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droits sur sa propriété ; tout homme a droit h être protégé contre une atteinte à sa personne. La loi accorde aux Juifs ces divers droits, et il serait inique de les leur contester. INIais c'est par faveur pure qu'un homme est admis au pouvoir politique, et nul homme nesauraitjuslement se plaindre d'en être privé.
Il est impossible de ne pas admirer l'hobileté de ces artifices destinés à décharger du fardeau de la preuve ceux h qui il incombe naturellement, et qui le trouveraient trop pesant, j'imagine. Assurément, nul chrétien ne niera que tout être humain a le droit d'être admis à toute jouissance sans inconvénient pour autrui, et d'être dispensé de toute mortification sans avantage pour autrui. N'est-ce pas pour une certaine classe d'individus une cause de mortification que d'être exclus du pouvoir politique? S'il en est ainsi, ils ont, d'après les principes chrétiens, le droit d'être affranchis de cette mortification, à moins que l'on ne puisse démontrer que leur exclusion est nécessaire pour éviter un mal plus grave. La présomption est évidemment en faveur de la tolérance, et c'est à ceux qui la combattent à fournir leurs preuves.
L'étrange argument que nous examinons prouverait trop, même pour ceux qui le mettent en avant. Si nul homme n'a droit au pouvoir politique, nul Juif, nul gentil n'y a droit. La base du gouvernement disparaît; mais si le gouvernement disparaît, les propriétés et les personnes sont en danger, et il est reconnu que les hommes 0 .! droit à leur propriété et à leur sécurité personnelle. Il est juste que la propriété des citoyens soit protégée, cl si elle ne peut l'être que par le moyen du gouvernement, il est juste que le gouvernement existe. Or, il ne peut y avoir de gouvernement à moins qu'une ou plu-
382 ESSAIS POLITIQUKS ET PHILOSOPHIQUES, sieurs personnes ne possèdent le pouvoir poliliquo. Par conséquent, il est juste qu'une ou plusieurs personnes possèdent le pouvoir polilique. Ce qui revient à dire qu'une ou plusieurs personnes ont droit au pouvoir polilique.
C'est parce qu'on n'a pas l'habitude de rechercher quel est le but du gouvernement, que les incapacités des catholiques et les incapacités des juifs ont pu durer si longtemps. Nous entendons souvent parler de gouvernements essentiellement protestants, de gouvernements essentiellement chrétiens, expressions aussi sensées que celles de cuisine essentiellement protestante, ou d'équitalion essentiellement chrétienne. Le gouvernement est fait pour maintenir la paix, pour nous forcera régler nos disputes par voie d'arbitrage, au lieu de les régler par des coups; pour nous forcer à suppléer à nos besoins par le travail, au lieu d'y suppléer par la rapine. C'est la seule opération à laquelle la machine du gouvernement soit particulièrement adaptée, la seule opération que les gouvernements sages se proposent comme leur principale fin. S'il existe une classe d'individus qui ne soient pas intéressés à la sécurité de la propriété et au maintien de l'ordre, celte classe d'individus ne doit pas participer aux pouvoirs qui sont créés pour assurer la sécurité de la propriété et le maintien de l'ordre. Mais je ne saurais concevoir en quoi un homme serait moins capable d'exercer ces pouvoirs, parce qu'il porte une barbe, parce qu'il ne mange pas de jambon, et parce qu'il va à la synagogue le samedi au lieu d'aller k l'église le dimanche.
Les points qui séparent le christianisme et le judaïsme ont beaucoup à faire avec l'aptitude d'un homme h être évoque ou rabbin; mais ils n'ont pas plus à foire avec
DES INCAPACITÉS POLITIQUES DES JUIFS. 383 son îiptilude à ôiro nmgislrnt, l('j!.nsl;i!éiir ou niiiiislio des finances, qu'avec son aptitude à être savetier. Personne n'a jamais songé à exiger des savetiers une déclaration sur la véritable foi d'un chrélien. 11 n'est personne qui n'aimât mieux avoir ses souliers ressemelés par un savetier hérétique que par un signataire des trente-neuf articles qui n'aurait jamais manié une alène.Les hommes agissent ainsi, non parce qu'ils sont indifférents à la religion, mais parce qu'ils ne voient pas ce que la religion a à faire avec le ressemelage de leurs souliers. Cependant la religion a autant h faire avec le ressemelage des souliers qu'avec le budget ou avec les dépenses de l'année. Assurément nous avons eu depuis vingt ans plusieurs preuves signalées qu'un très-bon chrétien peut ôlre un très-mauvais chancelier de l'Échiquier.
Mais il serait monstrueux, disent les persécuteurs, que les juifs donnassent des lois à une communauté chrétienne. C'est ce qui s'appelle dénaturer évidemment la vérité. Ce qu'on propose, ce n'est pas que les juifs donnent des lois à une communauté chrétienne, mais qu'une législature composée de chrétiens et de juifs fasse des lois pour une communauté composée de chrétiens et de juifs. Sur mille questions, il y en a neuf cent quatre-vingtdix-neuf sur lesquelles un juif, en sa qualité de juif, n'a point d'intérêt hostile à celui d'un chrétien, ou même d'un membre de l'Église anglicane. Sur toutes les questions de police, de finances, de droit civil et criminel, de politique étrangère, leurs intérêts sont les mômes. Sur les questions qui touchent à l'établissement ecclésiastique, un juif et un membre de l'Église anglicane peuvent ne pas ôlre du môme avis ; mais ils ne sauraient différer dans leurs opinions plus que ne le font un catholique et
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un anglican. Le principe qui voudrait assurer aux anglicans le monopole du pouvoir dans l'État aurait du moins un sens intelligible. Le principe qui prétend assurer ce monopole aux chrétiens n'a pas le moindre sens. Car le Parlement n'aura jamais à discuter une question qui touche aux institutions ecclésiastiques du pays, sans que les chrétiens soient aussi divisés entre eux que peuvent l'être un chrétien et un juif.
En fait, les juifs ne sont pas exclus du pouvoir politique. Ils le possèdent, et tant qu'on leur permettra d'accumuler des fortunes considérables, ils le posséderont. La distinction qu'on fait parfois entre les privilèges civils et le pouvoir politique, est une distinction qui n'est basée sur aucune différence. Les privilèges sont le pouvoir. Civil et politique sont des mots synonymes, l'un dérivé du latin, l'autre du grec. Et ce ne sont pas là de vaines arguties. Pour peu qu'on examine un instant les faits, on verra que ce sont choses inséparables ou plutôt identiques.
Il serait choquant, dit-on, qu'un juif fût juge dans un pays chrétien. Riais il peut être membre du jury. Il peut, sans inconvénient, juger des questions de fait. Mais qu'on lai permette déjuger des questions de droit, et la constitution est détruite. Il peut venir s'asseoir en redingote au banc des jurés, et rendre des verdicts; mais s'il venait s'asseoir sur le banc des juges , en robe noire et en perruque blanche, et ordonner un supplément d'enquête, ce serait une abomination qu'on ne pourrait souffrir parmi des gens baptisés. La distinction est certes des plus philosophiques.
Y a-t-il dans une société civilisée un pouvoir aussi grand que celui d'un créancier sur un débiteur? Si nous
DES INCAPACITÉS POLITIQIES DES JUIFS. 385 l'enlevons au juif, nous lui enlevons la sécurité do sa propriété. Si nous le lui laissons, nous lui laissons un pouvoir bien autrement despotique que celui du roi et de tout son cabinet.
Il serait impie de permettre à un juif de siéger dans le Parlement. Mais un juif peut gagner de l'argent, et l'argent peut faire des membres du Parlement. Gatton et Old Saruin peuvent être la propriété d'un juif. Un électeur de Penryn acceptera dix livres sterling de Shylock plutôt que neuf livres dix-neuf schellings onze sous et trois liards d'Antonio. On ne fait pas à cela la moindre objection. Il est parfaitement naturel qu'un juif possède la substance du pouvoir législatif, et qu'il dispose de huit votes à chaque scrutin, comme s'il était l'illustre duc de Newcastle eu personne. Mais quant h lui laisser traverser la barre de la Chambre, quant à lui permettre de s'asseoir sur ces mystérieux coussins de cuir vert, de crier, « bien » et « à l'ordre, d de faire un discours et de dire tout ce qui peut lui passer par l'esprit, ce serait une profanation assez grande pour causer la ruine de la nation.
Ce serait une éternelle honte pour la nation qu'un juif fût conseiller privé d'un roi chrétien. Mais un juif peut gouverner le marché financier, et le marché financier peut gouverner le monde. Le ministre peut avoir des doutes sur ses plans financiers tant qu'il ne s'est pas enfermé dans son cabinet avec le juif. Un congrès de souverains peut être contraint d'appeler le juif à son aide. La signature du juif sur le revers d'une feuille de papier peut avoir plus de valeur que la parole royale de trois rois, ou l'honneur national de trois nouvelles républiques américaines. Mais ce serait la plus effroyable
:î8(; essais politiques ET PHILOSOPHIQUES.
des calamili^s nationales qu'il pût mettre devant son nom
le titre de : Right Honourahle (1).
C'était par des raisonnements analogues que quelquesuns de nos politiques combattaient les mesures en faveur des catholiques irlandais. Les catholiques ne devaient pas avoir de pouvoir politique. Le soleil de l'Angleterre se coucherait à tout jamais si les catholiques exerçaient le pouvoir politique. On pouvait leur donner tout le reste, pourvu qu'on ne leur confiât pas le pouvoir politique. Ces sages ne voyaient pas qu'en donnant tout le reste, on donnait le pouvoir politique. Ils continuèrent à répéter leur refrain jusqu'au jour oîi l'on n'eut plus à se demander si les catholiques devaient ou non exercer le pouvoir politique, jusqu'au jour où une association catholique put braver le Parlement, et oti un agitateur catholique put exercer une autorité bien supérieure à celle du Lord lieutenant.
S'il est de notre devoir comme chrétiens d'exclure les juifs du pouvoir politique, il doit être de notre devoir de les traiter comme les traitaient nos ancêtres, de les massacrer, de les bannir et de les voler; car c'est par de tels procédés, ce n'est que par de tels procédés que nous pouvons réellement les priver du pouvoir politique. Si nous n'adoptons pas ce plan de conduite, nous pouvons leur enlever l'apparence, mais nous leur laisserons la réalité. Nous pouvons en faire assez pour les tourmenter et pour les irriter, mais nous n'en ferons pas assez pour nous mettre à l'abri du danger, si danger il y a. Là où est la richesse, là doit inévitablement se trouver la puissance.
On nous dit que les juifs anglais ne sont pas des cj-
(1) Le titre que l'on donne en Angleterre aux membres du conseil privé.
DES INCAPAClTi:^ POLITIQUES DES JUIFS. S'î? toyens anglais. Ils forment un peuple séparé; ils vivent matériellement dans cette île, mais ils vivent moralement et politiquement en communion avec leurs frères qui sont répandus sur toute la terre. Un juif anglais regarde un juif hollandais ou portugais comme un compatriote, et un chrétien anglais comme un étranger. Et l'on njoule que cette absence de sentiment patriotique rend un juif impropre à exercer des fonctions politiques.
L'argument a en soi quelque chose de plausible ; mais en l'examinant sérieusement,on reconnaît qu'il n'est nullement fondé. Môme en admettant les faits allégués, les juifs ne sont pas les seuls qui aient préféré leur secte à leur pays. Quand la société est dans un état sain, le sentiment du patriotisme grandit par une association naturelle et inévitable dans le cœur des citoyens, qui savent qu'ils doivent tout le bien-être et tout l'agrément de leur vie au lien qui les réunit en une communauté. Mais, sous un gouvernement partial et oppresseur, ces associations ne peuvent acquérir la force qu'elles ont dans un meilleur état de ch-ses. Les hommes sont forcés de chercher au sein de leur parti la protection qu'ils devraient recevoir de leur pays, et, par une conséquence naturelle, ils transportent à leur parti l'affection qu'ils auraient éprouvée pour leur pays, si les choses s'étaient passées autrement. Les huguenots de France appelèrent l'Angleterre à leur aide contre leurs rois catholiques; les catholiques de France appelèrent l'Espagne h leur aide contre un roi huguenot. Serait -il juste de conclure de là qu'aujourd'hui les protestants français voudraient faire triompher leur religion avec le concours d'une armée prussienne ou anglaise? Assurément non. Et comment se fait-il qu'ils ne soient p. s disposés,
comme jadis, à sacrifier les interdis do leur pays aux intérêts de leur foi religieuse? La raison est évidente : ils étaient persécutés alors, et ils ne sont pas persécutés aujourd'hui. Les puritains anglais, sous Charles I", persuadèrent aux Écossais d'envahir l'Angleterre. Les dissidents protestants de nos jours désircnl-ils voir l'Église anglicane renversée par une invasion de calvinistes étrangers? Si tel n'est pas leur sentiment, à quelle cause devons-nous attribuer ce changement? C'est bien certainement à ce que les protestants dissidents sont infiniment mieux traités aujourd'hui qu'ils ne l'étaient au dixseptième siècle. Quelques-uns des hommes publics les plus illustres que l'Angleterre ait produits étaient disposés à s'établirdans l'Amérique du Nord pour fuir la tyrannie de Laud. Serait-ce que les presbytériens et les indépendants sont incapables d'aimer leur pays? Mais il est inutile de multiplier les exemples. Il n'y a rien de si choquant pour un homme qui connaît un peu l'histoire ou la nature humaine, que d'entendre ceux qui exercent le pouvoir accuser une secte quelconque d'attachement pour l'étranger. S'il y a en politique une vérité incontestable, c'est celle-ci : les attachements étrangers sont le fruit du mauvais gouvernement intérieur. Les bigols ont toujours eu l'habitude de rendre leurs sujels malheureux c])ez eux, puis de se plaindre s'ils cherchent du soulagement hors de chez eux ; de diviser la société et de s'étonner qu'elle ne soi^ pas unie; de gouverner comme si un fragment de l'État était l'Étal tout entier, et de reprocher aux autres fiagments de l'État leur manque d'esprit patriotique. Si les juifs n'ont pas pour l'Angleterre une tendresse filiale, c'est qu'elle les a traités comme une marâtre. Il n'est pas de sentiment qui se développe plus certainement
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dans le cœur de ceux qui vivent sous un gouvernement lolérable, que le sentiment du patriotisme. Depuisle commencement du monde, il n'y a jamais eu de nation ou de fragment considérable de nation qui ait été absolument dépourvu de ce sentiment, à moins d'être cruellement opprimé. Par conséquent, reprocher à une classe d'individus son manque de patriotisme, c'est avoir recours au sophisme le plus vulgaire. C'est la logique qu'emploie le loup contre l'agneau. C'est accuser l'embouchure du fleuve d'avoir empoisonné la source.
A supposer que les juifs anglais portent vraiment à l'Angleterre une haine mortelle, que dans leurs synagogues ils appellent chaque semaine sur Londres toutes ks malédictions prononcées par Ézéchiel sur Tyr et surl'Kgypte, que dans leurs fêles solennelles, ils invoquent la bénédiction de Dieu sur ceux qui écraseront leurs enfants contre des pierres, je soutiens que leur haine pour leurs compatriotes ne serait pas plus amure que celle que des sectes de chrétiens ont souvent ressentie les unes pour les autres. Mais ce ne sont point là les sentiments des juifs. Ils ont exactement les sentiments qu'on doit leur supposer dans la situation oij ils sont placés. Us sont beaucoup mieux traités que ne l'étaient les ppotcstants français au seizième et au dix-septième siècle, et que ne l'étaient nos puritains au temps de Laud. Ils n'ont donc aucune rancune contre le gouvernement ou contre leurs compatriotes. On ne saurait nier qu'ils ne soient plus attachés à l'État que ne l'étaient les partisans de Coligny ou de Vane. Mais ils ne sont pas aussi bien traités que le sont aujourd'hui en Angleterre les sectes dissidentes de chrétiens; et c'est pour cela, et pour cela seulement, j'en suis bien convaincu, qu'ils sont animés d'un esprit
plus exclusif. Tant que nous n'aurons pas poussé plus loin l'expérience, nous n'aurons pas le droit de prétendre qu'ils ne peuvent pas devenir tout à fait anglais. L'homnrie d'État qui les traite comme des étrangers, et puis qui s'indigne de ce qu'ils ne partagent pas tous les sentiments des nationaux, est aussi déraisonnable que le tyran qui punissait leurs ancêtres parce qu'ils ne faisaient pas de briques sans paille.
Il n'est pas permis à ceux qui gouvernent de s'affranchir ainsi de leur solennelle responsabilité. Ce n'est pas à eux de dire qu'une secte n'est pas patriotique. C'est à eux de la rendre patriotique. L'histoire et la raison nous montrent clairement quels moyens il faut employer. Les juifs anglais sont exactement ce que les a faits notre gouvernement. Ils sont exactement ce qu'aurait été toute autre secte, toute autre classe d'hommes traités comme ils l'ont été. Si, pendant des siècles, tous ceux qui ont eii des cheveux roux en Europe avaient été outragés et opprimés, bannis de tel endroit, emprisonnés dans tel autre, dépouillés de leur argent, dépouillés de leurs dents, convaincus des crimes les plus invraisemblables siir les plus faibles témoignages; s'ils avaient été tirés à quatre chevaux, pendus, torturés, brûlés vifs; si , lorsque les mœurs devinrent plus douces, ils avaient été encore soumis à des restrictions humiliantes et à des insultes grossières; s'ils avaient été claquemurés dans des rues particulières en certains pays, lapidés et jetés à l'eau par la populace en certains autres; s'ils avaient été partout exclus des emplois et des honneurs, quel serait le patriotisme de messieurs aux cheveux roux? Et si, dans do telles circonstances, on faisait une proposition pour admcllrcaux emplois publics les hommes (pii auiaient les