OCTOBRE
Histoire ecclésiastique et politique des papes de Rome , pendant le seizième et le dix-septième siècles. — Par l.énpold Ra-nke, professeur à l'Université de Berlin. — Traduit de l'Allemand, par Sarah Austin, 3 vol. in-8. Londres, 1840.
J'ai à peine besoin de dire que voilà un excellent livre excellemment traduit; partout où l'on étudie la littérature allemande on connaît et on apprécie l'ouvrage original du professeur Ranke ; et même dans une traduction française des plus inexactes et des moins honnêtes, il a paru intéressant. C'est vraiment l'œuvre d'une intelligence aussi propre aux recherches minutieuses qu'aux grandes spéculations. Le livre est écrit en outre dans un admirable esprit, également éloigné de la légèreté et de la bigoterie, sérieux et convaincu, tout en restant tolérant et impartial. Aussi est-ce avec un très-vif plaisir que je vois cet ouvrage prendre place parmi les classiques anglais. Quant à la traduction, je n'ai qu'une chose à en dire : elle est tout ce qu'on pouvait attendre du talent, du goût et de la scrupuleuse probité de la femme distinguée, qui. comme interprète de l'esprit de l'Allemagne et de l'Angleterre, a déjà si bien mérité des deux pays.
Le sujet de ce livre m'a toujours paru d'un singulier intérêt. H esl certainement très-curieux et Irès-imporlaut de comprendre pourquoi le protesfanfisme a tant l'ait, et n'a pas fait davantage, et conamenf l'Église de Home, après avoir perdu une si grande partie de l'Europe, a non-seulement cessé de perdre, mais a regagné à peu près ce qu'elle avait perdu. Le professeur Ranke a, plus qu'auuun autre écrivain, répandu la lumière sur sur celle grande question.
Il n'y a, et il n'y a jamais eu sur la terre, aucun monument de la politique humaine aussi digne d'un sérieux examen que l'Église catholique romaine. L'hisloire de ct'lleÉglise relie entreeuxles grands âgesdeia civilisation humaine. Il ne subsiste aucune autre institution qui reporte l'esprit aux temps où la fumée des sacrifices s'élevait du Panthéon, et où les tigres et les léopards bondissaient dans l'amphithéâtre de Flavien.Les maisons royales les plus fîères de leur origine ne sont que d'hier lorsqu'on les compare h la succession des souverains pontifes. Nous pouvons suivre cette succession sans interruption, depuis le pape qui couronna J>îapoléon au dix-neuvième siècle jusqu'au pape qui couronna Pépin au huitième siècle, et celte auguste dynastie remonte bien au delà du règne de Pépia, et va se perdre dans le demi-jour de la fable. La république de Venise vient après la papauté, en fait d'antiquité. Mais la république de Venise était moderne cil comparaison de la papauté; l'a république de Venise a disparu et la papauté subsiste. La papauté subsiste, non à l'état de décadence, non à l'état d'antique, mais pleine de vie, de force et de jeunesse. L'Eglise catholique euvoie eiicare aux extrémités les plus reculées du globe des missionnaires aussi zélés que ceux qui abordèrent
dans le Kent avec Augustin; elle tient encore tête à sos ennemis couronnés avec la môme vigueur qu'elle déployait en tenant tête à Attila. Le nombre de ses enfants est plus grand qu'il ne l'a jamais été. Ses acquisitions dans le nouveau monde compensent et bien au delà ce qu'elle a perdu dans l'ancien. Son autorité spirituelle s'étend sur les vastes contrées qui se trouvent entre les plaines du Missouri et le cap Horn, contrées qui d'ici à cent ans renfermeront probablement une population aussi considérable que celle qui habite aujourd'hui l'Europe. Les membres de sa communion ne sont certainement pas moins de cent cinquante millions, et il serait difficile d'établir que toutes les autres sectes chrétiennes réunies s'élèvent à cent vingt raillions. Je ne vois aucun signe qui indique le terme prochain de sa longue domination. Elle a vu le commencement de tous les gouvernements et de tous les établissements ecclésiastiques qui existent aujourd'hui dans le monde, et je ne suis pas convaincu qu'elle ne soit pas destinée à en voir la fin. Elle était grande et respectée avant que les Francs eussent passé le Rhin, quand l'éloquence grecque fleurissait encore à Antioche, quand on adorait encore les idoles dans le temple de laMecque; et elleconservera peut-être encore toute sa vigueur première lorsque je ne sais quel voyageur de la Nouvelle-Zélande viendra, au milieu d'une vaste solitude, se placer sur une arche brisée du Pont de Londres pour esquisser les ruines de Saint-Paul.
J'entends souvent dire que le monde devient de jour en jour plus éclairé et que ce progrès des Irmiières doit être favorable au protestantisme, e'^ défavorable au catholicisme. Je voudrais pouvoir être de cet avis ; mais je vuii> bien dos raisons de douter que celte attente soit fon->
dée. Depuis deux cent cinquante ans, l'esprit humain a déployé une activité surprenante ; il a fait de grands progrès dans toutes les branches de la philosophie naturelle ; il a produit d'innombrables inventions destinées à rendre la vie plus facile; la médecine, la chirurgie, la chimie, les arts mécaniques ont fait des pas immenses; le gouvernement, la police, les lois ont aussi fait des progrès, bien qu'ils aient marché moins vite que les sciences physiques. Cependant, je ne vois pas que, pendant ces deux cent cinquante ans, le protestantisme ait fait des conquêtes dignes d'être remarquées. Je crois même que, s'il y a eu un changement, ce changement a été, à tout prendre, favorable à l'Église de Rome. Je ne puis donc pas avoir la confiance que le progrès des connaissances doive être nécessairement fatal à un système qui, tout au moins, a su ne pas perdre de terrain, en dépit des immenses progrès qu'ont fait les connaissances humaines depuis le règne de la reine Elisabeth. Du reste, l'argument que j'examine me semble reposer sur une erreur absolue. Il y a des branches de la science qui doivent, en vertu des lois de l'esprit humain, être toujours en progrès. Dans les sciences mathématiques, par exemple, une proposition, une fois démontrée, ne peut plus être contestée. Chaque nouvel étage est une base aussi solide pour une nouvelle construction que l'étaient les premiers fondements. La somme de vérité va donc chaque jour s'accroissant. De même la loi des sciences d'induction, c'est le progrès. Chaque jour fournit de nouveaux faits, et, de la sorte, la théorie se rapproche toujours davantage de la perfection. Et dans les sciences purement démonstratives et dans les sciences purement expérimentales, il n'y a aucune cha.'ice que
le monde recule jamais ou mOme qu'il reste slationnairc. Personne n'a jamais entendu parler d'une réaction contre un théorème de Taylor ou d'une réaction contre la doctrine de Harvey sur la circulation du sang.
Mais lorsqu'il s'agit de théologie, le cas est tout différent. Laissons un instant tout à fait de côté la révélation, il ne sera pas facile de prouver qu'en ce qui touche la religion naturelle, un philosophe soit, de nos jours, dans une situation plus favorable que ne l'étaient jadis Thaïes ou Simonide. II possède exactement les mêmes preuves d'un plan dans la structure de l'univers que les Grecs d'autrefois. Je dis exactement les mêmes ; car les découvertes des astronomes et des anatomistes modernes n'ont en réalité rien ajouté à la force de cet argument qu'un esprit réfléchi trouve dans chaque animal, dans chaque oiseau, dans chaque insecte, dans chaque poisson, dans chaque feuille, dans chaque fleur, dans chaque coquille. Le raisonnement par lequel Socrale réfutait, en présence de Xénophon, le petit athée Aristodème est exactement le raisonnement de la théologie naturelle de Paley. Soerate fait de la statue de Polyclèle et des tableaux de Zeuxis exactement le même usage que Paley de la montre. Quant à l'autre grande question, la question de savoir ce que devient l'homme après la mort, je ne vois pas comment un Européen élevé avec le plus grand soin, et laissé aux seules lumières de la raison, a plus de chances d'être dans le vrai qu'un Indien Peau- Houge. Parmi toutes les sciences qui sont plus avancées chez nous que chez les Indiens Peau-Rouges, il n'en est pas une seule qui jette la moindre clarté sur l'état d'une âme lorsque la vie animale a disparu. A vrai dire, tous les philosophes, anciens et modernes, qui ont essayé,
depuis rialon jusqu'à Franklin, de prouver l'immorlalilé de l'ùme sans le secours de la révélation, ont échoué de la façon la plus déplorable.
D'ailleurs, toutes les grandes énigmes qui embarrassent le théologien naturel sont les mêmes à toutes les époques. L'esprit d'un peuple sortant de la barbarie suffit à les poser. Le génie de Locke ou de Clarke est parfaitement incapable de les résoudre. C'est une erreur de croire que des spéculations subtiles sur les attributs de Dieu, sur l'origine du mal, sur la nécessité des actions humaines, sur la base des obligations morales, impliquent un degré très-élevé de culture intellectuelle. De telles spéculations sont, au contraire, tout particulièrement du goût des enfants intelligents et des hommes à demi civilisés. Il y a un grand nombre d'écoliers qui, à quatorze ans, ont assez pensé à ces questions pour mériter pleinement la louange que Voltaire accorde à Zadig : « Il en savait ce qu'on en a su dans tous les âges, c'està-dire, fort peu de chose. » Le livre de Job prouve que, longtemps avant que les lettres et les arts fussent connus en lonie, on discutait ces épineuses questions avec une habileté et une éloquence peu communes, sous la tenle des émirs de l'Idumée; et depuis trois mille ans, la raison humaine n'a pas encore trouvé une solution satisfaisante des énigmes qui inquiétaient jadis Éiiphaz et Zophar.
La théologie naturelle n'est donc pas une science progressive. Les lumières que nous donne la révélation sur notre origine et sur notre destinée sont d'une clarté el d'une importance bien différentes. Mais cependant la religion révélée n'a pas non jjIus le caractère d'une science piugressive. Toute ia vérité divine est renfermée
2'iO ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
clans certains livres, d'après la doctrine des Églises pro- Icslanles. Elle est également accessible à tous ceux qui peuvent ïi^^e ces livres dans quelque siècle que ce soit, et toutes les découvertes de tous les philosophes du monde ne peuvent ajouter un seul verset à aucun de ces livres. Il est donc évident que la théologie ne saurait faire des progrès analogues à ceux que font constamment la chimie, la géologie et l'art de la navigation. Un chrétien du cinquième siècle avec une bible n'est dans une situation ni meilleure ni pire qu'un chrétien du dix-neuvième siècle avec une bible, à supposer, bien entendu, qu'ils soient doués tous deux du même degré de pénétration naturelle et de bonne foi. Peu importe que la boussole, l'imprimerie, la poudre à canon, la vapeur, le gaz, la vaccine et mille autres découvertes et inventions qui étaient inconnues au cinquième siècle, soient dans le domaine universel au dix-neuvième. Parmi toutes ces découvertes et toutes ces inventions, il n'en es! pas une seule qui ait le moindre rapport avec la question de savoir si l'homme est justifié seulement par la foi, ou si l'invocation des saints est une pratique orthodoxe. Nous ne saurions donc, ce me semble, avoir la certitude que nous ne verrons plus à l'avenir prévaloir aucune des erreurs théologiques qui ont prévalu jadis parmi les chrétiens. J'ai la confiance que le monde n'en reviendra jamais au système solaire de Ptolémée, et ma confiance n'est nullement ébranléepar le faitqu'unhomme dugénie de Bacon a repoussé avec mépris la théorie de Galilée ; Bacon n'avait pas, pour arriver à une conclusion vraie, tous les moyens qui sont à notre portée et qui préservent d'erreurs semblables aux siennes des hommes qui n'auraient pas été dignes de tailler ses plumes. Mais quand je songe
que Sir Thomas Morus était pr(}t à donner sa vie pour la doctrine de la transsubstantiationje ne puis m'empôcher de me demander si, après tout, la doctrine de la transsubstantiation ne finira pas par triompher de toutes les oppositions. Sir Thomas Morus était un homme doué de facultés supérieures. Il savait sur cette doctrine tout ce que nous savons, tout ce que pourra jamais savoir une créature humaine, tant que le monde durera. Le texte : ((Ceci est mon corps », était dans son Nouveau Testament comme il est dans le nôtre. L'absurdité de l'interprétation littérale était aussi grande et aussi évidente au seizième siècle qu'elle l'est aujourd'hui. Tous les progrès que la science a pu ou qu'elle pourra faire n'ajouteront rien à ce qui nous semble irrésistible dans l'argument contre la présence réelle. Je ne saurais donc comprendre pourquoi des hommes doués d'autant de bonne foi et de facultés aussi éminentes que Sir Thomas Morus ne pourraient pas croire jusqu'à la fin des siècles ce que croyait Sir Thomas Morus en ce qui concerne la transsubstantiation. Mais Sir Thomas Morus est un exemple rare de sagesse et de vertu, et la doctrine de la transsubstantiation est une sorte de charge d'épreuve. Une foi qui résiste à cette épreuve résistera à toutes les autres. Les prophéties desFrères et les miracles du prince Hohcnlohe ne sont que des bagatelles en comparaison.
Faisons cependant une réserve. Les livres et les traditions d'une secte peuvent contenir, au milieu de propositions strictement théologiques, d'autres propositions qui reposent soi-disant sur la même autorité, et qui ont trait aux sciences physiques. Si des découvertes nouvelles viennent jeter du discrédit sur les propositions physiques, les propositions théologiques auront part h
Vil ESSAIS POLITIQUES ET PHlLOSOPlllQUES. ce discrédit, à moins qu'on ne puisse les séparer des propositions physiques. Par là, le progrés des sciences peut assurément servir indirectement la cause de la vérité religieuse. La mythologie des Hindous, par exenaple, est mêlée à la géographie la plus absurde. Tout jeune brahmane qui apprend la géographie dans nos collèges, apprend donc à se moquer de la mythologie des Hindous. Si le catholicisme n'a pas eu à souffrir au même degré de la décision du pape quia déclaré que le soleil tourne autour de la terre, c'est parce que tous les catholiques intelligents disent maintenant, avec Pascal, qu'en tranchant cette question, l'Église a outre-passé ses pouvoirs, et qu'en conséquence, elle a été justement privée des lumières surnaturelles que la promesse de son Fondateurlui donne le droit d'attendre d'en haut, lorsqu'elle exerce ses fonctions légitimes.
Cette réserve ne porte en rien atteinte à la vérité de ce que j'ai avancé précédemment, lorsque j'ai dit que la théologie proprement dite n'est pas une science progressive. Il suffit de savoir très-peu d'histoire et d'avoir un peu vu le monde pour prouver aisément que ni le savoir ni la sagacité ne mettent absolument à l'abri contre les plus grandes erreurs en ce qui a trait au monde invisible. Bayle et Chillingworth, deux des hommes les plui sceptiques qui aient jamais existé, se firent catholiques par pure conviction. Johnson, qui était incrédule sur tous lesautres points, croyait volontiers aux miracles et aux apparitions. Il ne croyait pasàOssian, mais il était disposé à croire à la seconde vue. Il ne voulait pas croire au tremblement de terre de Lisbonne, mais il voulait bien croire au fantôme de Cock Lane.
Voilà ce qui fait que je ne puis i)lus être sur[)ris des
L'HlSTOinE DES PAPES DE RANKE. 'ii^
égarements de la superstilion. J'ai vu des hommes dont l'éducation n'avait pas été négligée et dont l'intelligence était au-dessus du vulgaire, des hommes capables par leur mérite et par leur instruction d'arriver à un rang élevé dans la vie pratique ou dans les recherches spéculatives, des savants distingués, des logiciens experls, des observateurs pénétrants de la vie et des mœurs, je les ai vus prophétiser, interpréter, parler des langues inconnues, accomplir des cures merveilleuses, venir transmettre à la Chambre des communes les messages de Dieu. J'ai vu une vieille femme, qui n'avait d'autre talent que celui d'une diseuse de bonne aventure et d'autre éducation que celle d'une pauvresse, transformée en prophétesse et entourée par dix mille sectateurs dévoués, parmi lesquels se trouvait une foule de personnes qui lui étaient infiniment supérieures, tant par la situation que par l'instruction, et tout cela au dix-neuvième siècle, et tout cela à Londres. Et pourquoi cela ne seraitil pas? Nous n'en savons pas plus au dix-neuvième siècle qu'au premier sur les rapports de Dieu avec l'homme, ni à Londres plus que dans la paroisse la plus sauvage des Hébrides. Il est vrai qu'en ce qui concerne la vie présente et le monde actuel, l'homme devient constamment de plus en plus sage. Mais il n'en est pas moins vrai qu'en ce qui concerne un pouvoir supérieur et un état futur, l'homme, pour emprunter le langage du démon railleur de Goethe,
«< bleibt stets von gleichem Schlag, « Und ist so wunderlich als wie am ersten Tag (l). »
(1) Picsle toujours de même trempe, et est aussi extravagant qu'au premiei jour.
L'hisloire du catholicisme est un exemple frappant de la vérité de ces remarques. Pendant les sept derniers siècles, l'esprit public a fait en Europe des progrès constants dans toutes les branches de la science mondaine. Mais on ne peut marquer un progrès constant en ce qui touche à la religion. L'histoire ecclésiastique de cette longue période est l'histoire d'un mouvement de vaet-vient. Quatre fois^ depuis que l'autorité de l'Église de Rome s'est établie en Occident, l'esprit humain s'est révolté contre son joug. Deux fois l'Église romaine a remporté complètement ia victoire; deux fois elle est sortie de celte lutte en portant les traces de cruelles blessures, mais en conservant cependant dans son sein un puissant principe de vie. Quand on réfléchit aux terribles assauts auxquels elle a survécu, on a quelque peine à concevoir comment elle pourra périr.
La première de ces insurrections éclata dans la région où l'on parlait jadis la belle langue d'Oc. Cette contrée, singulièrement favorisée par la nature, était, au douzièm.e siècle, la portion la plus florissante et la plus civilisée de l'Europe occidentale. Elle ne faisait nullement partie de la France. Elle avait une existence politique distincte, un caractère national distinct, des usages distincts et un langage distinct. Le sol était fertile et bien cultivé ; on voyait s'élever, au milieu des champs de blé et des vignobles, des villes nombreuses et riches qui toutes étaient de petites républiques, et d'imposants châteaux qui tous renfermaient une cour impériale en miniature. Ce fut là que l'esprit de chevalerie se dépouilla pour la première fois de ses terreurs, qu'il prit pour la première fois une forme humaine et gracieuse, et que pour la première fois il se montra l'associé inséparable
de l'art et de la littérature, de la courtoisie et de l'amour. Les autres dialectes qui, depuis le cinquième siècle, s'étaient formés dans les anciennes provinces de l'empire romain, étaient encore grossiers et imparfaits. L'harmonieux toscan, l'anglais, avec sa riche énergie, étaient abandonnés aux artisans et aux gardeurs de troupeaux. Jamais clerc ne s'était abaissé jusqu'à se servir d'un jargon aussi barbare pour enseigner les sciences, pour perpétuer le souvenir des grands événements ou pour peindre la vie et les mœurs du temps. Mais la langue de la Provence était déjà la langue des hommes instruits et élégants, la langue qu'employaient de nombreux écrivains , adonnés à toutes les recherches de la composition et de la versification. Une littérature riche en ballades, en chants de guerre, en satires, et par-dessus tout en poésies amoureuses, charmait les loisirs des chevaliers et des châtelaines dont les manoirs fortifiés ornaient les rives du Rhône et de la Garonne. La liberté de la pensée avait marché avec la civilisation. La fréquence des rapports avait détruit l'horreur qu'inspiraient partout ailleurs les infidèles. Jamais un Normand ou un Breton ne voyait un Musulman, sauf pour donner et pour recevoir des coups sur quelque champ de bataille de Syrie. Mais les habitants des riches contrées qui longent les Pyrénées vivaient dans des rapports courtois et profitables avec les royaumes maures de l'Espagne; ils souhaitaient la bienvenue aux médecins et aux mathématiciens habiles qui s'étaient familiarisés avec la science des Arabes dans les écoles de Cordoue et de Grenade. Les Grecs, qui conservaient encore, au milieu de leur dégradation politique, l'esprit prompt et curieux de leurs ancêtres, qui pouvaient en-
core lire les œuvres humaines les plus parfaites et parler la plus puissante et la plus flexiule des langues humaines, apportaient sur les marchés de Narbonne et de Toulouse, en môme temps que les drogues et les soieries des climats lointains.- des théories hardies et subtiles longtemps ignorées de l'Occident inculte et crédule. La théologie paulicienne, théologie où se mêlaient, à ce qu'il semble, plusieurs des doctrines des calvinistes modernes et quelques doctrines venues des anciens Manichéens, se répandit rapidement dans la Provence et dans le Languedoc. On regardait avec dégoût et mépris le clergé de l'Église catholique. « Plus vil qu'un prêtre ; j'aimerais autant être un prêtre, » devinrent des expressions proverbiales. La papauté avait perdu toute autorité sur toutes les classes, depuis les grands princes féodaux jusqu'aux cultivateurs du sol.
La hiérarchie était menacée d'un danger vraiment formidable. Une seule nation transalpine avait secoué le joug de la barbarie, et cette nation n'avait plus pour Rome aucun respect. Une seule des langues nationales de l'Europe était communément employée dans les travaux littéraires, et cette langue était une machine de guerre entre les mains des hérétiques. La position géographique des sectaires rendait le danger particulièrement formidable, Ils occupaient une région centrale qui communique directement avec lu France, l'Italie et l'Espagne. Ce district infecté séparait les unes des autres les provinces qui restaient encore intactes. Dans de telles circonstances, il semblait probable qu'une seule génération suffirait pour répandre la doctrine réformée jusqu'à Lisbonne, à Londres et à Naplcs ; Oiais il ne devait pas en être ainsi. Uonio invoqua le se-
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cours des guerriers de la France septentrionale. Elle fit appel h la fois à leur superstition et à leur cupidité. Au fidèle dévot, elle promit des pardons aussi étendus que ceux au moyen desquels elle avait récompensé les libérateurs du saint sépulcre. Aux hommes avides et débauchés, elle offrit le pillage de plaines fertiles et de cités opulentes. Malheureusement, In population spirituelle et civilisée des provinces languedociennes était beaucoup plus propre à enrichir et à embellir son pays qu'à le défendre. Ces hommes éminents dans les arts de la paix, sans rivaux dans « la gaie science, » et affranchis du joug de beaucoup de superstitions vulgaires, n'avaient ni le courage indomptable , ni l'habileté guerrière qui distinguaient les chevaliers du nord de la. Loire, et ils étaient peu capables de faire face à des ennemis qui avaient toujours été vainqueurs de forces dix fois supérieures aux leurs^ depuis l'Irlande jusqu'à la Palestine. Une guerre célèbre, même parmi les guerres de religion, par sa barbare atrocité, détruisit l'hérésie des Albigeois, et, avec cette hérésie, la prospérité, la civilisation, la littérature, l'existence nationale de ce qui formait jadis la portion la plus riche et la plus éclairée de la grande fimillc européenne. Rome, avertie par le terrible danger dont l'épée sans miséricorde de ses croisés l'avait à grand'peine délivrée, travailla à réviser et à fortifier tout son système politique. Elle institua l'ordre des Franciscains, l'ordre de Saint-Dominique et le tribunal de l'Inqnisition. La nouvelle police spirituelle fut partout à la fois. Pas une impasse dans la plus grande cité, pas un hameau dans la montagne la plus reculée, qui ne fût visité par un moine menrliant. Le bon catholique qui se contentait de ne pas être plus sage que ses pères, trouva,
248 ESSAIS POLITIQUES ET [Mil LOSOPIIIQUES. partout sur son passage, une voix amie prête à l'enc* urager. Le sentier de i'iiérétique fut semé d'innombrables espions, et l'Église, qui se voyait peu de temps auparavant sous le coup d'une ruine complète, parut aux yeux du monde avec un rempart inexpugnable que formaient autour d'elle i'amour, le respect et la terreur de Thumanilé.
Un siècle et demi s'écoula , puis vint le second grand soulèvement de l'esprit humain contre la dominalion spirituelle de Rome. Pendant les deux générations qui avaient suivi la croisade contre les Albigeois, le pouvoir de la papauté avait été à son comble. Frédéric II, le plus habile et le plus distingué de la longue lignée des Césars allemands , avait vainement épuisé toutes les ressources de l'art militaire et politique pour défendre les droits du pouvoir civil contre les empiétements de l'Église. La vengeance des prêtres avait poursuivi sa maison jusqu'à la troisième génération. Manfred avait péri sur le champ de bataille, et Gonradin sur l'échafaud. Alors s'opéra un revirement dans les esprits. L'autorité séculière, longtemps et injustement opprimée, reprit l'ascendant avec une surprenante rapidité. Sans doute ce changement était principalement dû au dégoût général qu'excitait la manière dont l'Église avait abusé de son pouvoir et de son succès ; mais il faut cependant en attribuer une partie au caractère et à la situation des individus. L'homme qui contribua le plus puissamment à opérer celte révolution fut le roi de France, Philippe IV surnommé le Bel, despote par situation, despote par tempérament, homme dur, implacable et sans scrupule, également propre h la violence et aux chicanes, et environné d'une troupe dévouée d'hommes
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de guerre et d'hommes de loi. Le pape Boniface VIII, le plus violent et le plus fier des pontifes romains, fui saisi dans son palais par des gens armés, tandis qu'il distribuait des royaumes et qu'il citait à son tribunal les princes de la terre. Indignement outragé, il mourut bientôt, fou de rage et de terreur. « Ce fut ainsi, » dit le grand poêle Florentin^ « que le Christ fut, dans la personne de son vicaire, saisi, pour la seconde fois, par des scélérats; que, pour la seconde fois, il fut accablé d'insultes et abreuvé de vinaigre et de fiel. » Le siège de la cour pontificale fut transporté en delà des Alpes, et les évoques de Rome devinrent dépendants de la France. Ce fut alors qu'éclata le grand schisme d'Occident. Deux papes, tous deux revêtus d'un titre contestable, firent retentir toute l'Europe de leurs invectives et de leurs analhèmes mutuels. Rome tonna contre la corruption d'Avignon, et Avignon lança contre Rome d'aussi justes récriminations. L'humble peuple chrétien, élevé dans la croyance que c'élait un devoir sacré d'être en communion avec le chef de l'Église, cherchait vainement à découvrir, au milieu de témoignages contradictoires et d'arguments contradictoires, auquel des deux prêtres indignes qui se maudissaient et s'outrageaient muluellement , pouvait appartenir l'autorité suprême dans l'Église. Ce fut h peu près à cette époque que la voix de Jean Wicklelf commença de se faire entendre. En Angleterre, l'esprit public fut ému jusque dans ses plus intimes profondeurs; et l'influence des nouvelles doctrines se fit bientôt sentir jusque dans les lointaines régions de la Bohême. Il est vrai que, depuis longtemps, la Bohême avait donné des preuves de sa prédisposition h l'hérésie. On voyait souvent à la foire de Prague des
250 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, marchands venus du bas Danube, et le bas Danube était tout spécialement le siège de la théologie paulicienne. L'Église, divisée par le schisme et violemment attaquée à la fois en Angleterre et dans l'empire d'Allemagne, se trouvait dans une situation presque aussi périlleuse que lors de la crise qui avait précédé la croisade contre les Albigeois.
Mais ce nouveau danger disparut également. Le pouvoir civil soutint énergiquement l'Église ; et l'Église parut vouloir introduire quelques réformes dans son sein. Le concile de Constance mit fin au schisme. Le monde catholique tout entier fut de nouveau réuni sous l'autorité d'un seul chef; et l'on établit des règles telles qu'il semblait peu probable que le pouvoir de ce chef pût être gravement atteint. On massacra les apôtres les plus distingués de la nouvelle doctrine. Le gouvernement anglais écrasâtes Lollards avec une rigueur impitoyable, et il aurait été bien difficile de trouver dans la génération suivante quelque trace de la seconde grande révolte contre la papauté, sauf parmi les rudes habitants des montagnes de la Bohême.
Un autre siècle s'écoula : puis s'engagea la troisième lutte, la plus mémorable qui ait jamais été soutenue en faveur de la liberté religieuse. Les temps étaient changés. Des milliers d'hommes étudiaient les grands monuments du génie d'Athènes et de Rome. L'Église n'avait plus le monopolo de la science. Les langues modernes avaient enfin pris leur essor. L'invention de l'imprimerie avait créé de nouveaux moyens de communication entre les esprits. Ce fut sous de tels auspices que commença la grande Réformation.
J'essaierai de nieltie rapidement sous le? yeux de mes
leclcurs, ce que je regarde comme la vérilable hisloire de la lutte qui commença par la prédication de Luther contre les Indulgences, et qui, à certains égards, se termina cent trente ans plus tard, par le traité de Westplialie.
Dans la partie septentrionale de l'Europe, la victoire du protestantisme fut rapide et décisive. Les nations de race teutonique regardaient la domination de la papauté comme la domination d'Italiens, d'étrangers, d'hommes qui étaient séparés d'elles par la langue, les mœurs et le tempérament intellectuel. La juridiction lointaine qu'exerçaient les tribunaux spirituels de Rome leur semblait une marque dégradante de servitude. Les sommes d'argent que leur arrachait, sous divers prétextes, une cour éloignée, leur paraissaient des impôts à la fois humiliants et ruineux. Le caractère de cette cour excitait le mépris et le dégoût d'un peuple grave, sérieux, sincère et pieux. La nouvelle théologie se répandit avec une rapidité inconnue jusque? alors. Toutes les classes de la société, toutes les natures d'homme les plus diverses vinrent se ranger parmi les innovateurs. On vit bientôt du môme côté des souverains impatients de s'approprier les prérogatives du pape, des nobles désireux de prendre leur part du pillage des abbayes, des plaideurs exaspérés des extorsions de la caméra romaine, des patriotes avides de secouer le joug de l'étranger, des hommes de bien scandalisés de la corruption de l'Église, des vicieux pressés de profiter de la licence inséparable des grandes révolutions morales, des sages ardents à la recherche de la vérité, des esprits faibles séduits par le charme de la nouveauté. Seule parmi les nations septentrionales, l'Irlande resta fidèle à son antique foi, et cola probable-
2V2 ESSAIS I>OLlTi()Ur:S KT PU I I.OSOPJIIQUKS. ment parce que le sentiment national qui, dans des pays plus heureux, se dirigea contre Ron:ie, se dirigea en Irlande contre l'Angleterre. Cinquante ans après le jour où Luther se sépara publiquement de la papauté, et brûla la bulle de Léon devant (es portes de Wiltemberg, le protestantisme était arrivé à son ascendant suprême, ascendant qu'il perdit bientôt, et qu'il n'a jamais reconquis. Des centaines d'hommes qui pouvaient parfaitement se rappeler le temps où le frère Martin était un catholique dévot, vécurent assez pour voir triompher dans la moitié des États de l'Europe, la révolution dont il était le principal auteur. En Angleterre, en Ecosse, en Danemark, en Suède, en l^ivonie, en Prusse, en Saxe, dans la Hcsse, dans le Wurtemberg, dans le Palatinat, dans plusieurs cantons de la Suisse, dans les Pays-Bas septentrionaux, la Réformation avait complètement triomphé, et dans toutes les autres contrées de ce côté des Alpes et des Pyrénées, elle semblait sur le point de triompher.
Mais, tandis que cette grande œuvre s'accomplissait dans le nord de l'Europe, une révolution d'un genre bien dilïérent avait eu lieu dans le midi. Le caractère de l'Italie et de l'Espagne différait essentiellement de celui de l'Allemagne et de l'Angleterre. Pendant que le sentiment national des nations teutoniques les poussait à rejeter la suprématie de l'Italie, le sentiment national des Italiens les poussait à résister à tout changement qui pût priver leur pays des honneurs et des avantages dont il jouissait, en sa qualité de siège du gouvernement de l'Église universelle. C'était en Italie que se dépensaient les tributs dont se plaignaient si amèrement les nations étrangères. C'était pour orner l'Italie que le trafic des indulgences avait pris le scandaleux développement qui avait excité
l'indignation de Luther. II y avait parmi les Italiens à la fois beaucoup de piélé et beaucoup d'impiété ; mais, sauf de très-rares exceptions, ni la piélé ni l'impiété ne se tournèrent en Italie du côté du protestantisme. Les Italiens religieux désiraient la réforme des mœurs et de la discipline, non la réforme de la doctrine, et encore moins le schisme. Les Italiens irréligieux se contentaient de ne pas croire au christianisme ; ils ne le détestaient pas : ils l'envisageaient en artistes ou en politiques; et à ce point de vue, ils aimaient mieux le voir sous la forme établie que sous aucune autre. Le christianisme était pour eux ce que l'ancien culle païen était pour Trajan et pour Pline. Ni l'esprit de Savonarole ni l'esprit de Machiavel n'avaient rien de commun avec l'esprit des théologiens ou des hommes politiques de l'Europe septentrionale et protestante.
Quant à l'Espagne, elle était par rapport à l'Église catholique, dans une situation toute différente de celle des nations Teutoniques. L'Italie était, en réalité, une portion de l'empire de Charles-Quint ; et dans beaucoup d'occasions importantes, la cour de Rome lui servait d'instrument. Il n'avait donc pas, comme les princes qui gouvernaient le nord de l'Europe, de puissants motifs d'intérêt pour attaquer la papauté. En réalité, les mesures mêmes qui provoquèrent le souverain de l'Angleterre à rompre tout lien avec Home furent dictées au pape par le souverain de l'Espagne. Le sentiment du peuple Espagnol était conforme à l'intérêt du gouvernement Espagnol. L'attachement des Castillans à la foi de leurs ancêtres était remarquablement fort et ardent. A celle foi venaient se rattacher d'une façon indissoluble les institutions, l'indépendance et la gloire de leur pays. Huit
254 ESSAIS POLITIOIIKS ET PIII LO SOPIIIQUES.
siècles environ s'étaient écoulés entre le jour où le dernier roi Golh fut vaincu sur les bords du Xérès, et le jour où Ferdinand et Isabelle entrèrent triomphalement à Grenade; et pendant ces huit siècles la nation Espagnole avait soutenu contre les infidèles une lutte acharnée. La Croisade n'avait été qu'un épisode dans l'histoire des autres nations. L'existence de l'Espagne avait été une longue Croisade. Après avoir combattu les Musulmans dans l'Ancien Monde, elle entreprit de combattre les païens dans le Nouveau. Ce fut au nom de l'autorité d'une bulle papale que ses enfants cinglèrent vers des mers inconnues. Ce fut sous l'étendard de la croix qu'ils s'avancèrent intrépidementjusqu'au cœur des plus grands royaumes. Ce fut au cri de : « Saint Jacques pour l'Espagne ! » qu'ils chargèrent des armées cent fois plus nombreuses que les leurs. On racontait que le Saint avait entendu leur appel, et qu'il avait lui-même conduit, sur son coursier gris, l'attaque à laquelle avaient dû céder les adorateurs des faux dieux. Après la bataille, tous les excès de la rapacité ou de la cruauté trouvaient une excuse : les victimes n'avaient pas reçu le baptême. L'avarice stimulait le zèle. Le zèle consacrait l'avarice. On cherchait avec une égale ardeur des prosélytes et des mines d'or. Dans cette même année où les Saxons, exaspérés par les exactions de Rome, secouèrent son joug, les Espagnols prirent possession, sous l'autorité de Rome, de l'empire et des trésors deMontézuma. Le catholicisme qui s'alliait, aux yeux des nations du nord de l'Europe, avec les idées de spoliation et d'oppression, s'alliait, aux yeux des Espagnols, avec les idées de liberté, de victoire, de domination, de richesse et de gloire. 11 n'e^l donc pas surprenant que la grande explosion
du proleslanlisme dans une portion de la chrélienlé ait eu pour résultat de produire dans d'autres pays de l'Europe une explosion également violente du zèle catholique. Deux réformes se poursuivirent en môme temps avec une énergie et des effets égaux; dans le nord, une réforme de la doctrine; dans le midi, une réforme des mœurs et de la discipline. Dans le cours d'une seule génération, l'esprit de l'Église de Rome subit un changement radical. Depuis les salles du Vatican jusqu'à l'ermitage le plus reculé des Apennins, le grand réveil se fit partout apercevoir et sentir. On reprit et on remit en activité toutes les institutions inventées jadis pour la propagation et la défense de la foi. On construisit des machines nouvelles et plus formidables encore. Partout on réorganisa les anciennes communautés religieuses et on en créa de nouvelles. Dans l'année qui suivit la mort de Léon, l'ordre des Camaldules fut épuré. Les Capucins reprirent rancienne discipline des Franciscains, la prière nocturne et la vie passée dans le silence. Les Barnabites et les Somasques se consacrèrent au soulagement et à l'éducation des pauvres. L'ordre des Théatins eut une mission encore plus importante. Son but principal était le môme que celui de nos premiers Méthodistes, c'est-à-dire qu'il cherchait à suppléera l'insuffisance du clergé des paroisses. Plus sage en cela que l'Église d'Angleterre, l'Église de Rome favorisa de tout son pouvoir cette louable entreprise. Les membres de la nouvelle confrérie prêchaient à des multitudes immenses, rassemblées dans les rues et dans la campagne : ils priaient au chevet des malades, et ils administraient aux mourants les derniers sacrements de l'Église. Gian Pietro Caralla, depuis pape sous le nom de Paul IV, se faillit remar-
quer au milieu d'eux par son zèle et sa dévolion. Ce fut sous ses yeux, et dans le couvent des Théatins, à Venise, que vint s'établir un gentilhornme espagnol; on le vit soigner les pauvres dans les hôpitaux, parcourir la ville vêtu de haillons, jeûner presque jusqu'à en mourir, monter souvent sur une borne, au coin d'un carrefour, et là, agitant son chapeau pour inviter les passants à l'écouter, se mettre à prêcher dans un étrange jargon mûIé de Castillan et de Toscan. Les Théatins étaient parmi les plus zélés et les plus rigides des hommes, mais ce néophyte enthousiaste trouvait leur discipline relâchée, et leurs mouvements trop lents ; car son âme, naturellement passionnée et remplie d'imagination, avait été mise à une école qui lui avait donné une ardeur et une énergie presque maladives. Dans sa jeunesse,- il avait été le type accompli du héros de Cervantes. La seule étude du jeune Hidalgo avait été la lecture des romans de chevalerie, et sa vie était devenue un rêve éblouissant de princesses délivrées et d'infidèles subjugués. Il avait choisi une dulcinée qui n'était « ni comtesse, ni duchesse» (ce sont ses propres paroles) «mais d'un rang bien plus élevé », et il se flattait de l'espoir de déposer à ses pieds les clefs des forteresses ^laures et les turbans chargés de pierreries des rois de TAsie. Au milieu de ces visions de gloire militaire et d'heureux amour, une blessure grave vint l'étendre sur un lit de maladie. Sa constitution fut ébranlée, et il fut condamné à rester infirme toute sa vie. Il ne pouvait plus prétendre à la palme de la vigueui', de la grâce et de l'habileté à tous les exercices de chevalerie. 11 ne pouvait plus espérer d'abattre des soudans gigantesques, ou de plaire à des femmes séduisantes. Une nouvelle vision se présenta alors à son esprit, et
LMIlSTOIUt': Dl'lS PAPES DE RANKË. 2M
vint se mêler à ses rêves passés d'une manière qu'on trouverait sans doute très-bizarre en Angleterre, mais que pourrontcomprendre ceux qui savent à quel point la religion et la chevalerie étaient étroitement unies en Espagne. Il serait encore un soldat; il serait encore un chevalier errant; mais le soldat et le chevalier de l'épouse du Christ. Il vaincrait le grand Dragon-Rouge. Il serait le champion de la femme revêtue du soleil. Il romprait le charme par lequel les faux prophètes tenaient encore dans la servitude l'âme des hommes. Son esprit inquiet le conduisit dans les déserts de la Syrie, et dans la chapelle du Saint-Sépulcre. De là il revint aux dernières limites de l'Occident, et il étonna par ses austérités et ses veilles les couvents d'Espagne et les écoles de France. L'ardente imagination qui lui avait représenté jadis le tumulte de batailles idéales et les charmes de reines non moins idéales, vint peupler sa solitude d'anges et de saints. La sainte Vierge descendit sur la terre pour lui parler. Il vit le Sauveur face à face, avec les yeux de la chair. Pour lui, ceux môme des mystères de la religion qui sont les plus rudes épreuves de la foi, devinrent palpables et visibles. II est difficile de raconter sans un sourire de pitié que, pendant le sacrifice de la messe, il vit la transsubstantiation s'accomplir, et que, tandis qu'il priait sur les marches de Saint-Dominique, il vit la trinité dans l'unité, et pleura de joie et d'admiration. Tel fut le célèbre Ignace de Loyola, qui, dans la grande réaction catholique, joua le rôle que joua Luther dans le grand mouvementprotestant. Mécontent du système des Théalins, l'enthousiaste espagnol dirigea ses pas vers Rome. Pauvre, obscur, sans patron, sans recommandations, il entra dans la ville où deux temples magnifiques, couverts de peintures et do
25-5 ESSAIS POLITIQUES ET Pli I I.()S0IM1!QUES. mnrbrns divers, rapprllcnt niijnurd'luii les grands scrvit'cs qu'il rendit à l'Église, où son image est reproduite en argent massif, où ses os, placés dans de somptueux reliquaires, reposent sous l'autel de Dieu. Son activité et son zèle renversèrept tous les obstacles; et sous sa règle on vit se fonder l'ordre des Jésuites, qui prit bientôt un développement et un pouvoir gigantesques. Les annales de l'Europe, pendant plusieurs générations, redisent à chaque page avec quelle véhémence, avec quelle habileté, avec quelle exacte discipline, avec quel indomptable courage, avec quel renoncement, avec quel oubli des liens privés les plus chers, avec quel dévouement absolu et obstiné à un seul but, avec quelle indifférence et quelle souplesse sans scrupule dans le choix des moyens, les Jésuites défendirent la cause de leur Église, La quintessence de l'esprit catholique vint se concentrer dans l'ordre de Jésus; et l'histoire de l'ordre de Jésus est l'histoire de la grande réaction catholique. Cet ordre s'appropria dès le début toutes les places fortes qui dominent l'esprit public, la chaire, la presse, le confessionnal, les académies. Partout où un jésuite prêchait, l'église était trop petite pour l'auditoire. Le nom d'un jésuite sur le titre d'un livre lui assurait le succès. C'était aux jésuites que les seigneurs, que les gens puissants, que les nobles dames venaient révéler la secrète histoire de leur vie. C'était aux pieds des jésuites qu'on plaçait, depuis l'enfance jusqu'à la virilité, les jeunes gens des classes moyen^e^ v?t des classes élevées, afin qu'ils leur enseignassent les premiers rudiments de la grammaire aussi bien que la rhétorique et la philosophie. La littérature et la science, qui ne s'associaient peu d'années auparavant qu'à l'infidélité on à l'héré.^ie, devinrent les alliées de l'orthodoxie, Mailro du
midi de l'Europe, le grand ordre voulut bientôt étendre au loin ses conquêtes. En dépit des océans et des déserts, de la faim et de la maladie, des espions et des lois pénales, des donjons el des tortures, des échafauds et des gibets, les jésuites se répandirent dans tous les pays, sous tous les déguisements imaginables; tantôt comme savants ou comme médecins; tantôt comme négociants ou comme serviteurs; dans la cour ennemie de Suède, dans les vieux manoirs du comté de Chester, dans les misérables buttes du Connaught; argumentant, instruisant, consolant, séduisant la jeunesse, relevant le courage des faibles, présentant le crucifix aux pauvres mourants. Ils avaient également pour office de comploter contre le trône et la vie des rois apostats, de répandre des bruits calomnieux, de soulever les populations, d'enflammer la guerre civile, de mettre les armes aux mains de l'assassin. Inflexibles sur un seul point, la fidélité à l'Église, ils étaient également prêts à faire appel en sa faveur à l'esprit monarcbique et à l'esprit de liberté. Le môme homme, suivant qu'il s'adressait à un sujet de Philippe II ou à un sujet d'Elisabeth, savait prêcher soit les doctrines extrêmes d'obéissance, soit les doctrines extrêmes de liberté, le droit des princes à mal gouverner les peuples, le droit de tout individu à plonger son poignard dans le cœur d'un mauvais prince. Les uns décrivaient ces théologiens comme les directeurs spirituels les plus rigides ; les autres assuraient quepersonne n'était plus indulgent. Et les deux assertions étaient e^'actes. Les âmes véritablement dévotes écoutaient humblement la morale sévère et sainte des jésuites. Le gai cavalier qui avait passé son épée à travers le corps de son rival, la fragile beauté qui avait oublié ses vœux de mariage, trou-
SCU ESSAIS POLITIQUES ET PIIH.OSOl'llIQLE^.
valent dans le jésuite un homme du monde facile et bien élevé, qui savait excuser les petites irrégularités des gens du monde. Le confesseur était sévère ou indulgent, d'après le caractère du pénitent. Son but principal , c'était de ne pousser personne à quitter l'Église. Puisqu'il y avait des hommes pervers, mieux valait qu'il y eût de mauvais catholiques que de mauvais protestants. S'il y avait des individus assez infortunés pour être des assassins, des libertins ou des joueurs, ce n'était pas une raison pour en faire par-dessus le marché des hérétiques.
L'ancien monde n'était pas assez vaste pour celle étrange activité. Les jésuites envahirent toutes les contrées que les grandes découvertes maritimes du siècle précédent avaient ouvertes aux entreprises des Européens. On les trouva bientôt dans les profondeurs des mines du Pérou, parmi les commerçants des caravanes africaines, sur les côtes des îles à épices, dans les observatoires de la Chine. Ils firent des convertis dans des régions où leurs compatriotes n'avaient jamais été conduits ni par Tavarice ni par la curiosité; ils prêchèrent et ils discutèrent dans des langues qu'ignoraient assurément tous les autres habitants de l'Occident.
L'esprit qui se révélait si puissamment parmi les jésuites anima bientôt le monde catholique tout entier. La cour de Rome elle-même en fut purifiée. Pendant la génération qui avait précédé la Réforme, cette cour avait été un scandale pour le nom chrétien. Ses annales fourmillent de trahisons, de meurtres et d'incestes. Ses membres les plus respectables eux-mêmes étaient entièrement impropres h. être les ministres de la religion. C'étaient dos hommes comme Léon X, qui avaient pris, dans l'étude approfondie de la latinité du siècle d'An-
rrnste, l'esprit athée et railleur de ce siècle. Ils regardaient les mystères chrétiens dont ils étaient les dé-^ positaires, exactement comme l'augure Cicéron et le pontife Maxime César regardaient les livres de la Sihylle et la façon de manger des oiseaux sacrés. Entre eux, ils parlaient de l'Incarnation, de l'Eucharistie et de la Trinité, du ton dont Cotta et Velleius parlaient de l'oracle (le Delphes ou de la voix de Faunus dans les montagnes. Leur vie s'écoulait dans un doux rêve de volupté sensuelle et intellectuelle. Une table somptueuse, des vins délicieux, des femmes charmantes, des manuscrits d'auteurs classiques nouvellement découverts, des sonnets et des romans burlesques écrits dans le toscan le plus pur, et aussi licencieux que le permettait un sentiment délicat de ce qui est gracieux; de la vaisselle ciselée par Benvenuto, des plans de palais tracés par la main de Michel- Ange, des fresques de Raphaël, des bustes, des mosaïques et des bijoux récemment trouvés parmi les ruines des temples et des villas antiques, voilà ce qui faisait tout le charme et même toute l'occupation sérieuse de leurs vies. Les lettres et les arts doivent sans doute beaucoup à cette élégante indolence. Mais lorsque l'esprit public commença à s'agiter en Europe, lorsque toutes les doctrines furent successivement attaquées, lorsque les nations renoncèrent en foule à la communion avec le successeur de saint Pierre, on sentit que l'Église ne pouvait rester sous le gouvernement d'hommes qui n'avaient d'autre mérite que de savoir bien juger les compositions latines, les tableaux et les statues, dont les études les plus sérieuses avaient un caractère païen, et qui étaient soupçonnés de rire en cachette des sacrements qi.i'ils administraient, et de ne pas croire davantage h
l'Évangile qu'à la Morgnnte Maggiore. Des hommes d'un tout autre esprit, des hommes de la trempe de Dunstiin et de Thomas Becket, prirent alors la direction des affuiros ecclésiastiques. Les pontifes romains se montrèrent aussi austères danb leurs mœurs que l'étaient jadis les premiers anachorètes de la Syrie. Paul IV apporta sur le trône pontifical le zèle ardent qui l'avait conduit au couvent des Théatins. Pie V, sous ses magnifiques vêtements, porta nuit et jour le cilice d'un simple moine, et parcourut les rues pieds nus à la tête des processions; il sut trouver, même au milieu de ses incessantes occupations, du temps pour ses dévotions particulières; souvent, on l'entendit déplorer que les devoirs publics de sa position fussent peu favorables à ses progrès dans la sainteté. U édiQa son troupeau par d'innombrables preuves d'humilité, de charité et d'oubli des injures, tandis qu'en même temps il sut maintenir l'autorité du saint-siége et la pure doctrine de son Église avec toute l'inflexibilité et l'ardeur d'Hildebrand. Grégoire XIII s'efforça non-seulement d'imiter, mais encore de surpasser Pie V dans les austères vertus de sa sainte profession. Les membres suivirent l'exemple de la tête. On retrouve dans toutes les productions de la littérature et des arts la trace du changement qui s'opéra à cette époque dans l'esprit du monde catholique. Tous ceux qui compareront les poëmes ôo Tasse avec ceux de l'Ârioste, ou les monuments de Sixte-Quint avec ceux de Léon X apercevront sans peine la différence.
Mais ce ne fut pas sur l'influence morale toute seule que s'appuya l'Église catholique. En Espagne et en Italie, elle mania sans piliéle glaive du pouvoir séculier. L'inquisition reçut de nouveaux pouvoirs et déploya une énergie nou-
L'HISTOIRE DES PAI Eb DE RAISKE. 203
vello. Le proteslantisme, ou un semblant de proteslantisuie, se monlrait-il quelque part, il était aussitôt pourchassé, non par des persécutions puériles ou vexatoires, mais par un genre de persécution auquel les âmes supérieures sont seules de force à résister. Quiconque était soupçonné d'hérésie, quel que fût son rang, son savoir ou sa réputalii.-., n'ignorait pas qu'il devait ou se justifier de façon à satisfaire un tribunal sévère et vigilant, ou mourir sur le bûcher. On recherchait et on détruisait avec la même rigutur les livres hérétiques. Des ouvrages qui se trouvaient autrefois dans toutes les maisons furent alors si complètement supprimés qu'on n'en retrouve pas aujourd'hui un seul exemplaire dans les bibliothèques les l)Ius considérables. Tel fut le sort d'un livre intitulé : Des mérites de la mort du Christ. Il était écrit en toscan ; il fut réimprimé plusieurs fois et lu avec avidité dans tous les coins de l'Italie. Mais les inquisiteurs y découvrirent la doctrine luthérienne de la justification par la foi. Ils l'interdirent, et cet ouvrage est aujourd'hui aussi irrévocablement perdu que la seconde décade de Tite-Live.
Ainsi, tandis que la Réforme protestante faisait de rapides progrès dans une partie de l'Europe, le réveil catholique déployait ailleurs une activité tout aussi grande. Environ un demi-siècle après la grande séparation, les nations et les gouvernements du nord de l'Europe étaient protestants. Dans le midi se trouvaient des gouvernements et des nntions animés du zèle le plus ardent pour l'ancienne Éuli.-e. Entre ces deux régions hostiles s'étendait, moralement aussi bien que géographiquement, un grand territoire en litige. En France, en Belgique, dans l'Allemagne méridionale, en Hongrie et en Pologne, la liille restait encore indécise. Les gouvernements de ces
2CA ESSAIS POLITIQUES ET P IllLOSOlMIIQUES.
divers pays n'avaient pas renoncé à leur alliance avec Rome; mais les prolestants y étaient nombreux, puissants^ actifs et hardis. En France, ils formaient une république au sein du royaume; ils occupaient des places fortes; ils pouvaient amener sur le champ de bataille d'imposantes armées, et ils avaient traité avec leur souverain sur un pied d'égalité. En Pologne, le roi était encore catholique, mais les protestants avaient la haute main dans la diète; ils remplissaient les fonctions les plus importantes de l'administration ; et, dans les grandes villes, ils s'étaient emparés des églises des paroisses. « II était probable, » disait le nonce du pape, « qu'en Pologne le protestantisme remplacerait complètement le catholicisme. » En Bavière, l'état de choses était à peu près le môme. Les protestants avaient la majorité dans l'assemblée des États, et, pour prix de leurs subsides^ils demandaient au duc des concessions en faveur de leur religion. En Transylvanie, la maison d'Autriche ne parvenait pas à empêcher la Diète de confisquer, par un décret général, les biens de l'Église. Dans l'Autriche proprement dite, on disait généralement qu'on ne pouvait compter, comme appartenant sincèrement à la foi catholique, que la trentième partie de la population. En Belgique, les adhérents des nouvelles croyances étaient au nombre de plusieurs centaines de raille.
L'histoire des deux générations suivantes est l'histoire de la lutte du protestantisme, maître du nord de l'Europe, et du catholicisme, maître du midi, se disputant le territoire contesté qui les séparait- On employa toutes les armes temporelles et spirituelles. Des deux côtés on déploya de grands talents cl de grandes vciius. Des deux côtés on eut à roui:ir de bien dos folies
et de bien des crimes. Au premier abord, les chances parurent pencher lrès-d6cidément en faveur du protestantisme; mais l'Église de Home thiil par rciMiiorter la victoire. Elle triompha sur tous les points.' (?,iuc|uanle ans plus tard, nous la voyons victorieuse en France, en Belgique, en Bavière, en Bohême, en Autriche, en Pologne, en Hongrie. Et le protestantisme n'a pas réussi, dans le cours des deux derniers siècles, à reconquérir une portion quelconque de ce qu'il a perdu à cette époque.
Il ne faut pas se dissimuler que ce triomphe de la papauté est dû principalement, non à la force des armes, mais à un grand reflux dans l'opinion publique. Pendant les cinquante premières années qui suivirent laRéforniation, le courant se précipita avec impétuosité vers les nouvelles doctrines, dans les pays qui longent notre versant des Alpes et des Pyrénées. Puis le flot changea ce direction et se précipita dans l'autre sens avec la même viulence. Les batailles et les sièges ne furent, ni dans l'un ni dans l'autre cas, d'une importance majeure. La défaite de Mûhlberg ralentit à peine un instant le mouvt-ment protestant. La réaction catholique fit des progrès tout aussi .rapides, en dépit de la destruction de l'Armada. Il est difficile de dire laquelle des deux impulsions fiit la plus violente. Cinquante ans après la séparation des luthériens, le catholicisme pouvait à peine se maintenir sur les rives cfe la Méditerranée. Cent ans après la sépanition, le protestantisme pouvait à peine se maintenir sur les rives de la Baltique. Les causes de ce mémorable revirement dans les esprits valent la . peine d'être étudiées.
La bille entre les deux partis ressemble sous bien des
2(JG ESSAIS POIJTIQIKS ET PHILOSOPHIQUES.
iMpporls au duel dans Shakespeare : « Laërte blesse Hamlet; et puis, dans l'ardeur du combat, ils changent de rapières, et Hamlet blesse Laërte. d La guerre entre Luther et Léon X fut une guerre entre la foi profonde et l'incrédulité, entre le zèle et l'apathie, entre l'énergie et l'indolence, entre les âmes sérieuses et les cœurs frivoles, entre la morale austère et le vice. La guerre que le protestantisme dégénéré eut à soutenir contre le catholicisme régénéré fut toute différente. Aux débauchés, aux empoisonneurs, aux athées qui avaient porté la tiare pendant la génération qui précéda la Réformation , avaient succédé des papes qui, par la ferveur de leur zèle et la sévère sainteté de leurs mœurs, pouvaient être comparés à Cyprien ou à Ambroise. L'ordre des Jésuites pouvait à lui seul fournir un grand nombre d'hommes qui égalaient par leur sincérité, leur constance^ leur courage et l'austérité de leur vie, les apôtres de la Réformation. Mais tandis que le danger avait ainsi fait naître au sein de l'Église de Rome beaucoup des grandes qualités des réformateurs, les réformateurs avaient contracté une partie des vices qu'on avait censurés avec justice dans l'Église de Rome. Ils étaient devenus indifférents et mondains. Leurs grands vieux chefs étaient descendus au tombeau et n'avaient point laissé de successeurs. Parmi les princes protestants, le sentiment protestant n'existait l)lus que faiblement. Elisabeth elle-même était protestante plulôi. par politique que par sérieuse conviction. Afin d'accomplir son rêve favori et de marier son fils dans une des grandes maisons royales du continent , Jacques I" était tout prêt à faire d'immenses concessions à Rome et même à admettre la primauté tant soit peu modifiée du pape. Henri IV abjura doux fois les doctrines
L'HISTOiRl-: DES PAPKS DE RANKE. 2G7
réformées par des motifs d'intérêt. L'électeur de Saxe, chef naturel du parti protestant en Allemagne, consentit à devenir, au moment le plus critique pour le protestantisme, an véritable instrument entre les mains des papistes. Parmi les souverains catholiques, au contraire, le zèle religieux allait souvent jusqu'au fanatisme. Philippe II était papiste, mais non pas comme Elisabeth était protestante. Maximilien de Bavière^ élevé sous la tutelle des Jésuites, était un missionnaire fervent, armé de la puissance souveraine. L'empereur Ferdinand II s'exposa plus d'une fois à perdre son trône plutôt que de fiiire la moindre concession à l'esprit d'inr.ovalion religieuse. Sigismond de Suède perdit une couronne qu'il aurait pu conserver s'il avait voulu renoncer à la foi catholique. En un mot, du côlé des protestants, nous voyons partout la langueur; du côté des catholiques, nous voyons partout l'ardeur et la dévotion.
Non-seulement, à cette époque, le zèle était beaucoup plus grand parmi les catholiques que parmi les protestants; mais les catholiques mettaient tout leur zèle à combattre les protestants , tandis que les protestants mettaient presque tout le leur à se combattre les uns les autres. Au sein de l'Église catholique, il n'y avait presque pas de discussions sérieuses sur les questions de doctrine. On avait accepté les décisions du concile de Trente, etlacontroversejanséniste n'avait pas encore commencé. Rome pouvait donc employer toutes ses forces à poursuivre la guerre contre la Réformation. De l'aulrc côté, on consumait, dans des luttes intestines, les torces qu'il aurait fallu consacrer à défendre la foi réformée. Tandis que les prédicateurs jésuites, les confesseurs jésuites, les piofesbcurs jésuites couvraient la face de l'Europe ,
2o8 ESSAIS l'OLlTlQUES ET PII ILOSO PlIIQr FS.
avides de dépenser toutes les facultés de leur àtiie et
jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour soutenir la
cause de leur Église, les docteurs protestants réfutaient,
et les souverains punissaient des sectaires qui étaient
de tout aussi bons protestants qu'eux ;
Cumque superba foret Bahylon spolianda tropœis, Bella geri placuit nuUos habitura triumphos.
Dans le Palatinat, un prince calviniste persécutait les luthériens; en Saxe, un prince luthérien persécutait les calvinistes. Tous ceux qui repoussaient un seul des articles de la confession d'Augsbourg étaient bannis de la Suède. En Ecosse, Melville se disputait avec d'auties protestants sur des questions de gouvernement ecclésiastique. En Angleterre , les prisons étaient remplies d'hommes qui, bien que zélés pour la Réformation, ne partageaient pas complètement les vues de la cour sur tous les points de discipline et de doctrine. On persécutait les uns parce qu'ils refusaient de croire aux peines éternelles, les autres, parce qu'ils ne voulaient pas pot 1er de surplis. Selon toute probabilité, il aurait été facile de détruire le papisme en Irlande, si l'on avait seulement consacré à cette entreprise la moitié du zèle et de Tarlivité que AVhitgift employa à opprimer les puritains, et Martin Marprelate à insulter les évoques.
De même que les catholiques l'emportaient de beaucoup sur les protestants par le zèle et l'union, ils leur étaient aussi infiniment supérieurs par l'organisation. A vrai dire, le protestantisme n'était pas organisé du lout en vue de l'offensive. Les Églises réformées n'étaient absolument que des Églises nationales. L'Église d'Angleterre n'existait que pour l'Angleterre seule. C'était une insliluliun aussi purement locale que la Cour des Plaids
L'IIISTOIRF. DES PAPES DE RANKE. ?nO
Communs, et elle était dépourvue de tout moyen d'action pour opérer à l'étranger. De même, l'Église d'Écossc n'existait que pour l'Ecosse seule. Les opérations de l'Église catholique embrassaient, au contraire, le monde entier, .s Lambelh ou à Edimbourg, personne ne s'inquiétait de ce qui se faisait en Pologne ou en Bavière. Mais à Rome, Cracovie et Munich étaient les objets d'un aussi grand intérêt que les environs de Saint-Jean-de- Latran. Notre île, qui était à la tête du protestantisme, n'envoyait pas sur le tbéàtre de la grande guerre spirituelle un seul missionnaire ou un seul maître chargé d'enseigner aux générations nouvelles. Il n'existait pas en Angleterre un seul séminaire fondé dans le but de fournir des secours de cette nature aux pays étrangers. En Allemagne, en Hongrie, en Pologne, on voyait au contraire une foule d'émissaires catholiques venus d'Espagne ou d'Italie, à la fois actifs et habiles; à Rome, on fondait des collèges pour l'instruction de la jeunesse du nord de l'Europe. La force spirituelle du protestantisme n'était qu'une milice purement locale, qui pouvait être utile en cas d'invasion, mais qu'on ne pouvait envoyer à Télranger, et qui ne pouvait, par conséquent, faire de conquêtes. Rome avait une milice locale de même nature, mais elle avait aussi une force disponible qu'elle pouvait, au premier appel, envoyer au dehors, quelque dangereuse ou désagréable que pût être la mission. Si l'on trouvait au quartier général qu'un jésuite de Palerme avait un caractère et un genre de talent qui le rendaient propre h combattre les réformateurs en Lithuanie, l'ordre était aussitôt donné et aussitôt mis à exécution. Un mois après, le fidèle serviteur de l'Église prêchait, catéchisait, confessait au delà du Niémen,
270 ESSAIS POLITIQUES ET PHI LdSOPH IQUES.
La politique de l'Église de Rome csl le chef-d'œuvre de la sagesse humaine; c'est un fait inconlestable. En réalité, une telle politique pouvait seule, après de bi rudes assauts, soutenir de semblables doctrines. L'expérience de douze siècles remplis de grands événements, l'habileté et les soins patients de quarante générations d'hommes d'État ont si bien perfectionné celte politique qu'elle occupe la première place parmi les combinaisons qu'ont inventées les hommes pour tromper et pour gouverner l'humanité. Plus je suis convaincu que la raison et l'Écriture sainte étaient positivement du côté du protestantisme, et plus je suis contraint, quoique à regret, d'admirer une tactique contre laquelle n'ont pu prévaloir la raison et l'Écriture sainte.
Si j'entrais dans tous les détails de ce sujet qui est d'un si grand intérêt, je remplirais des volumes. Je ne m'occuperai donc, pour le moment, que d'une portion importante de la politique de l'Église de Rome. Elle comprend parfaitement, ce que nulle autre Église n'a jamais compris, comment on manie les enthousiastes. Chez quelques sectes, et particulièrement chez les sectes encore dans l'enfance, l'enthousiasme règne en maître absolu. Chez d'autres sectes, et principalement chez les sectes depuis longtemps établies et richement dotées, l'enthousiasme excite l'aversion. L'Église catholique ne se soumet pas à la tyrannie de l'enthousiasme, mais elle ne le proscrit pas non plus ; elle s'en sert. Elle le considère comme une grande ^orce d'impulsion, qui n'est en elle-même, comme la force musculaire d'un beau cheval, ni un bien ni un mal, mais qu'on peut diriger de façon à faire beaucoup de bien ou de mal; aussi se charge-t-elle de la diri['or elle-même. II serait absurde de forcer un cheval
comme on force un loup. Il S( rait encore pins absnrdf* do le laisser courir en liberté, renversant les barrières cl foulant aux pieds les promeneurs. La seule conduite raisonnable, c'est de dompter sa volonté sans porter atteinte à sa vigueur, de lui apprendre à obéir à la bride,, et puis de le lancer au grand galop. Dès qu'il en est venu à sentir son maître, sa valeur est d'autant plus grande qu'il a plus de force et d'ardeur. Voilà quel a été le système de l'Église de Rome dans ses rapports avec les enthousiastes. Elle sait que, lorsque les sentiments religieux se sont complètement emparés des esprits, ils inspirent une étrange énergie, qu'ils élèvent les hommes au-dessus de la toutepuissance de la douleur ou du plaisir, que l'opprobre devient une gloire, et que la mort elle-même n'apparaît plus que comme le commencement d'une vie plus noble et plus heureuse. Elle sait qu'un homme dans un pareil état d'âme n'est pas à mépriser. Peut-être sera-t-il vulgaire, ignorant, visionnaire, extravagant ; mais il fera et il souffrira des choses qu'il est de l'intérêt de l'Eglise que certains de ses membres fassent et souffrent, et devant lesquelles des hommes calmes et rassis reculeraient. Aussi l'en)ôle-t-elle à son service, puis elle lui confie quelque entreprise désespérée pour laquelle il faut déployer plus d'intrépidité et d'impétuosité que de jugement ou d'empire sur soi-même, et elle le fait partir avec ses bénédictions et ses applaudissements.
En Angleterre, il arrive assez fréquemment qu'un chaudronnier ou un charretier entend un sermon ou lit par hasard un traité qui l'alarme sur l'état de son âme. Si c'est un homme d'une imagination ardente et dont les nerfs soient facilement excités, il se croit au pouvoir de l'ennemi du genre humain. Il se demande s'il n'a pas
commis le péché pour lequel il n'y a point de pardon. Il croitreconnaîlre les conseils du démon dans toutes les rêveries insensées qui lui traversent l'esprit. Son sommeil est troublé par des songes terribles oij il entrevoit le jour du jugement, les livres ouverts, et le feu qui ne s'éteint point. S'il cherche à bannir ces sinistres pensées en s'adonnant aux plaisirs ou à la licence, ce soulagement trompeur ne fait qu'aggraver sa misère. Enfin un changement s'opère. Il est réconcilié avec son Créateur offensé. Pour emprunter la belle image d'un homme qui avait passé par de semblables épreuves, il sort de la vallée de l'ombre de la mort, de la sombre région des trébuchets et des pièges, des crevasses et des précipices, des malins esprits et des animaux dévorants. Le soleil éclaire son sentier. Il gravit les montagnes délectables, et, parvenu au sommet, il entrevoit dans le lointain la cité resplendissante qui est le but de son pèlerinage. Alors s'élève dans son âme un désir bien naturel et qui n'a certainement rien de répréhensible; il veut faire part à ses semblables des pensées qui remplissent son propre cœur ; il veut avertir les insouciants et consoler ceux qui ont l'esprit troublé. L'impulsion qui le presse dévouer sa vie tout entière à l'enseignement de la religion est une passion puissante sous la forme d'un devoir. Il exhorte ses voisins; et s'il a quelques qualités fortes, il le fait souvent avec une grande efficacité. Il plaide comme s'il avait à défendre sa propre vie, avec des larmes, des gt'sles pathétiques et des paroles enflammées; bientôt il s'aperçoit, avec une satisfaction où se môle peut-être un peu de faiblesse humaine, que sa rude éloquence réveille et émeut des auditeurs qui dorment très-paisiblement tandis que le recteur prêche sur la succession
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nposluliquc. Le zùlc pour la cause du Seigneur, l'amour pour ses semblables, le plaisir qu'il prend à mettre en usage des facultés jusque-là ignorées, le poussent à devenir un prédicateur. 11 ne blûme en rien l'Église établie; il n'a pas la moindre objection à ses formulaires, à son gouvernement ou au costume que portent ses ministres. 11 serait heureux d'être au nombre de ses plus humbles pasteurs. INÎais qu'on l'admette ou qu'on le repousse, il sent que sa vocalion est déterminée. Il a reçu l'ordinalion, non par le moyen d'une longue et incertaine série d'évêques ariens ou papistes, mais directement du ciel. Sa mission est la même que celle qui fut confiée aux onze apôtres sur la montagne de l'Ascension. Lors même qu'on lui refuserait des lettres de créance humaines, il ne renoncera pas à faire connaître le glorieux message que lui a confié le chef de l'Église. Pour un homme dans un semblable état d'âme, il n'y a pas de place dans le sein de l'Église établie. Il n'a jamais fréquenté un collège; il ne peut ni expliquer un auteur grec ni écrire un thème latin; on lui dit que, s'il reste dans la conmiunion de l'Église, il faut qu'il se borne au rôle d'auditeur, et que, s'il veut absolument enseigner, il faut qu'il commence par devenir schismatique. Son choix est bientôt fait. Il s'en va haranguant sur la colline de la Tour ou à Smilhfield. Une congrégation se forme. On obtient une autorisation. Bientôt s'élève un bâtiment en briques, avec un pupitre et des bancs, auquel on donne le nom d'Ebenezi'i ou de Belhel. En quelques semaines, l'Église a perdu une centaine de familles dont pas une n'avait jamais trouvé à redire à ses articles de foi, à sa liturgie, à son gouvernement ou à ses cérémurw-s.
L'Eglise de Rome agit tout dillércmment. Elle fait jn
champion de l'ignorant enthousiaste dont l'Église anglicane fait un ennemi, et un dangereux ennemi, quoi qu'rn puissent penser les savants et les gens qui ont l'espiit cultivé. Elle l'invite à laisser pousser sa barbe, elle le revêt d'une l'ol^g et d'un capuchon d'une étoffe grossière et de nuance sombre, elle lui attacha une corde autour de la taille et elle l'envoie enseigner en son nom. Il ne lui coûte rien. Il n'enlève pas un ducat aux revenus de son clergé. Il vit des aumônes de ceux qui respectent son caractère spirituel et qui sont reconnaissants de «es instructions. Il prêche, pas tout à fait dans le style de Massillon, mais d\me façon qui émeut ses auditeurs peu cultivés, etil emploie toute son influence à fortifier l'Église dont il est ministre. Son attachement pour cette Eglise devient bientôt aussi vif que celui des cardinaux, dont les livrées et les équipages cramoisis encombrent les abords du Quirinal. Par ce moyen, l'Église de Rome met dans son organisation toute la force d'une Eglise établie et toute la force d'une Eglise dissidente. En haut, toute la pompe d'une hiérarchie dominante, en bas toute l'énergie du système volontaire. Il serait f;\cile de citer des faits bien récents et de dire comment le zèle des moines mendiants lui a ramené par centaines de mille des cœurs qu'avaient éloignés d'elle régoïsme, la mollesse et la lâcheté du clergé à bénéfices.
Les femmes elles-mêmes trouvent une place dans le système de l'Église de Rome. Elle assigne aux femmes dévotes des fondions spirituelles, des dignités et une certaine autorité. Dans notre pays, lorsqu'une grande dame est enflammée d'un zèle plus qu'ordinaire pour la propagation de la religion, il y a bien des chances pour qu'elle linisâo par donner son nom k un nouveau schisme, lors
môme qu'elle ne désapprouve peut-être aucune des doctrines ou des cérémonies de l'I^glise établie. Si une femme pieuse et charitable entre dans les cellules d'une prison pour prier avec les créatures les plus malheureuses et les plus dégradées de son propre sexe, elle le fait sans avoir reçu pour cela la moindre autorité de l'Église. On ne lui a tracé aucun plan de conduite, et elle doit s'estimer fort heureuse si l'ordinaire ne se plaint pas de son intervention, et si l'évêque ne hoche pas la tête en apprenant une charité si peu dans les règles. A Rome, la comtesse de Hunlingdon aurait une place dans le calendrier comme sainte Seline, et madame Fry serait la fondatrice et la première supérieure du bienheureux ordre des Sœurs des prisons.
Placez Ignace de Loyola à Oxford, il deviendra certainement le chef d'un schisme formidable. Placez John VVesley à Rome, il sera certainement le premier général d'une nouvelle société dévouée aux intérêts et à l'honneur de l'Église. Placez sainte Thérèse à Londres, son entliousiasme inquiet se transforme en folie mêlée de ruse. Elle devient la prophétesse, la mère des fidèles, elle a des discussions avec le diable, elle envoie à ses adorateurs des pardons scellés de son sceau et elle accouche du Scilo. Placez Joanna Southcote à Rome, elle fonde un ordre de carmélites aux pieds nus, qui toutes sont prêtes à soutfrir le martyre peur l'Eglise ; on consacre à sa mémoire un service solennel, et sa statue, placée au-dessus de l'eau bénite, frappe les regards de tous 1rs étrangers qui entrent à Saint-Pierre.
Je me suis étendu sur ce sujet parce que je crois que, pjirmi les causes multiples auxquelles l'Eglise de Rome ('ul ^on salut et son triomphe à la fin du soiîième siècle,
;]6 ESSAIS POLITIQUES ET Pli ILOSOI'HlgLES. !a principale fut la profonde habileté avec laquelle elle sut mettre en œuvre le fanatisme de personnes telles que saint Ignace et sainte Thérèse.
Le parti protestant fut alors réellement vaincu et humilié. En France, la réaction catholique avait été si forte qu'Henri IV jugea nécessaire de choisir entre sa religion et sa couronne. En dépit de son droit héréditaire incontestable, en dépit de ses qualités personnelles éminentes, il vit qu'à moins de se réconcilier avec l'Eglise de Rome, il ne pouvait pas compter sur la fidélité des braves gentilshommes eux-mêmes dont l'impétueuse valeur avait à Ivry changé le sort de la bataille. En Belgique, en Pologne et dans l'Allemagne méridionale, le catholicisme avait repris complètement l'ascendant. La résistance de la Bohême avait été étouffée. Le Palatinat était conquis. La haute et la basse Saxe étaient inondées de catholiques envahisseurs. Le roi de Danemark s'était mis en avant comme le protecteur des Églises réformées; il fut vaincu, expulsé de l'Empire et attaqué dans ses propres possessions. Les armées de la maison d'Autriche s'avancèrent, subjuguèrent la Poméranie et ne furent arrêtées dans leurs progrès que par les remparts de Stralsund.
Alors le tlot changea encore une fois de direction. Deux violentes explosions de sentiment religieux dans des sens opposés avaient caractérisé l'histoire d'un siècle tout entier. Le protestantisme avait commencé par repousser le catholicisme jusqu'aux Alpes et aux Pyrénées. Le catholicisme s'était relevé et avait repoussé le protestantisme jusqu'à l'océan Germanique. On vit alors se ralentir la grande réaction méridionale, comme on avait vu se ralentir auparavant le grand mouvement septentrional. Le zèle des catholiques se refroidit. Leur union
L'HISTOIRE Di:S PAPrs DE liANKE. 277
fut dissoute. Le ]-.aro\vsine de la passion religieuse n'existait plus ni d'un côlé ni de l'autre. L'un des partis était aussi loin de l'esprit de Loy i!a que l'autre de l'esprit de Luther. Pendant trois généi allons, la religion avait été le grand ressort de la politique. Les révolutions et les guerres civiles de France, d'Ecosse, de Hollande, de Suède, la (ongue lutte entre Philippe et Elisabeth, le sanglant conflit au sujet de la couronne de Bohême, tous ces événements avaient commencé par des querelles Ihoolugiques. Mais un grand changement s'accomplit alors. La guerre qui désolait l'Allemagne perdit son caractère religieux. D'un côté, elle devint plutôt une lutte en faveur de l'ascendant temporel de la maison d'Autriche qu'une lutte en faveur de l'ascendant spirituel de l'Eglise de Rome. De l'autre côté, elle fut plutôt une lutte en faveur ^e l'indépendance nationale qu'en faveur des doctrines réformées. Les gouvernements commencèrent à s'unir dans des combinaisons nouvelles, où l'on avait bien plus égard à la communauté des intérêts politiques qu'à la communauté des croyances religieuses. Même à Rome , le succès des armes catholiques n'était accueilli qu'avec des sentiments complexes. Le souverainPontife était un prince souverain de second ordre, et il souhaitait aussi ardemment l'équilibre des puissances que la propagation de la vérité. On savait qu'il redoutait la formation d'une monarchie universelle encore plus qu'il ne désirait la prospérité de l'Eglise universelle. Enfin un grand événement vint annoncei" au monde que la guerre des sectes avait cessé et que la guerre des États lui avait succédé. Une coalition, renfermant des calvinistes, des luthériens et des catholiques, se forma contre la maison d'Autriche. A la tête de cette coalition, on voyait le premier homme
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d'État et le premier guerrier du siècle; l'un, prince de l'Église catholique, célèbre par la vigueur et le succès avec lesquels il avait écrasé les huguenots; l'autre, roi protestant qui devait son trône à une révolution causée par la haine du papisme. L'alliance de Richelieu et de Gustave- Adolphe marque l'époque à laquelle se termina la grande lutte religieuse. La guerre qui suivit fut une guerre entreprise pour défendre l'équilibre de l'Europe. Lorsque enfin la paix de Westphalie fut conclue, il devint évident que l'Eglise de Rome restait en pleine possession d'un vaste territoire qu'elle avait paru sur le point de perdre au milieu du siècle précédent. Le protestantisme n'était maître que de la portion de l'Europe qui était devenue profondément protestante avant que la génération qui avait entendu les prédications de Lulber eût disparu.
Depuis cette époque, il n'y a pas eu de guerre relir gieuse entre les protestants et les catholiques. Du temps de Cromwell, la protestante Angleterre s'allia, contre l'Espagne, à la France catholique, alors gouvernée par un prêtre. Le héros éminemment protestant, Guillaume III, fut à la tête d'une coalition qui renfermait beaucoup de puissances catholiques, et que Rome ellemême favorisait secrètement, coalition formée contre le catholique Louis XIV. Du temps de la reine Anne, l'Angleterre et la Hollande, toutes deux protestantes, se joignirent à la Savoie et au Portugal, tous deux catholiques, dans le but de transférer la couronne d'Espagne d'un catholique bigot à un autre.
La frontière géographique entre les deux religions est restée à très-peu de chose près ce qu'elle était h la fin de la gueirc de Trente ans, et le protestantisme n'a pas donné de preuves de celte « puissance d'expansion » qu'on lui a
attribuée. Mais les protestants soutiennent, et soutiennent avec grande raison, que la richesse, la civilisation et l'intelligence ont fait beaucoup plus de progrès du côté septentrional que du côté méridional de la ligne de séparation, et que des pays aussi peu favorisés par la nature que l'Ecosse et la Prusse sont aujourd'hui parmi les portions les plus florissantes et les mieux gouvernées du monde, tandis que les palais de marbre de Gênes sont déserts, tandis que les bandits désolent les beaux rivages de la Gampanie, tandis que la côte fertile desÉtats pontificaux est abandonnée aux buffles et aux sangliers. Il est incontestable que, depuis le seizième siècle, les nations protestantes ont fait de beaucoup plus grands progrès que leurs voisines. Les progrès qu'ont faits les nations oi!i le protestantisme, sans avoir définitivement triomphé, a soutenu longtemps la lutte et laissé des traces permanentes, ont, en général, été considérables. Mais quand on en vient aux pays catholiques, à la partie de l'Europe où la première étincelle de la réformation fut étouffée dès qu'elle parut, et d'oîi partit jadis l'impulsion qui fit reculer le protestantisme, on voit que leâ progrès ont été au moins très-lents, et qu'à tout prendre ces nations ont rétrogradé. Gomparez le Danemark et le Portugal : quand Luther commença à prêcher, la supériorité des Portugais était incontestable. Aujourd'hui, la supériorité des Danois ne l'est pas moins. Comparez Edimbourg et Florence : Edimbourg doit moins au climat, au sol et au soin persévérant des gouvernements qu'aucune autre capitale prolestante ou catholique. Sous tous ces rapports, Florence a été singulièrement heureuse. Cependant, tous ceux qui savent ce qu'étaient Florence et Ediuibourg penlant la génération qui précéda la
réfornialion et ce qu'elles sont aujourd'hui, reconnaîtront qu'une grande cause a dû, depuis trois siècles, travaillera relever une partie de la famille européenne et à rabaisser l'autre. Comparez l'histoire d'Angleterre et l'histoire d'Espagne pendant le dernier sièclf^. Dans les arts, les sciences, les armes, les lettres, le commerce, l'agriculture, le contraste est des plus frappants; et la distinction ne s'arrête pas à noire côté de l'Allanlique. Les colonies fondées par l'Angleterre en Amérique ont immensément surpassé en puissance celles qu'a fondées l'Espagne. Cependant, il n'y a pas lieu de croire qu'au commencement du seizième siècle les Castillans fussent sous aucun rapport inférieurs aux Anglais. Je suis fermement convaincu que le Nord doit surtout sa grande civilisation et sa prospérité à l'efl'et moral de la réformalion protestante, et qu'il faut attribuer principalement au grand réveil catholique la décadence des pays méridionaux de l'Europe.
Ce fut environ cent ans après le règlement définitif de la ligne de démarcation entre le protestantisme et le catholicisme qu'on vit apparaître les signes précurseurs du quatrième grand péril de l'Eglise de Rome. L'orage qui commençait h gronder était d'une tout autre nature que ceux qui l'avaient précédé. Ceux qui l'avaient attaquée autrefois n'avaient repoussé qu'une partie de ses doctrines. La nouvelle école les rejetait dans leur ensemble. Les albigeois, les lollards, les luthériens, les calvinistes avaient un système religieux positif auquel ils étaient fortemeiit attachés. La profession de foi des nouveaux sectaires était toute négative. Ils emprunta icnt aux protestants une de leurs prémisses, et l'autre aux calhoiic|iics. Ils disaient, avec les derniers, que le catholicisme
LMIISTOir.E DKS PAPES DE r.ANKE. 281
soul était le christianisme pur et sans taclic. Ils soule- /laient, avec les premiers, que certaines portions du syslème catholique étaient contraires à la raison. La conclusion était évidente. Deux propositions qui , prises séparément, sont l'une et l'autre compatibles avec la piété la plus exaltée, formaient, lorsqu'on les réunissait, la base d'un système d'irréligion. Réunies, la doctrine de Bossuet que la transsubstantiation est affirmée dans l'Evangile, et la doctrine de Tillotson que la transsubstantiation est une absurdité, devaient mener par une nécessité logique aux conclusions de Voltaire.
Si la secte qui se formait à Paris n'avait été qu'une secte de purs railleurs, il est fort peu probable qu'elle eût laissé dans les institutions et dans les mœurs de l'Europe des traces profondes de son existence. La seule négation, la seule impiété épicurienne, comme l'observe très-justement lord Bacon, n'a jamais troublé la paix du monde. Elle ne donne pas de motif à l'action. Elle n'inspire pas l'enthousiasme. Elle n'a ni missionnaires, ni croisés, ni martyrs. Si le patriarche de la Sainte Église Philosophique s'était contenté de faire des plaisanteries sur les ânes de Saiil et les femmes de David, et de critiquer la poésie d'Ézéchiel dans un esprit aussi étroit que celui dans lequel il critiquait la poésie de Shakespeare, Rome n'aurait eu que peu à craindre. Mais pour être juste envers lui et sa coterie, il faut dire que le véritable secret de leur force était dans la vérité qui se trouvait mêlée à leurs erreurs, et dans le généreux enthousiasme que cachait leur légèreté. C'étaient des hommes qui, avec tous leurs défauts moraux et intellectuels, désiraient sincèrement et sérieusement l'amélioration de la condition de la race humaine^ dont le sang bouillait
282 KSSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, dans leurs veines à là vue de la cruauté et de l'injustice, qui faisaient la guerre en hommes, avec toutes les facultés qu'ils possédaient, à ce qu'ils regardaient comme des abus, et qui vinrent en maintes grandes occasions se placer noblement entre les puissants et les opprimés. Ils attaquaient, il est vrai, le christianisme avec unerancuneet une déloyauté honteuses chez des hommes qui se donnaient le nom de philosophes, mais cependant ils avaient, à un bien autre degré que leurs adversaires, la charité envers les hommes de toutes les classes et de toutes les races, qu'enjoint le christianisme. La persécution religieuse, la torture judiciaire, l'emprisonnement arbitraire, la multiplication inutile des exécutions capitales, les lenteurs et les chicanes des tribunaux, les exactions des fermiers du revenu, l'esclavage, la traite, faisaient constamment le sujet de leur vive satire et de leurs éloquentes dissertations. Lorsqu'à Toulouse on rouait un innocent, lorsqu'on exécutait à Abbeville un jeune homme qui ne s'était rendu coupable que d'une indiscrétion, lorsqu'on traînait à la mort sur la place de Grève, un bâillon dans la bouche, un brave officier, accablé sous le poids de l'injustice, il s'élevait aussitôt sur les rives du lac Léman une voix qui se faisait entendre de Moscou à Cadix, et qui dénonçait "<^s juges injustes au mépris et à la haine de toute l'Europe. Les armes véritablement efûcaces avec lesquelles les philosophes assaillaient la foiévangélique, étaient empruntées à la morale évangélique. La morale et le dogme de l'Évangile se faisaient malheureusement la guerre. D'un côté se trouvait une Église qui se vantail de la pureté d'une doctrine venue directement des apôtres, mais qui avait été déshonorée par le massacre de la Saint-Barthélémy, par le meurtre du meilleur
des rois, par la guerre des Gévennes, par la deslraction de Port-Royal. De l'autre côté était une secte qui se moquait des Écritures, qui tirait la langue aux sacrements, mais qui était prête à combattre les principautés et les puissances pour défendre la cause de la justice, de la charité et de la tolérance.
L'irréligion, accidentellement unie à la philanthropie, triompha pendant quelque temps de la religion accidentellement associée à de grands abus politiques et sociaux. Tout céda devant le zèle et l'activité des nouveaux réformateurs. En France, tous les hommes distingués dans les lettres vinrent prendre place parmi eux. Chaque année donna naissance à des ouvrages où les principes fondamentaux de l'Église étaient attaqués, injuriés, tournés en ridicule. L'Église ne se défendit qu'en faisant usage de son pouvoir. Elle prononça des censures, elle saisit des livres; elle outragea les restes des auteurs infidèles, mais il ne parut ni Bossuet, ni Pascal pour combattre Voltaire. La doctrine catholique ne fut pas défendue dans un seul ouvrage qui produisît un effet tant soitpeu considérable, ou dont on ait seulement conservé le souvenir aujourd'hui. Une persécution sanguinaire et impitoyable, comme cejle qui écrasa les Albigeois, aurait pu écraser les philosophes. Mais le temps de Simon de Montfort et de saint Dominique n'était plus. Les châtiments que les prêtres avaient encore le pouvoir d'infliger étaient suffisants pour irriter, mais insuffisants pour détruire. La guerre était engagée entre la force d'un côté et l'esprit de l'autre, et la force était bien moins libre que l'esprit. Le mot d'orthodoxie devint bientôt synonyme d'ignorance et de stupidité. Il fut aussi nécessaire à la réputation d'un homme d'esprit de
2S4 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, mépriser la religion de son pays, que de savoir ses lettres. Les nouvelles doctrines se répandirent rapidement dans la chrétienté. Paris fut la capitale de tout le continent. Dans toutes les réunions élégantes, on ne parla plus que le français. La gloire littéraire de l'Italie et de l'Espagne avait disparu. La gloire littéraire de l'Allemagne ne se montrait pas encore à l'horizon. Celle de l'Angleterre ne brillait encore que pour les Anglais seuls. Ceux qui donnaient le ton à la France le donnaient aussi à l'Europe. Les opinions parisiennes se propagèrent rapidement parmi les classes élevées au delà des Alpes; et toute la vigilance de l'Inquisition ne put empêcher l'importation par la contrebande de la nouvelle hérésie en Castille et en Portugal. Des gouvernements, même des gouvernements arbitraires, virent avec plaisir le progrès de cette philosophie. De nombreuses réformes, généralement bonnes, parfois exécutées avec trop de précipitation, sans tenir suffisamment compte du moment, des lieux et du sentiment public, montrèrent toute retendue de son influence. Les souverains de la Prusse, de la Russie, de l'Autriche et de beaucoup d'Étals secondaires, passaient pour être des initiés.
L'Église de Rome restait, en fait de pompe extérieure, aussi magnifique et aussi majestueuse que par le passé; mais ses fondements étaient minés. Aucun Étal n'avait quitté sa communion, ni confisqué ses revenus; mais partout elle perdait le respect des populations.
Le premier avertissement qui l'atteignit fut la chute de la sociélé'qui avait sauvé de la destruction l'Église catholique, à l'époque de la guerre contre le protestantisme. L'ordre deés us n'avait jamais pu se remettre du mal que lui avait fait sa lutte avec Port-Royal. Les
philosophes l'attaquèrent plus rudement encore. Si vigueur était brisée, sa réputation élait ternie. Insulté par tous les hommes de génie en Europe, condamné par les magistrats civils, faiblement défendu par les chefs de la hiérarchie, il tomba et sa chute fut grande.
Le mouvement se poursuivit avec une rapidité toujours croissante. La première génération de la nouvelle secte disparut. Les doctrines de Voltaire furent recueillies et exagérées par ses successeurs qui lui ressemblaient comme les anabaptistes ressemblaient à Luther, ou les hommes de la cinquième monarchie à Pym. Enfin la révolution éclata. Et l'antique Église de France tomba avec sa pompe et ses trésors. Quelques-uns de ses prêtres achetèrent des moyens d'existence en se séparant de Rome et en formant un nouveau schisme. D'autres, charmés de voir apparaître une ère de licence, se débarrassèrent de leurs saints vêlements, proclamèrent que toute leur vie avait été une imposture, insultèrent et persécutèrent la religion dont ils avaient été les ministres, et se distinguèrent môme au club des Jacobins et à la commune de Paris, par l'excès de leur impudence et de leur férocité. D'autres, plus fidèles à leurs principes, furent massacrés sans jugement par centaines, noyés, assassinés, pendus à la lanterne. Des milliers d'ecclésiastiques s'enfuirent loin de leur pays pour se réfugier à l'ombre d'autel:^ hostiles. Les églises furent fermées; les cloches 1 ..voient silencieuses; les reliquaires furent pillés; on fondit les crucifix d'argent. Des bcuObns, revêtus d'éloles et de surplis, vinrent danser la carmagnole à la barre même de la Convention. On substitua aux statues des martyrs du christianisme le buste de Marat. Une prostituée vint prendre place sur un trône
2S6 ESSAIS POLITIQUES ET PIIII.OSOP MIQUES.
dans le chœur de Nolre-DamCj el là elle reçut les hommages de milliers d'adorateurs, qui s'écriaient que ces antiques arches gothiques entendaient enfin pour la première fois les accents de la vérité. La nouvelle incrédulité se montra aussi intolérante que la vieille sop'^rslilion. Témoigner du respect pour la religion, c'était s'exposer à être accusé de désaffection. Un prêtre qui osait baptiser un enfant, bénir un mariage, ou recevoir la confession d'un mourant, courait les plus grands dangers. Le culte absurde de la Déesse de la Raison fut, il est vrai, de courte durée; tnais le déisme de Robespierre et de Liréveillère-Lépaux n'était pas moins hostile h la foi catholique que l'athéisme de Cloolzet de Chaumetle.
Ce n'était pas seulement en France que l'Église avait à souffrir. L'esprit révolutionnaiie,atlaqné par toute l'Europe, repoussa toute l'Europe, devint à son leur conquérant^ et} non content d'avoir envahi les villes de la Belgique elles riches domaines des électeurs spirituels, il se déchaîna de l'autre côté du Rhin et au delh des AlpeSi Pendfint toute la grande guerre contre le prolestantismiB-, l'Italie et l'Espagne avaient été la base des opérations catholiques. L'Espngne devint l'obséquieuse vassale des infidèles. Ils subjuguèrent l'Italie. La république cisalpine et la république ligurienne, et la république de Parlhénope succédèrent aux anciennes principaulés. Ija châsse de Loretle fut dépouillée des trésors qu'y avait «ntrts^s la dévotion de six siècles. Les couvents de Rome furent pilléSi Le drapeau tricolore flotta su*^ le cluit'^au de Saint- Ange. Le successeur de saint Picc:- fut emmené captif par les infidèles. Il mourut leur prisoniM«r, elles honneurs de la sépulture furent même longffmps refusés h ses restes.
Il n'est pas surprenant qu'en 1790, des observateurs sagaces aient eux-mêmes pu croire que la dernière heure de l'Église de Rome était venue. Un pouvoir infidèle avait triomphé, le Pape mourait dans la captivité, les plus illustres prélats de France vivaient d'aumônes protestantes en pays étranger, les plus nohies édifices que la munificence des siècles passés avait consacrés au culte de Dieu étaient transformés en temples de la victoire, en salles de hanquets pour des sociétés politiques, ou en temples théophilanthropes ; à de tels signes on pouvait assurément croire que la fin de cette longue domination approchait.
Mais la fin n'était pas encore venue. Condamnée de nouveau à la mort, la biche blanche n'était pas encore destinée à mourir. Même avant que les cendres de Pie YI eussent reçu les honneurs funèbres, on vit commencer une grande réaction qui semble faire encore des progrès de nos jours, après avoir duré plus de quarante ans. L'anarchie avait fait son temps. Un nouvel ordre de choses, de nouvelles dynasties, de nouvelles lois, de nouveaux titres, sortirent de la confusion, et l'antique religion reparut au milieu de tant de nouveautés. Les Arabes racontent que la grande pj-ramide a été bâlie par des rois antédiluviens, et que seule parmi toutes les œuvres de l'homme, elle a survécu au déluge. Tel a été le sort de la Papauté. Elle avait été ensevelie sous la grande inondation; mais ses fondements n'avaient pu être ébranlés, et lorsque les eaux se retirèrent, elle reparut seule au milieu des ruines d'un monde qui avait disparu. La république de Hollande avait fini, ainsi que l'empire d'Allemagne, et le grand Conseil de Venise, et la vieille ligue Helvétique, et la maison de Bourbon, et
les parlements et l'aristocralie de France. L'Europe était pleine déjeunes créations, l'empire Français, le royaume d'ilalie, la confédération du Rhin. Ce n'était pas seulement aux limites territoriales et aux institutions politiques que les événements récemment accomplis avaient porté atteinte. Dans une grande partie de l'Europe catholique, la distribution de la propriété, la composition et l'esprit de la société avaient subi un changement radical. Mais l'Église immuable était encore debout.
J'espère qu'un jour un historien aussi distingué et aussi modéré que le professeur Hanke, écrira l'histoire du réveil catholique du dix-neuvième siècle. Je sens que je me rapproche trop du temps où nous vivons, et que si je poursuis, je m'exposerai à dire bien des choses qu'on pourrait attribuer à de la colère et qui en exciteraient à coup sûr. Je me bornerai donc à une seule observation, qui mérite selon moi une sérieuse attention.
Pendant le dix-huitième siècle, l'influence de l'Église de Rome a été constamment sur le déclin. L'incrédulité a fait de rapides conquêtes dans tous les pays catholiques de l'Europe, et dans quelques-uns, elle a même pris complètement le dessus. La papauté est tombée si bas qu'elle est devenue un objet de dérision pour les incrédules, et de pitié plutôt que de haine pour les protestants. Pendant le dix-neuvième siècle, cette Église tombée s'est graduellement relevée de son abaissement, et elle a reconquis son ancienne domination.
Parmi ceux qui réfléchissent froiilement à ce qui s'est passé depuis quelques années, en Espagne , en Italie, dans l'Amérique du Sud, en Irlande, dans les Pays-Bas, en Prusse, et même en Pf5!ice, il n'est personne qui p.isse nier que le pouvoir de l'Église catholique sur h s
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cœurs eL sur les esprits ne soitaujourd'hui bien plus grand qu'il ne l'était au moment où parurent l'Encyclopédie et le Dictionnaire Philosophique. Il est certainement remarquable que ni la révolution morale du dix-huitième siècle, ni la contre-révolution morale du dix-neuvième, n'aient rien ajouté d'appréciable au domaine du protestantisme. Pendant la première période, tout ce que le catholicisme a perdu a été également perdu pour le christianisme; pendant la dernière, tout ce que le christianisme a regagné dans les pays catholiques, le catho'icisme l'a également regagné. On aurait pu s'attendre à ce que, sur le chemin de la superstition à l'impiété ou de l'impiété à la superstition, beaucoup d'esprits se seraient arrêtés à un point intermédiaire. Entre les doctrines qu'on enseignait dans les écoles des jésuites et celles qu'on proclamait aux petits soupers du baron d'Holbach, il y a un vaste intervalle, dans lequel il semble que l'esprit humain pourrait trouver quelque lieu de repos plus satisfaisant que l'un ou l'autre des deux extrêmes. A l'époque de la Réformation, des millions d'âmes trouvèrent un tel lieu de repos. Des nations e:itières abandonnèrent alors le papisme sans cesser do croire à une cause première, à une vie future, ou à la divine mission de Jésus. Dans le siècle dernier, au contraire, lorsqu'un catholique cessait de croire à la présence réelle, il y avait mille à parier contre un qu'il CL'Ssait en môme temps de croire à l'Évangile ; et quand la réaction se fut accomplie, la foi à la présence réelle revint ^.\ec la foi à l'Évangile.
Jonc protends nullement déduire de ces phénomènes d js lois générales, mais il est bien remarquable, à mon avis, que parmi les nations chiétiennes, il n'y en ait pa?
290 ESSAIS POLITIQUES ET rMlLOSOPHIQUES. une sonle qui ait ndopté los prinripos de la R(!' formai ion avant ia fin du seizième sièrie. Depuis lors, des pays catholiques sont devenus impies et redevenus calhrîiques, mais pas un seul n'est devenu protestant.
Je termine ici cette rapide esquisse d'une des portions les plus importantes de l'histoire de l'humanité. Mes lecteurs me devront de grandes obligations si je les ai assez intéressés pour leur donner le désir de lire le livre du professeur Ranke. Je veux seulement les mettre en garde contre la traduction française, travail aussi déshonorant, selon moi, pour la personne de son an leur, que pourrait l'être un faux témoignage ou un faux billet, et les engager à lire, soit l'original, soit la version anglaise, dans laquelle on retrouve à un degré rare l'esprit et le talent de l'original.