre philosophe? Ne sait-il pas qu'il est aussi impossible de détruire par un simple raisonnement le goût d'un homme qui préfère une vie comte et joyeuse à une vie longue cl ennuyeuse, qu'il le bciait

538 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, de détruire par un raisonnement la passion d'un Grocnlandais pour l'huile de poisson? Nous pouvons dire que les goûts du voleur et du tyran diffèrent des nôtres. mais, à ne s'occuper que de ce monde, quel droit avons nous de dire qu'ils ne travaillent pas très-judicieusement à leur plus grand bonheur ?

C'est se montrer bien ignorant de la nature humaine que de supposer qu'un autre homme calcule les chances autrement que nous, pour cette seule raison qu'il fait ce que nous ne ferions pas à sa place. Chaque homme a ses goûts et ses penchants qu'il est disposé .à satisfaire à des risques et à un prix que des hommes d'habitudes et de tempérament différents trouvent extravagants. « Pourquoi, dit Horace, l'un des frères aime-t-il à llâner dans le Forum, à jouer dans le campus, à se couvrir de parfums dans les bains, si bien qu'il ne voudrait pas déranger sa manière de vivre pour toutes les richesses de la plus belle plantation de l'Orient, tandis que l'autre travaille depuis le lever jusqu'au coucher du soleil pour accroître sa fortune? » Horace attribue cette diversité à l'influence du génie et de l'étoile sous laquelle on est né ; et dix-huit cents ans ne nous ont appris qu'à déguiser notre ignorance sous des formes plus philosophiques.

Nous pensons donc que le rédacteur de la Revue de Westminste}', m.ême en admettant que son calcul des chances soit juste, n'arriva pas à établir sa thèse. Mais il nous fait l'effet de se tromper dans son calcul des chances plus grossièrement qu'aucun de ceux qui ont jamais agi ou spéculé ici-bas : « Le bonheur d'un membre de la Chambre des communes exige qu'il gouverne bien, nous ditil; car il ne peut savoir s'il ne touche pas au moment où le mauvais gouvernement sera puni d'une façon terrible.

TIIKORIK UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT. r,39 S'il élail sûr d'avoir autant de chance que ses prédécesseurs, son bonheur pourrait exiger qu'il gouvernât mal, mais il n'en est pas sûr. » Certainement un membre du Parlement ne peut pas être sûr de n'être pas mis en pièces parla populace, ou de n'être pas guillotiné parle tribunal révolutionnaire pour s'être opposé à la reforme. Le rédacteur de la Revue de Westminster n'est pas bien sûr non plus de n'être pas pendu pour avoir écrit en faveur du suffrage universel. Nous pouvons avoir des massacres démocratiques, nous pouvons également avoir des proscriptions aristocratiques.' Grâce à Dieu, il est peu probable que nous voyions rien de tout cela. Mais le radical court, selon nous, autant de danger que Taristocrate. Quant à notre ami de la Bévue de Westminster, il a, il faut ravorer,'aulant droit qu'homme de son parti à « Antonî gladios contcmnere. » Mais prenez l'homme dont les votes ont été le plus uniformément mauvais depuis qu'il siège au Parlement, et mettez -le en opposition avec l'homme dont les votes ont été le plus uniformément bons. Le rédacteur de la Revue de Westminster choisirait probablement pour les opposer l'un à l'autre M. Sadler et M. Hume. Or, y a-l-il un seul homme sensé qui puisse dire, la Revue de Westminster elle-même dirait-elle, que M. Sadler court plus que M. Hume le risque d'en venir à une triste fin à l'occasion de sa conduite politique ?]M. Sadler ne sait pas s'il n'est pas à la veille du jour oîi l'on fera de lui un exemple; car M. Sadler connaît, si possible, l'avenir encore moins bien que le passé. IMais il n'a pas plus de raison de s'attendre à ce qu'on fasse de lui un exemple, que de s'attendre à voir Londres englouti au printemps prochain par un tremblement de terre, cl il serait aussi puéril à lui d'agir d'après la première sup-

5iO LSSAIS l'OLITlQULS KT PHILOSOPHIQUES.

position que d'agir d'après la seconde; il y a un risque, car il y a une chance pour tout ce qui n'implique pas contradiction, mais c'est un risque contre lequel nui homme, en possession de ses facultés, ne voudrait s'assurer môme au prix d'un schelling. Cependant notre rédacteur de la Revue de Westminster nous dit que le risque seul, à part toute considération de religion, d'honneur ou d'humanité, doit suffire, comme simple question de calcul, à déterminer un membre prudent de la chambre des communes à repousser toutes les rémunérations qu'on pourrait lui offrir comme prix de son concours à des mesures pernicieuses.

Jusqu'ici nous n'avons fait qu'examiner les exemples proposés par notre adversaire ; c'est à notre tour maintenant d'en proposer un, et nous le prions de mettre toute son intelligence à le résoudre.

Un voleur est condamné à être pendu. La veille du jour fixé pour l'exécution, un geôlier entre dans son cachot et lui dit que tout va bien, qu'il n'a qu'à se glisser hors de la prison, que ses amis l'attendent dans les environs avec un déguisement, et qu'on a payé son passage sur un paquebot en partance pour l'Amérique. Or, le plus grand bonheur de la société exige évidenmient que le voleur soit pendu, et que le geôlier corrompu soit découvert et puni. La Revue de Westminster nous dira-t-elle que le plus grand bonheur du voleur exige qu'il fasse venir le directeur de la prison et qu'il lui raconte toute l'histoire? Or, de deux choses l'une : ou le plus grand bonheur du voleur exige qu'il soit pendu, ou il ne l'exige pas. S'il l'exige, l'argument par lequel la Revue de Westminster cherche à prouver que les hommes ne travaillent pas à leur propre bonheur en volant, vient h

Théorie tiTiLiTAiiiE bu gouvernement. 541

s'dcrouler; s'il ne l'exige pas, il y a donc des hommes dont le plus grand bonheur est en désacord avec le plus grand bonheur de la société.

Pour résumer nos arguments en peu de mots, nous disons que le « principe du plus grand bonheur, n tel qu'il est maintenant énoncé, est diamétralement opposé au principe énoncé dans la Revue de Westminster il y a trois mois.

Nous disons que, si le principe du plus grand bonheur, tel qu'il est maintenant énoncé, est juste, l'essai de M. Mill et tous les autres ouvrages touchant le gouvernement qui, de même que cet essai, parlent delà supposition que les individus peuvent avoir un intérêt opposé au plus grand bonheur de la société, sont fondamentalement erronés.

Nous disons que ceux qui tiennent ce principe pour vrai doivent être prêts à soutenir, ou bien qu'on peut se fier pour le gouvernement de la société aux monarques et aux aristocraties, ou bien qu'on ne peut pas se fier aux hommes pour la poursuite de leur propre intérêt, lorsque cet intérêt leur est bien démontré.

Nous disons que, si l'on ne peut se fier aux hommes pour la poursuite de leur propre intérêt lorsque cet intérêt leur est bien démontré, alors les arguments des utilitaires en faveur du suffrage universel n'ont aucune valeur.

Nous disons que le «principe du plus grand bonheur « n'a pas été prouvé; qu'il ne peut pas être prouvé d'une manière générale, que, même dans les cas particuliers choisis par la Revue de Westminster, il n'est pas évident que le principe soit vrai, et qu'on pourrait citer bien des cas dans lesquels le bon sens de l'humanilé le déclarerait aussitôt parfaitement faux.

:.î-2 ESSAIS i'OLiTlQlES ET PHlLOSuPIllUL'Es.

Nous laissons maintenant au rédacteur de la Revue de Westminster la pleine liberté de modifier et de corriger à son gré son « magnifique principe.» lUimilé, il est faux; renfermé dans des limites convenables, il est stérile. Le « principe du plus grand bonheur» du l" juillet, autant qu'on pouvait découvrir sa signification à travers un nuage de rodomontades, n'était qu'une banalité sans valeur. Le « principe du plus grand bonheur i» du 1*^ octobre est, comme le disent les journaux américains, « important s'il est vrai. » Malheureusement il n'est pas vrai. Ce n'est pas affaire à nous de conjecturer quelle nouvelle maxime viendra, le 1" décembre, remuer les « ossements des sages et des patriotes ; » tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'à moins qu'elle ne soit infiniment plus ingénieuse que les deux précédentes, nous ne nous donnerons pas la peine de la molester. Le rédacteur de la Revue de W estminster -^eni, si cela lui convient, comme le sultan Schahriar, se passer le plaisir d'épouser une rapide série de théories vierges, mais nous demandons à être dispensés de jouer le rôle du visir qui se présentait régulièrement le lendemain des noces pour étrangler la nouvelle sultane.

La Revue de Westminster nous accuse d'avoir invoqué contre le « principe du plus grand bonheur » l'objection qu'il fait partie de la morale chrétienne. Ceci est une pure invention de sa part. Nous n'avons jamais attaqué la morale de l'Évangile. Nous avons blâmé les utilitaires de s'être attribué l'honneur d'avoir fait une découverte, alors qu'ils s'étaient bornés à voler la morale chrétienne et à la gâter en la volant. Us ont pris le précepte du Christ, mais ils ont laissé le mobile; et ils réclament la gloire d'avoir lait une merveilleuse et bienfaisante invention,

THÉORIE UTILITAIHE DU GOUVERNEMENT. M3

alors qu'ils n'ont fait autre chose que de rendre inuldc une maxime utile, en la séparant de sa sanction. D'après les principes religieux, il est vrai que l'individu travaille à son bonheur personnel, en travaillant au bonheur des autres. Mais cela n'est plus vrai si l'on négh'gc les considérations religieuses. Si nous ne raisonnons pas dans l'hypothèse d'un état futur, que devient le mobile ? Si nous raisonnons dans cette hypothèse, que devient la découverte ?

Le rédacteur de la Revue de Westminster nous dit que nous désirons voir la science du gouvernement rester sans règle fixe,' parce que nous ne voyons aucune chance de lui donner une règle fixe qui soit favorable à notre intérêt. Sa violente ardeur à faire régler les questions ressemble à celle du juge dans une pièce de Dryden (Amphitryon, je crois), qui veut juger la cause après n'avoir entendu qu'une seule des parties, et qui, après avoir été contraint d'entendre le plaidoyer du défendeur, s'emporte et s'écrie : «Eh bien, monsieur, voyez ce que vous avez fait. L'affaire était parfaitement claire il y a une minute, et voilà que vous venez l'embrouiller. » 11 est le zélateur d'une secte ; nous sommes des chercheurs de la vérité. Il a la passion de voir régler les questions; nous voulons qu'on commence par les examiner. Le ton chagrin avec lequel on nous a reproché d'avoir attaqué le système de M. Mill sans présenter un système de notre façon, nous lappelle l'horreur avec laquelle Épicure, ce superficiel philosophe dogmatique dont les utilitaires ont cherché à ressusciter les plus absurdes idées, recuhiit devant le scepticisme pénétrant et fin de la seconde académie.

Ce n'est pas notre faute si une science exitèrinien-

644 ËSSAiS t'OLltlQÙES ET PHILOSOPHIQUES.

laie d'une vasle étendue ne se laisse pas régler par une petite démonstration, et si la subtilité de la nature triomphe de la subtilité du syllogisme dans le monde moral comme dans le monde physique. Le charlatan qui garantit qu'en prenant ses pilules et en suivant ses conseils imprimés, des centaines de personnes renvoyées de l'hôpital comme incurables ont renouvelé leur jeunesse comme celle de l'aigle, peut trouver que sir Henry Halford, lorsqu'il talc le pouls de ses malades, qu'il s'enquiert de leurs symptômes, et qu'il prescrit à chacun un remède difl'ércnt, trouble la science de la médecine dans le seul but de toucher ses honoraires.

Si nous nous sommes abstenus dans le cours de cette discussion d'exprimer un avis au sujet des inàtilulions politiques de l'Angleterre, ce n'est pas que nous soyons sans avis ni que nous répugnions à diie notre pensée. Les utilitaires, qui savaient bien que leur fameuse théorie du gouvernement ne soutiendrait pas l'examen, voulaient transformer la discussion sur l'essai de M. Mill en une discussion sur le parti whig, sur les bourgs pourris, sur les magistrats sans salaire et sur les interrogatoires ex officio. Lorsque nous leur avons reproché de dire des sottises, ils se sonl écriés qu'on les insultait en qualité de partisans de la réforme, tout comme le pauvre vieux Pistol qui jurait que les cicatrices qu'avait laissées le bâton de Flucllen avaient pour origine les guerres des Gaules. Nous n'avons cependant pas cru qu'il fût désirable de môl^r à un grand problème de philosophie morale, des questions politiques qui agitent violemment l'esprit public.

Nos idées sur le gouvernement ne sont pourtant pas tout à fait déréglées. Nous avons une opinion sur la ré-

THÉORIE UTILITAIRI^ DU GOUVERNEMENT. 545 forme parlementaire, bien que nous ne soyons pas arrivés à cette opinion par la route royale que M. Mill a ouverte aux explorateurs de la science politique. Comme nous disons très-probablement un dernier adieu à celte controverse, nous dirons en quelques mots quelles sont nos doctrines ; peut-Ctre pourrons-nous un autre jour les expliquer et les défendre tout au long.

Notre ardent désir, bien mieux notre ferme espérance, c'est de voir la chambre des communes subir une réforme qui fasse de ses votes l'image exacte de l'opinion des classes moyennes en Angleterre. Nous croyons qu'il est indispensable de soumettre le droit de suffrage à des conditions pécuniaires ; mais, en fixant la quotité, nous' aurions pour but de tracer la ligne de manière à assurer le droit de suffrage à tout bon fermier et à tout bon boutiquier. Nous voudrions voir mettre fin à tous les avantages que certaines formes de la propriété conservent sur d'autres formes, et que certaines portions de propriété conservent sur d'autres portions de même importance; et cela nous suffirait. D'après M. Mill, une réforme de cette nature créerait une aristocratie de riches et laisserait la société sans protection contre les maux d'un pouvoir sans frein. Nous sommes prêts à jouer toute la controverse qui a eu lieu entre nous sur le succès de l'expérience que nous proposons.

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