‹ Essais politiques et philosophiquesChapitre 11 sur 13 · DANS L/V REVUE DE WESTMINSTER — JUIN · texte numérisé non relu

DANS L/V REVUE DE WESTMINSTER — JUIN

Rpvue de Westminster, numéro 21, article xvi. — Revue dÉ lim hourg, numéro 97, article intitulé : Du Gouvernement d'après M. Mill.

Nous avons, h. notre avis, bien des raisons d'être satisfait du succès de notre récente attaque contre les utilitaires. Nous pourrions publier une longue liste de cures opérées dans des cas qu'on regardait jusque-là comme désespérés, La délicatesse ne nous permet pas de citer des noms, mais nous ne pouvons nous empêcher de faire allusion à deux exemples remarquables. Une dame fort respectable nous a écrit pour nous informer qu'elle n'a pas entendu son fds, qui a été refusé aux examens (le Cambridge au mois de janvier dernier, traiter sir James Mackintosh de pauvre fou ignorant plus de deux fois depuis la publication de notre article. Un écrivain politique fort distingué de la Revue de Westminster et de In Beime parlementaire, a emprunté l'histoire de Hume, et il en est déjà arrivé à la bataille d'Azincourt. Il nous assure qu'il prend le plus grand intérêt à sa nouvelle

élude, et qu'il est très-inipalicnt de savoir eoninient l'Angleterre et l'Ecosse en sont vennes à former un seul royaume. Mais le plus grand honneur que nous ayons reçu, c'est M. Bentham lui-même qui nous l'a fait en eu- Irant dans la lice pour défendre M. Mill. Nous n'avons pas coutume de faire ici une levue des revues, mais comme M. Benlham est véritablement un homme trè^- (listingué, et que son parti a trouvé bon d'annoncer j ;ir des réclames et des affiches que cet article était de lui et contenait non-seulement une réponse à nos attaques, mais un développement du « principe de la plus grande somme de bonheur, » avec les derniers perfectionnements de l'auteur, nous nous départirons pour une fois de notre règle ordinaire. Quelle que soit l'issue du combat, nous n'aurons du moins pas été vaincus par un bras ordinaire.

Tout en nous défendant des reproches que nous adresse M. Bentham , nous chercherons à parler de sa personne avec le respect qui est dû à son âge vénérable, h son grand talent et à ses services publics. Si quelque expression un peu dure venait à nous échapper, nous espérons qu'il voudra bien l'attribuer à une inadvertance, à l'entraînement momentané de la controverse, à toute autre chose en un mot qu'au désir de l'olïenser. Bien que nous n'ayons rien de commun avec la bande de Hurds et de Boswells, qui, soit par des motifs intéressés, .-oit par l'habitude d'une servile dépendance intellectuelle, caressent et gâtent son palais par les douceurs dangereuses de leurs éloges indiscrets , nous sommes peut-être tout aussi compétent pour apprécier son mérite et tout aussi disposé à le reconnaître. Bien qu'il puisse nous arriver parfois de trouver ses raisonuemenis

451 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, sur les questions morales et politiques un peu faibles et un peu sophistiqués, bien qu'il puisse nous arriver de sourire de son sljie étrange, nous ne pouvons i.uus lasser • d'admirer l'éiendue de son intelligence , la finfsse de sa jx'nélralion, la fécondité exubérante avec laquelle son esprit se répand en aiguments et en développements. Quelle que suit' la rudesse de son langage à- notre égard, i.ous ne cesserons jamais de révérer en lui le père de la piiiiosophie de la jurispiaidence.il a droit à lous les privilèges d'un grand inventeur, et au tribunal de notre ciilique, on ne réclamera jamais en vain ces privilèges. ^.lais ils ont leurs limites comme les privilèges de la pairie ont maintenant les leurs, fort heureusement pour la justice. L'avantage est personnel et ne peut se communiquer à d'autres. Un grand seigneur ne peut plus couvrir de sa protection le valet qui marche à ses talons, ni le fierh-bras qui s'engage dans sa querelle, et malgré tout notre respect pour le rang é\e\é que M. Bentham occupe parmi les écrivains de notre temps, lorsque pour le juste maintien du bon ordre littéraire, nous trouverons indispensable de faire honte à des imposteurs, ou de confondre des sophistes nous ne nous départirons pas de nos habitudes ordinaires, parce que les coupables pourront se couvrir du nom de M*. B&ntham.

Lorsque nos lecteurs auront achevé cet article, ils seront peut-être disposés à se demander si M. Mill a bien d^js raisons de remercier M. Bentham d'avoir entrepris sa défense. Quelque grands que soient les talents de M'. Bentham, il a, selon nous, montré qu'il avait en ev.\ une confiance exagérée. Il aurait dû se dire qu'il est bien d'angereux, quelque éloquent et quelque ingénieux qu'on puisse être, d'attaquer ou de défendre un livre

sans l'avoir lu, et nous sommes convaincu que M. Bbn- Iham n'aurait jamais écrit l'article que nous avons sous les yeux, si, avant de le commencer, il avait parcouru attentivement notre article, en le comparant avec l'essai de M. Mil!.

II s'est absolument mépris sur le sens et sur le but de notre article. Il a l'air de penser que nous avons entrepris d'opposer une théorie du gouvernement à celle de r^I. Will. Mais nous avons nettement désavoué toute intention de ce genre. Du commencement à la Cn de notre article, il n'y a pas, autant qu'il nous en souvient, une seule phrase qui, loyalement interprétée, puisse être prise comme indiquant un tel dessein. Si l'on peut y trouver une expression de celle nature, nous l'avons laissée tomber par mégarde. Notr? but était de prouver, non que la monarchie et l'aristocratie sont bonnes, mais que JM. IMill n'a pas prouvé c[u'ellrs sont mauvaises; non que la démocratie est mauvaise, mais que M. Mill n'a pas prouvé qu'elle est bonne. Les points en litige sont ceux-ci : Le fameux Essai sur le gouvernement est-il, comme on l'a dit, une solution définilive du grand problème politique, ou bien n'esl-il qu'une série de sophismes et de bévues? La secte qui , tout en se glorifiant de la précision de sa logique, exalte cet essai comme un chef-d'œuvre de démonsiration , mérite-t-elle. comme secte le respect ou les moqueries de l'humanité? Voilà, disons-nous, les points en litige, et sur ces points nous nous en remettons avec pleine confiance au jugement du pays.

Pour satisfaire au but de celle enquête, nous ne sommes d'ailleurs nullement obligé à formuler notre loi j)0litique, ni même à établir que nous en avons une. Sans

pouvoir jouer le plus petit rôle dans une farce, on a le droit de sifûer Komeo Coates; sans savoir distinguer une veine d'une artère^ on peut mettre un voisin trop conliunl eu garde contre les annonces du docteur Eady. Une théorie complète de gouvernement serait un beau présenta faire à l'humanité, mais c'est un présent que nous n'espérons ni ne prétendons pouvoir lui ofl'rir. Cependant, si nous ne pouvons pas poser les fondations, c'est quelque chose que de déblayer les décombres; si nous ne pouvons édifier la vérité, c'est quelque chose que de renverser l'erreur. Les sujets que traitent les utilitaires fussent-ils d'une moins formidable importance, nous croirions rendre un grand service à la cause du bon sens et du bon goût en faisant remarquer le contraste qui existe entre leurs magnidques prétentions et leurs misérables productions. Mais quelques-uns d'entre eux ont trouvé bon de déployer leur esprit sur des questions de la dernière importance, sur des questions à propos desquelles on ne peut pas raisonner faux impunément. En semblable circonstance, c'est un devoir que d'exposer la fausseté de leurs arguments. Il n'y a là matière ni à orgueil ni à plaisir. Nous ne connaissons rien de plus soporifique que leurs livres, et un homme n'a pas plus à se faire gloire de les réfuter qu'à se faire gloire de posséder deux jambes. Il faut maintenant en venir aux mains avec M. Bentham, auquel, cela va sans dire, nous ne prétendons pas appliquer cette observation. Il nous accuse de soutenir : «Premièrement, Qu'il n^est pas vrai que tous les despotes gouvernent mal, point sur lequel le monde entier est dans l'erreur et les whigs seuls sont dans le vrai. Leur preuve principale, c'est que le roi de Danemark n'est pas un Caligula. A quoi

REPONSE A UiNE DÉFENSE DE M. MILL. 4,S7

il faut répondre que le roi de Danemark n'est pas un despote. Il a été placé dans sa silualion actuelle par la pression popu'kire, qui a fait pencher la balance en sa laveur dans une lutte longtemps incertaine entre la noblesse et lui. El il est bien clair que la même puissance ferait pencher la balance du côté opposé le jour où le loi de Danemark se mettrait en tête de devenir un Caligula. Peu importe la combinaison de lettres dont on se sert à l'imprimerie royale de Copenhague pour désigner SaMajesté danoise, tant qu'en tait l'épée du peuple reste suspendue au-dessus de sa tête, aussi menaçante en cas de mauvaise conduite que dans d'autres pays où l'on parle plus bruyamment de tout cela. Tout le monde r 'garde le souverain du Danemark comme un homme estimable et vertueux, mais il n'y a pas de sa part un mérite plus surhumain à être ce qu'il est qu'il n'y en a de la part d'un propriétaire campagnard à ne pas brûler la cervelle à son homme d'affaires, ou à ne pas coupor sa femme en morceaux avec son sr^bre de milice! Il est vrai qu'il y a des exceptions partielles à la règle (jiie tous les hommes usent aussi mal du pouvoir qu'ils Osent le faire. Il peut y avoir eu d'aimables négriers et de sensibles c^gents commis à la presse des matelots; et parmi les étranges caprices de la nature humaine, il peut s'être trouvé des hommes qui, bien qu'élevés pour la tyrannie, n'aient pas été des tyrans. Mais il serait tout aussi sage de recommandera l'hôpital des Enfants-Trouvés de prendre, sur la foi de llomuliis et de Rénms, des louves pour nourrices, que de substituer l'exception au fiil général et de conseiller à l'humanité de se lier au pouvoir arbitraire sur la foi de ces exemples. »

J'abord nous n'avons pas cité l'exemple du Danemaik

pour prouver que les despotes ne gouvernent pas mal. Nous l'avons cité pour prouver que M. Mill ne savait pas raisonner. INI. Mill nous a donné comme raison de déduire la théorie du gouvernement des lois générales de la nature humaine que le roi de Danemark n'était pas un Ciiligula. Nous avons dit et nous répétons que c'était absurde.

En second lieu, ce n'est pas nous, c'est M. Mill qui a dit que le roi de Danemark était un despote; voici ses piiroles : « Le peuple de Danemaik, las de l'oppression d'ime aristocratie, résolut de faire de son roi un souverain absolu, et sous leur monarque absolu ils s^ont aussi bien gouvernés qu'aucun autre peuple de l'Europe, fi C'est maintenant à M. Bentham à établir de concert avec M. Mill la distinction entre iin despote et un roi absolu.

En troisième lieu, M. Bentham dit qu'en Danemark il y a eu balance dans la lutte pntre le roi et la noblesse. Nous avons quelque peine h croire que M. Bentham parle ainsi sérieusement, puisque M. Mill a démontré qu'il y a l'infini à parier contre un qu'une telle balance ne peut pas exister.

En quatrième lieu, M. Bentham dit que, dans celte lutte incertaine, le peuple a fait pencher la balance en faveur du roi contre l'aristocratie. Mais M. Mill a démontré qu'il ne peut être de l'intérêt de la démocratie et de la monarchie de s'allier contre l'aristocratie, et que partout où les trois éléments existent, le roi et l'aristocratie doivent s'unir contre le peuple. Cela est aussi certain, nous affirme M. Mill, que puisse l'être une chose dépendant de la volonté humaine.

En cinquième lieu, M. Bentham dit que si le roi de Danemark venait à opprimer son peuple, le peuple et la

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no])le?se s'uniiaicnl contre le roi. Mais RF. Mill a prouve qu'il ne petit jamais être de l'intérôt de l'aristotralie de s'allier avec la démocratie conlre le roi. II est évident que M. Benlbnm est d'aVis que a la monarchie, Taristocralie el la démocratie peuvent se conlre-balancer et produire Te bon gouvernement en se servant mutuellement de frein » Mais c'est précisément là cette théorie que M. Mill a déclarée la plus extravagante, la plus chimérique et la p'us creuse qu'on ail jamais émise sur les matières politiques.

Il n'y pas de débat entre M. Bentham el nous sur ce point. Au contraire, nous croyons son explication vraie, en partie du moins, et nous le remercions de tout notre cœur de nous avoir prêté son concours pour démolir l'essai do son partisan. Ses sarcasmes et son esprit sont un plaisir pour nous, mais ils sont la mort pour son infortuné divsciple.

M Benlham semble s'imaginer que nous avons dit quelque chose impliquant une opinion favorable au despotisme. Il nous est difficile de supposer que, n'ayant pas daigné lire la partie de notre ouvrage qu'il a entrepris de réfuter, il ait accordé beaucoup d'attention au caractère général de notre travail. S'il l'avait fait, il n'aurait probablement pas conçu un pareil soupçon. M. Mill affirme, et il jrétend prouver que, sous tout gouvernement despotique, Ijorsonne, sauf les instruments du souverain, ne possède autre chose que ce qui est absolument nécessaire à la vie , cl que le degré de terreur le plus intense est entretenu par de continuelles cruautés. Nous disons que cela n'est pas vrai. Ce n'est pas seulement une rcg! souffrant exception, ce n'est pas du tout la règle. Le despotisme est mauvais, mais presque nulle p;ùt il n'est aussi niau-

4(iO ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES. vais qu'il le serait partout, s'il fallait en croire M. Mill. C'est ce que doit admettre M. Bentbam, nous en sommes convaincu. Si l'on disait qu'il meurt tous les ans àLondrcs cinq cent mille personnes d'ivrognerie, la proposition ne serait pas plus monstrueusement fausse que celle de M. Mill. Serait-il juste de nous accuser de défendre l'ivrognerie, parce que nous pourrions dire qu'on se trompe grossièrement en avançant un pareil fait ?

Nous affirmons avec M. Bentham que le despotisme est une mauvaise chose. Nous affirmons avec M. Benthani que les exceptions ne détruisent pas l'autorité de la règle. Mais nous affirmons ceci, c'est qu'une seule exception renverse un argument qui, ou ne prouve pas la règle, ou ne la prouve qu'en la déclarant sans exception, et l'argument de M. Mill contre le despotisme est de cette nature. Sous ce rapport, il y a une grande différence entre les l'ègles tirées de l'expérience et lesrègles déduites à priori. Nous pourrions croire qu'il est tombé de la neige au mois d'août dernier, sans croire probable qu'il doive tomber de la neige au mois d'août prochain. Un seul fiiit opposé à notre expérience générale n'aurait pas beaucoup de poids dans notre calcul des probabilités. Mais si nous pouvions arrivera établir que, dans un seul triangle rectangle, le carié de l'hypoténuse n'égale pas le carré des deux autres côtés, nous serions contraints de rejeter complètement la quarante-septième proposition d'Euclide. Nous adoptons volontiers l'exemple frappant de la louve que nous donne M. Bentham, et nous dirons en passant que nous avons grand plaisir à voir combien l'âge a peu diminué la gaieté de cet homme éminent. Nous pouvons l'assurer que ses plaisanteries nous font infiniment plus de plaisir en pensant 4 lui que de peine en pensant k

nous. Nous disons avec lui : « Laissez la louve à la porte rie la chambre des nourrices, en dépit de l'histoire de Romulus et de Rémus. » Mais si le berger qui avait vu la louve lécher et allaiter ces jumeaux célèbres, après avoir raconté cette histoire à ses compagnons, s'était mis à affirmer que jamais louve n'avait épargné ou n'épargnerait une créature vivante se trouvant sur son chemin, que c'était une règle infaillible, que sa nature était Carnivore, et qu'elle ne pouvait désobéira sa nature, il nous semble qu'on aurait pu pardonner aux auditeurs d'ouvrir de grands yeux. Il peut être étrange, mais il n'est pas logiquement impossible qu'un loup épargne le centième enfant après en avoir dévoré quatre-vingt-dix-neuf. Mais le fait qu'un loup a pu épargner une fois un enfant suffit k montrer qu'il y a quelque lacune dans la chaîne logique aboutissant à prouver qu il est absolument impossible que des loups épargnent des enfants.

M. Bentham passe ensuite à l'attaque d'un autre point qu'il croit soutenu par nous. Il nous accuse d'avoir affirmé : « Secondement, qu'un gouvernement qui ne subit pas le contrôle de la société (car cela ne fait pas question pour les autres) peut être vite saturé. Ne dites pas dans Bow -Street, ajoute M. Bentham, ne lépétez pas à l'oreille dans Hatton-Garden qu'il y a un projet pour empêcher l'injustice par la saturation. De quels infernaux éclats de rire Minos, Eacus et Rhadamanthe ne seraient-ils pas agités sur leurs sièges si « des ailes légères, bleu et safi . n » leur apportaient cette théorie dans leurs sombres domaines ! Pourquoi les propriétaires de mouchoirs de p'che ne cherchent-ils pas à saturer les filous? Pourquoi Ir cabaretier volé ne demande-t-il pas la permission de contenir la soif dévorante du fripon par des libations

4r,2 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPII IQIES.

'répétées? Pourquoi le plaignani battu ne cherclie-t-il pas à neutraliser la méchanceté de son adversaire eu le priant de lui doniicr devant la cour le reste des coups? Pourquji, sinon parce qu'une telle conduite serait en opposition avec toutes les conclusions de l'expérience, et deviendrait .la cause du mal qu'elle affecterait de détruire? Malheur à .l'homme dont la richesse dépend de ce qu'il a plus de biens que les autres n'ont envie de lui en prendre, malheur aussi au peuple qui se trouve en cet état! »

Sans conteste, tout cela est fort joliment dit, mais il n'est pas difficile de répondre à l'argument. La véritable raison qui rendrait absurde l'idée de prévenir le vol en donnant aux voleurs une pension de retraite, c'est qu'il n'y a point de limite au nombre des voleurs.» S'il n'y avait que cent voleurs dans une ville, et qu'on fût bien sûr que parmi ceux qui ne se sont pas déjà adonnés au vol, personne n'y prendrait goût, on pourrait examiner sérieusement la question de savoir s'il ne serait pas préférable de détourner les voleurs du mal en les élevant au-dessus de la misère que d'employer contre eux des agents de police. Mais les deux cas ne sont pas parallèles. Chacun peut devenir voleur si bon lui semble, mais on ne peut pas à sa fantaisie devenir roi ou membre d'une aristocratie. Le nombre des déprédateurs est limité, et par conséquent la somme de déprédation, au moins en ce qui touche aux plaisirs phy^iquos, doit être limitée aussi. Or, nous n'avions fait la remarque que M. Bentham condamne que par rapport aux plaisirs pbysiques. Nous avions bien nettement admis que les plaisirs de l'ostentation, ceux du goût, ceux de la vengeance et plusieurs autres plaisirs du même genre ne connaissent point de limite. Voici nos propres expressions : a S'il ne

s'agit que de plaisirs p/ii/iiques y ou [cul satisfaire jusqu'à satiété un roi ou uue arislocralie au prix de sacrifices dont la société la plus primitive et la plus pauvre s'apercevrait à peine. » M. Bentham nie-t-il cela? S'il le fait, nous l'abandonnons à M. Mill. « Quelles sont, dit ce philosophe, dans son Essai swr l'éducation, les raisons de celte soif de richesse et de pouvoir qui excite à un tel degré l'ardeur de l'humanité? Ce n'est pas simplement l'amour de manger et de boire, ni toutes les salisfaclions physiques que la richesse peut acheter ou que le pouvoir peut procurer. Les désirs des hommes en ce genre sont promptement satisfaits. » Nous laissons M. Mill et M. Bentham établir entre eux la différence qu'il peiit y avoir entre êt?-e promptement satisfaits et etie vite saturés?

Le mot de saturation semble provoquer la gaieté de M. Bentham. Ce mot ne nous avait certainement pas paru de l'anglais le plus pur, mais comme M. Mill l'avait employé, nous avions cru que c'était du tiès-bon Benlhamais. Nous ne possédons pas une connaissance critique de cette dernière langue, mais comme elle a plusieurs racines communes avec celles de notre langue maternelle, nous arrivons à en comprendre quelque chose, avec le secours d'un utilitaire converti qui nous sert de Moonshee. Mais l'autorité de M. Bentham est supérieure, ut nous nous inclinons devant elle.

M. Bentham nous représente ensuite comme soutenant : « Troisièmement que, bien quil y ait des goûts et des penchants pour lesquels il a y a pas de point de saturation, il existe néanmoins un frein suffisant dans le désir de gagner la bonne opinion des autres. Le malheur de cet argument, c'est que nul ne se soucie delà bonne opi-

m ESSAIS POLrnQL'KS ET PH 1 1.OSOl'HlQl' t'S. nion de ceux auxquels il est habitué à faire tort. Si leS huîtres ont des opinions, il est probable qu'elles pensent fort mal de ceux qui les mangent au mois d'août, mais cela n'agit guère sur le gourmand d'automne qui assimile leur molle substance à la sienne. Le planteur et le négrier se soucient autant de l'opinion des nègres que l'épicurien des sentiments des huîtres. M. Ude jetant des anguilles vivantes dans le feu, pour enlever charitahlement l'huile peu savoureuse qui se cache sous leur peau, n'est pas plus convaincu de l'immense somme de bien qu'il procure à la plus noble partie de la création, que ne l'est le noble pair qui enlève patrie et famille à son semblable pour tuer du gibier. Le gros propriétaire qui vit de morceaux arrachés indifféremn^.-nt aux mains cirées du cordonnier et aux mains souillées du vidangeur, est sous bien des rapports l'objet du mépris et de la haine, mais il est à craindre qu'il ne soit bien loin de les trouver intolérables. Le principe : At mihi plaudo ipse domi, simul ac nummos contemplor in arcâ, suffit en pareil cas à établir une grande différence entre l'opinion du plaignant et celle du défendeur. En im mot, bannir la loi et laisser tous les plaignants se fier au désir de la bonne renommée chez leurs adversaires, ce ne serait que transporter la théorie des whigs, de la Chambre des communes à la salle de Westminster. »

Or, en premier lieu, nous n'avons jamais soutenu la proposition que M. Bentham met dans notre bouche. Nous avons dit et nous répétons que le désir de gagner la bonne opinion des autres est un certain frein à la cruauté ei ù la rapacité des hommes. Nous n'avons jamais dit que ce fût un frein suffisant. I\L Mill est libre de nous montrer qu'il est insuffisant. Il non-; suffit

lUiPOXSK A UNE DÉh'KNSK DE M. MILL. 4C5 de prouver qu'il y a uue compensation à opposer au principe dont M. Mill a déduit toute sa théorie du gouvernement. Tout compte fait, la balance peut être, elle est même, selon nous, défavorable au despotisme et aux formes les plus étroites de l'aristocratie. Mais cela n'a rien à voir avec l'exactitude ou l'inexactitude des comptes de M. Mill. La question n'est pas de savoir si les mobiles qui amènent les gouvernants à se mal conduire sont plus forts que ceux qui les amènent à se bien conduire, mais si l'on doit former une théorie du gouvernement, en ne tenant compte que des mobiles qui amènent les gouvernants à se mal conduire, et en négligeant ceux qui les amènent à se bien conduire.

Les gouvernements absolus, dit M. Bentham, ne se soucient pas de la bonne opinion de leurs sujets, car nul homme ne se soucie de la bonne opinion de ceux auxquels il est habitué à faire tort. Mais avec la permission de M. Bentham, c'est une vraie pétition de principe. Le point en litige est celui-ci : Le roi et les nobles feront-ils du tort au peui)le? L'argument en faveur des rois et des nobles est celui-ci : Ils ne feront pas de tort au peuple, parce qu'ils tiennent à la bonne opinion du peuple. Mais M. Bentham répond ainsi à cet argument : Ils ne s'inquiéteront pas de la bonne opinion du peuple, parce qu'ils sont habitués à faire tort au peuple.

Ici, M. Mill dilfère, comme à l'ordinaire, de M. Bentham : (( Les plus grands princes, » dit-il dans son Essai sur l'éducation, « les maîtres les plus despoliques des destinées humaines, si on leur demandait quel est le but de leurs guerres et de leurs conquêtes, répondraient comme le fit Frédéric de Prusse, pour faire parler de soi,

pour tenir une grande place dans l'adRiiration de l'humanité. » En rapprochant les principes de M. Mill de ceux de M. Bentham, nous pourrions bien aisément arriver à conclure que «des plus grands princes, les maîtres les plus despotiques des destinées humaines, » n'abuse-» ront jamais de leur pouvoir.

Un homme habitué depuis longtemps à maltraiter les autres , doit s'être également habitué depuis longtemps à se passer de leur affection et à supporter leur haine. Un tel homme peut ne pas souffrir de l'absence de popularité; car les hommes souffrent rarement de l'absence d'un plaisir qu'ils se sont longtemps refusé. Un vieux tyran se passe de popularité, comme un vieuxbuveur d'eau se passe de vin. Mais bien qu'ilsoit parfaitement vrai que des hommes qui, pour le bien de leur santé, se sont longtemps abstenus de l'usage du vin en sentent fort peu la privation, il serait absurde d'en conclure que tous les hommes s'abstiendront de vin, lorsque leur santé l'exigera. Et il serait également absurde de dire que, parce que les hommes qui ont pris l'habitude d'opprimer se soucient peu de la popularité, tout le monde préférera nécessairement le plaisir d'opprimer à celui d'être populaire.

D'ailleurs, un homme peut être accoutumé à faire du tort aux gens sur un point et non sur un autre. Il peut tenir à leur bonne opinion sur un point et s'en soucier fort peu sur d'autres. Le duc d'Orléans, le régent, se mettait à rire lorsqu'on l'accusait d'impiété, de libertinage, d'extravagance, de paresse, de promotions honteuses. Mais la moindre allusion à une accusation d'empoisonnement lui donnait des convulsions. Louis XV brava la haine et le mépris de ses sujets pendant de

HÉPONSE A UNE DÉFENSE DE M. MILL. 4fi7

longues années du gouvernement le plus faible et le plus odieux. Mais lorsqu'on répandit le bruit qu'il se baignait dans du sang bumain, il fut sur le point d'en devenir fou. La proposition de M. Bentbam a que nul homme ne se soucie de l'opinion de ceux auxquels il est habitué h faire tort, » donnerait donc incontestahlcblement matière à objeclion, comme infiniment trop générale .et trop étendue, quand même elle n'impliquerait pas, comme nous l'avons montré dans le cas actuel, une vraie pétition de principe.

M. Bentham continue : « Quatrièmement, les rédacteurs de la Bévue d'Edimbourg sont d'avis qu'on pourrait soutenir d'une manière assez plausible que, dans bien des pays^ il y a deux classes qui répondent en quelque mesure à cette description, que les pauvres composent la classe que le gouvernement est chargé de contenir, et que ceux qui possèdent quelque chose forment la classe ci laquelle on peut sans danger confier l'autorité du gouvernement. Ils prennent à la vérité bien de la peine pour dire cela sans le dire. Ils rusent et rampent de tous côtés, afin de s'assurer un échappatoire pour le cas on ce qu'ils n' affirment pas deviendrait en quoi que ce soit incommode. On pourrait passer sa vie à chercher si les Céliûiènes de la Bévue d'Edimbourg veulent dire oui ou non dans leur coquetterie politique. Mais quelle que soit la décision de ces charmantes personnes, il est diamétralement opposé à l'histoire et à l'évidence des faits que les pauvres soient la classe difficile à contenir. Ce ne sont pas les pauvres, ce sont les riches qui ont du penchant à s^emparer des biens d'autrui. Il n'y a point d'exemple en ce monde que les pauvres se soient entendus pour se saisir des biens des riches, et tous les exemples

4G8 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPIllOrKS.

qu'on cile d'ordinaire ne sont que de grossières altérations de la vérité, basées sur les actes les plus nécessaires de défense personnelle de la part des classes les plus nombreuses. La version courante sur la loi agraire est une de ces altérations de la vérité; la loi agraire ne fut de la part du peuple romain qu'une tentative pour reprendre une partie de ce qu'on lui avait enlevé par des vols sans pudeur. L'exemple ordinaire de la révolution française auquel la Revue d'Edimbourg fait appel est encore une de ces altérations de la vérité. Il est absolument faux que la révolution française ait éclaté parce que les pauvres s'étaient mis à comparer leurs chaumières et leurs salades avec les palais et les banquets des riches; elle éclata parce qu'on leur enlevait leurs cbaumières et leurs salades pour entretenir les palais et pour fournir aux banquets de leu:s oppresseurs. Il est absolument faux qu'il y ait eu guerre intérieure au sujet des propriétés ou confiscation générale; les classes qui avaient pris parti pour les envahisseurs étrangers perdirent leurs biens, comme cela serait arrivé ici, comme cela devait arriver partout. Toutes ces erreurs-là sont les vulgaires erreurs de l'bomme monté sur le dos du lion; le lion les dissipera quand il racontera lui-même son histoire. L'histoire n'est autre chose que le récit des souffrances que les riches ont infligées aux pauvres, sauf précisément dans les cas où les classes nombreuses de la société ont réussi à conserver virtuellement le pouvoir entre leurs mains, ou en d'autres termes, à établir des gouvernements libres. Si un pauvre fait tort à un riche, la loi est immédiatement à ses trousses; le mal que le riche fait au pauvre est toujours infligé par la loi. Et pour mettre le riche à

RÉPOiNSE A L'NK DÉFKNSI-: l)K M. Mll.I.. '.f,9

môme d'agir ainsi à un degré praticable ou prudent, il faut évidemment un postulatum ; c'est que le riche fasse les lois. »

Ce passage seul suffit à prouver que M. Bentham ne s'est pas donné la peine de lire notre article du commencement à la fin. Nous sommes convaincu qu'il ne s'abaisserait pas à le présenter sous un faux jour. Et s'il l'avait lu avec quelque attention, il se serait aperçu que toute celte coquetterie, cette hésitation, ce oui et ce non, cette façon de dire sans dire, n'est autre chose que l'exercice du droit incontestable qui appartient dans toute discussion à celui qui est sur la défensive, à celui qui ne se propose de rien établir. Dans ce débat, l'af- Grmative et le devoir de la preuve sont à la charge de M. Mill, non à la nôtre. Nous ne sommes pas contraint, peut-être ne sommes-nous pas en état de prouver que la forme de gouvernement qu'il conseille est mauvaise. C'en est bien assez si nous pouvons démontrer qu'il ne prouve pas qu'elle est bonne. Entre autres défauts, sa preuve a celui-ci : il dit que si les hommes ne sont pas disposés à se piller réciproquement, le gouvernement n'est pas nécessaire , et que si les hommes y sont disposés, les rois et l'aristocratie pilleront le peuple. Or, nous soutenons que ceci est faux. Que quelques hommes aient du penchant à piller leurs voisins lorsqu'ils le peuvent, c'est une raison suffisante pour l'existence des gouvernements. Mais il n'est pas démontré que les rois et les aristocraties pilleront le peuple, à moins qu'il ne soit vrai que tous les hommes pilleront leurs voisins lorsqu'ils le pourront. Les hommes sont placés dans des situations trèsdifférentes. Ceux-ci jouissent de tous les plaisirs matériels qu'ils peuvent désirer, et de beaucoup d'aidres

encore sans piller qui que ce soit. D'autres peuvent à peine se procurer leur pain quotidien sans voler. Il peut être vrai, mais il n'est assurément pas évident que la première catégorie soit sujette à d'aussi fortes tentations de pillage que la seconde. M. Mill était donc tenu de le prouver. Il a manqué à ce devoir; mais ce n'est qu'une des trente ou quarante fatales erreurs de son argumentation. Quant à nous, rien ne nous oblige à exprimer une opinion sur ce sujet, ou même à en avoir une. Peut-être sommes-Jious dans un état de parfait scepticisme ; mais qu'importe! Sommes-nous des faiseurs de théories? Quand nous présenterons au monde une théorie du gouvernement, il sera temps de nous demander des preuves à chaque pas. Pour le moment, nous nous appuyons sur notre droit, sur un droit incontestable en logique. Nous ne concédons rien, nous ne repoussons rien. Nous disons aux théoriciens utilitaires : « Quand vous aurez prouvé votre doctrine, nous y croirons; tant que vous ne l'aurez pas prouvée, nous n'y croirons pas. »

M. Bentham s'est entièrement mépris sur ce que nous avons dit au sujet de la révolution française; nous n'avons jamais fait allusion à cet événement pour prouver que les pauvres étaient disposés à voler les riches. Les principes de M. Mill sur la nature humaine nous ont fourni cette partie de notre argument toute faite. Nous avons fait allusion à la révolution française afin de montrer les effets qu'une spoliation générale produirait sur la société, non afin de prouver que la démocratie doit nécessairement amener une spoliation générale. Nous avons nettement reconnu qu'au milieu des circonstances particulières où se trouvait la monarchie française, la révolution, bien qu'accompagnée d'un grand choc reçu

par l'inslilulion de la propriété, fui cependant un bienfait. M. 13enlham ne soutiendra pas assurément que le mai causé par les assignats et par le maximum n^ait atteint que les émigrés. Il ne niera pas que, parmi les énjigrés, beaucoup seraient restés en France, vivant paisiblement sous un gouvernement quelconque, si leurs personnes et leurs biens avaient été en sûreté.

Nous n'avons jamais dit que la révolution française avait éclaté parce que les pauvres s'étaient mis à comparer leurs cbaumières et leurs salades avec les palais et les banquets des riches. Nous ne parlions pas des causes de la révolution, et nous n'y pensions pas. Nous avons dit et nous répétons que, si un gouvernement démocratique avait été établi en France, les pauvres, lorsqu'ils se seraient misa comparer leurs chaumières et leurs salades avec les palais et les banquets des riches, auraient, à supposer que les principes de M. Mill soient vrais, pillé les riches et renouvelé sans provocation toutes les rigueurs et toutes les confiscations qui, à l'époque de la révolution, furent commises après provocation. Nous disons que, si les vues de M. Mill sur la nature humaine sont justes, la forme de gouvernement qui lui est chère amènerait tous les ans ou lotis les deux ans ces violentes convulsions ou ces bouleversements dans la propriété, qui aujourd'hui sont rares , sauf lorsque le peuple est exaspéré par l'oppression comme il l'était au moment de la révolution française. Nous n'avons point donné d'opinion personnelle. Nous n'en donnons point aujourd'hui. Nous nous bornons à affirmer que cette proposition peut être prouvée d'après les prémisses de M. Mill lui-même, par des moyens exactement analogues à ceux qu'il emploie pour prouver que la monarchie et l'aristo-

■572 r.SSAlS POLlTlUlKS Kl IMi I LOSUl'Il M^H" KS.

cralie sont de mauvaises formes de gouvernemenl. Da reste, affirmer cela n'est pas affirmer que la proposition soit vraie; car nous tenons les prémisses et la déduction de M. Mill pour également et complètement fausses.

M. Bentham nous défie de prouver, l'histoire à la main, que le peuple pillera les riches. Et que répond l'histoire à la doctrine de M. Mill que les rois absolus pillent toujours assez impitoyablement leurs sujets pour ne laisser à personne sauf à leurs créatures, autre chose que le strict moyen de subsister? Si nous prenons l'expérience pour pierre de touche, la théorie de M. Mill n'est pas fondée. Si le raisonnement à />r«o;7" de M. Mill est fondé, le peuple, dans une démocratie, pillera les riches. Servons-nous du môme poids et de la môme mesure. Ne rejetons pas l'histoire lorsque nous avons à prouver une théorie, pour la reprendre lorsque nous avons à réfuter une objection fondée sur les principes de cette théorie.

Nous n'en avons pas encore fini avec les accusations de M. Bentham. « Entre autres échantillons de leur adresse, ils croient nous embarrasser en nous demandant pourquoi, d'après le principe en question, les femmes ne voteraient pas aussi bien que les hommes. Et pourquoi

pas?

« Pourquoi pas, dis-moi, gentil, gentil berger";

«Si le mode d'élection était ce qu'il devrait être, il n'y aurait pas plus de difficulté à faire voler les femmes pour un représentant au Parlement que pour un administrateur de la Compagnie des Indes. Le monde découvrira un jour que la meilleiu-e manière d'assmer la justice sur certains points, c'est d'être juste sur tous ; que le tout est plus facile à accomplir que la partie, et que

RÉPONS!: A im; Diii't.Nsi: ut; m. MILL. i-3

du moniLMit qu'on a l'ail jiasser un chameau par le trou (le l'aiguille, ce sérail loul bonnemenl une folie el une faiblesse que de laisser eu arrière un des sabols delà bôlcj) Pourquoi, dit ou chante M. Bentham , pourquoi les feaunes ne voleraienl-elles pas? Il esl peul-êlre bien impoli à nous de fermer l'oreille à ses gazouillemenls arcadiens. Mais nous demandons avec loule déférence la permission de faire remarquer que ce n'est pas à nous de lui dire pourquoi. Nous lui accordons volontiers que le principe du suffrage des femmes n'est pas assez palpablement absurde pour qu'on doive déclarer fausse une série de raisonnements, pour ce seul fait qu'elle aboutit au suffrage des femmes. Nous nous bornons à affirmer que loul argument qui vaut en faveur du suffrage universel des hommes, vaut également en faveur du suffrage des femmes. Cependant M. Mill désire voirvoler tous les hommes; mais il trouve qu'il n'est pas nécessaire de faire voter les femmes, et pour toute raison de celte distinction, il vient nous présenter une assertion qui, en premier lieu, n'est pas exacle, et qui, en second lieu, si elle était exacte, renverserait toute sa théorie de la nature humaine ; il soutient que l'intérêt des femmes est identique avec celui des hommes. Nous sommes avec 1\I. lien- Iham, au moins en ceci , c'est que, lorsque nous nous joindrons à lui pour faire passer le chameau à travers le trou de l'aiguille , le chameau y passera tout entier sans en excepter un sabot. Pour le moment, nous demandons à élrc dispensé de faire passer le chameau. C'eslM. Mill qui laisse le sabol en arrière. Mais nous trouverions discourtois de lui adresser nos reproches dans le langage que M. Bentham se croit le droit d'employer dans l'exercice de son autorité paternelle sur la secle.

« Une autre de leurs roueries, dit-il, c'est d'être plutôt enclins à penser qu'à tout prendre il serait de l'intérêt de la majorité de piller les riches, et que s'il en était ainsi, les utilitaires diraient que les riches doivent être pillés. A quoi il suffit de répondre que^ de la part de la majorité, piller les riches, ce ne serait rien moins que déclarer que personne ne sera riche, ce qui impliquerait le suicide de l'espérance, puisque tout les hommes souhaitent de devenir riches. Et comme personne n'a donné la moindre raison de croire qu'une pareille conduite tendît au bonheur général, il ne s'ensuit pas que les utilitaires doivent la conseiller. Les rédacteurs de la jfievue d'Edimbourg ont sur l'utilitarisme des idées dignes d'une dame de compagnie. Pour soutenir la supposition qu'il y a danger ou possibilité devoir la majorité dépouiller les riches, supposition contraire à l'histoire et à l'expérience de l'humanité, ils n'ont autre chose que ce misérable Nous sommes plutôt enclins à penser. Il y a eu des exemples de coalitions populaires formées pour piller de riches oppresseurs, de riches traîtres, de riches ennemis, mais jamais de riches tout court. Il est aussi vrai aujourd'hui que du temps d'Harrington , que jamais peuple n'a pu ou ne pourra prendre les arômes pour niveler, que jamais peuple ne l'a fait ou ne le fera. Toutes les commotions de ce monde ont eu d'autres motifs, et le nivellement n'est mis en avant que comme un voile pour cacher cet autre motif. »

Nous répétons de nouveau que nous sommes sur la défensive. Nous ne croyons pas nécessaire de prouver qu'un remède de charlatan est du poison. C'est au vendeur à prouver que son remède est salutaire. Nous ne prétendons pas montrer que le suffrage universel est un

RÉPONSE A UNE DÉFENSE DE M. MILL, i75

mal. C'est à ses avocats à montrer que le suffrage universel est un bien. M. Mill nous dit que, si l'on remetlait pour un court espace de temps le pouvoir à des représentants élus par tous les mâles parvenus àl'âge d'homme, il serait de l'intérêt de ces représentants de procurer au plus grand nombre la plus grande somme possible de bonheur. Pour prouver cela, il doit prouver trois propositions: 1° que l'intérêt d'un corps représentatif ainsi composé sera identique avec celui du corps électoral; 2° que les intérêts du corps électoral seront identicjues avec ceux delà société; 3° que les intérêts de chaque génération dans une société seront identiques avec ceux de toutes les générations suivantes. M. Mill cherche à prouver les deux premières propositions, et il n'y parvient pas. Il ne cherche même pas à prouver la troisième. Nous refusons donc notre assentiment à ses conclusions. Cela est-il déraisonnable?

Nous n'avons même jamais rêvé ce que M. Bentham nous attribue, à savoir qu'il serait pour le plus grand bonheur de Vhumanité de piller les riches. Mais nous sommes plutôt enclin à penser^ tout en restant dans le doute, et tout en nous sentant très-disposé à céder devant de bonnes raisons, que dans un pays très-peuplé, il pourrait être de l'intérêt pécuniaire de la majorité d'une généralion isolée de piller les riches. Pourquoi nous sommes enclin à penser ainsi, nous l'expliquerons lorsque nous enverrons une théorie du gouvernement à une encyclopédie. Pour le moment, nous sommes seulement tenu de dire que nous pensons ainsi, et que nous penserons ainsi tant qu'on ne nous aura pas donné de bonnes raisons de penser autrement.

La réponse que nous a faite M. lientham se réduità une

476 ESSAIS IMJLlTlQUtlS ET PHILOSOPHIQUES, simple assertion. Il ne doit pas croire que nous voulons manquer de courtoisie en y répondant par une simple dénégation. Le fait est que, dans le monde civilisé, presque tous les gouvernements ont été, pour partie du moins, monarchiques et aristocratiques. Le premier gouvernement qui ait été constitué d'après des principes analogues à ceux des utilitaires, est, croyons-nous, celui des Élals-Unis. Le fait que les pauvres ne se sont jamais entendus pour dépouiller les riches, sous 1rs gouvernements de l'ancien monde, ne prouve pas plus qu'ils ne pourraient pas s'entendre pour dépouiller les riches sous le système du suffrage universel, que le fait que les rois anglais de la maison de Brunswick n'ont été ni des Nérons ni des Domitiens ne prouve qu'on peut sans danger confier aux souverains le pouvoir ahsolu. Nous ne pouvons juger de ce que ferai! le peuple dans l'état de souveraineté complète que par certains indices qui, bien que rarement importants par eux-mêmes et bien que toujours réprimés sans grande difficulté, n'en ont pas moins une grande signification, et qui ressemblent à ceux par lesquels nos animaux domestiques nous rappellent parfois qu'ils sont de la même race que les monstres les plus féroces de la forêt. Il ne serait pas sage de raisonner d'après la conduite d'un chien tremblant sous le fouet comme l'est le peuple italien, ou d'après la conduite d'un chien nourri des meilleurs morceaux d'une cuisine abondante comme l'est le peuple américain, pour en conclure celle d'un loup, qui n'est autre chose qu'un chien sauvage, après huit jours de jeûne au milieu des neiges des Pyrénées. Jamais commotion n'a été réellement produite par le désir de niveler, dit M. Benlhara; ce désir a été mis en avant comme un voile; le vrai but a toujours

RÉPONSE A LÎNF. DÉFFNSÎ- DE M. MlLL. V.

6\6 différent. Accordons tout cela. Mais pourquoi, dans les temps d'agitation, s'esl-on servi du nivellement comme d'un voile pour cacher le vrai but des agitateurs? Est-ce par des déclarations qui impliquent «le suicide de l'espérance » que les hommes cherchent à allécher leurs semblables? A-t-on jamais employé la famine, la peste, l'esclavage, comme des appâts pour amorcer le peuple? Si le nivellement a servi de prétexte aux troubles, l'argument contre la doctrine de M. Bentham est aussi fort que si le nivellement avait été le vrai but des troubles.

Mais nous avons encore à examiner la grande objection que M. Bentham fait à notre article : «Le fond de toute l'accusation dirigée contre l'auteur des iTssaî's, c'est qu'il a écrit un traité complet du (jouveraemerd et déduit toute la science de co^taines présomptions sur les penchants de la natui^e humaine. Mais au nom de sir Richard Birnie et de tous les saints, de quelle autre notion faudrait-il la déduire? Qui a jamais imaginé que le but, l'objet, le dessein du gouvernement tel qu'il devrait être fût autre chose que l'opération sur une plus grande échelle que pratique en petit l'estimable juge au tribunal de police de Bowslreet; à savoir empêcher un homme de faire tort à un autre. Représentez-vous donc les whigs de Bow-street se soulevant contre la proposition que leur science doit être déduite de certains penchants de la nature humaine et làdessus, se mettant à raisonner comme il suit : « Gomment peut-on donc arriver à de justes conclusions sur un sujet aussi important pour le bonheur de l'humanité? Par celte méthode sans aucun doute qui, dans toutes les sciences expérimentales auxquelles elle a été appliquée, a su accroître d'une manière signalée la puissance et les connaissances de notre race, par cette

478 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOl' HIQUES. méthode à laquelle nos nouveaux philosophes voudraient substituer des subtilités tout au plus dignes des barbares assaillants et tenants du moyen âge, par la méthode d'induction, en observant l'état actuel du monde, en étudiant avec assiduité l'histoire des siècles passés, en examinant avec scrupule les preuves des faits, en combinant et en opposant ceux qui sont authentiques, en généralisant avec jugement et avec une défiante prudence, en soumettant sans cesse à l'épreuve de nouveaux faits la théorie que nous avons élevée, en la modifiant ou en l'abandonnant selon que ces faits nouveaux prouvent qu'elle est partiellement ou radicalement erronée. Procédant ainsi patiemment, soigneusement, sincèrement, nous pouvons espérer de former un système non moins inférieur "n prétention à celui de M. Mill, etnon moins supérieur en utilité réelle à ses règles arbitraires, que les ordonnances du grand médecin, variant avec chaque phase de chaque maladie et avec la constitution de chaque malade, le sont aux pilules du charlatan qui doivent guérir toutes les créatures humaines de toutes leurs maladies possibles , sous tous les climats possibles ! » — Figurez-vous maintenant, figurez-vous pour un instant, ces sages paroles prononcées à Bow-street, et songez avec quelle promptitude pratique les sergents de ville vous répondraient que tout cela peut être très-beau, mais qu'autant qu'ils peuvent en juger par leur étude de l'histoire, la vérité toute nue est après tout qu'un grand nombre d'hommes ont du penchant pour le vol, et que leur affaire à eux est de les arrêter, qu'eux aussi ont élé des chercheurs de faits el qu'à dire le vrai, malgré leur répugnance h médire d'aucun homme, ils sont obligés de déclarer que leurs frères aux habits rouges

RÉPONSE A UNE DÉFENSE DE M. MILL. iTO

ont contracté quelque penchant pour l'autre côté, et sont pluiôt disposés à embrouiller la question au profit des inculpés qu'à remplir les devoirs de bons et fidèles agents. Voilà sans aucun doute quelle serait la sentence prononcée dans le microcosme de Bow-street sur ces hommes habitués à nager entre deux eaux. Il ne s'ensuivrait pas absolument que ces hommes fissent partie d'un complot pour dévaliser les boutiques des orfèvres, ou pour mettre le feu à la Chambre des communes, mais il serait bien évident qu'ils out une inclination, qu'ils sont disposés à prendre parti pour les voleurs, et que ce n'est pas sur eux qu'il faut compter si l'on veut que l'argenterie soit en sûreté. »

Tout cela est Fort spirituel, mais ne nous touche guère. Dans le cas actuel, nous nous flattons de ressembler beaucoup plus à un pratique sergent de ville que M. Mill ou que M. Bentham. Il serait à coup sûr absurde à un magistrat discutant l'organisation d'un bureau de police, de pérorer dans le style de notre article ou de celui de M. Bentham, mais, s'il était un homme de sens, il procéderait au fond exactement de la manière recommandée par nous. Chargé de pourvoir à la sûreté de la propriété dans une ville, il étudierait attentivement l'état de la ville. Il rechercherait dans quels endroits, à quelle heure, dans quelles circonstances, on commet le plus de vols et d'attentats contre la propriété. Est-ce au coucher du soleil, dirait-il, ou à minuit que les rues sont le plus infestées de voleurs? Ya-t-ildes lieux de rendez-vous publics qui offrent des facilités particulières aux filous? Y a-t-il des quartiers entièrement habités par une population sans foi ni loi? Qui Is sont les repaires, et quelles sont les boutiques des receleurs? Une fois en possession des faits, il agirait en

480 KSSAlS POLltlQLÎES Et PllILOSOPHiQUES.

conséquence. Un fort délaclienient d'agents de poUce pourrait être nécessaire pour Petticoat-Lane ; il en faud i ai t un autre près de la porte d'entrée du parterre au Ihéàlre de Covent-Garden. Grosvcnor-Sqiiare et Hamilton-Place n'auraient pas besoin de grande protection. — C'est précisément ainsi qu'il faut raisonner en matière de gouvernement. La Lombardie est opprimée par des tyrans, et il lui faut des garanties constitutionnelles assez fortes pour assurer quelque sécurité à la population. C'est, pour ainsi dire, l'un des réceptacles des voleurs; et l'on y a grand besoin d'agents de police. Le Danemark ressemble à l'une de ces rues bien famées, dans lesquelles il est presque inutile de poster un sergent de ville, parce que tous les habitants s'uniraient à l'instant pour arrêter un voleur. Cependant, môme dans une rue comme celle-là, nous voudrions voir paraître un agent de temps à autre, parce que sa surveillance passagère rendrait la sécurité plus complète. Et le Danemark lui-môme se trouverait bien, à notre avis, de posséder un gouvernement constitutionnel.

M. Rlill procède comme un commissaire de police qni, sans poser une seule question sur l'état de son quartier, donnerait ainsi ses ordres : « Ma maxime est que chacun prend ce qu'il peut. Tout le monde volerait à Londres sans les agents de police. C'est un principe incontestable de la nature humaine. Quelques-uns de mes prédécesseurs ont perdu leur temps à s'inquiéter de certains prêteurs sur gages et de certains marchands de vin. Les résultats de l'expérience sont contradictoires. Parmi les hommes placés dans la même situation, je vois que l'un vole, et que l'autre aimerait mieux se brûler la main que de voler. Donc, je ne me lie plus qu'aux lois de la

nÊPONs:: a tne défense de m. miel. m imtnro humaine, et je déclare que tous les hommes sont également ïîes voleurs. Surveillez tout le monde, les grands et les petits. Que Townsend fasse particulièrement attention au duc de Wellington, de crainte qu'il ne vole le foulard du lord, de service au lever du roi^ Voilà quelqu'un qui a perdu une montre; allez fouiller lord Fitzwilliam; c'est un aussi grand receleur que Ikey Solomons lui-même. Ne me parlez pas de son rang, de son caractère, de sa fortune. C'est un homme, et le nom de lord ne change pas la nature d'un homme (1). Ou les hommes volent, ou ils ne volent pas. S'ils ne volent pas, pourquoi suis-je ici? S'ils volent, sa Seigneurie doit être un voleur. » Les whigs de Bow-street pourraient bien se soulever contre cette sagesse. M. Bentham croit-il que les whigs de Bow-street eussent grand tort?

Nous avons reproché à M. Mill de déduire sa théorie du gouvernement des principes de la nature humaine. « Au nom de sir Richard Birnie et de tous les saints, s'écrie M. Benfham, de quelle autre notion faudrait-il la déduire? » En dépit de cette solennelle adjuration, nous nous hasardons à répondre à la question de M. Bentham par une autre question. Comment arrive-t-il à ces principes de la nature humaine d'oîi il se propose de déduire toute la science du gouvernement? Nous pensons pouvoir nous hasarder à mettre une réponse dans sa

(1) (. Si le gouvernement est fondé sur cette loi de la nature humaine que tout homme, dés qu'il le peut, prend aux autres ce que les autres possèdent et ce que lui désire, il est assez évident que le nom de roi ne change pas la nature d'un homme, et que, du moment qu'il aura le pouvoir de prendre à chacun ce qui lui plait, il prendra tout ce qui lui filait. Supposer qu'il n'en agira pas ainsi, c'est affirmer que le gou vernement n'est pas nécessaire, et que les êtres humains peuvent s'ahstenir volontairement de se faire tort les uns aux autres. » — Du gou- 'v.fiicu.ciit par .M. MiU.

482 LSSAIS POLITIQUES El Plll LOSO IMIIQI'ES. bouche; car, en vérité, il n'y a qu'une réponse possible. Il nous dira : par l'expérience. Mais quelle est l'étendue de cette expérience? Votre expérience embrasse-t-clio la conduite des hommes investis des pouvoirs publics, ou bien ne l'embrasse-telle pas? Si elle embrasse l'expérience de la manière dont se conduisent les hommes investis des pouvoirs publics, alors ces principes de la nature humaine d'où l'on doit déduire la science du gouvernement, ne peuvent être connus qu'en se servant de cette méthode d'induction par la(iuelle nous nous proposons d'arriver à la science Cn gouvernement. Notre connaissance de la nature huninine, au lieu d'être antérieure en date à notre connaissance de la science du gouvernement, lui sera postérieure. Et il serait vrai de dire qu'au moyen de la science du gouvernement et d'autres sciences de même nature, la science de l'éducation, par exemple, qui retombe précisément sous l'application du même principe, nous arrivons à la science de la nature humaine.

Si, au contraire, il nous faut déduire la théorie du gouvernement des principes de la nature humaine, et si pour arriver à ces principes nous n'avons pas tenu compte de la manière dont se conduisent les hommes investis des pouvoirs publics, ces principes doivent être défectueux. Ils ne sont pas formés d'après des indiictions assoz abondantes. Nous raisonnons sur ce qu'im homme fera dans une certaine situation, d'après ce qu'il fait dans une autre. Il p^ut arriver que nous ayons parfailenient le droit ùà raisonner ainsi. Lorsque nous n'avons pas lo moyen d'obtenir dos renseignements au sujet du crts particulier qui se pt'ésentc à nous, nous sommes obligés d'avoir recours aux cas analogues. Mais la marche la

plus sali>faisante ost de se procurer des renseignements sur le cas particulier, et, toutes les fois qu'on çeut les obtenir, il faut se donner la peine de le faire. Lorsque la fièvre jaune s'est déclarée pour la première fois, un médecin pouvait avoir le droit de la traiter comme il avait l'habitude de traiter les maladies ayant, à tout prendre, avec elle le plus de symptômes comnums. M;iis que penserions-nous d'un médecin qui viendrait nous dire aujourd'hui qu'il a déduit son traitement de la fièvre jaune de la théorie générale de la pathologie? Nous lui demanderions certainement si, en construisant sa théorie de la pathologie, il a, oui ou non, tenu compte des faits qui ont été vérifiés au sujet de la fièvre jaune? S'il en a tenu compte, il serait plus vrai d'affirmer qu'il est arrivé aux principes de la pathologie, en partie par son expérience de divers cas de fièvre jaune, que de dire qu'il a déduit son traitement de la fièvre jaune des j)rincipes de la pathologie. S'il n'en a pas tenu compte, nous ne le prendrions jias pour médecin. Si nous avions la fièvre jaune, nous préférerions un homme n'ayant jamais traita d'outre maladie que la fièvre jaune à un homme qui aurait pratiqué pendant des années dans les hôpitaux de Londres et de Paris, mais qui n'entendrait rien h notre maladie particulière.

Laissons lord Bacon parler poumons : « Inductionem censemus eam esse demonstrandi formam, quse senpum tnetur, et naturam premit, et operihus imminot, ac fere immiscetur. Itaque ordo quoque demonstrandi plane invertitur. Adhuc enim res ila geri consuevit, ut a sensu et parlicularihus primo loco ad maxime generalia advolelur, tanquam ad polos fixos, circa quos dispulationes verlantur; ab illis cœlera, per média, de-

48i ESSAIS POLITIQUES ET Plll LOSU IMl IQ L E S. liventiir; via cerle cuiiip( luliariâ, sed piœi'ijjili, et ad naturam irapervià, ad disputationes proclivi et accommodatâ. At, secundum nos, axiomala conlinenler et gradatim excilantur, ut non, nisi posiremo loco, ad maxime generalia venialur. » Peut-on imaginer des expressions plus exactement applicables aux raisonnements poliliques de M. Mill que celles dont lord Bacon se sert pour décrire les logomachies des scolastiques? M. Mill s'élève d'un saut au principe général le phis étendu, et puis, de ce principe général, il déduit syllogistiquement toutes les conséquences qu'il renferme. Nous disons avec Bacon : « Non, nisi postremo loco, ad maxime generalia vcniatur. » Dans la question actuelle, la science de la nature humaine est le « maxime générale ». L'iîtilitaire s'y précipite d'un seul coup, et il en déduit une centaine de sciences. Mais le vrai philosojhe, l'homme qui raisonne par voie d'induction, y arrive lentement en passant par toutes ces sciences, doiit la science du gouvernement fait partie.

Puisque nous avons sous les yeux cet incomparable volume, le plus noble et le plus utile ouvrage de la raison humaine, le Novum Organnm^ nous transcrirons quelques lignes qui dépeignent au vif la philosophie utilitaire : « Syllogismus ad principia scientiaruui non adhibetur, ad média axiomata frustra adhibetur, cum ?it subtilitati natura3 longe impar. Assensum itaquiconstringit, non res. Syllogiï«mus ex propositionibus constat, propositiones ex verbis, verba notionum tesserce sunt. Itaque si notiones ipssB, id quod basis rei est, confusœ sinf, et temere a rébus abslractse, nihil in lis quae superstruuntur est firmiludiuis. Itaque spes est una in Induclione verâ. In notionibus nil sani est, nec

IIEPONSE A UNE DEFENSE DE M. MII.L. i,S5

in Logicis, nec in physicis. Non substantia, non q-ialitas, agere, pati, ipsuin esse, bona? notiones sunt; mullô minus grave, levé, densum, tenue, humidum, siccuni, generalio, corruptio, attrahere, fugare, elementum, maleria, forma, et id genus, sed omnes phanlaslicœ el maie terra inataî. »

Substituez à la substantia, à la f/eneratio, à la cornipfio, h V elementum , à la materia des vieux scolastiques, ks termes de M. Mi II, peine, plaisir, intérêt, pouvoir, objets de désir, et les paroles de Bacon sembleront s'appliquer aussi bien k l'année courante qu'au commencement du dix-septième siècle.

Nous avons maintenant passé en revue toutes les objections que M. Bentham fait à notre article, et nous nous soumettons sur tous ces cbefs au jugement du public.

Le reste de l'article de M. Benibam n'est autre chose qu'uneexposition du principe utilitaire, ou plutôt du «principe du [jlus grand bonheur; «M. Bentham décrète en effet qu'on l'appellera ainsi. Il semble (M'oire que nous avons attaqué ce principe. Nous n'avons jamais dit h ce sujet une syllabe. Nous avons parlé avec dédain de la secte des utilitaires, et en le faisant nous avons exprimé ce qui était el ce qui est encore notre sentiment. Mais ce n'est pas de professer cette doctrine que nous les avons blâmés. En les attaquant, nous n'avions pas l'intention d'attaquer le principe du plus grand boidieur, pas plus que lorsque nous déclarons l'islamisme une fausse religion, nous n'avons l'intention de nier l'unité de Dieu qui est le premier dogme de la foi mahometane, pis plus que, lorsque M. Bentham se moque des whigs, il n'a l'intention de leur reprocher leur négation du droit divin des rois. Nous

48G ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES. avons raisonné d'un bout à l'autre de notre article dans la supposition nue le but du gouvernement é'ait de procurer à l'bumanité le plus grand bonheur possible.

M. Bentham rend compte de la manière dont il est arrivé à découvrir le « principe du plus grand bonheur. » 11 en vient ensuite à décrire les effets qu'à l'entendre, celte découverte est en train de prodijire , et il le fait dans un langage si passionné et si parsemé de fleurs de rhétorique, qu'écrit par tout autre, ce livre aurait infailliblepien|, été rejeté avec dégoût par tout vrai utilitaire.

« Les seuls rivaux notables du nouveau principe étaient ceux qu'on désignait sous le nom de sens moral et de contrat primitif- Le nouveau principe a pris la place ^W premier en lui fournissant un guide pour ses décisions, et la place du second en supprimant la nécessité (ie recourir à un contrat lointain et imaginaire pour Êç qqi était évidemment l'affaire de tout homme à toute heure. A tous les horizons de la morale et de la politique, les cquséquences se sont produites, vastes, magnifiques. Op pourrait dire sans exagération '^ue ceux qui étaient assjs dans les ténèbres ont vu une grande lumière. Les brouillards au milieu desquels les hommes joutaient les uns contre les autres ont disparu, comme au jour oh le soleil de ia science astronomique s'est levé dans tout le développement du principe de la gravitation. Si le but de la législation est le plus grand bonheur, la moralité est le Rjpyen d'atteindre le même objet par la conduite de l'individu; e(, par analogie, le bonheur du monde est la moralité des nations... Toutes les obscurités sublimes qui avaient hanté l'esprit de l'homme depuis la preniière formation de la société, les fantômes dont les pieds étaient stu* la terre pi (io^t Ifi tète se cachait dans les nuages, sont venus

RÉl'ONSE A UNE DÉFENSE DE 51. MILL. i87

se ranger dans un ordre admirable au bruit de ce nouveau principe de lien el d'union, et ont formé un corps régu- ]ier, oi'i tout est ordre, force et symétrie. Ce pourquoi les hommes avaient lutté et donné leur sang, lorsqu'ils ne le voyaient que confusément et comme à travers un verre ob^^cur, est devenu l'objet d'une science réelle, saisissable , vivante. Les ossements des sages el des patriotes se sont érnus dans leurs tombeaux, k la nouvelle que ce qu'ils n'avaient pu qu'entrevoir et poursuivre vaguement était devenu l'héritage commun des hommes. El ce grand résultat, il n'est pas dû à des moyens surnaturels, il n'est pas l'efï'et d'un enchaînement inouï de circonstances. Nul oracle ne l'avait prédit, nul présage ne l'a précédé; il est le produit de l'exercice tranquille et réitéré du premier don de Dieu, le bon sens. »

La découverte de M. Benlham n'approche pas en importance, comme nous comptons bien le prouver, de celle delà gravitation h laquelle il la compare. En tous cas, M. Benlham nous semble agir à peu près comme l'aurait fait sir Isaac Newton, s'il était allé se vantant d'avoir appris le premier aux maçons à ne pas se jeter en bas des échafaudages et à ne pas se casser les j;imbes

M. Benlham a-t-il la pr 'tention d'offrir aux hommes un ■ nouveau motif qui puisse les engager à travailler au bonheur de l'espèce à laquelle ils appartiennent? Nullement. Il admet positivement que, si on lui demande pourquoi le gouvernement doit chercher à produire la plu'^ grande somme [ ossible de bonheur^ il ne peut donner aucune réponse. « La véritable réponse semblail élre, » dit-il, « que h s hommes, en général, ne doiccnt pas permelU'e à uu

4S8 ESSAIS POIJTIQIES ET l'il 1 LOSOl'U IQIES.

gonveriieraenl de leur faire le mal qu'ils sont en mesure d'empêcher, ou de ne pas leur faire le bien qu'ils sont en mesure d'exiger. Quant à ce qu'un gouvernement doit faire, c'est là une question mystérieuse et indiscrète à laquelle peuvent répondre ceux qui savent ce qu'elle signifie. Mais, ce que doivent f.iire les autres hommes, c'est une question qui n'a rien du tout de mystérieux. Il faut que le mot doit, s'il signifie quelque chose, se rapporte à des intérêts ou à des motifs d'un genre quelconque. Quel intérêt un gouvernement a-t-il à bien faire lorsqu'il se trouve intéressé à mal faire, c'est une question digne des scolastiques. Le fait est que le mot doit ne va pas à un gouvernement. La question n'est pas de savoir pourquoi les gouvernements sont tenus de faire ceci ou cela, mais pourquoi les autres hommes les laisseraient faire s'ils pouvaient les empêcher. La question n'est pas de savoir pourquoi les lions ne mangeraient pas les brebis, mais de savoir pourquoi les hommes ne mangeraient pas du mouton s'ils le peuvent. »

Le principe de M. Benlham, si nous le comprenons bien, est que l'humanité doit agir de façon à se procurer la plus grande somme possible de bonheur. Le mot doit, nous dit-il, n'a aucun sens à moins qu'on ne l'emploie en faisant allusion à quelque intérêt. Mais l'intérêt d'un homme est synonyme de son plus grand bonheur, en sorte que dire d'un homme qu'il doit faire une chose, c'est dire qu'il est de son plus grand bonheur de laTaire. Et dire que l'humanité doit agir de façon à se procurer le plus grand bonheur, c'est dire que le plus grand bonheur est le plus grand bonheur, et voilà tout !

Le principe de M, Benlham tend-il à faire souhaitera l'homme des choses qu'il n'aurait pas souhaitées, ou u

HÉPONSE A UNE DÉFENSE DK M. MILL, 489 li:i faire faire ries choses qu'il n'aurait pas Jailes, si ou iTeûl jamais entendu parler de ce principe? Sinon, c'est un principe parfaiteiuenl inutile. Or, tout homme poursuit son bonheur ou son intérêt propre, qu'on les appelle comme on voudra. Si son bonheur concorde avec le l)i)nheur de son espèce, alors, qu'il ait ou non entendu parler du principe du plus grand bonheur, il travaillera ('c son mieux à amener le plus grand bonheur de Pcspèce. I^.îais s'il croit sou bonheur personnel incompatible avec lu jilus grand bonheur de l'humanité, ce nouveau principe le converlira-t-il à une autre manière de voir? M. Bentliani lui-môme aNOuc, comme nous l'avons vu, (ju'il ne peut donner aucune raison pour qu'un homme ( lierche à procurer aux autres la plus grande somme l'ossible de bonheur, si leur bonheur est incompalible avec ce qu'il regarde comme le sien. Nous serions très- ( urieux de savoir ce que deviendrait le principe utilitiure, s'il était réduit à une simple proposition impérative. Le rédigerait-on ainsi? Cherchez voire bonheur personnel. Cela serait superflu. Chaque homme le cherche à sa manière, et l'a toujours cherché, et le cherchera toujours. Dire qu'un homme a fait quelque chose, c'est dire qu'il a cru agir pour son bonheur en le faisant. Rédigera- 1- on le principe ainsi? Chercher le plus grand bonheur de l'humanité, que ce soit ou non pour votre plus grand bonheur. Ce serait absurde et impossible, M. Benlham luimôme le reconnaît. Mais si on ne fornmle pas le principe de l'une de ces deux manières, nous ne pouvons imaginer connnent on doit le formuler. La première formule donne une proposition identique, vraie, mais parl'ailemont stérile en conséquences; la seconde aboutit à u:;c contradiction dans les ternies. iM. Benlham a ncKe-

ment repoussé l'absurdité. Faut-il supposer qu'il adopte la banalité?

Il y a donc, à ce qu'il paraît, deux grandes vérités que la philosophie utilitaire doit communiquer à l'humanité, deux vérités qui doivent produire un révolution dans la morale, dans les lois, dans le gouvernement, dans la littératurC;, dans le système de la vie tout entière. La première de ces vérités est spéculative; la seconde est pratique. La vérité spéculative, c'est que le plus grand bunheur est le plus grand bonheur. La règle pratique est tiès-simple ; elle implique seulement que les hommes ne doivent jamais manquer, quanil ils désirent une chose, de la désirer, et, quand ils font une chose, de la faire ! C'est une grande satisfaction pour nous que de penser que nous avons admis immédiatement la première de ces grandes doctrines, dès qu'elle nous a été présentée, et que nous cherchons depuis longtemps, autant que le permet la fragilité humaine, à nous conformer à la seconde dans notre vie pratique. Nous sommes néanmoins porté à croire que tous les malheurs de l'espèce humaine sont dus, moins à ce qu'elle ne savait pas que le bonlicnr fût le bonheur, qu'à ce qu'elle ne savait pas comment y arriver, moins à ce qu'elle négligeait de faire ce qu'eli-^ faisait, qu'à ce qu'elle ne pouvait pas faire ce qu'elle sou haitait, ou à ce qu'elle ne souhaitait pas de faire ce qu'elle devait.

Voilà la frivolité, l'inanité de cette philosophie, controversiarum ferax, o/jerum effœta^ ad garriendum prompfa, ad gêner andwn invalida {{). L'humble ouvrier qui invente quelque petit perfectionnement dans la construction des

(l)Dacon, Novum Organum,

EPONSE A UNK DEFENSE DE M. MILL. 491

lampes de sùielé ou des bateaux à vapeur, en fait plus pour le bonheur dé l'humanilc que le magnifique prinpipe, comme M. Ce(ilham l'appelle, i^'en fera en dix mille ans. L'ouvrier nous enseigne., dans ^ne humble mesure, le moyen d'élre mieux que nous ne sommes. J^'utilitaiie nous conseille avec grand apparat d'être le mieux que nuus pourrons.

La doctrine du sens moral peut être fort peu philosophique, mais nous ne croyons pas qu'on puisse l)rouver qu'elle soit pernicieuse. Les hommes n'ont pas ci)rouvé certains désirs et certaines avprsions parce qu'ils croyaient au sens moral, n)uis ils ont donné le nom de sens moral à un sentiment qu'ils trouvaient dans leur âme, d'où qu'il fût venu. Ne lui eussent-ils donné aucun nom, il eût encore exercé son influence sur leurs actions, cl il ne serait pas fort aisé de démontrer que, pour avoir reçu d'eux le nom de sens moral, il ait exercé plus d'influence sur leurs actions. La théorie du contrat primitif est une fiction, et une fiction absurde, mais pratiquement le terme signifie ce que signifiera le « principe du plus grand bonheur », s'il devient jamais un mot d'ordre dans les luttes politiques, à savoir tout ce qui convient à ceux qui l'emploient. L'une et l'autre expression sonnent très -bien dans une conférence de jeunes gens, mais dans le véritable conflit de la vie, nos passions et nos intérêts les rejettent de côté et les remettent à leur place. Le « principe du plus gr.and bonheur » a toujours été latent sous les mots de contrat social, de justice, de bienveillance, de patriotisme, de libei lé, etc., dans la mesure exacte où l'intérêt, soit réel soit imaginaire, de ceux qui employaient ces mots était de travailler au plus uMand

492 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, bonheur de l'humanité. Et nous pouvons être bien sûrs de ceci, c'est que, dans la bouche de tout homme, ces mots (I le plus grand bonheur, » ne voudront jamais dire autre chose que le plus grand bonheur des autres compatible avec ce qu'il regarde comme le sien propre. Le projet de réformer un monde mauvais en enseignant aux gens à donner de nouveaux noms à de vieilles choses, nous rappelle l'expédient de WalterShandy pour remédier à la perte du nez de son fils en le baptisant du nom de Trismégiste. Ce qu'il faut à la société, c'est un nouveau mobile, non un nouveau jargon. Si M. Bentham peut découvrir des arguments auxquels on n'ait pas encore pensé pour engager les hommes à travailler au bonheur général, il deviendra un grand bienfaiteur de notre race. Mais ceux dont le bonheur est identique avec le bonheur général, travaillent déjà de toutes leurs forces au bonheur général, et M. Bentham lui-même avoue qu'il n'a aucun moyen de persuader à ceux dont le bonheur n'est pas identique avec le bonheur général, d'agir d'après son principe. Tout cela n'est-il donc pas embrouiller les esprits par des mots vides de sens? Si le seul fruit du « magnifique principe» est d'ap;* rendre aux oppresseurs et aux escamoteurs des générations futures à parler de chercher le plus grand bonheur du plus grand nombre, tout comme la même engeance parlait, il y a peu d'années, de chercher à soutenir la coustitulion protestante, tout comme elle parlait sous la reine Anne de chercher le bien de l'Église, et sous Cromwell de chercher le Seigneur; où sera le profit? Toutes les grandes questions ne sont-elles pas déjà enveloppées d'un nuage assez épais lie paroles sans valeur? Esi-il si diflicile à uii homme de rabâcher le bon vieux jargon anglais de l'hypociisie

HÉPONSE A L'NE DÉFENSE DE M. MILL. 40.1 politique que son père ou son grand-père ont parlé avant lui, qu'il ait besoin d'apprendre à l'école des utilitaires quelque nouvelle ruse de mots pour s'attirer les applaudissements des fous et la risée des sages? Que nos compatriotes aient les yeux sur les néophytes de cette secte, et qu'ils voient si, en définitive, la prédiction que nous hasardons aujourd'hui est erronée. Nous le prophétisons, on trouvera avant peu que, de môme que la corruption d'un ignorant est la génération d'un utilitaire, la corruption d'un utilitaire deviendra la génération d'un Iripolier politique.

Le rang !e plus élevé que le « principe du plus grand bonheur» ait chance d'atteindre, c'est de devenir une phrase à la mode parmi les journalistes et les membres du Parlement; c'est de succéder à la dignité dont furent successivement investis le « contrat primitif, » la « constitution de 1688,» et autres expressions du même genre. Nous ne pensons pas que ce nouveau jargon soit moins élastique que ceux qui l'ont précédé, qu'il soit moins propre à fournir de prétexte à tous les projets qui peuvent avoir besoin de prétexte. Dans le Parlement de la Convention, le « contrat primitif » signifiait l'autorité coordonnée des trois corps de l'Etat. S'il y avait demain une insurrection radicale, le « contrat primitif» signifierait tout aussi aisément les parlements annuels et le sulîrage universel. De même, la c glorieuse constitution » a tour à tour signifié tout au monde; l'acte d'Habeas corpt's, la suspension de VHabeas corpus, l'acte du Tesi, le lappel de l'acte du Test. Depuis bien des années, il n'y a pas eu une seule mesure importante qui n'ait été inconslitutionncUe aux yeux de ses adversaires, et que ses partisans n'aient soutenue comme parfaitement d'accord

494 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPIl IQl ES.

avec le vérilable esprit de la constitution. Est-il plus facile de déterminer ce qui est pour le. plus grand bonheur de l'espèce humaine, que de déterminer ce qu'est la constitution anglaise? Sinon, le principe du plus grand bonheur sera ce que sont les principes de la constitution, un nom auquel tout le monde fait appel el que chacun entend comme il lui convient. Gela signifiera le pain à bon marché, le pain cher, le libre échange, les droits protecteurs, les parlements annuels, les parlements septennaux, le suffrage universel, Old-Sarum, le jugement par jury, la loi martiale , en un mot tout ce qu'il y a de bon, de mauvais ou d'indifférent, tout ce que quelqu'un voudra entreprendre de défendre, soit par cupidité, soit par humanité. Cela signifiera six shellings huit pence chez l'avoué, la dîme au presbytère, et les lois sur la chasse au château. On a dit que la loi sur les usufruits, en apparence la réforme législative la plus radicale mentionnée dans notre histoire, h'avait eu d'autre effet que d'ajouter trois mois à un contrat. L'ad;iiission universelle du grand principe de M. Benlham n'aurait pas, autant que nous pouvons en juger, d'autre effet que celui-ci : les orateurs qui (semblables aux banquiers qui payent en pièces de dix sous un jour de panique) gagnent du temps lorsqu'ils ne savent que dire en prononçant des mots qui ne disent rien, substitueraient «le plus grand bonheur, » ou plutôt, comme étant plus long, « le plus grand bonheur du plus grand nombre, » à «dan? les circonstances actuelles, » ou bien à « messieurs, quant à moi, je me crois en droit de dire que...» En fait, les principes de ce genre ressemblent à ces formules que vendent les papetiers des gens de loi, avec des blancs pour le nom des parties, et pour les circon-

?taiiccs [ ailiculici\s de cIkujvIC aflaire; ce soiiL de .amples en-lêles, 'le simples conclusions banales qui sont (galemenl à la disposilion du plus honnête et du plus inique demandeur. Tout dépend de la manière dont on remplit les vides.

Le « principe du plus grand bonheur» que professe 11. Bentham est compris dans la morale chrétienne, et, à notre avis, il y est présenté sous une forme infiniment j)Ius solide et plus philosoijhique que dans les spéculations utilitaires. Car, dans le Nouveau Testament, ce n'est ni une proposition identique ni une contradiction dans les termes, et, à la façon dont le pose M. Benlham, il faut que ce soil l'une ou l'autre. « Faites à autrui ce que \ous voudriez qu'on vous fil; aimez votre prochain comme vous-même.» Voilà les principes de Jésus-Christ. Compris dans leur sens le plus large, ces préceptes sont dans le fait un commandement adressé à tous les hommes de travailler au plus grand bunhcur du plus grand nombre. Mais* ce commandement serait entièrement dépourvu de sens, comme il l'est en effet dans la philosojihie de IM. Bentham, s'il n'était accompagné d'une sanction. Aussi, dans le système chrétien, e^^t-il accompagné d'une sanction extrêmement forte. A l'homme dont le plus grand bonheur en ce monde est incompatible avec le plus grand bonheur du plus grand nombre, est présentée la perspective d'un bonheur infini dans la vie future, d'un bonheur dont il s'exclut lui-même en faisant tort ici-bas à ses semblables.

Voilà une philosoj)hie pratique aussi prati(iue que celle sur laquelle repose toute la léi;isla[ion pénale; on ordonne à l'homme de faire ce qu'il ne ferait pas de luimême, et ou lui donne un mulif de le faire. M. Bentham

n'a point de nouveau molif à fournir à ses disciples. Il possède assez de talent pour accomplir tout ce qu'il est possible d'accomplir. Mais déterminer les hommes à jigir sans un mobile déterminant, c'en est trop, môme l)0ur lui.ll devrait se rap[)eler que le monde moral tout entier ne peut être mis en mouvement, à moins que le moteur ne puisse trouver ailleurs un point d'appui pour ses instruments. Il fait ce qu'aurait fait Archimède s'ilavait entrepris de soulever la terre avec un levier fixé sur la terre. L'action et la réaction se neutralisent réciproquement. Le mécanicien travaille et le monde reste immobile. M. Bentham ne peut nous dire que de faire, ou ce que nous avons toujours fait et ce que nous aurions continué de faire si nous n'avions jamais entendu parler du (I principe du plus grand bonheur, » ou ce que nous n'avons aucune raison de faire et ce que, par conséquent, nous ne ferons pas. Le principe de M. Bentham n'est tout au plus que la loi royale de l'Évangile sans la sanction de l'Évangile. Tous les maux qui ont existé dans les sociétés qui reconnaissaient l'autorilé de l'Évangile peuvent donc, selon nous, existera plus forte raison dans les sociétés qui reconnaissent le piincipe utilitaire. Nous ne pensons pas qu'il soit plus difficile à un tyran ou à un persécuteur de se persuader et de persuader aux autres qu'en mettant à mort ceux qui ne sont pas de son avis, ou qui résistent à son [ ouvoir, il poursuit le « plus grand bonheur, » que de s-e persuader qu'il fait aux autres ce qu'il voudrait qu'on lui fil. Mais îa religion lui donne \in motif de faire ce qu'il voutirail ({u'on lui fit, et M. Bentham ne lui donne aucun motif de travailler au bonheur général. D'autre part, si le principe de M. Bentham signifie seulement que chacun doit chercher son

RÉPONSE A UNE DÉFENSK DE M. Ml EL. ',07

plus grand bonheui' personnel, il ne fait qu'affirmer ce que tout le monde sait, et conseiller ce que tout le monde fait.

Ce ne sera pas sur le «principe du plus grand bonheur» que reposera la réputation de M. Bentham. Il n'a pas enseigné aux hommes à rechercher leur bonheur personnel; car c'est ce qu'ils ont toujours fait. Il ne leur a pas enseigné à rechercher le bonheur des autres aux dépens (kl leur; car c'est ce qu'ils ne veulent ni ne peuvent faire. Mais, sur certains points fort importants, il leur a enseigné la façon de travailler à leur bonheur personnel, et si son école l'avait imité à cet égard avec autant de succès que dans l'art de faire passer des vieilleries pour des découvertes, le nom de Benthamiste ne serait pas devenu un terme de raillerie. Mais, parmi ceux qui se regardent d'une manière spéciale comme ses adhérents, il en est bien peu qui aient autre chose de commun avec lui que ses défauts. La jurisprudence lui appartient tout entière. Il a beaucoup fait pour l'économie politique ; mais il n'est pas à notre connaissance que le moindre progrès ait été accompli dans l'une ni dans l'autre de ces branches de la science par des membres de sa secte. Il a découvert des vérités; eux n'ont fait autre chose que de rendre ces vérités impopulaires. Il a étudié avec soie la philosophie des lois; il ne leur a appris qu'à grogner contre les légistes.

Nous ne craignons nullement que les utilitaires puissent mettre en danger les institutions de ce pays. Nos craintes sont d'un tout autre genre. Nous redoutons l'odieux et le déshonneur de leur alliance. 'Nous voulons lirer une ligne de démarcation bien nette et bien large entre les amis judicieux des réformes pratiques et une

secte qui, après avoir dû toute son in[Uicnce h l'approbation qu'ils lui ont imprudemment témoignée, les déteste de la haine mortelle de l'inj^ralitude. Il n'y a pas, et nous ne croyons pas qu'il y ait jamais eu dans ce pays un parti aussi impopulaire. Ils ont déjà fait delà science de l'économie politique , science d'une grande importance pour le bonheur des nations, un objet de dégoût pour la majorité de la nation. La question de la réforme parlementaire partagera le n)ême sort, si la réforme et l'utilitarisme viennent à s'associer dans l'esprit public.

Nous n'avons nulle inimitié pour aucun des membres de la secte, et, quant à M. Benlham, nous professons pour lui une grande admiration. Nous savons qu'il y a parmi ses disciples quelques hommes bien intentionnés et quelques hommes de talent-, mais nous ne pouvons pas dire que nous regardions la logique dont ils sont si fiers comme propre à développer leur intelligence, ni le système de morale qu'ils ont adopté comme propre à améliorer leur cœur. Cependant leur théorie morale mérite bien à elle seule qu'on lui consacre un article, et peutêtre nous arrivera-t-il un jour de l'examiner plus h fond que le temps et l'espace ne nous le permettraient aujourd'hui.

L'article qu'on vient de lire était écrit et sous presse lorsque M. Bentham publia dans les journaux une lettre disant que, « bien qu'il eût fourni à la lîcvue de Westminster quelques notes au sujet du « principe du plus grand bonheur, n il était parfaitement étranger aux remarques touchant notre précédent article. » Nous sommes vraiment heureux d'apprendre que cet homme illustre n'a eu qu'une si pclile part dans un travail que, par

RÉPONSE A UNE DÉFENSE DE M. MILL. 4fl9

égaril pour lui, nous avions traité avec plus d'indulgence qu'il n'en méritait. La méprise, du reste, n'enlève rien à la valeur de nos arguments, et nous avons cru inutile de supprimer ou de refondre aucune des pages qui précèdent. Nous ne sommes môme pas fâché que le monde voie avec quel respect nous étions disposé à traiter un esprit d'élite, au moment môme oîi nous le croyions l'auteur d'une attaque très-faible et très-injuste contre nous. Nous tenons cependant à faire savoir au vrai rédacteur de cette attaque que nos politesses étaient à l'adresse de l'auteur des Preuves judiciaires et de Va Défense de l'usure, non à la sienne. Nous ne pouvons môme conclure sans exprimer un vœu, bien qu'il n'ait peut-ôtre pas grande chance d'arriver jusqu'à M. Benlham , c'est qu'il tâche de trouver de meilleurs éditeurs pour ses compositions. Si M, Dumont n'avait pas été un rédacteur d'une tout autre esi>èce que certains de ses successeurs, M. Benlham n'aurait jamais eu môme l'honneur de donner son nom à une secte.

THEORIE UTILITAIRE DU GOUVERNEMENT

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