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RUSKIN

Dans le précédent chapitre, nous avons été amené à conclure qu'il existe un antagonisme à la fois théorique et pratique entre le socialisme et les religions d'autorité, dont le catholicisme est la forme la plus typique.

Toutes les difficultés d'application de la formule « religion, affaire privée » dérivent de cet antagonisme.

D'une part, pour former le bloc prolétarien, pour rendre possible l'action et l'organisation commune de tous les travailleurs, sans distinction de croyances, il faut leur donner la certitude qu'ils ne seront nullement inquiétés dans leurs convictions religieuses, par leur affiliation à la démocratie socialiste, par le triomphe de celle-ci.

D'aulre part, étant donnée l'atlilude liostilo do l'Ég'Iisf! cutliolique, sans parler des autres, à l'iîgard du socialisme, il est inévitable et indispensable que les socialistes prennent part à la lutte contre le cléricalisme et se préoccupent d'affranchir les consciences, ne fût-ce qu'au point de vue du succès de leurs revendications économiques.

Seulement, ces deux attitudes sont-elles concîliables? Est-il possible de combattre le cléricalisme sans toucher à lu religion ? Est-il possible de touchera la religion sans froisser, dans leurs sentiments intimes, les travailleurs croyants ? N'esl-il pas à craindre que, dans ces conditions, la démocratie socialiste, emporti^e par ses préoccupations anticléficales, s'aliène une fraction importante du prolétariat"? Ne faut-il pas redouler en outre, que, versant dans l'anticléricalisme vulgaire, se détournant de son œuvre d'affranchissement intégral, làclianl, en ua mot, la proie pour l'ombre, elle tende à n'être plus qu'un décalque du radicalisme bourgeois?

Pour se convaincre que de telles appréhensions ne sont pas entièrement vaines, il suffit de songer à ce qui se passe dans beaucoup de pays.

En principe, tous les socialistes reconnaissent qu'il ne faut blesser les convictions religieuses de personne, qu'il est nécessaire de différencier nettement l'anticléricalisme socialiste et l'anticléricalisme bourgeois.

Mais, en fait, les choses vont tout autrement ; que de

fois, dans des parades grossièrement, outrageusement antireligieuses, ne voyons-nous pas des socialistes jouer les premiers rôles; que de fois, dans les Parlements, ne sont-ce pas des socialistes qui réclament, avec plus d'ardeur que les radicaux eux-mêmes, l'intervention de l'État pour forcer les consciences!

Il est juste d'ajouter, cependant, que dans l'un et l'autre cas, ce n'est point parce que socialistes, mais quoique socialistes.

La plupart des reproches, en effet, que Ton peut légitimement faire à la démocratie socialiste, au sujet de son attitude dans les questions religieuses, s'expliquent par ce fait que, dans les pays comme la France, ritalie, la Belgique, où le problème se pose avec une acuité plus grande qu'ailleurs, beaucoup de militants ont passé par le radicalisme. Chez nombre d'entre eux, le vieil homme est loin d'avoir complètement disparu. Grattez le socialiste et, trop souvent, en dépit des programmes et des déclarations de principe, vous trouverez l'anticlérical à l'ancienne mode, avec les traditions, les habitudes d'esprit, les arguments et les procédés qui caractérisent la bourgeoisie radicale.

Pareille politique qu'un ministre belge appelait naguère « l'art d'embêter les curés ! » est évidemment fort commode. Elle n'exige pas grande étude chez ceux qui la pratiquent. Elle appaïaît aux beati possidentes comme un dérivatif salutaire. Elle est assurée d'un

accueil favorable auprès du populaire, dont le misonéisme robuste préfère toujours les vieux clichés aux formules nouvelles ; mais, d'autre part, cette politique est incurablement stérile, car elle n'a et ne peut avoir aucune prise, bien au contraire, sur les travailleurs restés croyants.

Ce n'est pas en « embêtant les curés », en interdisant les processions, en défendant aux prêtres de porter la soutane, en applaudissant ce maire socialiste qui interdisait naguère à des religieuses de recueillir des légumes ou des rogatons à la porte des riches, que Ton facilitera l'union des travailleurs et que l'on contribuera à faire du xx' siècle le siècle de la révolution sociale.

Aussi importe-t-il de réagir et de ne jamais perdre une occasion de mettre en lumière la vanité de cet anticléricalisme superficiel, la nécessité d'une action réellement socialiste, seule à même de ruiner, non pas le sentiment religieux, au sens large, mais les religions d'autorité, les formes despotiques du sentiment religieux, par la suppression des inégalités politiques et sociales dont elles sont le reflet.

Ce n'est pas à dire, naturellement, que le socialisme puisse se désintéresser de la lutte directe contre le cléricalisme. En admettant qu'il y songe, d'ailleurs, les agressions cléricales le rappelleraient bien vite à la réalité. Mais, si nul n'a le droit de déserter la lutte con-

tre ringérence des Eglises dans Tordre temporel, il est d'un très grand intérêt pour l'avenir du socialisme d'opérer une sélection rigoureuse parmi les moyens d'action à mettre en œuvre dans cette lutte.

Dans les pays où, la longue prédominance de TÉglise catholique a créé un état d'esprit peu favorable à la tolérance religieuse, certains de nos amis, chaussant les bottes des radicaux, n'hésitent pas à déclarer que, partout oii la chose est possible, il faut recourir contre le cléricalisme — salus populi suprema lex — à des mesures d'exception.

Les intolérants, dit-on, n'ont pas droit à la tolérance ; les ennemis de la liberté n'ont pas droit à la liberté et, dans Tespoir, un peu naïf, d'en finir une bonne fois avec « les menées cléricales », on propose, par exemple, de réserver le monopole de l'enseignement à l'Etat, on s'efforce, comme en France, de supprimer les congrégations.

Ce n'est pas le moment de discuter, en détail, les arguments que Ton fait valoir pour le monopole de l'Etat en matière d'enseignement, ou tout au moins d'enseignement primaire.

Cependant nous ne saurions dissimuler les appréhensions que pareil système nous inspire.

Non pas que le droit d'enseigner soit à nos yeux un de ces droits primordiaux, de ces prérogatives indispensables, qui doivent appartenir à tous les citoyens,

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sans condilioTia préalables, comme le dcoil de s'assorier, ou d'exprimer ses opinions par la [i.'ii'ole ou par la presse.

I! est parfaitement légitime, au coiiLrairf.', que l'Ëlat, en dccriîlaDi rinsLi'uclîon obligatoire, exige des garanties, souinelle les écoles libres à son inspection, impose aux instituteurs ou aux professeurs des ooudilions de savoir et de moralilé.

Mais quand nous songeons à ce que pourrait être, à ce que pourrait devenir le monopole scolaire, aux mains d'un gouvernement insoucieux, ou hostile à certaines tendances, ou sourdement inquiet de voir les travailleurs acquérir une instruction plus complète, nous nous refusons soit à enlever aux autres, soit à supprimer pour nous-mômes le droit d'ouvrir des écoles, afin d'échapper à un enseignement officiel qui froisserait nos consciences, ou ne répondrait pas à nos aspirations.

Et si l'on nous objecte que, praliijuemenl, le droit d'ouvrir des écoles — sauf peut-f tre des écoles supérieures — ne profite gubre qu'à l'Egiise, seule puissance â mfime de faire la concurrence à l'Etat ou aux communes, nous répondons que ce n'est pas un motif pour empi>cher les catholiques, ou les protestants, ou les juifs, de faire ce que, le cas échéant, nous voudrions faire nousmêmes. D'ailleurs, sans compter qu'il importe de réserver l'avenir, il n'est pas douteux que, dts à présent,

des écoles modèles, même peu nombreuses, peuvent exercer une action éminemment favorable sur les méthodes suivies dans les écoles publiques.

Quant aux mesures contre les congrégations, autre chose est, évidemment, de combattre la mainmorte et de toucher au droit d'association des individus.

Nous répugnons à la pensée que Ton interdise à des personnes pieuses de vivre en commun, de porter des habits spéciaux, de faire vœu de pauvreté ou de chasteté, mais nous comprenons parfaitement que TEtat interdise à ces associations communautaires de posséder au delà de certaines limites, comme il n'hésite pas à le faire, quand il s'agit de syndicats ouvriers.

Seulement, ceux-là se feraient d'étranges illusions qui attribueraient une importance pratique considérable à des mesures législatives toujours faciles à éluder.

Au surplus, on ne détruit que ce que Ton remplace : le législateur bourgeois devra forcément reculer devant des mesures décisives aussi longtemps que TÉtat ne sera pas en mesure de substituer aux œuvres d'assistance ou aux écoles congréganistes, une organisation supérieure de renseignement et un vaste système d'assurances contre tous les risques d'incapacité ou de privation de travail.

Par contre, supposons que, partout, il y ail des écoles publiques assez vastes et assez nombreuses pour

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répondre à tous les besoins, dirigées par des instituteurs convenablement rémunérés, complétées par des œuvres scolaires qui assurent aux enfants une alimentation suffisante, comme dans les cantines de Lille ou de Roubaix; supposons que tous les citoyens aient la certitude d'obtenir du travail ou des moyens de subsistance, en cas de chômage, de vieillesse ou d'invalidité, sans devoir faire appel à la bienfaisance cléricale; n'est-il pas évident que la question des ordres religieux perdrait une grande partie de son importance pratique et que' l'État n'aurait plus besoin de recourir,

pour combattre l'Eglise, ou les Eglises, à des mesures d'exception.

Le droit commun pourrait lui suffire, mais, bien entendu, le droit commun strictement appliqué, sans faveurs et sans privilèges pour aucune institution religieuse.

Liberté des cultes, mais suppression du budget des cultes.

Liberté d'enseignement, mais suppression de toutes les subventions, de tous les avantages, directs ou indirects, que, dans la plupart des pays, l'Etat accorde à l'enseignement religieux.

Liberté d'association, mais limitation du droit de posséder à ce qui est nécessaire pour que chaque association remplisse son but.

Si telle était, partout, la politique suivie par la démo-

cratie socialiste, en matière religieuse, nul ne pourrait prétendre que cette politique soit de nature à froisser les consciences religieuses.

C'est sur ce terrain que, malgré certains écarts individuels, le Parti ouvrier belge a toujours eu la préoccupation de se tenir.

Certes, il existe entre ses militants des différences d'appréciation sur la tactique à suivre.

Les uns veulent accentuer la lutte contre le cléricalisme ; d'autres sont dominés par la préoccupation de mettre au premier plan les questions économiques ; mais, sur le principe, tout le monde se trouve d'accord : la religion est affaire privée, affaire de conscience ; par conséquent, la démocratie socialiste ne doit vouloir de mesures d'exception, ni contre les Eglises, ni en leur faveur, et le Parti ouvrier, formant un Etat dans rÉtat, doit garantir à ses adhérents la liberté de conscience qu'il voudrait voir régner dans la société tout entière.

Rien n'empêche donc un travailleur croyant — si ce n'est la défense qui lui en serait faite par son Eglise — de s'alfilier au Parti ouvrier.

Il y a deux ou trois ans, un démocrate chrétien posa à notre Conseil général la question suivante : « Catholique sincère, mais respectueux des libertés modernes, j'adhère entièrement au programme économique et politique de la démocratie socialiste. Puis-je, sans abdi-

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quer mos croyances religieuses, ôtre admis dans vos rangs ? »

On lui n^pondit que, dès Tinstant où il acceptait sans réserves les statuts et la déclaration de principes du Parti ouvrier, nul n avait à lui demander compte de ses opinions sur l'existence de Dieu, surTimmortalité de Tâme, ou sur le mystère de la Trinité.

L'affaire, au surplus, resta sans suite. Soit qu'il ait eu des scrupules théoriques, soit pour d'autres motifs, l'interrogeant ne demanda pas son aftiliation au parti socialiste. Néanmoins, la décision de principe du Conseil général reste acquise. Elle montre que tous les socialistes belges sont d'accord pour accepter la formule d'Erfurt, avec Tinterprétation qui vient de lui être donnée : le socialisme, en tant que parti politique, en tant qii organisation économique du prolétariat^ n'a pas à s'occuper des questions religieuses, des problèmes métaphysiques.

Mais, dira-t-on peut-être, la question religieuse est inséparable de la question cléricale. Ce qui fait la force du cléricalisme, ce qui permet à l'Église, nationale ou romaine, de donner un précieux appui au conservatisme des classes possédantes, c'est que, dans la masse de la population, il existe encore un grand nombre de gens qui ont la foi du charbonnier, qui croient fermement, naïvement, profondément, à tout ce que le clergé leur enseigne. Par conséquent, pour lutter efficacement

contre le cléricalisme, il ne suffit pus de rester sur la défensive, il faut travailler à Télimination des croyances sur lesquelles le cléricalisme s'appuie.

Nous ne songeons nullement à méconnaître la portée de cette objection. Nous pensons également que le cléricalisme ne sera définitivement vaincu que par la disparition des croyances qui lui servent d'aliment.

Seulement , nous sommes convaincus que ces croyances ne disparaîtront, ou, du moins, ne perdront leur prétention d'être des vérités absolues, s'imposant à tous, que par l'affranchissement économique des travailleurs, dont la libération se reflétera dans leurs conceptions philosophiques ; et, d'un autre côté, nous croyons que la propagande, dite rationaliste, doit être faite, non par les partis socialistes, mais par des groupes distincts, agissant dans la plénitude de leur indépendance, et, aussi, de leur responsabilité.

Qu'arriverait-il, en effet, si l'action de la démocratie socialiste et de la « libre pensée » venaient à se confondre ?

D'une part, les socialistes qui ne sont pas des libres penseurs — les protestants, par exemple, ou ces milliers de travailleurs qui continuent à pratiquer, plus ou moins, la religion catholique — se trouveraient, à chaque instant, blessés dans leurs croyances et la cohésion du prolétariat en serait affaiblie.

D'autre part, les libres penseurs qui ne sont pas des

socialistes, les bourgeois qui parviennent, tant bien que mal, à concilier leur conservatisme économique et leur libéralisme philosophique, se tiendraient à l'écart et Tactivité de la propagande rationaliste en serait diminuée.

A tous les points de vue donc, il vaut mieux que le socialisme et la libre pensée restent choses distinctes. Mais, naturellement, et en vertu même du principe que la religion est afîaire privée, que la question religieuse est une question libre, il appartient aux socialistes qui sont en même temps des libres penseurs de contribuer à Témancipation ouvrière, en travaillant à libérer les esprits, au point de vue religieux et philosophique.

Tout ce qu'on est en droit de leur demander, c'est que, dans leur propag9,nde rationaliste, ils n'oublient jamais qu'ils sont, avant tout, socialistes et que, comme tels, ils ont pour devoir de ne pas se livrer à des attaques outrageantes contre les convictions de ceux, parmi leurs compagnons de lutte , qui sont restés des croyants.

Une autre attitude, d'ailleurs, ne serait pas seulement préjudiciable au socialisme, mais à la libre pensée.

« Dans ma longue carrière politique — disait Liebknecht au Congrès de Halle — j'ai appris que ni les outrages, ni les attaques à la religion, n'ont pu ébranler la foi d'un seul croyant. Nous pouvons

détrôner la religion en lui opposant la science. Il faut mobiliser Técole contre TEglise, Tinstituteur contre le prêtre : une éducation forte et éclairée éloigne de la religion. La lutte, par contre, profite aux adversaires et ceux d'entre nous qui livrent bataille à la religion, tombent dans la même erreur que le gouvernement prussien combattant TEglise catholique et rendant Tennemi plus fort ».

Ce n'est donc point par la persécution, mais par la persuasion, qu'il faut agir dans le domaine des croyances.

Pour dégager les travailleurs d'une servitude morale qui ne pourrait durer si leur conscience n'y acquiesçait point, c'est leur conscience qu'il faut éclairer et, pour atteindre ce résultat, nous ne connaissons pas d'adjuvants plus efficaces à l'action révolutionnaire des transformations économiques que la propagande par l'exemple et la propagande par l'enseignement.

La propagande par l'exemple, d'abord.

Autant les plaisanteries faciles sur la religion, les attaques bouffonnes et grossières contre des croyances qui ont droit à la tolérance, sont, à la fois, stériles et haïssables, autant nous considérons comme un devoir pour les libres penseurs de conformer, en toute occasion, leurs actes publics à leur pensée intime.

Si tous ceux qui ne croient pas rompaient ouvertement avec les cultes officiels, refusaient systématique-

ment de participer à des cérémonies qui ne représentent plus pour eux que de vains simulacres, il n'est point douteux que cette propagande par le fait remplacerait avantageusement les déclamations anticléricales de ces francs-maçons, de ces bourgeois voltairiens, de ces « mangeurs de prêtres )>, qui envoient leurs enfants dans les écoles congréganistes et, dans toutes les circonstances solennelles de leur vie, n'hésitent pas à réclamer les secours ou les concours de la religion.

Aussi considérons - nous comme une obligation inflexible, pour ceux-là, surtout, dont l'exemple peut avoir une action décisive, de ne pas donner le démoralisant spectacle d'une adhésion apparente à des dogmes auxquels ils ne croient pas.

Nous ne pouvons que répéter ici ce que nous avons dit à propos de la lutte contre Talcoolisme : si nous voulons amener les autres à ne pas faire une chose, commençons par'ne pas la faire nous-mêmes.

Mais il va sans dire qu'à elle seule, cette propagande par l'abstention ne peut suffire : elle a pour complément nécessaire la propagande par l'enseignement, c'est-àdire l'exposition, aussi objective que possible, des résultats les plus importants de Finvestigation scientifique.

Il est bien vrai qu'en théorie, les Eglises prétendent n'avoir rien à craindre de cette propagande par l'enseignement, à condition, bien entendu, que Ton ne substitue pas aux résultats définitivement acquis, des hypo-

thèses subjectives et incertaines. Mais, en fait, il n'est pas sérieusement contestable que, surtout dans les pays catholiques, elles font tout ce qu'elles peuvent pour soustraire leurs fidèles à Texamen des contradictions, au moins apparentes, qui existent entre les conclusions de la science positive et les données fondamentales de la foi.

Certes, nous admettons volontiers que, dès Tinstant où la foi se réfugie dans le domaine de l'inconnaissable, elle échappe, par cela môme, aux atteintes que pourraient lui porter le progrès des sciences positives.

C'est seulement quand elles prétendent se fonder sur des preuves historiques que les croyances religieuses deviennent justiciables de la critique; c'est seulement quand elles prétendent empiéter ou se maintenir sur le domaine conquis par la science, qu'elles risquent de se trouver en contradiction avec elle.

Aussi voyons-nous tous ceux qui veulent sauver de la religion ce qui peut en être sauvé faire des efforts, plus ou moins heureux, pour obtenir que, suivant l'expression de Benjamin Constant , « la religion se retire de ce que les hommes connaissent, afin de se replacer à la circonférence de ce qu'ils savent ».

Grâce à cette séparation du naturel et du surnaturel, des critiques comme Loisy, des savants spiritualistes comme Lapparent ou comme Pasteur, peuvent continuer à se dire et à se croire catholiques.

Seulement, ce catholicisme ne ressemble pas plus au catholicisme d'un ouvrier flamand ou d'un paysan breton, que la philosophie de Schopenhauer aux croyances d'un indigène de l'Inde ou du Thibet.

Le Dieu d'un Lapparent ou d'un Pasteur n'est que l'expression concrète de Tinfini; c'est un souverain constitutionnel ; il règne, mais ne gouverne pas ; il laisse à ses créatures le soin de se gouverner ellesmêmes, d'après les lois naturelles immuables. Le Dieu d'un ouvrier flamand ou d'un paysan breton, au contraire, est un être anthropomorphe, que l'on peut gagner par des prières et fléchir par l'intercession de la Vierge ou des saints; c'est un souverain absolu; il règne selon son bon plaisir, sans être lié par ses propres lois.

Or, c'est dans cette seconde hypothèse, seulement, que la religion vaut comme instrument de règne. Pour qu'elle exerce, à ce point de vue, une véritable prise sur les âmes, il faut qu'elle suppose une intervention effective, directe, fréquente de la divinité dans les affaires humaines, il faut que les fidèles soient persuadés que Dieu fait la pluie et le beau temps, déchaîne la grêle ou empêche la sécheresse, récompense les bons, en leur ouvrant le paradis, et punit les méchants en les jetant aux flammes de l'enfer.

Dès rinstant où cette persuasion n'existe plus, la religion devient une métaphysique, un spiritualisme symbolique, n'exerçant qu'une action indirecte sur la

conduite ou sur les opinions politiques et sociales. Ce qu'elle gagne en élévation, elle le perd en efficacité, non pas comme moyen de moralisation, mais comme moyen d'intimidation et de domination. Aussi voyons-nous les Eglises, tout en s'efforçant, pour les gens éclairés, de concilier la foi et la science, continuer imperturbablement leur enseignement traditionnel, h l'usage des gens simples.

On persiste à dire à ceux-ci que tout est vrai dans les livres saints; que le récit de la Genèse, par exemple, doit être pris à la lettre; que Dieu forma de terre le corps d'Adam; qu'il forma le corps d'Eve d'une côte d'Adam; qu'il défendit à Adam, sous peine de mort, de manger du fruit d'un des arbres qui se trouvaient dans le paradis terrestre ; que pour avoir enfreint cette défense, Adam fut assujetti aux souffrances et à la mort; que tous les hommes ont péché dans Adam; qu'après la mort notre âme ira au ciel ou en enfer; que le ciel est un lieu de délices, oîi les élus voient éternellement Dieu face à face; que l'enfer est un lieu d'incompréhensibles douleurs où Dieu punit éternellement les damnés ^

On concède, au contraire, à ceux-là, que la Bible ne doit pas être interprétée littéralement, que dans sa

1. Ces lignes sont empruntées textuellement au Cathéchisme de Matines, ou instructions pour les enfants qui se préparent à la première communion, publié par le cardinal Goossens, archevôquo de Malines ; Malines, 1900; 5«' édition; 13, 14, 18, 19, 21, 22, 24; 25» leçon; 17, 22.

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partie historique elle contient des erreurs dues à Tinfirmité de l'esprit humain, qu'elle n'a pas été dictée mais inspirée par Dieu, que le récit de la Genèse n'est nullement incompatible avec Thypothèse transformiste, que le ciel et l'enfer ne sont que des figures, pour désigner la récompense et la pénitence \

Grâce à cette double interprétation, Tune ésotérique, l'autre exotérique, on parvient à grouper, sous la môme dénomination, des hommes qui ont, en réalité, des conceptions fort différentes. Mais, si Phabileté de celte tactique est de nature à retarder le processus de dissolution des croyances dogmatiques, elle ne peut empêcher

1. Dans son livre La Question biblique au X/A'« siècle, M. l'abbé HouTiN nous donne un exemple frappant de la dupliciLc, ou môme, dans l'espèce, de la « triplicité » de l'enseignement ecclésiasli(iue. Pendant que théologiens, géologues, apologistes se trouvaient aux prises sur la question de l'universalité ou de la réalité du déluge, l'enseignement variait — le mot est de M. Houtin — selon les classes :

« Dans renseignement primaire, et à l'explication populaire du catéchisme, on représentait un cataclysme comme ayant été physiquement et absolument universel.

« Dans l'enseignement secondaire, on adoptait le sentiment qui le restreignait à la terre habitée par les hommes.

« Dans l'enseignement supérieur, on laissait complète la liberté d'opinion.

« Ainsi, ceux à qui une riche éducation permettait d'acquérir, soit les principes philosophiques de la possibilité du concours des plus grands miracles dans un événement, soit la distinction des sentiments religieux et moraux d'avec des conceptions enfantines, ceux-là recevaient renseignement le moins capable d'entraîner quelque jour la ruine de leur foi.

« Beaucoup plus nombreux, les enfants peu fortunés, ceux dont plus tard la foi devait être assaillie par les doctrines matérialistes et anticléricales, ceux-là recevaient le plus difficile à tenir. Ils le recevaient dogmatiquement lié à celui de l'existence de Dieu et aux préceptes moraux, de sorte que, l'accessoire venant à s'écrouler, le tout s'eflondrait.

« Les historiens qui auraient à expliquer comment le peuple de France a perdu sa foi traditionnelle devront-ils négliger l'effort produit par de telles causes? » (Houtin, La Question biblique chez les catholiques de France au XIX^ siècle; Paris, Picard, 1902.)

cependant que, par d'autres voies, cette dissolution s'accomplisse.

De deux choses Tune, en effet : ou bien la religion abandonne, une à une, les positions que la science conquiert et, se réfugiant dans le domaine de l'inconnaissable, renonce, par cela môme, à exercer une influence autoritaire sur la vie morale et sociale; ou bien elle résiste pied à pied, elle se raidit contre l'inévitable, elle s'entête à enseigner ce que la science contredit et alors le moment vient oii l'homme du peuple, longtemps berné, finit par s'apercevoir que le monde ne ressemble guère aux descriptions de son curé.

L'astronomie lui montre, dans les profondeurs du ciel, non plus des théories d'anges et de saints, des bienheureux « resplendissants et agiles, subtils et impassibles » ^ mais des mondes innombrables, des théories de soleils, entraînant leur cortège de planètes, à travers l'infini.

La géologie lui découvre, au lieu des six mille ans de la chronologie biblique, la succession des âges de la terre, depuis la nébuleuse primitive jusqu'aux formations de Tépoque moderne.

Les sciences naturelles, à leur tour, emportent les dernières citadelles de la fixité métaphysique des choses en substituant définitivement la catégorie du devenir à la catégorie de l'être.

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