M. GLADSTONE ET SES IDEES
SUE LES RAPPORTS DE l'ÉGLISE ET DE l'ÉTAT
L'État dans ses rapports avec l'Église. — Par M. W. E. Gladstone, élève de Christ Churcli, et membre du Parlement pour Newark, in-8, seconde édition. Londres, 1839.
L'auteur de ce volume est un jeune homme d'une réputation sans tache et d'un grand talent parlementaire, l'espoir naissant de ces tories inflexibles et intraitables qui suivent à regret et en rechignant, un chef dont l'expérience et l'éloquence leur sont indispensables, mais dont ils jdétestent la prudente nature et les opinions modérées. Il n'y aurait rien de singulier à ce que M. Gladstone fût un des hommes les plus impopulaires d'Angleterre. Mais je ne fais, je crois, que lui rendre justice en disant que ses talent? et sa conduite lui ont valu le respect et le bon vouloir de tous les partis. Aussi sa première apparition comme écrivain est-elle un événement intéressant, et il est naturel que les souhaits bienveillants du public l'accompagnent dans celte épreuve.
Sans me préoccuper de la justesse ou de la fausseté des théories de M. Gladstone^ j'ai grand plaisir à voir sortir de la plume d'un jeune homme qui se fait une grande situation dans la Chambre des communes, un traité sérieux et bien étudié sur une partie importante de la philosophie du Gouvernement. Il n'est pas à craindre que les hommes mêlés aux luttes de la vie active soient trop portés à se livrer h des spécnhitions grnérale^.
2:i2 i:SSAIS POLITIQUES KT l'IlILf; SOIMIIQLLS. C'est le vice opposé qui les assiège le plus habituellement. Le temps et la marée des affaires et des discussions n'attendent personne. Un homme politique est souvent force de parler et d'agir avant qu'il ait eu le temps de penser et de lire. 11 peut très-mal connaître uue question; toutes ses notions à ce sujet peuvent èlre vagues et inexactes, mais il faut qu'il parle^ et s'il a du talent, du tact et de l'intrépidité, il découvre bientôt que, même dans de telles circonstances, on peut parler avec succès. Il s'aperçoit qu'il y a une grande différence entre l'effet des paroles écrites, qu'on lit et qu'on relit dans le calme du cabinet, et l'effet des paroles par= lées qui sont rehaussées par les charmes de l'élocution et du geste, et qui ne vibrent qu'un moment aux oreilles de l'auditoire. Il s'aperçoit qu'il peut se tromper sans courir grand risque d'être pris en faute, qu'il peut se permettre des sophismes et échapper à la réfutation. Il s'aperçoit que, même sur des questions épineuses de commerce et de législation, il peut, sans lire dix pages ou sans réfléchir dix minutes, exciter de vifs applaudissements et se rasseoir avec la réputation d'avoir fait un excellent discours. Plutarque raconte que Lysias écrivit une défense pour un homme qui devait être jugé devant un des tribunaux d'Athènes. Longtemps avant que le défendeur eût appris par cœur le discours, il en devint si mécontent qu'il vint au désespoir trouver l'auteur : « J'ai été ravi de votre discours la première fois que je l'ai lu; mais je l'ai moins aimé la seconde fois, et encore moins la troisième, et maintenant il me semble que ce n'est pas du tout une défense. » — « Mon bon ami, » dit Lysias, « vous oubliez complètement que les juges ne doivent l'entendre qu'une seule fois. » 11 en est de même
DES RAPPORTS L)K i/EGLIs;: ET DI^ L'ÉTAT. ; ! :] duis le parlement d'Angleterre, Ui oraleur qui consacrerait à ses discours de longues recherches et de profondes méditations, feniil une œuvre aussi superflue <iu'un directeur de théâtre qui couvrirait de perles et de diamants véritables toute la foule de courtisans et de l)'jlles dames qui traverïcnt la scène en procession. Ce n'est ni par /'exaclitmle ni par la profondeur qu'on devient maître des grandes assemblées. Et pourquoi dc-
I enser de la logique de la meilleure qualité, quand un article d'une qualité très-inférieure réussit aussi bien? Pourquoi approfondir une question comme Burke, pour arriver comme Burke à se faire fermer la bouche par la toux de ses collègues, ou à continuer son discours devant des bancs verts et des pupitres rouges? C'est à mon avis le plus grave des maux qu'on puisse opposer aux nombreux bienfaits du gouvernement populaire. Bacon a dit avec infiniment de vérité et de force que la lecture rendl'esprit plein, que la discussion le rend prompt, etque Ihabitudo d'écrire le rend exact. La tendance d'institutions comme celles de l'Angleterre est d'encourager chez les hommes publics la promptitude aux dépens à la fois do la plénitude et de Texaclitude. Les esprits les plus pénéliants et les plus vigoureux de chaque génération, des esprits parfois admirablement propres à la recherche de
I I vérité, s'emploient habituellement à produire des arguments qu'un homme de sens ne voudrait jamais mettre dans un traité destiné à la publicité, des arguments qui sont tout juste assez bons pour servir une fois, lorsqu'ils o;it rapjjiii d'une éloquence facile et d'un langage acéré. 1^'habitude de discuter de la sorte réagit nécessairement sur l'esprit de nos hommes les plus distingués, et surti'Ut de ceux qui entrent au pailemcnl de Irùs-bonnu
204 ESSAIS POLITIQUES ET PIII I.OSOPHlQUEg. heure, avant que leurs facultés aient atteint leur pleine maturité. Le talent de discussion se développe chez de tels hommes à un degré qui semble aussi merveilleux à la multitude que les triomphes d'un improvisatore italien. Mais ils ont vraiment beaucoup de bonheur s'ils conservent intactes les facultés indispensables pour se livrer à un raisonnement serré ou à de longues méditations. Je serais moins surpris d'apprendre qu'un grand ouvrage original sur la science politique, un ouvrage comme la Richesse des nations, par exemple, est dû à uu apothicaire de province, ou à un pasteur des Hébrides, qu'à un homme d'Étal habitué à avoir, depuis l'âge de vingt et un ans, des succès dans les discussions de la Chambre des communes.
Je salue donc avec plaisir, quoique ce ne soit assurément pas avec un plaisir sans mélange, l'apparition do cet ouvrage. Quand je vois un jeune politique construire et composer avec beaucoup d'étude et de travail, dans les intervalles de loisir que lui laissent ses devoirs parlementaires, une théorie originale sur uu grand problème politique, je ne puis que lui vouer une haute estime, abstraction faite de toute opinion sur la justesse ou la fausseté de ses idées. Je ne puis certainement pas souhaiter que les doctrines de M. Gladstone deviennent à la mode parmi les hommes publics. Mais je souhaite de tout mon cœur que son louable désir de pénétrer audessous de la surface des questions, et d'arriver par de longues et profondes méditations à la connaissance de grandes lois générales soit beaucoup plus à la mode qu'il n'a chance de l'être, j'en ai peur,
M. Gladstone me paraît, à bien des égards, extrêmement propre aux recherches philosophiques. Son
ospril a beaucoup d'étendue, et il ne manque pas d'habileté dialectique. Mais il ne donne pas beau jeu à son intelligence. Ce n'est pas manque de lumière, mais nianque de ce que Bacon aurait appelé lumière scchc (1). Tout ce que voit M. Gladstone est réfracté et dénatuié par un faux milieu de passions et de préjugés. Son style a une grande analogie avec sa façon de penser, et exerce même une grande influence §ur ga façon de penser. Sa rhétorique, quoique souvent de bonne qualité en ellemême, obscurcit et embrouille la logique qu'elle devrait orner. La moitié seulement de gon pgprit et de son application, combinée avec une imagination stérile et \\i\ maigre vocabulaire, lui aurait épargné la plupart de ses erreurs. Il possède un don très-dangereux pour un pen^ scur : il a à sa disposition un genre de langage grave et majestueux, mais d'une portée vague et incertiiine; un genre de langage qui agit sur nous à peu près de la môme façon que la sublime diction du choeiiï' de? Nuages agissait sur l'Athénien au cœur simple :
Lorsque les propositions sont établies, et qu'il ne reste qu'à les amplifier et qu'à les orner, cette nébuleuse mar gnificence peut être utile. Mais si on l'admet dans une démonstration, elle est bien plus nuisible qu'une grosse absurdité; de même qu'un brouillard transparent, à travers lequel le matelot voit des caps et des montagnes d'une hauteur fausse et dans une situation fausse, est plus dangereux que la complète obscurité. Or M. Glad-
(1) Dry liyht. Voyez sur celle expression la note au Las de la pat • 300.
2S)G ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, stone aime à employer la phraséologie dont je parle dans les portions de son ouvrage qui exigent la plus grande netteté et la plus grande précision dont soit susceptible le langage ûumain; et par là, il se trompe lui-même, et il trompe ses lecteurs. Les fondements de sa théorie, qui devraient être des arcs-boutants de diamant, sont construits avec des matériaux mous qui ne conviennent qu'aux péroraisons. C'est un défaut que ne sauraient corriger plus tard ni le talent, ni l'application. Plus M. Gladstone raisonne rigoureusement sur ces prémisses, plus les conclusions qu^il en tire sont absurdes; et lorsqu'cnlin son bon sens et sa bonne nature se refusent à adopter les horribles conséquences pratiques auxquelles mène sa théorie, il est réduit, tantôt à se réfugier dans des arguments incompatibles avec ses doctrines fondamentales, tantôt à échapper aux conséquences légitimes de ses faux principes, à la faveur de données historiques également fausses.
Il serait injuste de ne pas ajouter que ce livre, qui n'est pas un bon livre, renferme cependant plus de talent que beaucoup de bons livres. Il est rempli de passages éloquents et ingénieux; il porte les traces de longues et patientes réflexions. Il est écrit tout entier avec infiniment de goût et de bon naturel, et il ne contient pas, autant qu'il m'en souvient, une seule expression indigne d'un homme bien élevé, d'un lettré ou d'un chrétien. Mais les doctrines qui sont mises en avant dans cet ouvrage me paraissent, après longue et mûre réflexion, des doctrines fausses, pernicieuses au plus haut degré, et de telle nature que si, dans la pratique, on les suivait jusqu'au bout de leurs conséquences légitimes, elles causeraient inévitablement la dissolution de la société.
DES RAPPOllTS D:-: L'EGLISE ET DE L'ETAT. 297
Je diriii mes raisons pour penser de la sorte, avec la liberté que réclame l'importance du sujet et que M. Gladstone autorise par ses préceptes et par ses exemples. Je saurai, je l'espère, en user sans rudesse, et, j'en suis sur, sans malveillance.
Avant de passer à l'examen de cette théorie, je veux mettre mes propres intentions à l'abri de tout malentendu. Peut-être quelques-uns de ceux qui ont lu sans grande attention le livre de M. Gladstone, ou qui ont seulement, soit entendu dire, soit vu dans un journal^ que le représentant de Newark a défendu l'Église d'Angleterre contre les partisans du système volontaire, s'imagineront-ils que j'écris pour défendre le système volontaire, et que je désire l'abolition de l'Église établie. Il n'en est rien. Il serait aussi injuste de m'accuser d'attaquer l'Église, parce que j'attaque les doctrines de M. Gladstone, qu'il le serait d'accuser Locke d'avoir souhaité l'anarchie, parce qu'il a réfuté la théorie patriarcale de Filmer; ou d'accuser Blackstone d'avoir recommandé la confiscation des biens ecclésiastiques, parce qu'il a nié que le droit du recteur à la dime fut fondé sur la loi lévitique. Il est à remarquer que M. Giads-lone se place sur un terrain entièrement nouveau, et qu'il ne ditlère pas plus de nous que de quelques-uns de ceux qu'on a regardés jusqu'à ce jour comme les plus illustres champions de l'Église. Le Gouvernement ecclésiastique ne le satisfait pas, et il se félicite de ce que la dernière partie de cet ouvrage célèbre « ne porte pas avec elle tout le poids de l'autorité de Hooker. » Il n'est pas content du livre de V Alliance de l'Église et de il'Jtat, par l'évêque Warburton. « Il ne faut pas admettre sans restriction, » dit-il, « les propositions que
2'J8 ESSAIS POLITIQUES ET l'Ili LOSOP II IQUES.
renferme cet ouvrage; » et il pense avec Bolingbrokc, que toute la théorie de Warburlon repose sur une fiction. Il est encore muins satisfait de la Défense de VEyliie par Paley, et il déclare que c'est un ouvrage « souillé du vice originel de principes moraux erronés, » et «rempli de la semence du mal. » Il trouve que le docteur Chalmers a envisagé la question avec partialité, et qu'il a « mis en avant bien des assertions contestables. » En réalité, sur presque tous les points où nous ne partageons pas l'opiiiion de M. Gladstone, nous avons pour nous l'autorité de quelque théologien, défenseur éminent des établissements existants.
Toute la théorie de M. Gladstone repose sur cette grande proposition fondamentale, que la propagation de la vérité religieuse est un des principaux buis du gouvernement, en tant que gouvernement. Si M. Gladstone n'a pas réussi à prouver cette proposition, son système s'évanouit à l'instant.
Avant d'aborder la discussion de cette importante question, je voudrais établir nettement une distinclion qui, bien que très-évidente, est souvent négligée par dis hommes très-respectables. A leur avis, diie que le buf du gouvernement est temporel et non spirituel, cela équivaut à dire que le bien-être temporel de l'homme est de plus d'importance que son bien-êlre spirituel. Riais c'est une complète erreur. Il ne s'agit pas de savoir si les intérêts spirituels sont ou non d'une importance supérieure à celle des intérêts temporels, mais si le mécanisme qui sert à protéger certains intérêts temporels d'une société est nécessairement le mécanisme le plus propre à servir les intérêts spirituels de cette société. Sans une division du travail, le monde ne saurait mar-
DES RAPPOUTS DE L'EtJLISE ET DE L'ÉTAT. 2'J9 cher. Il est beaucoup plus imporlant pour l'humanilé d'avoir du pain que d'avoir des pianos. Cependant il ne s'ensuit pas que tous les fabricants de pianos doivent en môme temps se faire boulangers; s'il en était ainsi, nous aurions de beaucoup plus mauvaise musique et do beaucoup plus mauvais pain. La diffusion des vérités religieuses est beaucoup plus importante que les progrès de la sculpture. Cependant il ne s'ensuit pas que l'Académie royale doive combiner avec ses fonctions actuelles celles de la société pour la propagation du christianisme, qu'elle doive distribuer des traités de théologie, cnvo3'er au loin des missionnaires , chasser Nollekens comme cathoiiiîue, Bacon comme métlîodiste, et Flaxman comme swedenborgien. Le résultat d'une pareille folie serait que nous aurions une détestable académie et une détestable société pour la propagation du christianisme. 11 est évident que la nation tout entière serait plongée dans la confusion, si l'on supposait que chaque association destinée à servir une cause utile, doit servir et encourager toutes les autres causes utiles.
Tout le monde est d'accord sur quelques-uns des objets auxquels doit tendre le gouvernement civil. Qu'il doive protéger nos personnes et nos propriétés, qu'il doive nous contraindre à satisfaire nos besoins, non par la rapine, mais par le travail; qu'il doive nous contraindre à régler nos différends, non par la rorce, mais par la décision d'un arbitre; qu'il doive enfm diriger toutes nos forces, comme celles d'un seul homme, contre toute autre société qui chercherait à nous faire du tort, ce sont là des propositions que l'on songera à peine h contester.
Eh bien, voilà des questions qui, sans avoir rapport à
300 ESSAIS POLITIQUES ET l'II I I^OSOPIIIQ . ES. un être supérieur ou à un état futur, intéressent profondément tous les hommes Tout être humain, qu'il soit idolâtre, mahométan, juif, papiste, socinien, déiste ou athée, aime naturellement la vie, redoute la souffrance, désire le bien-être dont on ne peut jouir que dans les États où il y a sécurité pour la propriété. Éti e assassiné, torturé, volé, vendu comme esclave; être exposé aux outrages de bandits étrangers se décorant eux-mêmes du nom de patriotes, ce sont évidemment des maux contre lesquels veulent être protégés les hommes de toutes religions et les hommes sans religion; aussi est-il bien difficile de nier que les hommes de toutes religions et les hommes sans religion ont, au moins en cela, quelque intérêt commun à être bien gouvernés.
Mais les espérances et les craintes de l'homme ne s'arrêtent pas à celte courte vie et à ce monde visible. Il voit tout autour de lui les signes dune puissance et d'une sagesse supérieures aux siennes. Dans tous les sièclesetdans tous les pays, les hommes doués des facultés intellectuelles les plus inégales, depuis Bacon et Newton jusqu'aux plus sauvages tribus de cannibales, ont cru à l'existence d'un esprit supérieur. Jusque-lîi, la voix de l'humanité est presque unanime. Mais, quant à savoir s'il y a plusieurs dieux, ou s'il n'y a qu'un seul Dieu, quels peuvent être ses attributs naturels et quels ses attributs moraux, quels rapports peuvent exister en Ire lui et ses créatures; quant à savoir s'il s'est jamais fait connaître à nous par une autre révélation que celle qui est écrite dar.s toutes les parties du monde glorieux et bien réglé qu'il a créé, si sa révélation est contenue dans un recueil permanent, conmient ce recueil doit C'Ire intcrprélé, et s'il a plu à Dieu de se choisir sur la
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terre des inlerprèles infaillibles, ce sont aulant de questions sur lesquelles existe la plus grande diversité d'opinions, et sur lesquelles une grande partie de l'espèce humaine a, depuis l'origine des temps historiques, vécu déplorablement dans l'erreur.
Voici donc deux objets de la plus grande importance ; l'un est la protection de la personne et de la propriété des citoyens; l'autre est la propagation de la vérité religieuse. On ne saurait imaginer deux objets plus complètement distincts. Le premier appartient entièrement au monde visible et tangible au sein duquel nous vivons; le dernier appartient à ce monde supérieur auquel nos sens ne sauraient atteindre. Le premier appartient à la vie présente; le second, à celle qui esta venir. Des hommes qui sont parfaitement d'accoro^ quant à l'importance du premier objet et quant aux moyens d'y parvenir, diffèrent autant que possible sur le second objet. Nous devons donc nous arrêter un moment avant d'admettre que les personnes, quelles qu'elles puissent être, qui sont investies du pouvoir afin de poursuivre le premier objet, doivent toujours employer ce pouvoir à poursuivre le second objet.
M. Gladstone croit que les devoirs du gouvernement sont ceux d'un père de famille, doctrine que je ne tiendrai pour établie que lorsqu'il m'aura montré un gouvernement qui aime ses sujets comme un père aime son enfant, c; jr. soit aussi supérieur en intelligence à ses sujets qu'un père Fesl à son enfant. Il nous dit dans un hmgage sublime, bien qu'un peu vague, que « le gouvernement occupe dans la science morale la place qu'occupe To TTôcv dans la science physique. » Si le gouvernement est en effet to r.ôiv dans la science morale, je ne
302 ESSAIS POLITIQUES ET Piiu.osnpiiiorrs.
comprends pas pourquoi les gouvernants r.c prélendraicnt pas à toutes les fonctions que leur assignait Platon. Pourquoi n'enlèvernient-ils pas l'enfant h sa mère, pourquoi ne choisiraient-ils pas la nourrice, pourquoi ne dirigeraient-ils pas l'école, pourquoi ne surveilleraient-ils pas les jeux, ne fixeraient-ils pas les heures de travail et de récréation, ne prescriraient-ils pas les ballades que doit chanter l'enfant, les airs qu'il doit jouer, les livres qu'il doit lire, les drogues qu'il doit avaler? Pourquoi nechoisiraiettl-ils pas nos femmes, ne régleraient-ils pas nos dépense^) et ne nous rationneraient-ils pas à un certain nombre de plats de viande, de verres de vin et de tasses de thé? Platon, dont la hardiesse spéculative était peutêtre plus merveilleuse qu'aucune autre faculté de son esprit extraordinaire, et qui ne reculait devantaucune des conséquences auxquelles menaient ses principes, allait jusque-là. M. Gladstone n'est pas si intrépide. Il se borne à posei" cette proposition, que, quel que soit le corps qui soit employé dans un état quelconque à proléger les personnes et la propriété dès citoyens, ce corps doit également, comme tel, professer une religion, employer son pouvoir à propager cette religion, et exiger, comme une condition indispensable pour remplir toutes les fonctions politiques, la croj^ance à cette religion. Il déclare positivement qu'en parlant de la sorte, il n'a pas seulement en vue les gouvernements orthodoxes,, ni même les gouvernements chrétiens. Parce qu'une religion est fausse, nous dit-il, ce n'est pas une raison j)Our que les giouverncments soient moins tenus, comme tels, de la défendre. S'ils négligent de le faire, «je ne puis, » dit-il, « que regarder ce fait comme aggravant la situation des sectateurs d'une telle croyance. » <i Je n'hé-
silc pas àariirmer, » njoulc-l-il, « que, ?i un n)ahomé(an croil conscieucieu.sement que sa religion vient de Dieu et qu'elle enseigne la vérité divine, il doit regarder celte vérité comme bienfaisante, et bienfaisante surtout pour l'âme de l'homme; par conséquent il doit désirer sa diffusion,ety Ira vaillerpar tous les moyens convenables etlégilimes; et si ce mahomélan est un prince, il doit compter parmi ces moyens l'emploi de l'influence ou des ressources pécuniaires dont il peut légitimement disposer pour un tel objet. »
Assurément c'est une doctrine bien dure. Je demande la permission d'exiger des preuves très-complètes et très-exacles, avant d'admettre que l'empereur Julien n'a fait que son devoir en consacrant à l'extinction du christianisme toute l'influence et tous les fonds dont il disposait; avant d'admettre que l'arien Théodoric aurait commis un crime s'il avait permis à un seul homme croyant à la divinité du Christ, d'occuper un emploi quelconque en Italie; avant d'admettre enfin que le gouvernement hollandais est tenu d'exclure des emplois les membres de l'Église d'Angleterre, le roi de Bavière d'exclure des emplois tous les protestants, le Grand-Turc d'exclure des emplois tous les chrétiens, et le roi d'Ava d'exclure du gouvernement tous ceux qui tiennent pour l'unité de Dieu. Lorsqu'une doctrine a des conséquences si surprenantes, on est en droit d'exiger qu'elle repose sur des fondements très-solides.
Le passage suivant est un spécimen des arguments au moyen desquels M. Gladstone a cru établir sa grande proposition fondamentale. « Je puis donner à cette proposition une forme plus générale qui forcera certainement l'assenlimcnl universel. Partout où il y a
3'j4 ESSAIS POLlTlQL'tiS ET MllLOSOJMllQUES, du pouvoir dans l'univers, ce pouvoir est la propriélô de Dieu, le roi de cet univers, sa propriété en droit, quand môme elle aurait été, pour un tem[)s, dclournée ou employée à de mauvais usages. Celle propriété devient pour ainsi dire réelle, elle est empiuyée selon la volonté de celui qui y a droit, quand elle est employée pour les desseins qu'il a ordonnés, et dans l'esprit de miséricorde, de justice, de vérité et de foi, qu'il nous a enseigné. Mais ces principes ne peuvent régner véritablement et constamment dans le cœur humain, sans un recours continuel à leur source, et sans le secours de la grâce divine. Par conséquent, les pouvoirs qui résident dans certains hommes agissant comme gouvernement, aussi bien que ceux qui résident dans les hommes agissant pour leur propre compte, ne peuvent être exclusivement appropriés à leur usage légitime, qu'à condition de leur appliquer une religion. »
Voilà des propositions d'une étendue vaste et indéfinie, exprimées dans un langage empreint d'une certaine sainteté et d'une certaine dignité obscure, qui doivent avoir, je n'en doute pas, de l'attrait pour beaucoup d'esprits. Mais du moment que nous examinons ces propositions de près, du moment que nous les mettons à l'épreuve en ne reprenant qu'un très-petit nombre des points qu'elles renferment, nous les reconnaissons pour fausses et extravagantes. La doctrine qui « doit certainement forcer l'assentiment universel » prétend établir que toute association d'êtres humains qui exerce un pouvoir quelconque, c'est-à-dire, toute association d'êtres humains, est tenue, en sa qualité d'association, de professer une religion. Représentez-vous les résultats qu'aurait l'application de ce principe, fût-ce seulement pendantvingt-qualre
DES RAPPOHTS DE LÉGLISE ET DE LÉTAT. 305 heures. Prenez un exemple entre mille. Une compagnie do diligences exerce le pouvoir sur ses chevaux. Ce pouvoir est la propriété de Dieu. On l'emploie suivant la volonté de Dieu quand on l'emploie avec miséricorde. Mais le principe de la miséricorde ne saurait régner véritablement ou constamment dans le cœur humain sans un recours continuel à Dieu. Par conséquent, les pouvoirs qui résident dans certains hommes, agissant comme compagnie de diligences, ne sauraient être exclusivement appropriés à leur usage légitime qu'à condition de leur appliquer une religion. Par conséquent, chaque compagnie de diligences doit, en sa qualité de compagnie, professer une foi quelconque, avoir ses articles, son culte public, et son serment religieux. Autant il est certain que deux et deux font quatre, autant il est évident que celte conclusion, et une quantité infinie d'autres conclusions tout aussi étranges, découlent nécessairement du principe de M. Gladstone. Et, si les conclusions légitimes sont tellement absurdes, il faut qu'il y ait quelque chose de faux dans le principe.
Voici un autre passage de la même espèce : « Pourquoi, demanderai-je ensuite, le corps gouvernant d'un État doit-il professer une religion? D'abord, parce qu'il se compose d'hommes individuels, et que ces hommes, étant chargés d'agir avec un caractère moral défini, doivent sanctifier les actes accomplis par eux avec ce caractère par les pratiques de la religion, attendu que leurs actes ne sauraient être autrement acceptables à Dieu, et qu'ils ne pourraient être qu'entachés de péché et punissables en eux-mêmes. Toutes les fois que dans notre conduite nous détournons notre face de Dieu, ncus vivons en athées.... Donc, pour remplir ses obliga-
■M)C, ESSAIS POLITIQL'KS KT PIII LOSOPHIQUKS. lions comme individu, l'homme d'État doit élre u!î homme servant Dieu. Mais ses actes sont publics. Lr. pouvoir et les instruments à l'aide desquels il agit sont publics. Agissant sous et par l'autorité de la loi, il fait mouvoir d'un seul mot dix mille bras qui lui sont soumis ; et comme de telles forces sont essentiellement publiques et dépassent absolument la portée d'une action purement individuelle, elles doivent être sanctifiées non-seulement par les prières particulières et par la piété personnelle de ceux qui remplissent les fonctions publiques, mais aussi par les actes publics de ceux qui composent le corps public. Ils doivent prier et rendre grâces en vertu de leur caractère public et collectif, puisquec'est en vertu de ce caractère qu'ils sont les organes de la nation et qu'ils disposent de sa force collective. Partout où il y a un agent raisonnable, son existence implique des devoirs moraux et une responsabilité morale. Les gouvernants sont des agents raisonnables qui opèrent pour la nation, lorsqu'ils agissent conjointement comme tels. Par conséquent il faut qu'à cette action se rattache ce sans quoi nous ne pouvons jamais nous mettre h la hauteur de notre responsabilité, c'est-à-dire une religion. Et celte religion doit être celle de la conscience du gouvernant, ou ne pas être. »
Ici encore nous trouvons des propositions empreintes d'une ambitieuse ampleur et d'une sonorité si orthodoxe et si solennelle que bien des braves gens, je n'en doute pas, en auront été grandement édifiés. Mais examinons les mots de près, et il nous sera tout de suite évident que, si l'on admet ces principes, il n'y a plus de société possible. On ne peut former aucune association soit pour des opérations commerciales, soit pour l'exécution de travaux [)ublics, soif pour le soulagement
DES RAPPOUTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. ôOÎ
des malades et des indigents, soit pour l'encouragement des arts ou des sciences, à moins que les membres de celle association n'aient tous les mêmes opinions théologiques. Prenez au hasard une association de cette nature, par exemple la compagnie du chemin de fer de Londres à Birmingham, et voyez à quelles conséquences. mriKnt inévitablement les arguments de M. Gladstone. « Pourquoi les directeurs de la compagnie du chemin de fer doivent-ils professer une religion en vertu de leur caractère collectif? D'abord parce que la direction se compose d'hommes individuels chargés d'agir avec un caractère moral défini, tenus de veiller soigneusement sur les propriétés, les membres et la vie de leurs semblables, tenus de s'occuper avec zèle des intérêts de leurs commettants, tenus de gouverner leurs employés avec humanité et justice, tenus d'exécuter fidèlement beaucoup de contrats importants. Ils doivent donc sanctifier leurs actes par les pratiques de la religion, attendu qu'autrement ces actes seront entachés de péché et punissables en eux-mêmes. Donc, pour remplir ses obligations comme individu, lo directeur de la compagnie du chemin de fer de Londres à Birmingham doit être un homme servant Dieu. Mais ses actes sont publics. Il agit pour un corps. D'un seul mot il fait mouvoir dix mille bras qui lui sont soumis. Et comme ces forces dépassent la portée de sa seule action individuelle, elles doivent être sanctifiées par des actes publics de dévotion. Les directeurs de la compagnie du chemin de fer doivent prier et rendre grâces en vertu de leur caractère public et colleclif, puisque c'est en verlu de ce caractère qu'ils sont les organes de la compagnie, et qu'ils disposent de ses forces collectives. Partout oîi il y a un agent raisonnable, il y a une responsabililé morale.
Les directeurs sont des agents raisonnables qui opèrent pour la compagnie. Par conséquent il faut qu'à cette action se rattache ce sans quoi nous ne pouvons jamais nous mettre à la hauteur de notre responsabilité, c'està-dire une religion. Et cette religion doit être celle de la conscience du directeur lui-même, ou ne-pas être. Il doit y avoir un culte public et un serment religieux. On ne saurait permettre à un juif, à un socinien, à un presbytérien, à un catholique ou à un quaker d'être l'organe de la compagnie, et de disposer de sa force collective. » M. Gladstone défendrait-il réellement cette proposition? Je suis sûr que non; mais je suis tout aussi sur que ses raisonnements conduisent inévitablement à cette proposition, et à une quantité innombrable d'autres propositions semblables.
Et ailleurs : « La volonté nationale et l'action nationale ont le caractère incontestable de l'unité, puisqu'elles lient soit une minorité dissidente, soit le corps des sujets, d'une manière qu'on ne saurait justifier qu'en admettant la doctrine de la personnalité nationale. L'honneur national et la bonne foi nationale sont des expressions qu'on trouve dans la bouche de tout le monde. Comment n'impliquent-elles pas également la personnalité des nations et le devoir envers Dieu, que je soutiens en ce moment? L'honneur national et la bonne foi nationale sont essentiellement et strictement distincts de l'honneur et de la bonne foi des individus qui composent la nation. Pour nous, la France est une personne, et nous sommes une personne pour elle. Un tort volontaire que nous lui faisons est un acte moral, et un acte moral tout à fait distinct des actes de tous les individus qui composent la nation. Nous pouvons nous appuyer sur de grands faits comme ceux-ci, sans avoir re-
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cours aux preuves plus techniques que nous fournissenl les lois dans leur manière de traiter les corporations. Si donc une nation est capable d'unité de volonté, de sympathies générales, si ses actes peuvent mériter une récompense ou un châtiment, pouvons-nous nier sa responsabilité, et le besoin qu'elle a d'une religion pour se mettre à la hauteur de cette responsabilité?.... Ainsi donc une nation, du moment qu'elle a une personnalité, est dans l'obligation, de même que les individus qui composent son gouvernement, de sanctifier les actes de cette personnalité par les pratiques de la religion. Nous avons là un motif nouveau et impérieux de vouloir l'existence d'une religion d'Élat. » Nous avons là certainement un motif nouveau, mais il est douteux qu'il soit très-impérieux. N'est-il pas parfaitement clair que cet argument s'applique avec autant de force à toute association d'êtres humains tendant à un but commun, qu^aux gouvernements? Y a-t-il dans le monde une association, qu'elle soit ou non une corporation dans le sens technique du mot, qui n'ait pas la personnalité collective dont M. Gladstone tire des conséquences si extraordinaires? Voyez les banques, les compagnies d'assurances, les compagnies d'entrepôt, les compagnies de canaux, les compagnies d'éclairage au gaz, les hôpitaux, les dispensaires, les associations pour le soulagement des pauvres, les associations pour l'arrestation des malfaiteurs, les associations d'élèves en médecine pour se procurer des sujets, les associations de gentilshommes campagnards pour entretenir des meutes, les sociétés de lecture, les sociétés de secours mutuels, les clubs de tout rang, depuis ceux dont les palais bordent Pall-Mall et St. James'-Street jusqu'au Free and Easy, qui se réunit dans le misérable parloir d'une
310 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, auberge. Y a-l-il une seule de ce?, a sociations auxquelles l'argument de M. Gladstone ne s'applique pas aussi bien qu'à l'État? Dans toutes ces associations, dans la banque d'Angleterre, par exemple, ou dans le club de l'Athénéum, la volonté et l'action de la société ont le caractère de l'unité, et lient la minorité dissidente. La Banque et l'Athénéum ont une bonne foi et une justice distinctes de la bonne foi et de la justice de leurs membres pris individuellement. La Banque est une personne pour ceux qui y déposent leur numéraire. L'Atbénéum est une personne pour le boucher et le marchand de vins. Si l'Athénéum dépose de l'argent à la Banque, les deux sociétés sont tout aussi bien des personnes l'une pour l'autre que l'Angleterre et la France. Toutes deux peuvent payer honnêtement leurs dettes; toutes deux peuvent chercher à frauder leurs créanciers ; toutes deux peuvent augmenter leur prospérité; toutes deux peuvent tomber dans l'embarras. Si donc elles ont cette unité de volonté ; si elles sont capables de faire et de souffrir du bien et du mal, pouvonsnous, pour nous servir de l'expression de M. Gladstone, « nier leur responsabilité, ou le besoin qu'elles ont d'une religion pour se mettre à la hauteur de cette responsabilité. » Par conséquent, les banques par actions, et les clubs, « ayant une personnalité, sont dans l'obligati.n de sanctifier cette personnalité par les pratiques de la religion, » et nous trouvons là un «nouveau et impérieux motif» d'exiger de tous les directeurs et de tous les commis des banques par actions, aussi bien que de tous les employés des clubs, de se préparer à l'accomplissement de leurs devoirs en prenant le sacrement de la sainte Cène.
Le fait est que M. Gladstone est tombé dans une erreur très-commune chez les hommes moins distin gués que lui. Souvent, lorsqu'on veut prouver une proposition particulière, on affirme une majeure d'une vaste étendue qui renferme cette proposition particulière, sans réfléchir qu'elle en contient un grand nombre d'autres. La fatale facilité avec laquelle M. Gladstone multiplie les expressions grandioses et sonores, mais d'un sens très-peu précis, le rend très-propre 5 pratiquer sur lui-même et sur ses lecteurs ce tour d'escamotage. Il établit de belles doctrines générales sur le pouvoir, quand le seul pouvoir auquel il songe est le pouvoir des gouvernements, et sur l'action en commun, quand la seule action en commun à laquelle il songe est l'action en commun des citoyens dans l'État. Il pose d'abord sa conclusion, puis il établit une majeure d'immense dimension, et, lorsqu'il s'est assuré qu'elle contient sa conclusion, iî ne s'inquiète nullement de ce qu'elle peut contenir d'autre; et dès que nous l'examinons, nous voyons qu'elle contient une quantité infinie de conclusions, dont chacune est une monstrueuse absurdité.
Il est parfaitement vrai que ce serait une excellente chose que tous les membres de toutes les associations qui existent dans le monde fussent des hommes guidés par de saines idées religieuses. Je ne doute pas qu'un bon chrétien ne se laisse diriger par les principes du christianisme, dans sa conduite comme directeur d'une compagnie de canaux, ou comme commissaire d'un banquet pour un établissement de bienfaisance. S'il était, pour en revenir à une supposition que j'ai déjà faite, membre d'une compagnie de diligences, il ::c rappcMerait er cf^tte qualité
312 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, que « le jusle a égard à la vie de sa bête. » Mais il ne s'ensuit pas que toute association d'hommes doive, comme association, professer une religion. Il est évident que, dans ce monde, beaucoup de choses grandes et utiles ne peuvent se faire que par la coopération. Il est tout aussi évident que la coopération ne saurait être efficace, si les hommes partent du principe qu'ils ne doivent coopérer à l'accomplissement d'un but que s'ils s'entendent sur lesautres. Rien ne me paraît plus beau et plus admirable dans notre système social que la facilité avec laquelle des milliers d'individus, qui no s'entendent peut-être que sur un seul point, peuvent combiner leurs efforts afin d'emporter ce seul point. Nous en voyons chaque jour des exemples. Deux hommes, l'un rempli de préjugés invétérés contre les missions, l'autre président d'une société de missions, siègent ensemble dans le comité de direction d'un hôpital, et travaillent en commun de grand cœur à faire adopter des mesures salutaires à la santé et au bien-élre des malades. Deux hommes, l'un zélé partisan, l'autre adversaire zélé du système en vigueur dans les écoles de Lancaster, se rencontrent à la société de mendicité, et agissent de concert avec la plus entière cordialité. Évidemment, la règle générale c'est qu'il est permis et raisonnable de s'unir dans une association destinée à poursuivre un but louable, lors môme qu'on n'est pas d'accord sur des questions d'une importance encore plus grande.
On peut à peine nier que la sécurité des personnes et de la propriété soit un but louable à poursuivre, et que le meillcnr, et même le seul moyen d'y parvenir, soit de réunir les hommes en certaines grandes corporations qu'on appelle des États. Ces cor-
poralions sont organisées Irès-diiïércmment, el pour la plupart d'une façon très-iraparfaite. Il en est un grand nombre qui fourmillent d'effroyables abus. Mais il semble raisonnable de croire que la plus mauvaise qui ait jamais existé était, à tout prendre, préférable à la complète anarchie.
Eh bien, en raisonnant par analogie, je dis que ces grandes corporations auraient, comme toute autre espèce d'associations, chance d'atteindre parfaitement leur but si elles n'avaient que ce but en vue, et qu'iî semble au premier abord tout aussi déraisonnable de refuser les services de-personnes admirablement propres à concourir à ce but, sous prétexte qu'elles ne sont pas propres h concourir à un autre but;, excellent d'ailleurs, qu'il pourrait l'être de décider que nul ne sera gouverneur de THôpilal pour les maladies des yeux à moins d'être membre de la Société des antiquaires; ou bien que iml ne sera administrateur du Literary Fund, à moins d'être membre de la Société pour l'encouragement du christianisme parmi les Juifs.
Il est impossible de trouver une réunion d'êtres humains à laquelle les raisonnements de M. Gladstone pussent s'appliquer avec plus de force qu'à une armée. Où trouver une plus complète unité d'action que dans une armée? Oîi trouver un si grand nombre d'êtres humains obéissant implicitement à un seul esprit qui les domine tous? Où trouver une autre multitude qui agisse comme un seul homme? Où trouver un si redoutable pouvoir entre les mains de ceux qui commandent? Où trouver une si terrible responsabilité pesant sur eux? Si M. Gladstone a établi, comme il le croit, la nécessité impérieuse d'une religion d'État, il a établi à bien plus forte raison qu'il est
impérieusement nécessaire que chaque armée profosse une religion, comme être collectif. Est-ilprôt à adopter cette conséquence?
Le matin du 13 août 1704, deux grands capitaines, égaux en autorité, unis par des lieivS étroits tant publics que privés, mais appartenant à des communions différentes, se préparaient pour une bataille d'oii dépendait là liberté de l'Europe. Marlborough avait passé une partie de la nuit en prières, et avant l'aube il avait reçu la communion conformément aux rites de l'Église d'Angleterre. Il se bâta alors de rejoindre le prince Eugène qui venait probablement de se confesser à un prêtre catholique. Les généraux se consultèrent, arrêtèrent leur plan de concert, puis se rendirent chacun à son poste. Marlborough donna l'ordre de commencer les prières publiques. Les chapelains anglais lurent le service à la tête des régiments anglais. Les chapelains calvinistes des Pays-Bas, sur la tête desquels n'avait jamais reposé la m.ain d'unévêque, adressèrent h Dieu leurs supplications devant les rangs de leurs compatriotes. Au môme instant, les Danois écoutaient peut-être leurs ministres luthériens; les capucins encourageaient peut-être les escadrons autrichiens, priant la Vierge de bénir les armes du saint-empire romain. Labataillecommence,ettous ces hommes qui professent des religions différentes agissent comme les membres d'un seul corps. Le général protestant et le général catholique s'efforcent de se venir en aide et de se surpasser l'un l'autre. Avant le coucher du soleil, l'empire est sauvé. La France a perdu en un jour le fruit de quatrevingts ans d'intrigues et de victoires, et les alliés, qui ont vaincu ensemble, rendent grâces à Dieu séparément, chacun d'après la forme de son culte. Est-ce de l'alhéis-
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. SI5 me pratique? Un homme de sens soutiendrait-il que, parce qu'il y avait dans l'armée alliée communauté d'action e.1 d'intérêt, et parce qu'une immense responsabilité pesaitsur seschefs, il était impérieusementnécessaire que l'armée eût, en sa qualité d'armée, une religion établie, qu'Eugène perdit son commandement à cause de sa foi catholique, que l'on destituât tous les colonels flamands et autrichiens parce qu'ils ne pouvaient pas signer les trente-neuf articles ? Certainement pas. Le grenadier le plus ignorant qui pût se trouver sur le champ de bataille aurait compris l'absurdité d'une pareille proposition. « Je sais, » aurait-il dit, «que le prince de Savoie va à la messe, et que notre caporal Jean ne peut pas la souffrir. Mais la messe n'a rien à faire avec la prise du village de Blenheim. Le prince veut battre les Français, et c'est ce que veut le caporal Jean. Si nous restons unis, nous les battrons très-probablement. Si nous renvoyons tous les papistes et tous les Flamands, Tallard nous aura tous jusqu'au dernier. » M. Gladstone lui-même reconnaîtrait, j'imagine, que notre honnête grenadier aurait été dans le vrai, et s'il en est ainsi, que faut-il en conclure? Il faut renoncer à tous les principes généraux de M. Gladstone sur le pouvoir, sur la responsabilité, sur la personnalité, et sur l'action en commun. Si sa théorie doit subsister, il faut qu'elle repose sur quelque autre base.
J'ai montré, je crois, qu'il peut être à propos de réunir les hommes en associations pour des desseins importants, de donner à ces associations une certaine unilé et une certaine communauté d'intérêts, de les placer sous la direction de chefs revêtus d'une grande puissance et chargés d'une responsabilité solennelle; et cependant qu'il peut
être hors de propos que ces associations professent comme telles un système quelconque de foi religieuse, ou qu'elles accomplissent collectivement les actes d'un culte religieux. Est-il donc prouvé que certaines des grandes associations que nous appelons États ne peuvent rentrer dans ce cas? Je crois fermement que certains États rentrent dans ce cas. Je crois fermement qu'il y a des sociétés au sein desquelles il serait aussi absurde de mêler la théologie au gouvernement, qu'il l'aurait été de la part de l'aile droite de l'armée alliée à Blenheim de commencer, au milieu de la bataille, une controverse avec l'aile gauche sur le purgatoire et le culte des images.
M. Gladstone nous dit que c'est un devoir pour tous ceux, quels qu'ils soient, qui exercent le pouvoir suprême dans l'État, d'employer ce pouvoir à l'avancement de ce qu'ils regardent comme la vérité théologique. Assurément, avant qu'il puisse nous inviter à admettre cette proposition, il est tenu de prouver que ceux qui gouvernent feront plus de bien que de mal en employant ainsi leur pouvoir. La première question à résoudre, c'est celle de savoir si un gouvernement qui se propose comme un de ses principaux buts la propagation de la vérité religieuse, a plus de chance de donner au peuple une bonne direction qu'une mauvaise. M. Gladstone élude celle question, et peut-être n'avait-il rien de mieux k foire. « Si le gouvernement est bon, » dit-il, « qu'il ait pleine liberté dans l'exercice de ses devoirs et de ses pouvoirs
naturels; mais, s'il n'est pas bon, qu'on le rende tel
Nous suivons donc la véritable marche en cherchant d'abord la vraie toca, ou la conception abstraite d'un gouvernement, sans négliger de faire la part du mal et de la fragilité qui sont dans le cœur de l'homme; puis
DES RAPPORTS DE LÉGLISE ET DE L'ETAT. 3i7 en examinant si celle loi<x renferme la capacité, et par conséquent le devoir pour le gouvernement d'élablir des lois, ou de consacrer des ressources à l'avancement de la religion, en un mot, d'exercer un choix en matière de religion. »
Il va de soi que M, Gladstone a parfaitement le droit de discuter toute question abstraite, pourvu qu'il veuille bien se rappeler constamment qu'il ne discute qu'une question abstraite. La question de savoir si un gouvernement parfait serait ou ne serait pas un bon instrument pour la propagation de la vérité religieuse, est certainement un sujet d'étude fort innocent, peut-êtr£ même fort édifiant. Mais il est très-important de ne pas oublier qu'il n'existe pas, et qu'il n'a jamais existé un pareil gouvernement dans le monde. On peut fort innocemment se demander oii irait une pierre jetée en l'air, si la loi de la gravitation n'existait pas. Mais si, après avoir fini ses calculs, on se mettait à jeter des pierres en tous sens, sans réfléchir que le calcul repose sur une fausse hypothèse, et que les projectiles, au lieu de traverser l'espace, vont promptement décrire des paraboles, et briser les vitres et les têtes des voisins, les conséquences de la recherche seraient fort déplaisantes.
Il est très-aisé de dire que les gouvernements sont bons, ou que s'ils ne sont pas bons, il faut les rendre tels. Mais qu'entend-on par un bon gouvernement? Et comment rendre bons tous les mauvais gouvernements qui existent dans ce monde? Et quelle est la valeur d'une théorie qui repose uniquement sur une supposition extravagante au dernier point?
Je n'admets pourtant pas qu'un gouvernement, fût-il môme aussi parfait, en ce qui concerne le but temporel,
3i8 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
que le permet la faiblesse humaine, je n'admets pas, dis-je, qu'un tel gouvernement lût nécessairement propre à propager la vraie religion; car nous voyons que l'aptitude des gouvernements à propager la vraie religion n'est en rien proportionnée à leur aptitude à remplir le but temporel de leur institution. Si nous regardons aux individus, nous voyons que les princes sous la domination desquels les nations ont été le plus efOcacement protégées contre les troubles extérieurs et domestiques, et sous lesquels elles ont fait les plus rapides progrès dans la civilisation, n'ont pas le moins du monde été de bons professeurs de théologie. Prenez, par exemple, le meilleur souverain de la France, Henri IV, un roi qui rétablit l'ordre, qui mit fin à une terrible guerre civile, qui mit les finances dans une excellente condition, qui Ut respecter son pays dans toute l'Europe, et se Qt chérir de la grande masse du peuple qu'il gouvernait. Cependant cet homme fut deux fois huguenot et deux fois papiste. On le soupçonnait fortemeni, comme le fait entendre Davila, de n^avoir point de religion du tout en théorie, et, dans la pratique, il n'était certainement pas fort soumis au frein religieux. Prenez Pierre le Grand, l'impératrice Catherine, Frédéric le Grand. On ne contestera assurément pas qu'en dépit de tous leurs défauts, ces souverains n'aient été au-dessus de la moyenne comme mérite, si on ne regarde qu'au but temporel du gouvernement. A les regarder comme guides théologiques, M. Gladstone les placerait probablement au-dessous des plus abjects radoteurs de la branche espagnole de la maison de Bourbon. De même, quand nous passons des individus aux systèmes, nous ne trouvons nullement que l'aptitude des gouvernements à propager la vérité reli-
pieuse soit proportionnée à leur aptitude h remplir leurs fonctions séculières. Sans admirer aveuglément les institutions qui régissent la France ou l'Amérique, nous croyons bien positif que la personne et la propriété des citoyens sont mieux protégées en France et dans la Nouvelle-Angleterre que dans presque aucune autre société passée ou présente; beaucoup mieux certainement que dans l'empire romain, sous la domination orthodoxe de Constantin et de Théodose. Mais ni le gouvernement de la France, ni celui de la Nouvelle-Angleterre, ne sont organisés de façon à être propres à la propagation de doctrines théologiques. Il ne nous semble môme pas improbable que les erreurs religieuses les plus sérieuses puissent triompher dans un État qui, envisagé uniquement au point de vue des intérêts temporels, ressemblerait beaucoup plus qu'aucun de ceux que nous avons jamais connus à VIUol de ce que devrait être un État.
Mais laissons cette question abstraite, et regardons le monde tel qu'il est. La manière dont les gouvernements obtiennent en général leur pouvoir, rend-elle probable qu'ils aient plus de faveur pour l'orthodoxie que pour l'hétérodoxie? Une nation de barbares fond sur un empire riche et peu belliqueux; elle réduit la population en esclavage, partage le sol, et mêle les institutions qu'elle trouve dans les villes à celles qu'elle apporte de ses forêts. Une poignée d'aventuriers audacieux, enfants d'une nation civilisée, aborde dans quelque pays sauvage, et réduit les indigènes à la servitude. Un général heureux tourne ses armes contre l'État qu'il sert. Une société rendue brutale à force d'oppression se soulève follement contre ses maîtres, balaie toutes les anciennes lois, tous les anciens usages; et quand son premier
320 ESSAIS l'OLlTIQUES ET PHILOSOPHIQUES, paroxysme de rage s'est apaisé, elle se soumet passivement à la première autorité qui sort du sein du chaos. Un chef de parti, comme à Florence, devient imperceptiblement un souverain, et le fondateur d'une dynastie. Un capitaine de mercenaires, comme à Milan, s'empare d'une ville, et s'en rend maître à la pointe de l'épée. Un sénat électif, comme à Venise, usurpe le pouvoir permanent et héréditaire. C'est en général à de tels événements que les gouvernements doivent leur origine, et nous ne voyons rien dans de tels événements qui nous autorise à croire que des gouvernements nés de telle façon soient particulièrement propres à faire la distinction entre la vérité religieuse et l'hérésie.
En outre, lorsque nous examinons les constitutions des gouvernements déjà établis, nous ne trouvons pas qu'elles nous donnent un gage'bien sérieux de l'orthodoxie de ceux qui exercent l'autorité. Tel magistral occupe le pouvoir parce que son nom est sorti d'une bourse; tel autre, parce que son père l'occupait avant lui. Il y a des systèmes représentatifs de toutes sortes, de grands corps électoraux, de petits corps électoraux, le suffrage universel , des conditions de cens élevées. Nous voyons qu'en ce qui touche le but temporel du gouvernement, quelques-unes de ces constitutions sont très-habilement construites, et que la plus mauvaise est préférable à l'anarchie. Nous voyons une sorte de rapport entre la plus mauvaise de ces constitutions et le bien-être temporel de la société. Mais notre intelligence n'est pas de force à comprendre quel rapport peut avoir aucune de ces constitutions avec la vérité ihéologique.
Que nous enseigne l'histoire à ce sujet? Presque tous les goiivornomcntsdn monde ne se sont-ils pas constamment
DES UAPPOnTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 321
Irompés sur les questions religieuses? M. Gladstone dirait, je suppose, que sauf sous le règne de Constantin, de Jovien,etd'un petit nombre de leurs successeurs, et à certains monaents en Angleterre depuis la Réformation, aucun gouvernement n'a été sincèrement attaché à la pure et apostolique Eglise du Christ. Si donc il est vrai que tout gouvernant doive en conscience user de son pouvoir pour la propagation de sa propre religion, il s'ensuit que, pour un gouvernant qui a cru devoir en conscience user de son pouvoir pour ]a propagation de la vérité, il y en a mille qui ont cru devoir user de leur pouvoir pour la propagation de Terreur. Assurément, c'est une conclusion qui révolte le sens commun. Assurément, si l'expérience prouve qu'une machine qu'on emploie dans le but de produire un certain effet, ne le produit pas une fois sur mille, mais qu'elle produit au contraire, dans l'immense majorité des cas, un effet diamétralement contraire, nous n'avons pas tort de dire que ce n'est pas une machine dont le but principal soit d'être employé de la sorte.
Si le magistrat se contentait d'exposer au peuple ses opinions. et ses raisons, et s'il le laissait juger par luimême sans chercher à le corrompre par des promesses ou par des menaces, je verrais peu de raisons de craindre que son intervention en faveur de l'erreur pût nuire sérieusement aux intérêts de la vérité. Je n'ai même, comme on le verra plus tard , aucune objection à ce qu'il se conduise de la sorte, quand il peut le faire en s'acquillaut efficacement des devoirs qui /ui sont plus spécialement confiés. Mais cela ne satisfait pas M. Gladstone. Il voudraitque le magistrat eût recours à des moyens qui sont éminemment propres à faire des mécontents, à
322 ESSAIS POLITIQUES LT l'IlII.OSOpniOUES. faire des hypocrites, à faire d'ayiparenls cl indiffércnls conformistes, mais qui ne sont pas de nature à produire une conviction honnête et raisonnée. Il me paraît évident qu'un liomme qui n'a d'autre désir que de trouver la vérité a phis de chance d'y parvenir qu'un homme qui sait que, s'il prend parti dans un sens, il sera récompensé, et que, s'il prend parti dans le sens contraire, il sera puni. M. Gladstone voudrait que les gouvernements propageassent leurs opinions en excluant tous les dissidents de tous les emplois politiques. C'est-à-dire qu'il voudrait que les gouvernements propageassent leurs opinions au moyen d'un procédé qui n'a pas le moindre rapport avec la vérité ou la fausseté de ces opinions^ en unissant arhitrairement à une série de doctrines certains avantages mondains, et à une autre série de doctrines certains inconvénients mondains. Il est de la nature de la discussion de servir les intérêts de la vérité; mais si les réconipenses et les châtiments servent les intérêts de la vérité, ce n'est que par accident; Il est beaucoup plus facile de trouver des arguments pour la divine autorité de l'Évangile que pour la divine autorité du Coran, Mais il est tout aussi facile, au moyen de l'or ou de la torture, de faire d'un juif un mahomélan que d'en faire un chrétien.
L'esprit d'humanité de M. Gladstone lui fait, il est vrai, repousser avec horreur la toiture et toutes les peines dirigées contre la personne, la propriété cl la liherlé des hérétiques. Il soutient seulement que la conformité à la religion de l'État doit être exigée de tout fonctionnaire, et, h moins que je ne l'aie bien mal compris, il regarderait comme son devoir, s'il en était le maître, de remettre en vigueur l'acte du Test, de le faire exécuter
rigoureusement, et de l'étendre jusqu'à des classes nombreuses de citoyens qui ne tombaient pas sous son application.
Voilà certainement une conséquence légitime de ses principes. Mais pourquoi s'arrêter là? Pourquoi ne pas rùlir les dissidents à petit feu? Tous les raisonnements généraux sur lesquels repose cette théorie conduisent évidemment à la persécution sanguinaire. Si la propagation de la vérité religieuse est un des buts principaux du gouvernement, en qualité de gouvernement; s'il est du devoir d'un gouvernement d'employer à ce but son pouvoir constitutionnel; si le pouvoir constitutionnel des gouvernements s'étend, comme cela n'est pas douteux, jusqu'à faire des lois pour condamner les hérétiques au bûcher; si le bûcher est, comme il l'est certainement, dans bien des cas, un moyen très-efficace de supprimer les opinions; pourquoi ne pas brûler? Si la relation dans laquelle doit être le gouvernement à l'égard du peuple est, comme nous le dit M. Gladstone, une relation paternelle, nous sommes irrésistiblement amenés à conclure que la persécution est justifiable; carie droit de propager leurs opinions au moyen de châtiments, est un droit qui appartient aux parents aussi positivement que le droit d'instruire leurs enfants. On oblige un jeune garçon à assister au culte de famille; on lui défend de lire des livres irréligieux; s'il ne veut pas apprendre son catéchisme, on le met au lit sans souper; s'il s'échappe à l'heure de l'office, on lui donne un pensum. Et que ce jeune garçon fasse montre de la précocité de ses talents en exprimant des opinions impics devant ses frères et ses sœurs, je ne blâmerai pas beaucoup son père, s'il juge, à propos de couper court à la controverse à coups
324 ESSAIS POLITIQUES ET nilLOSOPIllQUES, de cravache. Toutes les raisons qui nous conduisent h penser que les parents sont particulièrement propres à diriger l'éducation de leurs enfants, et que l'ëducalion est un des buts principaux de l'autorité paternelle, nous conduisent à penser en même temps que les parents doivent avoir, au besoin, le droit de punir, pour contraindre des enfants incapables de juger par eux-mêmes, à recevoir une instruction religieuse et à assister au culte public. Pourquoi donc enlever à un gouvernement paternel cette prérogative du châtiment, qui est si éminemment paternelle? Je trouve en outre parfaitement absurde d'employer des incapacités politiques à la propagation d'une opinion, et de se refuser à emploj'er dans le même but d'autres châtiments. Rien, en effet, ne saurait être plus évident que cette vérité : si l'on punit, il faut punir suffisamment. La douleur que cause le châtiment est un mal sans mélange, et ne doit jamais être infligée que pour produire un bien quelconque. C'est une cruauté insensée que d'établir des peines qui tourmentent le criminel sans prévenir le crime. Or il est possible de supprimer les opinions en infligeant sans relâche des persécutions sanguinaires. C'est par ce procédé qu'on a écrasé les loUards. C'est par ce procédé qu'on a étouffé, en Italie et en Espagne, les belles espérances de la Réformalion. Mais je puis, sans danger, mettre M. Gladstone au défi de citer un seul cas oii le système qu'il recommande ait réussi.
D'ailleurs, pourquoi aurait-il le cœur si tendre? Quelle raison peut-il donner i)our pendre un meurtrier, et pour permettre à un hérésiarque d'échapper même à une amende pécuniaire? L'hérésiarque est-il un membre
moins dangereux de la société que le meurtrier? La perte d'une seule âme n'est-elle pas un plus grand mal que la destruction de beaucoup de vies? Et le nombre de meurtres commis par le bravo le plus corrompu qui ait jamais fait commerce de son poignard en Italie, ou par ie boucanier le plus sauvage qui ait jamais rôdé autour de la station des Antilles, est bien petit en vérité, lorsqu'on le compare au nombre d'âmes qui ont été prises dans les pièges d'un seul habile hérésiarque. Si donc l'hérésiarque cause des maux infiniment plus grands que le meurtrier, pourquoi n'est-il pas sujet à la législation pénale, aussi bien -que le meurtrier? Je puis en donner une raison, une raison courte, simple, décisive et conséquente. Je ne cherche pas à atténuer le mal que fait l'hérésiarque; mais je dis que ce n'est pas contre un mal de celte espèce que le gouvernement est chargé de protéger la société. Mais ce que je ne saurais comprendre, c'est comment M. Gladstone, qui regarde le mal que fait l'hérésiarque comme un des maux contre lesquels le gouvernement est charge de protéger la société, peut échapper aux conséquences éviilentes de sa doctrine. Le monde est rempli de cas parallèles. Une marchande d'oranges encombre la rue avec sa brouette, et un policeman la met en prison. Un avare qui a ramassé un million laisse mourir dans un dépôt de mendicité un vieil ami et bienfaiteur, et il n'est pas de tribunal qui ait le droit de le punir de sa bassesse et de son ingratiiude. Est-ce parce que les législateurs trouvent la conduite de la marchande d'orangCb j)lus criminelle que celle de l'avare? Pas du tout. C'est parce que l'encombrement de la voie publique est au nombre des n);uix contre lesquels l'autorité publique doit protéger
la société, et que la dureté de cœur n'est pas de ce nombre. Ce serait le comble de la folie que de dire que l'avare doit certainement être puni, mais qu'il doit être puni moins sévèrement que la marchande d'oranges.
L'hérétique Constance persécute Atlianase; et pourquoi pas? César punira-t-il le voleur qui n'a pris qu'une bourse, et fera-t-il grâce au misérable qui a enseigné à des raillions d'hommes à dépouiller le Créateur de sa gloire pour en revêtir la créature? L'orthodoxe Théodose persécute les ariens avec une égale raison. Punira-t-on de la peine de mort une insulte faite à la majesté des Césars, et ne punira-t-on pas celui qui rabaisse au rang d'une créature le Créateur infini et tout-puissant? J'ai à ces deux questions une courte réponse : « Bendez à César ce qui appartient à César, César est chargé de punir les voleurs et les rebelles. Il n'est pas chargé de propager ou d'anéantir la doctrine de la consubstantialité du Fils avec le Père. » — « Cela n'est pas, » dit M. Gladstone. « César est en conscience obligé à propager ce qu'il regarde comme la vérité sur cette question. Constance est tenu d'établir le culte arien dans tout l'empire, et de renvoyer les plus braves capitaines de ses légions et les plus habiles ministres de son trésor, s'ils professent le symbole de Nicée. Théodose est également tenu de renvoyer tous les fonctionnaires publics qu'ont nommés les empereurs ariens qui l'ont précédé. Mais si Constance impose à Alhanase une amende d'un seul auveus, si Théodose fait emprisonner pendant huit jours un prêtre arien, c'e^t une oppression queriennesauraitjuslifier.» Nos lecteurs seront curieux de savoir comment on établit celle dislincliuu.
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 327 Les raisons que donne M. Gladslone contre les perséculions qui affectent la vie, les membres ou la propriété, peuvent se diviser en deux classes ; d'abord, des raisons auxquelles on ne peut donner ce nom que par excès de politesse, et que la plus déplorable nécessité a seule pu forcer un homme aussi distingué à employer; et ensuite des raisons qui sont véritablement des raisons, et qui ont tant de force qu'elles ne vont pas seulement à prouver d'une façon victorieuse la légitimité de son exception, mais à mettre à néant sa règle générale. Son artillerie se compose, dans cette occasion, de deux espèces de pièces, de pièces qui ne partent pas du tout, et de pièces qui partent si bien qu'elles reculent sur l'artilleur et l'écrasent absolument. « En notre qualité de créatures faillibles, » dit M. Gladstone, « nous n'avons pas le droit, sur de simples spéculations individuelles, d'administrer des peines et des châtiments à nos semblables, soit pour des motifs sociaux, soit pour des motifs religieux. Nous avons le droit de faire observer les lois du pays au moyen de ces peines et de ces châtiments, parce que ce droit nous a été expressément donné par Celui qui a déclaré que les autorités civiles doivent manier le glaive pour punir ceux qui font mal et pour encourager ceux qui font bien. Et de même, dans les choses spirituelles, s'il avait plu à Dieu de donner à l'Église ou h l'État ce pouvoir, pour l'exercer constamment sur leurs membres, ou sur l'humanité en général, nous aurions le droit d'en faire usage; mais il ne paraît pas avoir été reçu, et par conséquent il ne doit pas être exercé. »
Je serais bien fâché de penser que c'est la la seule garantie qui protège nos vies et nos propriétés contre la persécution, l^n homme qui enseigne riiéré^ie n'ibl il
328 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, pas un malfaiteur? L'hérésie n'a-t-elle pas été condamnée chez bien des peuples, et chez nous en particulier, par la loi du pays qu'on a le droit de faire observer au moyen de sanctions pénales, comme le dit M. Gladstone? S'il n'est pas fait une mention spéciale des hérétiques dans le texte auquel fait allusion M. Gladstone, il n'est pas non plus fait une mention spéciale de ceux qui se rendent coupables d'assassinat, de rapt ou de vol sur les grands chemins; et si le silence du Nouveau Testament quant à l'intervention des gouvernements pour arréler les progrès de l'hérésie, est une raison pour ne pas condamner à des amendes ou pour ne pas mettre en prison les hérétiques, c'est assurément une tout aussi bonne raison pour ne pas les exclure des fonctions publiques.
« Dieu, » dit M. Gladstone, « a trouvé bon d'autoriser l'emploi de la force dans un cas, et de ne pas l'autoriser dans l'autre ; car ce fut par rapport à un châtiment infligé par l'épée pour venger une insulte qui lui avait été faite à lui-même, que le Rédempteur déclara que son royaume n'était pas de ce monde, voulant dire apparemment d'une manière toute spéciale qu'on ne devait pas établir d'après les coutumes de ce monde les sanctions destinées à faire observer ses lois. »
En faisant cette citation de mémoire, M. Gladstone a commis une erreur. Les paroles très-remarquables qu'il cite ne paraissent pas avoir eu le moindre rapport avec la blessure faite à Malchus par l'apôtre Pierre. Noire- Seigneur les adressa à Pilate, en réponse à la question : « Es-tu le Roi des Juifs?» Je ne puis m'empôctier de dire que je suis surpris que M. Gladstone n'ait pas plus exactement vériliô une citation de laquelle dépendent princi'
DES RAPPORTS DE L'EGLISE ET DE L'ETAT. 329 paiement, à son avis, les droits qu'ont sur leurs propriélés, sur leur liberté et sur leur vie, des centaines de n)illions de ses semblables, idolâtres et musulmans, catholiques et dissidents.
Les interprétations humaines de l'Écriture que donne M. Gladstone sont dépourvues à un lamentable degré d'une autorité qu'il regarde comme de la plus grande valeur; elles ne sont nullement conformes aux préceptes généraux ou à la pratique de l'Église, depuis le temps où les chrétiens devinrent assez puissants pour persécuter jusqu'à une époque très-rapprochée de nous. Un dogme favorable à la tolérance n'est certainement pas un dogme fjuod semper, quoi ubique, qitod omnibus. Bossuet pouvait (lire, avec trop de vérité, j'en ai peur, que les chrétiens étaient depuis longtemps unanimes sur un point, le droit qu'avait le magistrat civil de propager la vérité par le glaive; que les hérétiques eux-mêmes avaient été orthodoxes quant à ce droit, et que les anabaptistes et les sociniens étaient les premiers qui l'eussent mis en doute. Je ne prétends pas décider quelle est la meilleure explication du texte en question, mais je suis sûr que celle lie M. Gladstone est la pire. A l'en croire, le gouvernement devrait exclure les dissidents de toute fonction, mais ne devrait pas les condamner à l'amende, parce que le règne du Christ n'est pas de ce monde. Je ne vois pas pourquoi la ligne de distincLion qu'il établit ne pourrait l)as être tout aussi bien tracée en cent autres lieux que celui qu'il a choisi. Je ne vois pas pourquo" lord Ghirendon, lorsqu'il recommandait l'acte de 1664 contre les assemblées de dissidents, n'aurait pas pu dire : « Certaines personnes ont pensé qu'il serait utile , non-seulement d'emprisonner, mais encore de mettre au pilori cette
classe d'hommes. Mais je crois, milords, que la peine du pilori nous est interdite par ce passage de l'Écriture : « Mou règne n'est pas de ce monde. » L'archevêque Laud, lorsqu'il jugeait Burton dans la Chamhre étoilée, aurait pu dire : « Je me prononce pour le pilori, et, à vrai dire, je voudrais que tous ces misérables fussent livrés aux flammes; mais Noire-Seigneur a dit que son règne n'est pas de ce monde. » Et Gardiner aurait pu écrire au sheriff du comté d'Oxford : « Veillez à ce qu'on exécute sans retard maître Ridley et maître Lalimer; vous en répondrez sur votre tête devant Sa Majesté la reine. Mais s'ils désirent qu'un peu de poudre à canon abrège leurs tourments, je ne vois pas d'objection à ce que vous le leur accordiez, puisqu'il est écrit : Regnum meum non est de hoc mundo, c'est-à-dire : Mon règne n'est pas de ce monde. »
Mais M. Gladstone a d'autres arguments contre la persécution; et ces arguments ont tant de poids qu'ils sont concluants, non-seulement contre la persécution, mais contre toute sa théorie, a II n'est pas, » dit-il, « de la compétence du gouvernement d'exercer une surveilhmce minutieuse et constante sur l'opinion religieuse. » El il infère de là « qu'un gouvernement excède ses pouvoirs lorsqu'il en vient à adapter aux diverses dissidences religieuses une échelle de chàliments proportionnés aux degrés respectifs dont elles dilfèrent de la croyance établie. Refuser toute faveur aux sectes, c'est une règle simple et unique. Punir les membres de ces sectes proportionnellement à leurs diverses erreurs, c'est, à défaut d'autre objection, une règle qui obligerait /État à se charger de fonctions entièrement ecclésiastiques auxquelles il n'est pas intrinsèquement propre, u
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 331 Je trouve cela parfaitement vrai. Mais comment cela peut-il s'accorder avec la théorie de M. Gladstone? Quoi ! le gouvernement serait incompétent pour exercer sur l'opinion religieuse la très-faible surveillance que suppose le châtiment de la plus mortelle hérésie? Le gouvernement serait incompétent pour juger même les déviations les plus graves de la foi véritable? Le gouvernement ne serait pas appelé par sa nature intrinsèque à décider de l'énormilé comparative des erreurs théologiques? Le gouvernement serait si ignorant sur de tels sujets qu'il devrait renoncera punir, non-seulement des hérésies subtiles que l'œil d'un Cyrille ou d'un Bucer pourrait seul discerner, mais encore le socinianisme, le déisme, le mahométisme, Vidolâlrie, l'athéisme? Mais à qui M. Gladstone confie-l-il le soin de choisir une religion pour l'État, parmi des centaines de religions qui toutes prétendent posséder la vérité? A ce môme gouvernement que M. Gladstone lui-même vient de déclarer tellement peu propre aux recherches théologiques qu'il ne saurait se hasarder à punir un homme qui adore un bloc de pierre muni d'une centaine de têtes et de mains? Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré un plus étonnant exemple d'inconséquence. Quand M. Gladstone veut l)rouver que le gouvernement doit établir et doter une religion, et lui donner comme défense un acte du Test, le gouvernement est to -rrâv dans le monde moral. Ceux qui voudraient le réduire à un but séculier n'ont que des vues peu élevées sur sa nature. Il faut qu'une religion se rattache à l'action du gouvernement, et cette religion doit être celle de la conscience du chef du gouvernement, ou ne pas être. C'est au chef du gouvernement à décider entre les papistes et les proteatauls, les
jansénistes et les molinistes, les arminiens et les calvinistes, les épiscopaliens et les presbytériens, les sabelliens et les trilhéistes, les homoousiens et les homoiousiens, les nestoriens et les eutychéens, les monolhéliles et les monophysites, les pédobaptistes et les an;ibaptiste.s. C'est à lui déjuger à nouveau les actes de Nicée et de Iliraini, d'Éptièse et de Chalcédoine, de Constantinople et de Saint-Jean de Latran, de Trente et de Dordrecht. C'est à lui de trancher la question entre la procession grecque et la procession latine, et de décider si le mystérieux Filioque prendra ou ne prendra pas place dans la croyance nationale. Quand il a pris son parti, il faut qu'il mette un impôt sur toute la nation, afin de payer des ministres qui seront chargés d'enseigner son opinion, quelle qu'elle puisse être. Il doit s'en remettre à son propre jugement, lors même que son jugement serait contraire à celui des neuf dixièmes de la société. Il doit agir d'après son propre jugement, lors môme qu'il courrait le risque d'exciter les mécontentements les plus formidables. Il doit infliger, peut-être à la grande majorité de la population, ce que M. Gladstone est libre d'appeler ou de ne pas appeler du nom de persécution, mais ce que ceux qui auront à en souffrir regarderont toujours comme une persécution. Il doit priver l'Élat des services des hommes les plus distingués, à cause de différences d'opinion souvent trop légères pour être comprises par le vulgaire. Il doit rabaisser et affaiblir la communauté (^u'il gouverne, et d'une nation faire une secte. Dans notre pays, par exemple, des millions de catholiques, des raillions de protestants dissidents, seront exclus de tout pouvoir et de toute dignité. Une grande Uolle ennemie est en mer, mais Nelson ne peut
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ETAT. T-Sl pas commander dans la Manche, s'il confond les personnes dans le mystère de la Trinité. Une armée d'invasion a débarqué dans le Kent, mais le duc de Wellington ne peut se placer à la tête de nos troupes, b'il divise la substance. Et après tout cela, M. Gladstone vient nous dire qu'il serait criminel d'emprisonner pendant un seul jour un juif, un musulman ou un bouddhiste, parce qu'un gouvernement ne peut comprendre de semblables matières et ne doit pas se mêler de questions qui appartiennent à l'Église. Étrange théologien, en vérité, que ce gouvernement, à la fois si savant qu'il est de sa compétence d'exclure Grotius de toute fonction , comme semi-Pélagien, et si ignorant qu'il n'est pas de sa compétence de condamner à une amende d'une roupie un paysan hindou qui a fait un pèlerinage à Jaggernaut.
« Le droit de solliciter et de persuader nos semblables, » dit M. Gladstone, « est un privilège qui nous appartient à tous : l'homme qui est le meilleur et le plus sage est tenu de conseiller celui qui lui est inférieur en sagesse et en bonté; mais il n'est pas seulement dispensé de le contraindre par la force, il est en général tenu de ne pas le contraindre par la force. Il n'est donc pas vrai que les considérations qui obligent un gouvernement à soumettre une religion au libre choix du peuple, lui donnent aussi le droit de forcer le peuple à adopter cette môme religion. »
D'accord. Mais il est vrai que toutes les considérations qui au! .. ^ raient un gouvernement à propager une religion au moyen des incapacités politiques, l'autoriseraient aussi à propager celte religion au moyen de lois pénales. Solliciter! Est-ce de la sollicitation que de dire à un duc catholique qu'il lui faut abjurer sa religion
334 ESSAIS POLITIQUES ET PHI LOSOPIUQrES. OU sortir de Ii Chambre des lords? Persuader! Esl-co de la persuasion que de dire à un avocat doué d'une éloquence et d'un savoir remarquables qu'il vieillira dans sa robe de laine, tandis que ses élèves trôneront au-dessus de lui dans leur hermine, parce qu'il ne peut peut pas digérer les clauses pénales du symbole d'Athanase? M. Gladstone trouverait-il qu'on le laisserait libre d'adopter ou de repousser un système religieux qu'il regarde comme faux, le socinianisme par exemple, si l'on venait lui poser la question en ces termes : « Si vous vous obstinez à rester fidèle à la foi des Pères de Nicée, vous ne serez pas brûlé à Smithfield, vous ne serez pas enfermé dans la prison de Dorchester,. vous ne payerez même pas un double impôt foncier; maïs vous serez exclu de toutes les situations où vous pourriez employer vos facultés avec honneur pour vous-même, et avec profit pour le pays. La Chjimbre des communes, les bancs de la magistrature ne sont pas faits pour des hommes comme vous. Vous verrez des hommes plus jeunes, qui vous sont inférieurs par le talent et par la position, s'élever aux plus hautes dignités et attirer sur eux les regards des peuples, tandis que vous serez condamné h l'oubli et à l'obscurité. Vous avez un fils qui donne les plus belles espérances, un fils que d'autres pères contempleraient avec ravissement. Pour vous les progrès de son rare talent et de sa généreuse ambition seront une torture. Vous le regarderez comme condamné à mener la vie que vous avez menée, la vie abjecte d'un Romain ou d'un Napolitain au milieu du grand peuple anglais. Tous les honneurs, tellement plus précieux que les dons magnifiques des despotes, dont un pays libre orne ses citoyens illustres, seront pour lui, comme ils l'ont lU'
pour vor.s, les objr:s, non l'une riTHilalion et d'une espérance verlueuses, mais d'une envie douloureuse et sans espoir. Élevez-le avec soin, si vous voulez qu'il sente sa dégradation, Élevez-lc avec soin, si vou? voulez stimuler en lui la passion de ce qu'il ne possédera jamais. Élevez-le avec soin, si vous voulez imiter la cruauté de ce lyran Celte qui nourrissait ses prisonniers de viande salée, jusqu'à ce qu'ils demandassent avidement h boire, et qui laissait ensuite tomber une coupe vide dans le cachot où ils étaient condamnés à mourir de soif. » Est-ce là solliciter, persuader, soumettre la religion au libre choix de l'homme? Une amende de mille livres sterling, six mois d'emprisonnement à Newgafe, pour des faits qui ne porteraient pas atteinte à son honneur, causeraient-ils à M. Gladstone une peine aussi vive que celle qu'il ressentirait si l'on venait lui dire qu'on le traitera de la façon dont il voudrait lui-même traiter plus de la moitié de ses compatriotes?
Je ne suis nullement surpris de trouver une pareille inconséquence, môme chez un homme du mérite de M. Gladstone. Le fait est que les hommes sont tous, dans une grande mesure, l'ouvrage de leur temps. En vain un individu chercherait-il h résister à l'influence que doit exercer sur lui la multitude imposante dont il n'est qu'un atome. Il pourra essayer d'être un homme du dixième siècle; mais il n'y réussira pas. Qu'il le veuille ou non, il est un homme du dix-neuvième siècle. H prend part au mouvement du monde moral aussi bien qu'à celui du monde physique. Il ne lui est pas plus possible d'être aussi intolérant qu'il l'aurait été du temps des ïudors, que d'occuper le soir exactement la même place que le matin. Le globe tourne de l'ouest h Test, et il est
330 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, obligé de le suivre dans son cours. Quand il dit qu'il est à l'endroit où il était, il veut dire qu'il a marché du môme pas que tous ceux qui l'entourent. Quand il dit qu'il s'est beaucoup avancé vers l'occident, il veut dire seulement qu'il ne s'est pas avancé vers l'orient tout à fait aussi vite que ses voisins. Le livre de M. Gladstone est, sous ce rapport, une œuvre très-satisfaisante. C'est la mesure de ce qu'un homme peut faire pour être laissé en arrière par le monde. C'est l'effort énergique d'un esprit très-vigoureux pour rester aussi loin que possible en arrière du progrès général. Et cependant, en dépit de tous ses efforts, M. Gladstone ne peut s'empêcher d'être, sur quelques points importants, fort en avant de Locke lui-même, et quelque admiration qu'il puisse éprouver pour Laud, je puis l'assurer qu'il est fort heureux de ne pas avoir écrit du vivant de je primat rempli de zèle, qui aurait certainement réfuté les explications de l'Écriture que j'ai citées, par l'un des arguments les plus poignants qu'on puisse adresser à des oreilles humaines.
Ce n'est pas le seul point sur lequel M. Gladstone n'ait pas osé aller jusqu'au bout des conséquences qu'entraîne sa théorie. S'il y a, dans le monde entier, un État auquel cette théorie soit applicable, c'est l'empire britannique dans l'Inde. Moi qui déteste en général les gouvernements paternels, je suis prêt à reconnaître que les devoirs du gouvernement de l'Inde ont, dans une grande mesure, quelque chose de paternel. Aux Indes, la supériorité des gouvernants sur les gouvernés en fait de science morale est incontestable. La conversion de toute la population à ja plus mauvaise forme qu'ait jamais revêtue le christianisme dans les siècles des plus épaisses ténèbres serait un événement extrêmement heureux. Il n'est pas
DF.S RAPPOFiTS DE l/ÉGMSM ET DE L'ETAT. 337
nécessaire qu'un homme soit chrétien pour qu'il souhaite la propagation du christianisme dans l'Inde ; il suffit qu'il soit un Européen et qu'il ne soit pas trop au-dessous du niveau de bon sens et d'humanité ordinaire en Europe. Comparées à l'importance des intérêts qui sont en jeu dans l'Inde, toutes les questions écossaises et irlandaises qui occupent une si grande place dans le livre de M. Gladstone se réduisent à néant. Dans aucune partie du monde, depuis le règne de Théodose, une population païenne aussi nombreuse n'a été soumise à un gouvernement chrétien. Dans aucune partie du monde, le paganisme n'a été plus cruel, plus licencieux, plus fécond en rites absurdes et en lois pernicieuses. Assurément, s'il est du devoir du gouvernement d'employer son pouvoir et son revenu à faire entrer sept millions de catholiques irlandais dans le sein de l'Église protestante, il est à fortiori du devoir du gouvernement d'employer son pouvoir et son revenu à fiiire des chrétiens de soixante et dix millions d'idolâtres. Si c'est un péché de permettre à John Howard ou à William Penn d'occuper une fonction quelconque en Angleterre, parce qu'ils ne sont pas en communion avec l'Église établie, c'est à coup sûr un péché criant que de laisser parvenir à des situations considérables des hommes qui, dans des temples couverts des emblèmes du vice, s'agenouillent devant les hideuses images de dieux licencieux ou cruels.
Mais non : il parait que l'orthodoxie est plus choquée par les prêtres de Rome que par les prêtres de Kalee. Le simple bâtiment construit en briques, la cave d'Adullam ou la chapelle d'Ebenezer, où des hommes sans culture écoutent un homme à demi-cultivé qui leur
3')8 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, parle de la loi chrétienne de l'amour et de l'espérance chrétienne de la gloire, sont indignes de l'indulgence qu'on réserve pour l'autel où le Thug suspend une partie des dépouilles des voyageurs assassinés, et pour le char qui s'avance en broyant les os des victimes volontaires. « Il y aurait, n dit M. Gladstone, « une exagération absurde à soutenir qu'il est dans le rôle d'un gouvernement comme celui des Anglais dans l'Inde, de mettre immédiatement chacun de ses nouveaux sujets en contact avec le ministère d'une religion nouvelle et entièrement inconnue. » Le gouvernement doit certainement désirer de propager le christianisme. Mais la mesure dans laquelle il doit le faire doit « être limitée par le degré auquel le peuple est disposé à le recevoir. )> Lorsqu'il s'agit de l'Irlande, M. Gladstone ne propose aucune limite de ce genre. 11 est d'avis de donner, bon gré mal gré, aux Irlandais, une Église protestante. « Nous croyons, » dit-il, « que ce que nous plaçons devant eux est de nature à leur être utile, qu'ils le sentent ou non ; et nous croyons que, s'ils ne le sentent pas maintenant, ils le sentiront quand on le leur montrera de bonne foi. Achèterions-nous leurs applaudissements au détriment de leurs intérêts véritables, bien plus, de leurs intérêts spirituels ? »
Et pourquoi M. Gladstone accorde-t-il aux Hindous un privilège qu'il refuse aux Irlandais ? Pourquoi réservet-il sa libéralité la plus grande pour les plus monstrueuses erreurs? Pourquoi témoigne-t-il le plus de respect pour l'opinion du peuple le moins éclairé? Pourquoi contestet-il le droit d'exercer l'autorité paternelle à un gouvernement qui est plus propre à exercer l'autorité paternelle qu'aucun gouvernement qui ait jamais existé dans
DES RAPPOItTS DE L'I^GEISE ET DE L'ÉTAT ^.V.) le monde? Laissons -le répondre lui-même : « Dans l'Inde anglaise, » dit-il, « un petit nombre de personnes qui ont atteint un degré supérieur de civilisation, exercent le pouvoir sur un nombre infiniment plus grand de personnes moins cultivées, iion par contrainte, mais par une libre stipnlntinn avec ceux qui sont gou\c.nés. Or, en de telles circonstances, les droits d'un gouvernement reposent évidemment non pas sur la théorie absolue des principes paternels, ni sur un contrat primordial ou fictif de pouvoirs indéfinis, mais sur un traité exprès et connu; question de droit positif, non de droit naturel. »
Je ne parviens pas à deviner où M. Gladstone a vu ce traité; car, bien qu'il l'appelle un « traité connu», j'affirme sur l'honneur qu'il est absolument inconnu à Calcutta et à Madras, à Leadenhall Street et à Cannon Row, qu'on ne pourra le trouver dans aucune des énormes collections de documents relatifs aux affaires de l'Inde qui remplissent les bibliothèques des membres du Parlement, qu'il a absolument déjoué les recherches de tous les historiens de notre empire oriental, que dans les longs et intéressants débats de 1813 sur l'admission des missionnaires dans l'Inde, débats dont la partie la plus importante a été parfaitement reproduite, grâce au soin des orateurs, on ne trouve pas la moindre allusion à cet important document. Le fait est que ce traité n'existe pas. C'est par la force, c'est par le glaive, ce n'est pas par une libre stipulation avec les gouvernés que l'Angleterre domine sur l'Inde; aucun contrat ne l'oblige à ne pas traiter le Bengale comme elle traite l'Irlande. Elle peut établir un évoque de Patna, et un doyen de Hoogley ; elle peut employer le revenu public à soutenir des pré-
3iO ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, bendiers à Bénarès et des chanoines à Moorshedahad ; elle peut diviser le pays en paroisses, et placer dans chacune de ces paroisses un recteur jouissant d'un revenu fixe, le tout sans enfreindre une convention positive. Si un pareil traité existe, M. Gladstone ne peut éprouver la moindre difficulté à faire connaître la date et les termes de ce traité, et, par-dessus tout, l'étendue précise du territoire sur lequel nous nous sommes criminellement engagés à nous rendre coupables d'athéisme pratique. Le dernier point est d'une grande importance ; car les provinces de notre empire indien ayant été acquises à différentes époques, et par des procédés trèsdifférents, ce ne serait pas au moyen d'un seul traité, ce ne serait même pas au moyen de dix traités qu'on pourrait justifier le système que poursuit notre gouvernement dans l'Inde.
Voici l'exacte vérité. Jamais un homme de bon sens ne rêverait d'appliquer à l'Inde la théorie de M. Gladstone, parce que, si elle était appliquée, elle détruirait inévitablement notre empire, et, avec notre empire, la meilleure chance de répandre le christianisme parmi les natifs. M. Gladstone l'a senti. D'une fliçon ou d'une autre, il fallait sauver sa théorie et en éviter les monstrueuses conséquences. Je suis parfaitement sûr qu'il est incapable de dénaturer volontairement la vérité. Mais je ne puis l'absoudre de ce manque involontaire de loyauté dont n'est presque jamais entièrement exempt l'homme le plus loyal, quand il est fortement attaché à une opinion. Je crois qu'il a reculé devant les désastreuses conséquences que produirait son système s'il était essayé dans l'Inde, mais qu'il n'a pas voulu le dire, de peur de s'exposer au reproche de sacrifier les principes à l'op-
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ETAT. ail
porlunité, mot que toute son école a en horreur. En conséquence, il s'est emparé de l'idée d'un traité, idée qui a dû, je crois, prendre naissance dans quelque expression rhétorique qu'il n'a pas bien comprise. Il y a un excellent moyen d'éviter de tirer une conclusion fausse d'une majeure fausse, c'est d'avoir une mineure fausse. L'histoire inexacte sert admirablement de correctif aux théories déraisonnables. C'est ce qui arrive dans le cas qui nous occupe. On pose une règle générale qui est mauvaise, et on la maintient obstinément, tant qu'elle ne mène pas à des conséquences trop monstrueuses pour la bigoterie humaine. Mais lorsque les conséquences deviennent si horribles que Christ Church lui-même frémit et qu'Oriel lui-môme recule épouvanté, alors on esquive la règle au moyen d'un contrat fictif. On oppose à une obligation imaginaire une autre obligation également imaginaire. M. Gladstone prêche d'abord aux gouvernements le devoir de se lancer dans une entreprise tout aussi raisonnable que les Croisades, puis il les en dispense sous prétexte d'un traité qui est aussi authentique que la donation de Constantin au pape Sylvestre. Son système ressemble prodigieusement à une fausse obligation au dos de laquelle est inscrite une fausse décharge.
C'est avec un peu plus d'apparence de raison que M. Gladstone fait reposer sur un contrat les droits de l'Église d'Ecosse; cependant il regarde ce contrat comme injustifiable, et il parle de l'établissement de l'Église d'Ecosse comme d'une tache honteuse qui souille le règne de Guillaume III. Assurément il serait amusant, s'il n'était pas triste, de voir un homme rempli de vertus cl de mérite ne pas se montrer satisfait des calamités
353 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, qu'une Église constituée sur de faux principesa amenées sur l'empire, et regretter que l'Ecosse ne soit pas dans le môme état que l'Irlande ; qu'un agitateur écossais ne lève pas tribut et ne dispose pas des élections ; qu'une association presbytérienne ne partage pas avec le gouvernement le pouvoir suprême ; que des meetings àe precursors Qi de repeelet^s ne couvrent pas les flancs de Calton Hill ; que vingt-cinq mille soldats ne soient pas nécessaires pour maintenir l'ordre au nord de la Tweed, et que l'anniversaire de la bataille du pont de Botliwell ne soit pas régulièrement célébré par des insultes, des émeutes et des meurtres. J'aurais de la peine à trouver un plus puissant argument contre le système de M. Gladstone que celui que fournit l'Ecosse. l..a politique qu'on a suivie dans ce pays a été en opposition directe avec la politique qu'il recommande. Il en est résulté que l'Ecosse, qui était jadis l'une des contrées les plus arriérées, les plus pauvres et les plus turbulentes de l'Europe, est devenue l'une des contrées les plus civilisées, les plus florissantes et les plus tranquilles. Les atrocités qui se commettaient fréquemment lorsqu'une église impopulaire exerçait la domination, sont inconnues. En dépit d'une aversion mutuelle, la plus amère qui ait jamais pu séparer deux peuples, les deux royaumes qui composent notre île ont été unis d'une façon indissoluble. De l'ancien sentiment national il ne reste que des vestiges qui ont leur charme et leur utilité, qui inspirent les poêles et font naître une émulation généreuse et amicale dans l'âme des soldats. Mais en tout ce qui concerne le but du gouvernement, les deux peuples n'en font qu'un. Et pourquoi cela? La raison en est bien simple. Les deux peuples ne font (pi'uu on tout ce qui
concerne le but du gouvernement, parce que dans leur union, on ne s'est préoccupé que du vrai but du gouvernement. Les deux peuples ne font qu'un, parce qu'il y a deux Églises.
Telle est l'union de l'Angleterre et de l'Ecosse, union qui ressemble à l'union des membres d'un corps sain et vigoureux, tous mis en mouvement par une même volonté, et coopérant tous à des buts communs. Le système de M. Gladstone aurait produit une union qu'on ne pourrait comparer qu'à celle qui forme le sujet d'une étrange fable persane. Le roi Zohak (je raconte l'histoire comme nous l'a racontée M, Southey), permit au diable de baiser ses épaules. A l'instant deux serpents en sortirent, et, dans leur avidité, ils se jetèrent sur sa tête et cherchèrent à pénétrer jusqu'à son cerveau. Zohak les saisit et les déchira avec ses ongles. Mais il s'aperçut que les serpents étaient une partie inséparable de sa propre personne, et que c'était sa propre chair qu'il lacérait. Peut-être pourrions-nous trouver, en parcourant le monde, quelque union politique de cette nature, quelque état d'une monstruosité hideuse, condamné à posséder un seul principe de sensation et deux principes de volonté, se détestant et se torturant soi-même, composé de parties qui sont poussées par une impulsion irrésistible à se faire souffrir mutuellement, qui sont forcées de sentir ce qu'elles infligent, qui sont divisées par une haine irréconciliable, et cependant unies dans une identité indissoluble. Dans sa tendre sollicitude pour Zohak, M. Giiidstone est mécontent parce que le diable n'a encore baisé qu'une seule épaule, parce qu'il n'y a pas sur l'épaule gauche un serpent déchirant et déchiré pour
3ii ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
tenir compagnie à son frère qui déchire l'épaule droite.
Mais poursuivons noire examen de la théorie de M. Gladstone. Après avoir, comme il le croit, démontré qu'il est du devoir du gouvernement de professer une religion quelconque, bonne ou mauvaise, et d'établir celte religion, il en vient à se demander quelle religion un gouvernement doit préférer, et il tranche la question en faveur de la forme qu'a revêtue le christianisme en Angleterre. L'Église d'Angleterre est, à son avis, la pure Église universelle du Christ, qui possède la succession apostolique des ministres, et dans le giron de laquelle se trouve l'uniié qui est essentielle h la vérité. Il réclame pour ses décisions un degré de respect bien supérieur à tout ce qu'elle a jamais réclamé pour elle-même dans ses formulaires, bien supérieur à ce que l'école modérée de Bossuet demande pour le pape, et à peine inférieur à ce que celle école voudrait attribuer au pape cl au concile général réunis. Se séparer de sa communion, c'est se rendre coupable de schisme. Rejeter ses traditions ou ses interprétations de l'Écriture, c'est une criminelle présomption.
M. Gladstone dénonce le droit de libre examen, tel qu'on le comprend en général dans toute l'Europe protestante, comme un monstrueux abus. Il se déclare favorable, il est vrai, à l'exercice du libre examen, mais d'après un mode qui lui est personnel. Nous avons, à l'en croire, le droit de juger vraies toutes les doctrines de l'Église d'Angleterre, mais non le droit de ne pas les juger vraies. Il nous assure qu'il n'a pas la moindre objeclion h ce qu'on se livre sur les questions religieuses il (l'actives recherches. Au contraire, il trouve ces recherches cxlrômement désirables, tant qu'elles n'en-
DES R.\PPOnTS DK L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAl. 3i5 gendrcnl pas la diversilé des opinions ; ce qui (''qnivanl à peu près à recommander Tusage d'un feu qui ne brûle pas les maisons, ou d'une eau-de-vie qui n'enivre pas. Il croit qu'il est possible à l'humanité d'exercer librement et vigoureusement son esprit sur les questions théologiques, et d'en venir néanmoins à un parfait accord avec elle-même et avec l'Église d'Angleterre. Et, autant que j'ai pu le découvrir, il ne donne aucune raison pour penser ainsi, sinon que tous ceux qui exercent vigoureusement et librement leur esprit sur les théorèmes d'Euclide y donnent leur assentiment. « L'activité du libre examen, » dit-il avec vérité, « n'est pas en opposition directe avec l'unité et la force de conviction dans les mathématiques. » Sur ce fait incontestable, il base un argument tant soit peu contestable. Tous ceux qui pensent avec liberté sont d'accord avec Euclide, nous dit-il. Mais l'Église est autant dans le vrai qu'Euclide. Pourquoi donc tous ceux qui pensent avec liberté ne seraient-ils pas d'accord avec l'Église? Je pourrais poser bien des questions de môme nature. Prenons la proposition que le roi Charles P' a écrit Vlcon Basilike. Il n'est pas douteux que l'affirmative ou la négative de cette proposition est aussi vraie qu'il l'est que deux côtés d'un triangle sont plus grands que le troisième. Pourquoi donc le docteur Wordsworth et M. Hallam, qui s'accordent à penser que deux côtés d'un triangle sont plus grands que le troisième, ne peuvent-ils pas s'entendre sur l'authenticité de Vlcon Bosilike? a L'état des sciences exactes prouve, » dit M. Gladstone, « qu'en ce qui regarde la religion, l'association de ces deux idées, la libre activité de la pensée et la variété des conclusions, est une association fausse. » Nous pourrions tout aussi
3iG ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
bien retourner l'argument dans l'autre sens, et conclure de la variété des opinions religieuses qu'il doit y avoir nécessairement des sectes mathématiques hostiles, les unes niant, et les autres affirmant que le carré de l'hypothénuse est égal aux carrés des deux autres côtés. Mais je ne trouve pas que ces analogies aient la moindre valeur. Pour nous assurer de la tendance du libre examen, nous n'avons qu'à ouvrir les yeux et à regarder le monde au milieu duquel nous vivons ; et nous voyons que, sur les questions mathématiques, le libre examen produit l'unité, et que, sur les questions morales, le libre examen produit la diversité. Il y aurait assurément moins de diversité dans les opinions, si ceux qui se livrent à des recherches étaient plus diligents et plus sincères. Mais il y aura toujours de la diversité même entre les esprits les plus diligents et les plus sincères, tant que la constitution de l'esprit humain et la nature de l'évidence morale n'auront pas changé. Il est fort triste que nous n'ayons pas à la fois la liberté et l'unité; il est fort triste aussi que nous n'ayons pas des ailes. Mais nous avons autant de chances de voir disparaître l'un de ces défauts que l'autre. Ce n'est pas seulement en religion qu'existe cette diversité : on la retrouve dans toutes les matières qui reposent sur l'évidence morale, dans les questions judiciaires, par exemple, et dans les questions politiques. Tous les juges feront une règle de trois d'après le môme principe, et arriveront au même résultat. Mais il ne s'ensuit pas que, quelque laborieux et quelque honnêtes qu'ils puissent être, ils doivent être tous du même avis dans l'affaire Douglas. De même, il est chimérique d'espérer qu'il existe jamais une constitution libre sous l'autorité de luquellc tous les représentants soient élus
à Punanimilé, et toutes les lois adoptées à l'unanimité; et il serait ridicule, de la part d'un homme dÉtat, de passer son temps à s'étonner et à déplorer que des gens qui sont d'accord sur la question de savoir que deux et deux font quatre, ne puissent pas s'entendre sur la nouvelle loi des pauvres, ou sur l'administration du Canada.
On peut suivre deux conduites raisonnables et conséquentes par rapport à l'exercice du libre examen ; on peut se conduire comme les catholiques romains, qui l'interdisent à cause de ses inconvénients inévitables, ou comme les protestants, qui le permettent en dépit de ses inconvénients inévitables. Ils sont les uns et les autres plus raisonnables que M. Gladstone, qui voudrait avoir le libre examen sans ses inconvénients inévitables. Les catholiques romains produisent le repos par la stupeur. Les protestants encouragent l'activité, bien qu'ils sachent que partout où il y a beaucoup d'activité, il y a un peu d'aberration. M. Gladstone veut l'unité du quinzième siècle jointe à l'esprit actif et curieux du seizième. Autant vaudrait souhaiter d'être dans deux endroits à la fois.
Quand M. Gladstone dit que nous « voulons la diversité des opinions, que nous voulons et appelons l'erreur, le mensonge, l'aveuglement, et que nous faisons parade de ces diversités, sous prétexte qu'elles attestent une liberté qui n'a quelque valeur que lorsqu'elle contribue à l'unité dans la vérité, » il s'exprime avec plus d'énergie que de précision. Personne n'aime la diversité pour l'amour de la diversité. Mais quand on croit en conscience qu'à tout prendre, le libre examen prolilc à la vérité, et que, par suite de l'imperlcclion des
a48 ESSAIS POLITIQUES ET PH ILOSOPIIIQUES. facultés humaines, partout où il y a beaucoup de libre examen, il y aura quelque diversité, on peut sans incon- Tenance regarder une telle diversité, bien que mauvaise en soi, comme un bon signe. C'est un fait très -malheureux qu'il y ait dans Londres dix mille voleurs. Mais si l'on considère ce fait à un certain point de vue, on y trouve des motifs de se réjouir. Quelle autre ville pourrait entretenir dix mille voleurs? Quelle doit être la masse de richesses contenue dans Londres, puisque les fragments glanés par une criminelle industrie s'élèvent à un chiffre si considérable ! Saint Kilda ne pourrait pas faire vivre un seul escroc. Le chiffre des vols est, dans une certaine mesure, un indice du chiffre des industries utiles et des spéculations judicieuses. Et de même que nous pouvons conclure du grand nombre de coquins qui se trouvent dans une ville qu'on y gagne honnêtement beaucoup d'argent, de môme nous pouvons souvent tirer, de la masse d'erreurs qui existe dans une communauté, une conclusion satisfaisante quant à l'ardeur avec laquelle l'esprit public se livre aux recherches qui seules peuvent conduire à une conviction raisonnée de la vérité.
M. Gladstone semble croire que la plupart des prolestants pensent qu'une doctrine peut être à la fois vraie et fausse, ou qu'ils trouvent indifférent qu'on adoplc une conclusion vraie ou fausse, lorsqu'il s'agit de questions religieuses. S'il existe des protestants ayant des idées aussi absurdes, je les lui abandonne.
La doctrine protestante concernant le droit de libre examen, la doctrine qui est le fondement commun de l'Kglise anglicane, de l'Église luthérienne et de l'Kglise calviniste, la doctrine par laquelle toutes les sectes dis-
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISK ET DE L'ÉTAT. 3i0 sidentes justifient leur séparation, n'est pas, je crois, que deux opinions contraires puissent être l'une et l'autre vraies; ce n'est pas non plus que la vérité et l'erreur soient également bonnes, ni que toute erreur spéculative soit nécessairement innocente, mais c'est qu'il n'y a pas sur la face du globe un corps visible aux décrets duquel les hommes soient tenus de soumettre leur jugement personnel en matière de foi.
Y a-t-il toujours un corps visible de cette nature? Existait-il en l'an 1500? Et, s'il n'existait pas, pourquoi sommes-nous obligés de croire qu'il existe en 1839? S'il y avait en l'an 1500 un corps visible de cette espèce, quel était-il ? Était-ce l'Église de Rome ? Et comment l'Église d'Angleterre peut-elle être orthodoxe aujourd'hui, si l'Église de Rome était orthodoxe alors?
« La situation de l'Angleterre, » ditM. Gladstone, « était entièrement différente de celle du continent. Sa Réformation, loin d'avoir détruit l'unité et la succession de l'Église dans son ministère apostolique, l'a maintenue avec succès. Nous avons donc encore parmi nous les témoins héréditaires et ordonnés de la vérité, qui nous la transmettent par une série non interrompue depuis le temps de Notre -Seigneur Jésus-Christ et de ses apôtres. Voilà ce qui est pour nous la voix ordinaire de l'autorité, d'une autorité également raisonnable et également vraie, que nous voulions l'entendre, ou que nous lui fermions nos oreilles. »
Le raisonnement de M. Gladstone n'est pas aussi clair qu'on pourrait le désirer. « Nous avons parmi nous, » ditil, « des témoins héréditaires et ordonnés de la vérité, et leur voix est pour nous la voix de l'autorité. » Sans aucun doute, s'ils sont les témoins de la vérité, leur voix e^t la
voix de l'autorité. Mais cela équivaut à peu près à dire que la vérité est la vérité. La vérité n'e>t pas plus vraie parce qu'elle vient des apôtres en droite ligne. Le symbole de Nicée n'est pas plus vrai dans la bouche de l'archevêque de Cantorbéry que dans celle d'un niodérateur de l'Assemblée générale. Si notre respect pour l'autorité de l'Église ne doit prendre sa source que dans notre conviction de la vérité de ses doctrines, nous arrivons tout de suite au monstrueux abus qu'on appelle l'exercice protestant du libre examen. Mais si M. Gladstone veut dire que nous devons croire que l'Église d'Angleterre enseigne la vérité, parce qu'elle est en possession de la succession apostolique, je doute fort qu'on puisse soutenir une pareille doctrine. D'abord, quelle preuve avons-nous de ce fait? Nous avons entendu dire^ il est vrai, que la Providence a dû intervenir pour maintenir la succession apostolique dans la véritable Église. Mais c'est un argument qui est bon pour des esprits d'une autre espèce que celui de M, Gladstone. Je doute qu'il vienne nous dire que l'Église d'Angleterre est la véritable Église parce qu'elle est en possession de la succession, et qu'elle est en possession de la succession parce qu'elle est la véritable Église.
Quelle preuve avons-nous donc du fait delà succession apostolique? Et ici nous pourrions facilement défendre la vérité contre Oxford en employant les arguments dont se servit jadis Oxford pour défendre la vérité contre Romo. Dans cette phase de notre lutte avec M. Gladstone, les seules armes, pour ainsi dire, dont nous ayons besoin, sont celles que nous trouvons dans l'arsenal trèsbien fourni et très-bien ordonné de Chillingworth.
L'ordination transmise des apôtres à un ministre an-
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ETAT. 351 glais de notre lemps duil s'être opérée au moyen d'un très-grand nombre d'intermédiaires. Il est probable qu'il n'y a pas dans l'Église d'Angleterre un seul ministre qui puisse faire remonter sa généalogie spirituelle d'évôque en évoque aussi loin que l'époque de la conquête. Il reste bien des siècles pendant lesquels l'bistoire de la transmission des ordres est plongée dans les plus profondes ténèbres. Et pour qu'il soit un prêtre d'après le principe de la succession apostolique, il faut supposer pendant ce long période des milliers d'événements qu'on peut tous, sans une improbabilité cboquanle, révoquer en doute. Aucun de ces événements n'est prouvé. Nous ne savons même pas le nom ou le pays natal des hommes auxquels on tient pour établi que ces cboses sont arrivées. Nous ne savons pas si les ancêtres spirituels de tel ou tel de nos contemporains étaient Espagnols ou Arméniens, ariens ou orthodoxes. En l'absence totale de preuves particulières, nous avons assurément le droit d'exiger qu'on nous prouve péremptoirement que la plus stricte régularité a été observée par toutes les générations successives, et que les fonctions épiscopales n'ont jamais été confiées à des hommes qui n'étaient pas évoques en vertu de la succession apostolique. Mais rien ne nous le prouve. D'abord, nous ne possédons pas de renseignements complets et exacts sur l'organisation de l'Église pendant le siècle qui suivit la persécution de Néron. Nul témoignage contemporain, nul témoignage que l'on puisse regarder comme décisif, n'établit que, pendant caille période, les directeurs de toutes les petites sociétés chrétiennes dispersées dans l'empire romain aient exercé leur autorité spirituelle en vertu d'une sainte ordination venue
352 I:SSA1S l'OLlTlQUtS KT PHILOSOPHIQUES.
des apôtres. On a passionnément discuté sur la question de savoir si la constitution de la primitive Église ressemblait plus à la forme anglicane qu'à la forme calviniste. C'est une question sur laquelle des hommes doués de beaucoup de talent, de science et de piété, ont différé et différent encore beaucoup aujourd'hui. C'est une question sur laquelle une bonne moitié de l'érudition et de la sagacité de l'Europe protestante s'oppose, depuis la Réformation, aux prétentions de l'Église anglicane. M. Gladstone lui-même, j'en suis persuadé, aurait la franchise de reconnaître que, si l'on n'admettait d'autres preuves que celles que fournit la littérature chrétienne authentique des deux premiers siècles, le bon sens ne parlerait pas en faveur de la prélature. Et s'il examinait la question avec le calme qu'il apporterait à l'étude d'une controverse sur les comices des Romains ou sur le Wittenagemot des Anglo-Saxons, il trouverait probablement que l'absence de témoignages contemporains pendant une si longue période laisse un vide que des témoignages postérieurs, quelque nombreux qu'ils puissent être, ne sauraient que très - imparfaitement combler. Assurément, il est impolitique de faire reposer les doctrines de l'Église d'Angleterre sur une théorie historique que quatre-vingt-dix-neuf protestants sur cent regarderaient comme beaucoup plus contestable qu'aucune de ces doctrines. Et ce n'est pas tout. Une profonde obscurité enveloppe l'histoire du moyen âge, et les faits qu'on arrive à distinguer à travers cette obscurité, prouvent que l'Église é'ait extrêmement mal gouvernée. Les livres nous parlent de sièges importants vendus publiquement, donnés ou retirés par des soulèvements poinilairos, conférés là par une femme dé-
vergondée à son amant, ailleurs par un belliqueux baron à l'un de ses parents encore dans l'adolescence. Les livres nous parlent d'évêques âgés de dix ans, d'évôques âgés de cinq ans, de papes presque enfants qui rivalisaient de débauche avec Caligula, bien mieux, d'une papesse. Et quoique ce dernier fait, jadis reçu dans toute l'Europe, ait été repoussé par les sévères investigations de la critique moderne, les plus sagaces de ceux qui le rejettent ont reconnu qu'en soi il n'avait rien d'improbable. Dans notre propre île, Alfred se plaignait qu'il n'y eût pas au sud de la Tamise un seul prêtre capable de lire soit le latin soit l'anglais, et qu'il n'y en eût que fort peu au nord de ce fleuve. Et ce clergé illettré exerçait son ministère au milieu d'une population grossière et à demi païenne, au sein de laquelle des pirates danois qui n'avaient jamais reçu le baptême, ou qui l'avaient reçu par centaines sur le champ de bataille, se mêlaient à des paysans saxons dont les connaissances religieuses ne dépassaient pas de beaucoup les leurs. L'état de l'Irlande était encore plus triste. « Tota illa per universam Hiberniam dissolutio ecclesiasticee disciplinée, ille ubique pro consuetudine Christiana sœva subintroducta barbaries, » telles sont les expressions de saint Bernard. Nous avons donc quelque peine à comprendre comment un ministre peut avoir la ccfnfiance que l'ordination lui a été transmise régulièrement. Est-il ou non un vrai successeur des apôtres? C'est une question qui dépend d'une foule d'événements de la nature de ceux-ci : Ne se peut-il pas que du temps du roi Ethehvolf, un prêtre stupide, chargé de baptiser des centaines de prisonniers danois venant de choisir entre les fonts baptismaux et la potence, ait omis par hasard de baptiser un de ces prosélytes peu
S34 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, convaincus? Ne se peut-il pas qu'au septième siècle, un imposteur dépourvu de toute consécration, se soit fait passer pour un évoque auprès d'une tribu de Scots incultes, ou qu'un enfant de douze ans ait conféré le caractère épiscopal à un enfant de dix ans, par une cérémonie bâclée pendant qu'il était trop ivre pour savoir ce qu'il faisait?
Depuis le premier siècle, plus de cent mille personnes ont, selon toute probabilité, exercé les fonctions d'évêqne. Il est parfaitement certain qu'un grand nombre de cesévêques n'ont pas exercé leurs fonctions en vertu de la succession apostolique. Hooker admet qu'il y a eu de fréquentes exceptions à la règle générale, et avec une hardiesse digne de son grand et politique esprit, il déclare que ces exceptions furent souvent justifiables. «Il peut souvent y avoir, » dit-il, « des motifs très-Justes et très-suffisants pour admettre une ordination conférée sans l'intervention d'un évêque. Là où l'Eglise a absolument besoin d'un ministre, et oii elle n'a ni ne peut avoir un évêque pour conférer les ordres, l'institution ordinaire de Dieu a pu souvent, et peut céder le pas. Nous ne devons donc pas prétendre absolument et sans exception que dans toute ordination valable il doit y avoir descendance directe du pouvoir apostolique par une succession continue d'évéques. » On ne saurait douter, je crois, que la succession, si tant est qu'elle ait jamais existé, n'ait été souvent interrompue d'une façon beaucoup moins respectable. Supposons par exemple, et je suis sûr que tous les lecteurs un peu instruits reconnaîtront que cette supposition n'a rien d'improbable, supposons qu'au troisième siècle un homme d'esprit, mais sans principes, qui, dans le coih's d'une vie errante et peu honorable, a
ét6 catéchumène à Àntioche et s'y est familiarisé avec les doctrines et les usages des Chrétiens, se rende ensuite à Marseille, où il trouve une société chrétienne riche, libérale, au cœur simple. Il sedonnepour un Chrétien, se fait remarquer par sentaient et son prétendu zèle, et finit par être élevé à la dignité épiscopalc sans avoir jamais été baptisé. Ceuxqui ont lu la vie dePérégrinus reconnaîtront qu'un tel événement pouvait arriver et n'avait même rien que de fort probable. Les vertus mêmes qui distinguaient les premiers Chrétiens, semblent les avoir laissés sans défense contre les ruses qui trompaient « Uriel, bien qu'il gouvernât le soleil, et que, parmi tous les habitants du Ciel, il passât pour l'esprit le plus pénétrant (1). » Cet imposteur qui n'a pas reçu le baptême n'est évidemment pas un successeur des apôtres. Il n'est pas môme un Chrétien; et tous les ordres qui ont été conférés par ce prétendu évoque sont absolument sans valeur. Savez-vous assez bien l'état du monde et l'état de l'Eglise au troisièm.e siècle pour pouvoir affirmer qu'il n'y a pas eu à cette époque vingt évêques de cette espèce? Chaque cas analogue produit une interruption dans la succession apostolique.
Supposons maintenant que, dans la chaîne qui unit les apôtres aux missionnaires qui ont les premiers annoncé l'Évangile dans les parties les plus sauvages de l'Europe, il y ait eu une seule interruption de la nature de celles qu'Hooker regarde comme fréquentes et justifiables, ou de la nature de celles qu'ont pu produire l'hy-
(IJ Uriel, Ihough Régent of the ?iin, and held
The sharpest-sighted spirit of ail in lieaven.
pocrisie et la cupidilé, qui peut dire ies résiillals de celle seule interruption? Supposons que saint Patrick, par exemple, s'il a jamais existe, ou Théodore de Tarse qui, au seplièm^i siècle, consacra, dit-on, les premiers évoques d'un grand nombre de sièges anglais, n'aient pas reçu la véritable ordination apostolique, n'est-il pas concevable qu'une telle circonstance porterait atteinte à l'ordination d'un grand nombre de ministres vivant de nos jours? Et s'il était possible, ce qui n'est assurément pas le cas, de prouver qu'au troisième siècle, l'Église fût encore en possession de l'ordinalion apostolique, il serait impossible de prouver qu'au douzième siècle, celle ordination traditionnelle ne fût pas déjà suffisamment perdue pour qu^il fut difficile à un ecclésiastique d'être certain de la descendance légitime de son caractère spirituel. El, s'il en avait été ainsi, aucune précaution subséquente n'aurait pu porter remède au mal.
Cbillingworth établit la conclusion à laquelle il était arrivé à ce sujet en quelques paroles très-remarquables. « Il me paraît extrêmement improbable, et môme cousin germain de l'impossible, que sur dix mille vérités non démontrées il n'y en ait pas une seule fausse, que sur dix mille conditions nécessaires, qui toutes les dix mille peuvent faire défaut, il n'en manque pas une seule. De sorte que cette assurance est comme une machine composée d'une multitude innombrable de pièces, dont il est singulièrement vraisemblable que quelques-unes ne seront pas en place : et cependant, si une seule pièce manque, toute la machine est nécessairement détruite : celui donc qui voudra les réunir, et peser mûrement tous les moyens possibles d'éteindre et d'annuler la prêtrise dans l'Eglise de Home, sera très-porté h penser
qu'il y a cent à parier contre un que, sur cent soi-disant prêtres, il n'y en a pas un seul véritable ; bien mieux que, parmi les millions de prêtres qui composent la hiérarchie de l'Église romaine, il n'y en a pas vingt véritables. » Je ne prétends pas savoir précisément jusqu'à quel point les canonistes d'Oxford sont d'accord avec ceux de Rome quant aux circonstances qui annulent l'ordination. Je n'irai donc pas aussi loin que Chiilingworlh. Je dis seulement que je ne vois rien qui prouve d'une façon satisfaisante que l'Église d'Angleterre possède la succession apostolique. Et après tout, si M. Gladstone pouvait prouver la succession apostolique, que prouverait la succession apostolique? Il dit que « nous avons parmi nous les témoins ordonnés et héréditaires de la vérité, qui nous la transmettent par une série non interrompue depuis le temps de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de ses Apôtres. » Est-ce bien vrai? Est-il douteux qu'au sein de l'Église d'Angleterre les ordres sacrés dérivent en général de l'Église de Rome? L'Église d'Angleterre ne déclare-t-elle pas, M. Gladstone lui-même ne reconnaît-il pas que l'Eglise de Rome enseigne beaucoup de choses fausses, et condamne beaucoup de choses vraies? Et n'est-il pas évident que, sur tous les points où les doctrines de l'Eglise d'Angleterre diffèrent de celles de l'Église de Rome, l'Eglise d'Angleterre transmet la vérité par une série interrompue?
Il peut être parfaitement vrai que les fondateurs, laïques et ecclésiastiques, de l'Eglise d'Angleterre, aient corrigé dans les doctrines de l'Eglise de Rome tout ce qui avait besoin de correction, et rien de plus. Mais je ne puis admettre le f.iit que l'Église d'Angleterre possède la succession apostolique comme preuve de sa perfeclioa.
3r)8 ESSAIS rOLITlQUKS ET PHILOSOPHIQUES. Un fleuve ne saurait s'élever plus haut que sa source. La succession des ministres dans l'Éylise d'Angleterre, dérivée comme elle l'est de l'Église de Rome, ne peut pas prouver davantage en faveur de l'Église d'Angleterre qu'elle ne prouve en faveur de l'Église de Rome. INIais ce n'est pas tout. Les Églises Ariennes qui avaient jadis la prédominance dans les royaumes des Ostrogoths, des Visigcths, des Burgondes, des Vandales et des Lombards, étaient toutes des Églises épiscopales, et elles avaient toutes de plus justes prétentions à la succession apostolique que l'Eglise d'Angleterre, puisqu'elles étaient beaucoup plus voisines des temps apostoliques. En Orient, l'Eglise Grecque, qui est divisée des Eglises d'Occident sur des points de doctrine, peut également prétendre à cette succession. L'Eglise Nestorienne , TÉglise Eutychéenne, et l'Église Jacobite, toutes hérétiques, toutes condamnées par des conciles dont les théologiens protestants eux-mêmes ont en général parlé avec respect, pouvaient également prétendre à la succession apostolique. Pour lors, si parmi les ministres revêtus de l'ordination apostolique, la grande majorité a enseigné beaucoup d'erreurs, s'il en est un grand nombre qui ont enseigné de mortelles hérésies ; si d'un autre côté, comme M. Gladstone lui-même l'admet, des églises dépourvues de l'ordination apostolique, l'Église d'Ecosse par exemple, ont plus approché de la parfaite orthodoxie que la majorité des ministres qui ont reçu l'ordination apostolique, comment peut-il nous inviter à soumettre notre jugement personnel à l'autorité d'une Église sous prétexte qu'elle est en possession de celte ordination?
M. Gladstone insiste beaucoup sur rim|)ortance do l'unité dans la doctrine. Il nous dit que l'unité est cssen-
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE LKTAT. 360 ticlle à la vérité. C'est parfaitement incontestable. Mais quand il va jusqu'à nous dire que cette unité est le trait caractéristique de l'Église d'Angleterre, qu'elle est une de corps et d'esprit, nous sommes contraints d'être d'un avis tout différent. Elle peut être ou non en possession de la succession apostolique. Mais elle n'a certainement pas, et elle n'a jamais eu l'unité. C'est un fait notoire que ses formulaires sont conçus de façon à lui permettre de confier ses fonctions les plus importantes à. des hommes qui sont encore plus éloignés les uns des autres qu'un membre du parti de la haute Eglise ne l'est d'un catholique, ou qu'un membre du parti de la basse Eglise ne l'est d'un presbytérien, et que, sur quelques questions importantes, la tendance générale de l'Eglise a parfois varié. Prenez^ par exemple, les questions agitées entre les Calvinistes et les Arminiens. Trouvons-nous dans l'Eglise d'Angleterre, par rapport à ces questions, cette unité qui est essentielle à la vérité? A-t-on jamais pu Ty trouver? N'est-il pas certain qu'à la fin du seizième siècle, les chefs de l'Église professaient des doctrines aussi Calvinistes que celles des plus fermes Caméroniens, et que non-seulement ils les professaient, mais encore qu'ils persécutaient tous ceux qui ne partageaient pas leurs opinions? Et n'est-il pas également certain que les chefs de l'Eglise ont, il y a fort peu de temps, regardé le Calvinisme comme un titre à l'exclusion des hautes dignités ecclésiastiques, sinon des ordres sacrés ? Lisez les questions que l'archevêque AVhitgift posa à Barret, questions conçues précisémei;». dans l'esprit de William Huntington, S. S. Puis lisez les quatre-vingt-sept questions que posait de nos jours l'évéquc Marsh aux candidats à l'ordination. Il nous répugne-
3fi0 i:S$AIS POLITIQUES KT PMILOSOI'IIIQUES. raitpourlanL de représenter l'un ou l'autre de ces célèbres prélats comme s'élanl introduit dans une Église dont il aurait abhorré les doctrines, ou comme ayant mérité d'être dépouillé de sa robe. Cependant il est parfaitement certain que l'un ou l'autre était grandement dans l'erreur. JohnWesley et John Newton, l'ami de Cowper, étaient tous deux ministres de cette Église. Ils étaient tous deux des hommes détalent. Ils étaient tous deux, je crois, des hommes d'une probité rigide, des hommes qui pour le plus riche évêché de l'empire n'auraient pas signé une confession de foi qu'ils n'auraient pas crue. Cependant, sur le sujet de la prédestination, Newton était fortement attaché à des doctrines que Wesley qualifiait de « blasphèmes qui faisaient tinter les oreilles d'un chrétien. » Il est incontestable que le clergé de l'Eglise établie est divisé sur ces questions, et qu'en fait ses formulaires n^excluent pas de ses autels des hommes scrupuleusement honnêtes qui appartiennent à des opinions diverses. 11 est notoire que quelques-uns de ses chefs les plus distingués regardent cette grande latitude comme une bonne chose, et seraient fâchés de la voir restreindre en faveur de l'une quelconque de ces opinions. Je suis parfaitement de leur avis sur ce point. Mais que deviennent alors et l'unité derÉglise,et cette vérité à laquelle l'unité est essentielle? M. Gladstone nous dit que le Regium Donum fut donné originairement à des ministres presbytériens orthodoxes, mais que leurs successeurs hétérodoxes en reçoivent maintenant une partie. « Cela prouve, » dit-il, « les difficultés auxquelles s'exposent les gouvernements, quand ils s'allient avec des systèmes arbitraires d'opinions, et non avec l'Église seule. L'opinion disparaît, mais le don reste. « Mais n'est-il pas évident que si un Supralapsarien
décidé avait mis, sous l'évêque Whilgift, un domaine considérable à la disposition des évêques pour des usages ecclésiastiques^ dans l'espoir que les chefs de l'Eglise resteraient fidèles à la théologie de Whitgift, il aurait en réalité donné un bien pour soutenir des doctrines qu'il délestait? L'opinion aurait disparu, et le don serait resté.
Ce n'est là qu'un exemple isolé. Quelles énormes dilférences d'opinion n'y a-t-il pas, louchant l'opération des sacrements, entre les évCques, les docteurs^ les ministres de l'Eglise d'Angleterre, qui tous ont consciencieusement donné à ses articles leur assentiment, qui sont tous, d'après M. Gladstone, des témoins héréditaires et ordonnés de la vérité, et dont les voix réunies font ce que M. Gladstone appelle la voix de l'autorité raisonnable et vraie. En cela encore, l'Église n'a pas l'unité ; et comme l'unité est la condition essentielle de la vérité, l'Église n'a pas la vérité.
Prenez la question même que nous discutons avec M. Gladstone. Jusqu'à quel point l'Eglise d'Angleterre permet-elle l'exercice du libre examen? Quel degré d'autorité réclame-t-elle pour elle-même en vertu de la succession apostolique de ses ministres ? M. Gladstone, qui est un homme très-distingué et très-honnéte, professe sur ce sujet un avis entièrement dilTérent de celui de gens qu'il regarde lui-môme comme aussi distingués et aussi honnêtes que lui. Des hommes qui ont sur cette question des opinions entièrement opposées aux siennes mangent le pain de l'Eglise, prêchent dans ses chaires, distribuent ses sacrements, confèrent ses ordres, et continuent cette succession apostolique dont ils ne comprennent, selon lui, ni la nature ni l'importance. Est-ce lii l'unilé? Est-ce là la vérité t
On remarquera que je ne parle pas ici d'hommes peu iionorables qui, mus par l'appât du gain, prétendent faussement qu'ils croient aux doctrines d'une Église établie. Je parle d'hommes parfaitement loyaux, dont les opinions diffèrent sur des questions théologiques de la plus haute importance, et qui, tout en avouant cette différence, sont cependant ministres et prélats de la même Eglise. Et je dis que, sur quelques points que M. Glad^ stone croit d'une importance vitale, l'Eglise n'a pas parlé, ou (ce qui revient au môme dans la pratique) qu'elle n'a pas parlé dans un langage de nature à être compris même par des théologiens honnêtes etsagaces. La religion de l'Eglise d'Angleterre est si loin de présenter l'unité de doctrine que M. Gladstone regarde comme sa principale gloire, qu'elle est, à vrai dire, un assemblage d'innombrables systèmes religieux. Elle comprend et le système religieux de Tévêque Tomline, et le système religieux de John Newton, et tous les systèmes intermédiaires. Elle comprend et le système religieux de M. Newman, et le système religieux de l'archevêque de Dublin, et tous les systèmes intermédiaires. Toutes ces ditférentes opinions sont professées, avouées, prôchées, imprimées, dans le giron de l'Eglise, par des hommes d'une intégrité et d'une intelligence incontestables.
Trouvons-nous dans cette diversité un motif de blâme contre l'Église d'Angleterre? Bien loin de là! Nous nous opposerions de tout notre pouvoir à toute tentative pour rétrécir sa base. Plût à Dieu que, il y a cent cinquante ans, un bon roi et un bon primat eussent possédé les moyens aussi bien que le désir de la rendre plus large encore ! C'était une noble entreprise, digne de
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 3G3 Guillaume et de Tillotson. Mais que deviennent toutes les éloquentes exhortations de M. Gladstone en faveur de l'unité? N'est-ce pas une mauvaise plaisanterie que d'attacher tant dMmportance à l'unité de forme et de nom, là oia il y en a si peu en réalité, que de frémir à la pensée de deux églises alliées à un seul État, et de supporter avec patience le spectacle d'une centaine de sectes qui se font la guerre au sein d'une seule Église ? Et n'est-il pas évident que M. Gladstone est tenu, en vertu de ses propres principes, d'abandonner la défense d'une église où l'unité ne se trouve pas? N'est-il pas évident qu'il est tenu de faire voter la Chambre des communes contre toutes les demandes de fonds qu'on peut faire pour le clergé de l'Eglise établie dans les colonies ? Il s'oppose au vole pour le collège de Maynooth, parce qu'il est monsstrueux, dil-il,de payer un homme pour enseigner la vérité, et d'en payer un autre pour déclarer que celte vérité n'est qu'un mensonge. Mais le hasard seul décidera si les sommes qu'il vote pour le soutien de TEglise anglicane dans les colonies, seront consacrées à entretenir un Arminien ou un Calviniste, un homme comme M. Fronde, ou un homme comme le docteur Arnold. Le hasard seul décidera, par conséquent, sices sommes contribueront à entretenir un ministre qui enseigne la vérité, ou un ministre qui déclare que cette vérité n'est qu'un mensonge. Cet argument suffit, ce me semble^ pour réfuter toute la portion du livre de M. Gladstone qui traite des subventions données par l'État à des sectes dissidentes. Il condanme absolument cet emploi des deniers publics. Mais, à coup sûr, s'il est coupable d'employer les deniers publics au soutien de ceux qui enseignent de fausses docliines, il est coupable d'appliquer ces fonds au maintien
304 ESSAIS POLITigUES liT PIIl I.OSOPHIQUES. des minisires do l'Eglise établie. Que Calvin ait été dans le vrai ou que ce soit Arminius, que ce soit Laud ou que ce soit Buruet, il est bien certain que les ministres de TEglise établie enseignent beaucoup défausses doctrines. Et si l'on dit qu'il faut passer sous silence les points sur lesquels le clergé de l'Eglise d'Angleterre n^est pas d'accord, à cause du grand nombre de points importants sur lesquels il pense de môme, pourquoi ne pas appliquer le même argument à d'autres sectes qui professent aussi bien que l'Eglise d'Angleterre la foi aux doctrines fondamentales du christianisme ? Du moment qu'on admet qu'un homme qui pense comme le fait M. Gladstone peullégitimemcntattribuerune partie des deniers publics au soutien d'un chapelain qui pense comme Paley ou comme Siméon, onabandonne le principe qu'un chef de gouvernement est tenu en conscience de propager la vérité religieuse^ et de ne propager aucune doctrine religieuse qui ne soit pas véritable. Toute la question devient alors une question de mesure. Il va de soi qu'un gouvernement, pas plus qu'un individu, ne peut légitimement propager l'erreur pour le plaisir de la propager. Mais les gouvernements, aussi bien que les individus, sont dans la nécessitéd'eraployer les instruments tels quels dont ils disposent, et l'on ne peut trouver d'instrument humain qui communique la vérité sans quelque alliage d'erreur. J'ai montré, je crois, d'une façon irréfutable que l'Eglise d'Angleterre n'est pas un instrument parfait à ce point. La question se réduit donc à ceci : quel degré d'imperfection devons-nous supporter dans les instruments que nous employons? Je ne vois pas comment on pourrait faire à cette question une réponse générale. Il faut se laisser guider par les circonslauccs. Par exemple, un pro-
testant serait très-criminel s'il contribuait à l'envoi de missionnaires jésuites chez des peuples protcsiants. INIais je ne crois pas qu'on pût blâmer un protestant qui viendrait en aide à des missionnaires jésuites cherchant à convertir les Siamois au christianisme. Il est fâcheux que l'ivraie soit mêlée au froment, mais mieux vaut avoir à la fois l'ivraie et le froment que de perdre toutes les espérances de la récolte.
Je vois avec un profond regret que M. Gladstone reproche au gouvernement britannique dans l'Inde de distribuer un peu d'argent aux prêtres catholiques qui donnent des secours spirituels h nos soldats irlandais. Qu'il me permette une supposition. Un gentilhomme prolestant a 5 son service un domestique failholiquc dans une partie du pays où, à plusieurs milles à la ronde, il n'y a pas de congrégation catholique. Le domestique tombe malade : on désespère de sa vie. Il désire ardemment, à son heure dernière, recevoir les derniers sacrements de son Eglise. Son maître envoie un messager dans une chaise de poste, avec l'ordre de ramener un confesseur d'une ville fort éloignée. Voilà un protestant qui dépense de l'argent pour assurer à son domestique les consolations et les secours religieux d'un prêtre catholique. A-t-il commis un péché? N'a-t-il pas agi en bon maître et en bon chrétien? M. Gladslone l'accuserait-il de relâchement dans ses principes religieux? Lui reprocherait-il « de confondre la vérité avec l'erreur, de regarder le maintien de la religion comme une faveur faite à un individu, et non comme un hommage rendu à la vérité? » Mais si ce domesliciue a entrepris, pour l'amour de son maître, un voyage qui l'a éloigné du lieu où il aurait pu obtenir facilement des
secours religieux? Si sa mort a été causée par une blessure qu'il a reçue en défendant son maître? Ne dironsnous pas que son maître s'est borné à remplir un devoir sacré? M. Gladstone lui-même avoue que « personne ne peut penser que la personnalité de l'Etat doive revêtir un caractère plus rigoureux ou imposer des obligations plus impérieuses que celle de l'individu. » Quelle est donc la situation du gouvernement de l'Inde ? Voilà un pauvre soldat, enrôlé dans le comté de Clare, ou dans le comté de Kerry : il a fait un voyage sur mer de quinze mille lieues marines, et il est envoyé dans un climat énervant et pestilentiel. Il se bat pour le gouvernement ; il le fait triompher ; il est blessé ; il est étendu sur son grabat, consumé par la fièvre sous ce soleil terrible, sans un ami auprès de lui. Il soupireaprès les consolations de celte religion qu'il a peut-être négligée lorsqu'il était bien portant et vigoureux, mais qui lui revient maintenant à l'esprit, et qui se mêle aux souvenirs émouvants de son enfance, et de ce foyer domestique qu'il ne doit jamais revoir. Et parce que l'État pour lequel il meurt lui envoie un prêtre de sa foi qui vient s'asseoir à son chevet et qui lui parle, dans un langage qui gagne aussitôt son amour et sa confiance, du Père de tous, du Sauveur de tous, et de la commune espérance de l'immortalité, parce que l'État pour lequel il meurt ne l'abandonne pas dans ses derniers moments aux soins d'infirmiers païens, ou n'envoie pas un chapelain d'une foi différente pour tourmenter cet homme qui s'en va mourir, et lui faire de la controverse sur le concile de Trente, M. Gladstone trouve que l'Inde présente « un triste spectacle », et qu'il « y a une grande admission de faux principes » dans le système qui y est en vigueur. Je désire bien sincèrement que ces
réflexions engagent M. Gladstone à prendre de nouveau en considération celte partie de son ouvrage, et qu'elles l'empochent d'exprimer dans la grande assemblée où il doit toujours être écouté avec attention, des opinions si indignes de son caractère.
J'ai dit presque tout ce qui me paraît utile à dire sur la théorie de M. Gladstone. Peut-être ferais-je mieux de m'arrêter ici. Il est beaucoup plus facile de renverser que de construire. Cependant, afin de donner à M. Gladstone sa revanche, je vais établir en quelques pages mes vues sur l'alliance de l'Église et de l'État.
Je me mets en route dans la compagnie de Warburton, et je fais assez bon ménage avec lui jusqu'au moment où nous arrivons à son contrat, contrat que M. Gladstone regarde ajuste titre comme une fiction. Je crois que le premier but du gouvernement est un but purement temporel, et qu'il est destiné à protéger les personnes et les propriétés des hommes.
Je crois que le gouvernement, comme toute autre création de la sagesse humaine, depuis la plus élevée jusqu'à la moindre, a plus de chances de bien remplir son but principal quand il est organisé en vue de ce seul but. M. Gladstone, qui aime Platon, ne nous reprochera pas d'employer, à l'imitation de Platon, les objets les plus familiers pour mieux faire ressortir notre proposition. Prenons, par exemple, la coutellerie. Une lame qui est destinée à la fois à raser et à découper, ne rasera certainement pas aussi bien qu'un rasoir, et ne découpera pas aussi bien qu'un couteau à découper. Une académie de peinture qui serait aussi une banque, exposerait, selon toute probabilité, de très-mauvais tableaux et escompterait de très-mauvaises lettres de change. Une compagnie
3C8 ESSAIS POLITIQL'KS ET PHILOSOPHIQUES, d'éclairage au gaz qui serait aussi une sociélô de salles d'asile, éclairerait probablement mal lesrues, et apprendrait mal à lire aux enfants. D'après cela, je crois que le gouvernement doit être organisé uniquement en vue de son but principal, et qu'il ne faut rien sacrifier de son efficacité à ce point de vue pour tendre à un autre but, quelque excellent qu'il puisse être.
Cela veut-il dire que les gouvernements ne doivent jamais poursuivre un autre but que leur but principal? Assurément non. Quoiqu'il soit désirable que toute institution ait un but principnl et qu'elle soit constiluée de façon h travailler le plus efficacement possible à ce but, cependant, si elle peut poursuivre quelque autre but utile, sans se détourner en rien de son but principal, il est de son devoir de le faire. Ainsi, le but pour lequel on construit un hôpital, c'est le soulagement des malades, et non pas l'embellissement de la rue. Il serait révoltant de sacrifier le bien-être des malades h la splendeur de l'architecture, de placer le bâtiment dans une mauvaise exposition uniquement pour que, vu d'une grande place publique, il présente une façade plus imposante; de rendre les salles plus chaudes ou pins froides qu'elles ne doivent l'être, afin que les colonnes et les fenêtres de l'extérieur soient agréables h voir pour les passants. Mais si l'on peut, sans sacrifier en rien le but principal, faire de l'hôpital un ornement pour la métropole, il serait absurde de ne pas le faire.
De même, si un gouvernement peut, sans rien sacrifier de son but principal, concourir à quelque autre œuvre utile, il est de son devoir de le faire. L'encouragement des beaux-arts, par exemple, n'est pas du tout le but principal du gouvernement, et il serait absurde, en cons-
tituant un gouvernement, de se demander un seul instant si ce serait un gouvernement propre à faire des Raphaëls et des Dominiquins. Mais il ne résulte pas de là qu'un gouvernement ait tort d'établir une galerie nationale de tableaux. On peut en dire autant de la protection accordée aux savants, de la publication des archives ; des collections de livres, d'animaux, de plantes, de fossiles ou d'antiques; des voyages destinés h encourager les découvertes géographiques ou les observations astronomiques. Ce n'est pas dansée but qu'un gouvernement est constitué. Mais il peut arriver qu'un gouvernement dispose de ressources qui lui permettent, sans nuire à son but principal, de poursuivre ces buts collatéraux beaucoup plus efficacement que ne pourrait le faire un individu ou une association volontaire. S'il en est ainsi, il est du devoir du gouvernement de poursuivre ces buts collatéraux.
Il est encore plus évidemment du devoir du gouvernement d'encourager, toujours en subordonnant tout à son but principal, les entreprises qui peuvent l'aider à atteindre ce but principal. Le progrès de la navigation à \aycur, par exemple, n'est pas le moins du monde le premier but d'un gouvernement. Mais comm.e les navires h vapeur servent à la défense nationale, comme ils facilitent les rapports entre les provinces éloignées, et que ]\Tr là ils consolident la force de l'empire, le gouvernement peut être tenu d'encourager des hommes habiles h perfectionner une invention qui tend si directement à rendre l'État plus capable d'atteindre son premier but.
Par ces deux motifs, l'instruction du peuple peut préoccuper utilement le gouvernement. C'est une bonne chose en soi que le peuple soit bien élevé, et par consé-
370 KSSAIS POLITIQUES El PIll LOSOPIÎIornS. queni l'Étal doit y travailler, s'il peut le faire sans sacrifier son premier but. L'éducation du peuple, lorsqu'elle est dirigée en vertu des principes moraux qui sont communs à toutes les formes du christianisme, est d'un trèsgrand prix, en ce qu'elle concourt efficacement au but principal pour lequel le gouvernement existe, et à cause de cela elle mérite l'attention des gouvernements. Je ne veux pas approfondir aujourd'hui la question générale de l'éducation, et je bornerai mes remarques au sujet qui nous occupe plus positivement, c'est-à-dire à l'instruction religieuse du peuple.
J'aurai de nouveau recours à la comparaison d'un hôpital pour faire bien comprendre ce que je pense de la marche que doivent suivre les gouvernements en ce qui touche à l'instruction religieuse. L'instruction religieuse n'est pas le but principal pour lequel on bàlit un hôpital, et il y aurait de l'extravagance à introduire dans un hôpital des règlements préjudiciables à la santé des patients, sous prétexte de travailler h leurs progrès spirituels, d'envoyer un prédicateur intarissable à un homme auquel le médecin viendrait d'ordonner le repos et le sommeil, d'imposer la stricte observation du carême à un convalescent auquel on aurait ordonné de manger de la viande succulente, ou de décréter, conime le fit Pie V dans son ardente bigoterie, qu'on ne doimerait aucun secours médical aux personnes qui refuseraient de voir un prêtre. Mais il ne résulte pas de là qu'on aurait toujours tort d'avoir un chapelain pour visiter les malades, el de payer ce chapelain sur les fonds de l'hôpital. Convient-il d'avoir \m tel chapelain et à quelle croyance religieuse un tel chapelain doit-il appartenir, cela dépend des circonstances. Il peut y avoir des villes où il serait
DES RAPPORTS DK L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 371 impossible d'établir un bon hôpital sans le concours de personnes appartenant à diverses opinions; et les divisions religieuses peuvent êlre assez tranchées pour que des hommes disposés à se concerter pour secourir des malades ne le soient pas à s'entendre pour choisir un seul /"bapelain. Les partisans de la haute Église déclarent que si l'on paie un chapelain, il faut qu'il appartienne à la haute Église; les évangéliques tiennent à un chapelain évangélique. Il est bien clair qu'il serait abs\irde et cruel d'abandonner un projet utile et humain, sur lequel tout le monde est d'accord, parce que tout le monde ne peut pas s'entendre sur un autre point. Les directeurs doivent, ou bien nommer deux chapelains et les payer tous deux, ou bien n'en pas nommer du tout, et chacun d'eux doit individuellement faire ce qu'il peut pour procurer aux malades les consolations et les instructions religieuses qu'il croit leur être le plus utiles.
Je dirai la môme chose du gouvernement. Le gouvernement, pas plus que l'hôpital de Saint-Georges, n'est une institution destinée à la propagation de la religion, et si le gouvernement poursuivait comme son but principal ce qui ne peut être que son but secondaire, le résultat serait à la fois absurde et pernicieux. Mais un ^gouvernement qui regarde l'instruction religieuse du peuple comme un but secondaire, et qui reste fidèle h ce principe, fera, je crois, beaucoup de bien et fort peu do mal.
Je vais examiner rapidement quelques-unes des conséquences auxquelles mène ce principe, et montrer comment il résout quelques problèmes qu'il est impossible de résoudre d'une façon satisfaisante, d'après l'hypothèse de M Gladstone.
D'après noire principe, on ne saurait (''videmmenl défendre aucune persécution dirigée contre les personnes ou contre les propriétés; car^ puisque la protection des personnes et des propriétés est le but principal du gouvernement, et que l'instruction religieuse n'est qu'un but secondaire, on sacrifierait le but principal au but secondaire. Si, pour mettre le peuple à l'abri de l'hérésie, on mettait en danger la vie, les membres ou les biens des citoyens, cela serait aussi absurde qu'il pourrait l'être aux directeurs d'un hôpital d'ordonner aux chirurgiens de panser les plaies de tous les malades ariens ou sociniens de façon h y faire venir la gangrène.
De môme, d'après notre principe, on ne saurait défendre les incapacités politiques établies pour cause d'opinions religieuses; car de icHes incapacités rendent le gouvernement moins apte à poursuivre son but principal : elles le limitent dans le choix qu'il a à faire d'hommes capables d'administrer et de défendre l'État; elles lui aliènent le cœur de ceux qui en souffrent; elles lui enlèvent une partie de sa force effective dans les conflits avec les nations étrangères. Une telle conduite est aussi absurde que le serait celle d'un directeur d'hôpital qui repousserait un chirurgien distingué parce qu'il serait un Reslitutioniste universel, et qui confierait les opérations à un charlatan parce qu'il serait parfaitement orthodoxe.
De môme, d'après nos principes, le gouvernement ne doit jamais imposer au peuple l'instruction religieuse, quelque saine qu'elle puisse être, de façon à exciter un mécontentement dangereux pour l'ordre public. Car en agissant de la sorte, le gouvernement sacrifierait son but i'-rincipal à un but qui est en soi de la plus haute impor-
DES RAPPORTS DE L'ÉCiLlSE ET DE L'ETAT. 3:3
tance, mais qui n'est cependant qu'un but secondaire du gouvernement, en qualité de gcnvernement. Cette règle résout la difficulté de l'Inde, difficulté dont M. Gladstone ne peut se débarrasser qu'en admettant un prétexte imaginaire pour se décharger d'une obligation imaginaire. Il n'est assurément pas de pays où il soit plus désirable que le christianisme se propage. Mais il n'e^t pas de pays où le gouvernement soit si complétemci'l impropre à remplir celte tâche. En usant de notre pouvoir pour faire des prosélytes , nous amènerions la dissolution de la société , et nous causerions la ruine absolue des intérêts que le gouvernement est chargé de protéger. Le but secondaire ne saurait pour le moment se concilier avec le but principal ; par conséquent il faut l'abandonner. L'instruction chrétienne donnée par des individus et des sociétés volontaires peut faire beaucoup de bien; donnée par le gouvernemeni, elle ne ferait que du mal. En môme temps, je suis tout à fait de l'avis de M. Gladslom-, lorsqu'il dit que les autorités anglaises dans l'Inde ne doivent prendre part à aucun rite idolâtre, et je suis pleinement convaincu qu'une telle participaiion est non-seulement antichrétienne, mais encore mal habile et sans dignité.
A supposer que l'état du pays soit tel que, d'après nos principes, le gouvernement puisse donner l'instruction religieuse à r^on peuple, nous avons encore à examiner quelle religion il devra enseigner. L'évéque Warburton répond : la religion de la majorité. Je suis d'accord avec lui en ce que je puis difficilement admettre qu'il y ait jamais de motif d'établir, comme la religion exclusi\e de l'État, la religion de la minorité. Une telle préférence cxcilcnut probablement de graves mécontentements, c»
mettrait en danger les intérêts que le gouvernement a pour premier devoir de proléger. Mais je n'admettrai jamais qu'un gouvernement ait le droit d'aider à répandre un système religieux sans autre motif que ce système est du goûl ùe la majorité. D'un autre côté, je ne puis être de l'avis de M. Gladstone, qui répondrait certainement que la seule religion qu'un chef de gouvernement doive propager est la religion de sa propre conscience. En vérité, c'est une chose impossible. Nous avons montré comment M. Gladstone lui-même, quand il vote des fonds pour l'Église d'Angleterre, aide en réalité à propager, non pas la religion précise de sa propre conscience, mais une ou plusieurs (il ne sait ni laquelle ni combien) des innombrables religions qui existent entre les confins du pélagianisme et ceux de l'antinomianisme, et entre les confins du papisme et ceux du presbytérianisme. A mon avis, l'instruction religieuse qu'un chef de gouvernement doit patroner, en sa qualité d'homme public, est celle qu'il regarde en conscience comme de nature à enseigner le plus de bien et le moins de mal possible. Ainsi il ne choisira pas nécessairement sa propre religion. Il croira, bien entendu, que sa propre religion est absolument bonne. Mais ce qu'il a à examiner, ce n'est pas ce que sa religion contient de bon, c'est la mesure de bien qu'apprendra le peuple s'il est instruit dans cette religion. Le chef du gouvernement peut préférer les doctrines et l'organisation de l'Église d'Angleîcrre à celles de l'Église d'Ecosse. Mais s'il sait qu'une congrégation écossaise écoulera avec infiniment de respect et d'allention un Erskine ou un Chalmers qui viendront lui exposer les doctrines fondamentales du chrislianismc, cl que l'apparition d'un surplis ou d'une seule phrase de
DES RAPPORTS DE L'ÉGLiSli ET DE L'ÉTAT. 375 la lilurgie donnera le signal du tumulte et du désordre, et exposera le ministre à voir voltiger autour de sa tête des bancs et des pierres, il agira prudemment s'il fait arriver rinslruclioii religieuse aux Écossais par le moyen de celle Église imparfaite, selon lui, de laquelle ils apprendront beaucoup, plutôt que par le moyen de celle Eglise parfaite de laquelle ils n'apprendront rien. Le seul but de renseignement, c'est que les hommes apprennent; et il esl puéril de parler du devoir d'enseigner la vérité par des procèdes qui ont pour résultat d'amener les hommes à tenir plus fortement à l'erreur. Ces principes posés, je comprends qu'un homme d'État puisse s'opposer avec fermeté à toutes les tentatives faites dans le but de détruire l'Église d'Angleterre, et cela sans éprouver pour ceile Église le môme respect que M. Gladstone. Cet homme d'État connaît peut-être trop bien son origine pour la contempler avec une crainte superstitieuse. Il sait peut-être qu'elle est sortie d'un compromis entre le zèle ardent des réformateurs et l'égoisme de politiques avides, ambitieux et prudents. Il youve peut-être dans chaque page de ses annales de nombreux motifs de blâme. Il sent peut-être qu'il lui serait impossible de signer en conscience tous ses articles. Il regrette peut-être que tous les efforts qu'on a faits pour ouvrir ses portes b de nombreuses classes de nonconformistes aient échoué. Il regarde peut-être son système épiscopal comme d'invention purement humaine. Il ne peut pas la défondre sous prétexte qu'elle possède la succession apostolique, parce qu'il n'est pas sûr que cette succession ne soit pas une fable. Il ne p ut pas la défendre sur le terrain de son unilé^ car il sail que les sectes qui occupent ses frontières sont beaucoup plus
éloignées l'une de l'autre, que l'une de ses frontières n'est éloignée de l'Église de Rome, ou l'autre de l'Église de Genève. Mais il peut penser qu'elle enseigne plus de vérité ei moins d'erreur que ne feraient ceux qui viendraient prendre sa place, si elle avait une fois disparu. Il peut penser que l'effet produit sur l'esprit public par ses beaux services et par ses prédications, est, à tout prendre, excellent. Il peut penser que son influence civilisatrice se fait utilement sentir dans des pays éloignés. Il peut croire que, si elle était détruite, une grande partie de ceux qui composent maintenant ses congrégations négligerait tous devoirs religieux, et qu'une partie plus considérable encore tomberait sous l'influence de charlatans spirituels, avides de gain, ou animés par le fanatisme. Tout en reconnaissant avec plaisir qu'on trouve en abondance parmi les ministres dissidents toutes les qualités de pasteurs chrétiens, il serait peut-être enclin à penser que l'influence indirecte de l'Église établie a contribué puissamment à élever le niveau moral et intellectuel de cette classe exemplaire de ministres de l'Évangile. Il ne serait peut-être pas convaincu que, si l'Église disparaissait aujourd'hui, la place de nos Sumner et de nos Whateley fut occupée par des Doddrige et des Hall. Il peut croire que les avantages que j'ai énumérés seraient obtenus, ou du moins pourraient l'être, si l'on modifiait légèrement le système actuel, sans rien sacrifier des intérêts majeurs que tous les gouvernements doivent avoir d'abord en vue. Il lui est môme permis de penser qu'on ne saurait renverser une institution si profondément enracinée dans des millions d'esprits et de cœurs, sans ébranler tous les fondements de la société civile. Il lui serait au
DES RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 377 moins aussi facile de trouver des raisons pour soulciiir l'Église d'Ecosse; et il ne se croirait pas obligé d'avoir recours à un contrat pour jusiifier l'alliance de deux établissements religieux avec un seul gouvernement. Il regarderait comme frivole tout scrupule à ce sujet cbez un bomme dévoué à une Église dont le docteur Herbert Marsb et le docteur Daniel Wilson sont tous deux évoques. Il irait môme beaucoup plus loin. Il aurait été tout prêt à voter en 1825 pour la proposition de lord Francis Egerton,qui demandait qu'on allouât des fonds au clergé catholique d'Irlande , et il regretterait profondément qu'on n'eût pas adopté en 1829 une mesure à cet effet.
Nous croyons qu'un bomme d'Etat imbu de nos principes pourrait de la sorte se convaincre qu'il serait impolitique au plus baut point d'abolir l'Église d'Angleterre ou rÉglise d'Ecosse.
Mais s'il y avait, en un point quelconque de l'univers, une église nationale regardée comme hérétique par les quatre cinquièmes de la nation commise à ses soins, une Église établie et maintenue par le glaive, une Kglise produisant deux fois plus d'émeutes que de conversions, une Église qui, tout en possédant beaucoup de richesses et de pouvoir, et tout en ayant été longtemps soutenue par des lois persécutrices, eût été reconnue incapable de propager ses doctrines, et à peine capable de se maintenir sur son terrain, une Église assez odieuse pour qu'on en fût venu à regarder généralement comme de bonne guerre l'emploi de la fraude et de la violence pour la dépouiller de ses droits de propriété les plus évidents; une Église dont les ministres préchassent à des murs solitaires et obtinssent à grand'peine leur légitime subsistance avec l'aide des baïonnettes, uno
telle Église ne saurait, nous l'avouons, être défendue d'après iios principes. El nous dirions que l'Etat qui s'est allié avec une semblable Église, a subordonné le but principal du gouvernement au but secondaire, et que les conséquences ont été ce que tout observateur sagace aurait prédit. On n'atteint de la sorte ni le but principal ni le but secondaire; les intérêts temporels et les intérêts spirituels du peuple soulfreut à la fois. Au lieu de se rapprocher de l'Église, les hommes s'éloignent du gouvernement. Après avoir sacrifié, pour soutenir la vraie religion, l'ordre, la paix, l'union, tous les intéiêls qu'il a pour premier devoir de proléger, le magistrat est forcé de reconnaître que l'expérience des siècles a prouvé qu'il encourageait l'erreur. Plus les doctrines de cette Église sont bonnes, plus la superstition qui les combat est absurde et pernisieuse, et plus on a le droit de blâmer hautement le gouvernement qui a privé une bonne cause de ses avantages naturels. Ceux qui prêchent aux hommes qui gouvernent la nécessité d'employer leur pouvoir à propager la vérité, feraient bien de se rappeler que l'erreur, qui ne saurait se mesurer avec la vérité laissée à elle-même, l'a souvent emporté sur la vérité et le pouvoir réunis.
Un homme d'Etat qui serait pénétré de nos principes déclarerait sans hésiter qu'on n'aurait jamais dû fonder une Église comme celle que nous venons de décrire. Nous ne nous hasarderons pas à en dire davantage à ce sujet en son nom. Il se rappellerait sans aucun doute que le monde est plein d'institutions qui n'auraient jamais dû être fondées, mais qu'il ne faut pas détruire brusquement, une fois qu'elles existent, et qu'il est souvent sage dans la pratique de se contenter de mitigcr des abus
qu'on serait impatient de détruire, à ne les étudier que théoriquement.
J'ai fini, et il ne me reste plus qu'à me séparer do M. Gladstone, avec la courtoisie d'antagonistes qui ne se veulent point de mal. Je ne partage pas ses opinions, mais j'admire son talent, je respecte son intégrité et sa bienveillance, et j'espère qu'il ne se laissera pas si complètement absorber par la vie politique , qu'il ne lui reste plus de loisir pour s'occuper de littérature et de philosophie.